Retour à l’accueil > Auteurs > ROUQUETTE Yves (Ives Roqueta) > « Le chant des millénaires » suivi de « Dieux Premiers »

Yves Rouquette :

« Le chant des millénaires » suivi de « Dieux Premiers »

Quelle beauté brassée, quelle puissance mise en œuvre, que de vertiges remués par l’écriture d’Yves Rouquette ! Son dernier recueil (en occitan et français) réunit deux ensembles, « Le chant des millénaires » (Lo cant dels millenaris) et « Dieux Premiers » (Dieusses Primièrs), mais il s’agit bien d’une même immersion dans le torrent des jours roulant peines, joies, tous les espoirs et désespoirs échus aux « morts en sursis que nous sommes ».




D’emblée nous voilà plongés dans un tourbillon cosmique : « Les siècles succèdent aux siècles / la roue des millénaires tourne, / dans nos calculs / le temps s’emballe / et nous sommes toujours aussi seuls / sous le ciel déserté où le soleil, la lune / la poussière des astres poursuivent, / comme si nous n’étions pas là, / leurs trajectoires insensées. »

Innocence et cruauté

Toujours la même innocence et toujours la même cruauté se mêlent à la splendeur et aux carnages. « Au nom de quelle faute / au nom du viol de quelle loi, / l’herbe, la feuille, le rameau / craquaient déjà sous la dent / des dinosaures et la chair et les os / des mangeurs d’herbe crissaient / sous les molaires des carnivores ? » se demande l’auteur. Innocence et cruauté : le mystère répété de cet éternel conflit fait songer à Camus opposant l’exigence des hommes à l’indifférence du monde pour définir l’absurde. Sauf qu’avec Rouquette, le ciel n’est pas vide - enfin : pas vraiment. On peut même avancer que tout tourne chez lui autour de cette énigme, celle d’une déité ambiguë.
Ce chrétien-là est en révolte contre la création. Mais il chante aussi la tendresse, l’amour charnel, la femme, les paysages, la terre, et il y a toujours dans ses poèmes, sous quelque treille réunis, « le bourdonnement des abeilles / le bavardage des amis / leurs rires clairs » qui vous font croire en une possible rédemption et pousse à « apprendre à ne pas désespérer nos fils ».
Tel est bien l’objet du long poème, « Dieux Premiers » , où Yves raconte comment le poète Jean Digot lui fit connaître au musée Fenaille de Rodez les statues-menhirs découvertes dans son rougier de Camarés, près de chez lui. Ces statues monumentales, les plus anciennes connues à l’ouest de l’Europe, l’émeuvent au plus haut point en révélant ce qui constitue la condition humaine à travers les millénaires et nous rend les peuples du néolithique fraternels, la « joie amère d’être au monde » dans l’effroi de la mort. « Ils n’avaient d’autre foi / que l’espérance à tête de mule / qui veut que tout ce qui a été une fois / ne peut que perdurer / au-delà du froid des cadavres, / plantes ou bêtes, hommes et dieux. »

La foi interrogée

Ces statues sans oreilles ni bouches sont peut-être des divinités, mais dont il ne faut pas attendre « lois ou commandements qui indiqueraient / où sont le bien, le mal, / le permis, l’interdit ». Elles ne seraient là, en somme, que pour chanter « la splendeur vertigineuse d’un univers / qui, tout aussi bien, s’est fait tout seul tel qu’il est ». Yves Rouquette les veut pacifiques : « Si, comme j’en ai peur, les dieux / ne sont pour rien dans notre venue au monde / ni dans notre peu d’existence / du moins ceux d’ici ne tuent pas. » Et le « chrétien buissonnier » qu’il assume être, évoque avec Apollinaire « des Christs d’une autre forme et d’une autre croyance, / des Christs inférieurs des obscurs espérances. »
On le voit, à travers les « dieux premiers », c’est aussi sa foi qu’il interroge, et son rapport au monde.

« Digot est mort. Je mourrai. Les statues de Fenaille,
Les reproductions qu’on a faites d’elles
Balisent mes promenades de vieil homme,
D’homme qui a perdu son fils, dont la foi
Trébuche, dont l’espérance rétrécit,
Qui voit sa langue à l’agonie. »


Une langue bien belle en tout cas, qu’il fait vivre et vibrer. A la manière des sculpteurs du néolithique, quand l’esthétique (« qui fait injure au vrai »), n’avait pas encore cours, eux qui ont seulement « donné matière et forme à la pensée songeuse, à l’espérance ». A ces figures de pierre pérennes et de poèmes, rendues aux hommes en même temps qu’à la lumière afin « de les persuader qu’il y a bonheur à se savoir mortels ».

(Editions CAP l’OC. isbn 978-2-9534455-7-2 . 124 pages. 10 euros)

Michel Baglin



Lire aussi :

« La faim, seule », un choix de poèmes

« Le chant des millénaires  » suivi de « Dieux Premiers »

Yves Rouquette : « Le Goût des jours »



mercredi 12 février 2014, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Yves Rouquette

Yves Rouquette (en occitan Ives Roqueta) est né à Sète le 29 février 1936 et mort à Camarès le 4 janvier 2015. Son enfance fut aveyronnaise, passée en partie près de Camarès, aux limites de l’Aveyron, du Tarn et de l’Hérault, dans cette maison, « la Serre », qui fut celle de ses aïeuls et où il était établi jusqu’à la fin de sa vie.
Entre temps, c’est à Béziers qu’il a exercé son métier de professeur de lettres. A Béziers dont elle est native, qu’il rencontra aussi celle qui est devenue sa femme, l’écrivain Marie Rouanet.
Marqué par une expérience chrétienne et par la révolte (il a été de bien des luttes sociales, des grèves de Decazeville à la défense des paysans du Larzac), Yves Rouquette est aussi un militant du mouvement politique et culturel occitan. Il est le fondateur de la revue Viure (1965-1973) et du Comité occitan d’études et d’action. Il fut un des principaux animateurs du mouvement « Volèm viure al païs » et est à l’origine de la maison de disques Ventadorn (1969), qui a lancé la nouvelle chanson occitane, et du Centre international de documentation occitane (1974), à Béziers (aujourd’hui Centre interrégional de développement de l’occitan).
Son itinéraire poétique a débuté avec « l’Écrivain public », en 1958. Et s’est poursuivi avec « le Mal de la terre » (1960), « l’Ode à Saint Afrodise » (1968), « Messe pour les cochons » (1970).
En prose, il est l’auteur de « la Patience » (1962), « Le poète est une vache » (1967), « Made in France » (1970), « le Travail des mains » (1977), « Le fils du père » (1993), etc. Il est l’auteur de contes pour enfants, pièces de théâtre, essais, et fut également chroniqueur, notamment à « La Dépêche du Midi ». Il est le frère du chanteur Joan Larzac.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0