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Abdelkader Djemaï

« La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert »

Une lecture de Michel Baglin

L’éditeur (Le Seuil) a beau avoir inscrit « roman » sur la couverture, Abdelkader Djemaï avec « La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert » se tient très près de la biographie de son modèle. Il est vrai qu’elle ne manque pas de sel ni de rebondissements, il fallait juste un peu d’imagination pour donner corps à ce drôle de paroissien, et Djemaï n’en manque pas !



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(Seuil. 148 pages. 16 euros)

Il m’avait prévenu, lors de notre dernière rencontre (à Lourdes, excusez du peu !) : « Je suis en train d’écrire sur un curé qui a officié dans ton village au début du siècle dernier… » J’étais pour le moins étonné, même si je sais Abdelkader capable de dégoter l’improbable… Mon village est aux portes de Toulouse et dans les années en question, il ne devait guère compter plus de 200 âmes. Pourquoi Abdelkader s’intéressait-il à cet ancien curé de Seilh ?
Parce qu’il fut aussi maire d’Oran, la ville natale de notre auteur, et surtout parce que le personnage est haut en couleur, pardi !

Gabriel, Irénée, Séraphin Lambert était originaire de Villefranche-sur-Mer. La foi qui le visita très tôt fit de lui un élève intelligent mais turbulent du petit séminaire de Saint-Flour (Cantal) et plus tard de l’institut catholique de Toulouse où il décrocha un double doctorat. Ordonné prêtre, il devint vicaire de la paroisse de Seilh. Deux ans plus tard, il était appelé pour ses obligations militaires, à Saint-Maixent-l’École, puis dans un régiment de l’armée du Rhin.

Abbé défroqué

C’est quand il débarque à Oran, en novembre 1932, que l’auteur nous le présente, accompagné de Clara Pardini, sa secrétaire corse et maîtresse officielle. Il faut dire que Lambert n’est pas tout-à-fait orthodoxe dans sa conduite. Il aime les femmes, peut-être l’argent, assurément l’alcool et la vie mondaine, se soucie de sa renommée, et il a si bien pris des libertés avec sa vocation que l’Église l’a interdit de sacerdoce.

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L’église de Seilh, proche de Toulouse, où officia l’abbé Lambert.

Que vient donc faire à Oran cet abbé défroqué qui confesse un goût certain pour l’anisette ? Chercher de l’eau ! Non pour noyer son pastis, mais pour répondre à la requête des autorités oranaises qui désespèrent de trouver une onde pure pour étancher la soif de leur population. Or l’abbé depuis belle lurette s’est taillé une solide réputation de sourcier, probablement pas usurpée, au point d’avoir consacré un livre (chez Gallimard) à la radiesthésie !

Débarqué deux ans plus tôt en Algérie, dans la région de Bône (où il a commencé par enlever la femme de l’instituteur d’un village, Clara), on le voit prospecter avec sa baguette de coudrier et son pendule sur les terres arides où il semble avoir trouvé le précieux liquide. Sa renommée est telle que M. Ménudier, le maire d’Oran, où l’eau manque cruellement, s’est résolu à faire appel à ses talents, contre rétribution. L’abbé Lambert jure ses grands dieux, promet, mais ne trouve rien. Point d’« Agua, agua dulce », pas la moindre goutte. Il persiste cependant, tente de renouer avec l’idée lancée quelques années plus tôt d’un projet de construction d’un barrage à Béni-Bahdel, au sud-ouest de Tlemcen… Tout cela finit par irriter le maire, qui se fâche. Au terme de la dispute, très colère, l’abbé qui n’a pas touché l’argent escompté, promet à son interlocuteur de se venger en lui piquant sa place. Et il y parvient ! Jouant de ses talents d’orateur, de quelques intrigues et de diverses rivalités politiques, il réussit à se faire élire maire en 1934. Il le restera jusqu’en 1941, date à laquelle Pétain le démet de ses fonctions.

Tableau de la vie oranaise

Voilà un curé qui pourrait attirer la sympathie si l’on s’en tenait là. Mais le propos d’Abdelkader Djemaï n’est certes pas de tresser un panégyrique ni d’en faire un héros. Il signale d’ailleurs, comme en passant, que l’individu fut tout aussi raciste que libertin, passablement antisémite, fasciné par la montée de l’hitlérisme, admirateur de Franco (auquel il consacra un ouvrage) et du maréchal. Du lourd, donc, dans le registre des ornières de l’histoire !

Mais le propos de l’auteur n’est pas non plus d’instruire un procès. Sourire en coin, adoptant un style presque détaché, il nous laisse le soin de juger. Lui s’amuse. À faire vivre ce zigoto aussi culotté que défroqué et, surtout, le monde qui l’entoure, notamment la ville d’Oran entre les deux guerres avec ses communautés, celles des colons et celle des Algériens réduits au silence et à la soumission. C’est un tableau qu’il peint de sa ville, Djemaï, ville qu’il connaît bien certes, mais à une période sur laquelle, comme toujours, il s’est sérieusement documenté. Si on goûte de portrait d’un abbé dont on sait peu de chose de la vie intérieure (son intérêt ne réside certainement pas dans ses débats avec lui-même !), on suit aussi l’auteur avec plaisir dans les lieux et dans l’époque.

Pour l’anecdote, signalons que L’abbé Lambert, l’homme à l’éternelle soutane, est mort religieusement dans son lit, à soixante-dix neuf ans (en 1979), à Antibes. Sans avoir semble-t-il rien renié de ses errances.

Michel Baglin



mercredi 29 juin 2016, par Michel Baglin

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Abdelkader Djemaï

Abdelkader Djemaï est né en Algérie, à Oran, en novembre 1948. Il fait un bref passage dans l’enseignement avant de devenir journaliste, collaborant à de nombreux périodiques algériens. Il vit en France depuis 1993.
Djemaï, qui a publié de nombreuses nouvelles dans la presse et des revues algériennes et internationales est surtout un auteur de romans, de récits de voyage, mais aussi de pièces de théâtre.
Il a commencé par des poèmes publiés dans des journaux à Oran, puis a écrit « Saison de pierres » , un roman inspiré par le séisme d’El Asnam en 1980. Bien des livres ont jalonné depuis le parcours de cet auteur tombé amoureux de la langue française à 14 ans et qui l’a choisie pour son œuvre. Il est aujourd’hui un écrivain reconnu, a reçu le Prix Découverte Albert Camus et le Prix Tropiques pour « Un été de cendres » et a été nommé chevalier des Arts et des Lettres.



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Djémaï sur les traces des écrivains



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