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Jean Giono

« Le Grand Troupeau »

Publié en 1931, « Le Grand Troupeau » est le cinquième roman de Giono et le seul (si l’on excepte la nouvelle Ivan Ivanovitch Kossiakoff du recueil « Solitude de la pitié ») consacré à la Grande Guerre qu’il a faite et qui l’a profondément marqué par ses horreurs.



Le roman s’ouvre sur un tableau prodigieux, celui d’un immense troupeau de moutons qui descend à marche forcée de la montagne, car les bergers sont mobilisés. Au mépris de la fatigue des bêtes et au grand dam des paysans dont il traverse le village et qui y voient un gâchis de vie, ce flot laisse une multitude d’animaux morts sur le bord des chemins. L’allégorie est claire : elle préfigure la boucherie qui attend le troupeau des hommes sur le front. De manière plus ou moins allusive, elle se poursuivra tout au long du livre jusqu’à la fin, quand le renard qui a rongé sa patte prise au piège renvoie à Olivier qui s’est mutilé pour échapper à l’enfer.

Le roman progresse par une succession de scènes qui, en alternance, relatent des faits se déroulant tantôt sur le front et tantôt à l’arrière, dans les villages où les femmes et les vieux doivent assumer tous les travaux des champs. Quelques personnages, tous paysannes ou paysans, sont donc les vecteurs de la narration, et les porteurs de l’Histoire. C’est à travers eux, leurs faits et gestes, leur peur, leur dégoût, mais aussi leurs désirs et leurs faiblesses, que Giono raconte la guerre, sans héroïsme, sans rapporter aucun fait d’armes ni conter les batailles, mais en décrivant une campagne ravagée, une terre gorgée de cadavres, l’entraide et l’amitié qui survivent entre des hommes éreintés, blessés, mourants, rendus fous souvent par la cauchemar qu’ils traversent. Cette alternance entre la paix champêtre et les images dantesques du front est particulièrement efficace pour faire ressentir la nostalgie poignante qui travaille les personnages.

La fascination/répulsion de l’auteur pour le sang nous vaut des scènes hallucinées où son style, ses phrases gorgées de sensualité, font merveille dans l’horreur. Pas de relation de combat, ni de corps à corps, sauf celui d’un des personnages avec une truie occupée à dévorer le cadavre d’un enfant : c’est à travers elle que la sauvagerie s’incarne, comme la liberté à travers des chevaux échappés d’une ferme et qui galopent en lisière d’un bois, ou la mort dans la putréfaction que les obus mettent à jour en remuant la terre.

Giono n’a pas de complaisance pour la boucherie, mais une saine colère contre la folie des hommes et une volonté évidente de dénonciation de la guerre et de ses chantres. Son pacifisme résolu y trouve sa source et c’est plus tard sur le mode de l’essai qu’il poursuivra son réquisitoire. Mais il est notable qu’on n’entend jamais dans ce roman le moindre éloge de l’héroïsme guerrier ni le moindre propos haineux contre l’ennemi. En revanche, les hommes y sont de pauvres bougres désorientés, meurtris, désespérés parfois, mais qui demeurent amicaux, bienveillants, capables d’entraide et de pitié, bref, toujours porteurs d’humanité.

Et c’est un livre superbe dont on sort malgré tout plus fraternel.

Michel Baglin



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lundi 31 août 2015, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.
Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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