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Jacques Réda

« Le Grand orchestre »

Un salut à Duke Ellington

J’étais en train de lire les merveilleux récits grâce auxquels, sous le titre d’ « Accidents de la circulation », Jacques Réda nous emmène musarder avec lui, à pied ou à vélomoteur, dans les arrondissements de Paris, les banlieues de Sevran, Noisy, voire plus loin du côté de Lisbonne ou Madrid, quand je reçus son dernier opus, « Le Grand orchestre », qu’il consacre à Duke Ellington et à une autre de ses autres passions, le jazz..
Passant de l’un à l’autre, j’ai donc poursuivi une flânerie, certes plus intérieure, mais toujours pleine de malice, de mélancolie et d’amour d’une vie réfugiée dans les recoins où poussent l’herbe des talus et les notes bleues.

La collection « L’un et l’autre » de Gallimard propose des sortes de biographies éminemment subjectives dont les auteurs brossent quelque chose qui se tient entre le portrait d’un autre et l’autoportrait. Des vies « telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieues de la biographie traditionnelle », nous prévient-on.
C’est là que Goffette a publié son beau « Verlaine d’ardoise et de pluie » et c’est également à cette enseigne que Jacques Réda donne un troisième ouvrage, « Le Grand orchestre » , consacré à Duke Ellington. On ne s’en étonnera pas : le poète et flâneur est aussi, depuis l’adolescence, un passionné de jazz. Il a d’ailleurs écrit une « Autobiographie du jazz » que réédite Climats. Et tout particulièrement du Duke qui incarne à la fois le swing - « ce balancement qui nous relie à l’horloge à bascule des astres » - et le blues : « quantité d’œuvres d’Ellington, et souvent des plus belles, doivent au blues l’essentiel de leur structure et de leur fascination », rappelle-t-il.

Autour de quelques points d’encrage, « Sophisticated Lady », « In a Sentimental Mood » ou « Mood Indigo » entre autres, de souvenirs personnels et d’une nuit de soliloques durant laquelle Duke relança sa carrière, Réda nous peint, sinon de l’intérieur du moins dans l’intime vertige de la passion, l’élégant et généreux génie accroché à « cette chaloupe insubmersible : son piano ». Avec son grand orchestre, ses formations plus modestes, ses solistes dont il sut mettre en valeur les qualités dans ses compositions.
Ses musiciens aimaient à répéter que chaque morceau raconte une histoire - « It tells a story » - et Réda, somme toute, s’y applique à sa manière. Il évoque des « croquis rehaussés de pastel ou à l’aquarelle qui se sont accumulés, avec une qualité et souvent une virtuosité de dessin d’autant plus attrayantes que, la plupart du temps, le piano de Duke en approfondit de façon constamment opportune et imprévue les perspectives. »
On le voit, c’est en poète, d’une prose dense, qu’il analyse la « chorégraphie architecturale sonore » d’un morceau qu’il aime. Exemple : « Des voûtes naissent d’un effondrement, des dômes glissent sur le vide, des colonnades partent à l’horizontale comme les jambes d’un rand de girls au Cotton Club, et peu à peu une triple flèche fuse portée par les clarinettes qui montent à s’en égosiller comme des alouettes vers la jubilation. »
Justesse, malice, mélancolie et retenue, c’est la manière Réda. Elle n’est pas très loin du jazz sans doute, comme il le note au passage en évoquant le trompettiste Rex Stewart : « Comme lui, en transposant l’effet dans mon domaine, j’aime assez m’exprimer avec les pistons enfoncés à mi-course. »
A consommer sans modération, en écoutant « Take The "A" Train » par exemple, qui était devenu l’indicatif du Grand Orchestre. ..

Michel Baglin



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vendredi 17 juin 2011, par Michel Baglin

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Jacques Réda :
« Le Grand orchestre »

Gallimard. Coll. L’un et l’autre.
ISBN 2070133966

Jacques Réda

Jacques Réda est né à Lunéville le 24 janvier 1929. Il s’installe à Paris en 1953, exerce alors plusieurs métiers. Il commence à publier en 1961 ses premiers « vrais » poèmes dans diverses revues (dont les Cahiers du sud). En 1963, début de collaboration avec Jazz Magazine. En 1968, parution de « Amen » chez Gallimard, prix Max Jacob.
Il est également l’auteur de récits en prose et de romans. Comme éditeur, il a dirigé la Nouvelle Revue française de 1987 à 1996 ; il est également membre du comité de lecture des éditions Gallimard.
Son écriture part très souvent de ses déambulations dans Paris et ses banlieues, qu’il mène à pied, mais aussi en bus, en trains (c’est un amateur), voire à Solex. Il en restitue les atmosphères, à partir d’humbles détails, un peu à la façon d’un Simenon. Sans emphase ni mièvrerie, dans un lyrisme que l’humour tempère et que le poids du temps domine de bout en bout.
En 1993, l’ensemble de son œuvre est récompensé par le Grand prix de l’Académie française. En 1999 il reçoit le Prix Goncourt de la poésie.

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