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Pierre Maubé

« Le dernier loup »

72 poèmes en prose pour traverser l’épaisseur du temps

Soixante-douze poèmes en prose ou récits-poèmes composent le dernier recueil de Pierre Maubé, « Le dernier loup ». L’histoire et l’intime se mêlent, le passé plus ou moins lointain et le présent, pour tisser leurs correspondances et, de l’humus où l’écriture prend racine, nourrir le vertige du temps.



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Pierre Maubé à Toulouse
Photo Claire Maubé

Je viens de refermer le livre, tout à fait séduit par l’invention et l’intelligence de ce vagabondage sensible autant qu’érudit d’un « sourcier d’ombre », comme l’auteur se plait à qualifier le poète. Et ce livre est bien celui d’un poète, en même temps que celui du bibliothécaire qui me fait songer à Borges nourrissant de son savoir une création très originale, où tout se répond en d’universelles résonances.
Parmi les 72 textes qui le composent, on voit mourir de la tuberculose Aloysius Bertrand, à 34 ans, en 1841, un an avant la publication de ce « Gaspard de la nuit » qui allait le faire passer à la postérité, sans savoir qu’il avait donné naissance à un genre - le poème en prose - où Baudelaire et quelques autres s’illustreraient. C’est précisément cette « forme » qu’a choisi d’utiliser Pierre Maubé, sur une palette très large, flirtant tantôt avec le verset, tantôt avec le pur récit, voire le conte, l’anecdote historique savoureuse, puisant dans sa propre vie comme dans la mythologie et, peut-être surtout, mêlant intimement passé et présent, sur des rythmes et des tonalités très variées.

Le « Terreau » ou l’épaisseur du temps

Le récit qui donne son titre au recueil est celui de la mort du dernier loup des Pyrénées, tué en 1919 par une vieille femme « qui ne l’a jamais su ». « Le loup non plus ne le savait pas. Il ne savait pas qu’il était le dernier loup, il ne savait même pas qu’il était loup, il avait froid, il avait faim, il avait peur… » Ailleurs, c’est une souris échappée de la cale d’un navire naufragé qui nous introduit dans ce Nouveau Monde (1492), qu’elle va infester d’épidémies inconnues. Mais on peut aussi s’arrêter à ce texte évoquant 1932, cette année où pour la première fois le nombre des citadins a dépassé celui des ruraux, et qui offre à Pierre Maubé l’occasion d’évocations bucoliques. Ces exemples pour donner une idée de l’étendue des registres abordés. Encore n’ai-je rien dit des beaux poèmes d’amour regroupés dans la partie « Clairières » (du prénom Claire). Hommage est également rendu, dans plusieurs textes, à son ami Philippe Tardieu, disparu en 1988 à l’âge de 25 ans.
Ajoutons qu’on découvre encore ici Hugo enfant, Théophile de Viau et ses compagnons de mauvaise vie, Nietzsche croisant Rimbaud, - des « figures » donc - aussi bien qu’une aïeule de l’auteur, cette Levantine grâce à laquelle il se sent « un peu juif, un peu turc, un peu grec, un peu albanais ou monténégrin », ce qu’il résume d’une belle formule : « Mère Méditerranée. » Le poème-récit devient parfois scène facétieuse, comme dans cette rencontre à la Salpétrière, devant Charcot, de Freud et du tout jeune Marcel Proust…

A travers les âges et les générations.

On l’aura compris, les écrivains sont très présents dans ces pages, Montaigne en sa librairie et son compagnonnage de philosophes par exemple, se demandant, réfugié dans sa tour, si fuir Bordeaux menacée de la peste relève de la sagesse ou de la lâcheté. Une présence diffuse, tel ce « Terreau » qui donne son nom à l’un des cinq ensembles composant le livre, et sans doute sa signification profonde. « Écrire n’est qu’une tentative de percer la fragile carapace du présent pour faire remonter à la surface l’eau noire des souvenirs méconnus, les bruissements, les reptations indistinctes, la rumeur des fantômes et des mares souterraines, la phréatique présence, les reflets oubliés », prévient l’auteur dans un texte liminaire. Avec ce livre, nous sommes bien dans l’épaisseur et les vertiges du temps, « l’épaisseur terreuse du monde », comme le souligne Bruno Doucey dans sa préface. A cet égard, le texte, « A l’angle du mur », est emblématique : une très ancienne touffe de thym du jardin n’est pas seulement source de parfums, elle accompagne la famille de l’auteur depuis une éternité et lui permet de traverser les âges et les générations.
Parfois souriants, les poèmes de Maubé sont aussi tragiques. « Certains s’habillent de noir, moi le noir est dedans. Parfois il sort, il devient encre sur une feuille blanche. Vous dites que j’écris, mais c’est juste le noir qui sort. » Parce que « notre marche ne mène nulle part » et que nous ne sommes pas au monde, ainsi que le déclarait Rimbaud. Parce que le vide est là, en nous, avec les frustrations.
Pourtant, « ce qui nous manque nous construit » et c’est là une leçon de vitalité. Avec ce livre plein d’images et d’histoires qui se font échos, les êtres se mettent à dialoguer, Pierre Maubé se fait passeur de fantômes en même temps que passeur de sens. C’est « qu’on est jamais poète à ses heures. On est poète aux heures des autres. »

Michel Baglin



samedi 12 mars 2011, par Michel Baglin

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Pierre Maubé
« Le dernier loup »



éditions Bérénice
(170 pages. 12 euros)




Pierre Maubé

Né le 8 décembre 1962 à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), Pierre Maubé a suivi des études d’Histoire à Toulouse et à Paris. Il vit depuis 1983 en région parisienne, où il est bibliothécaire.
Il a publié six recueils de poèmes, parmi lesquels « Nulle part » (éditions Friches CPV, 2006) et «  Psaume des mousses » (éditions Éclats d’encre, 2007), deux anthologies de poésie contemporaine (dont, en collaboration, « L’Année poétique 2009 » aux éditions Seghers) et trois livres d’artiste (aux éditions bdb, 2009-2010).
« Le dernier loup » (éditions Bérénice, 2010), recueil de poèmes en prose, est son douzième livre.

Membre des comités de rédaction des revues Arpa et Place de la Sorbonne, il anime le site web Poésiemaintenant.
Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en anglais, russe, espagnol et italien.

Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Maubé
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?rub=poetheque&page=14
http://poesiemaintenant.hautetfort.com/
http://pierremaube.blogs.nouvelobs.com/
http://www.lavielitteraire.fr/index.php/litteralement-poesie/pierre-maube
http://biloba.over-blog.com/article-bbb-45444127.html



Voir aussi :

Mes lectures 2011

Mes lectures 2010



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