Jean-Louis Rambour

Le guetteur de réel

Lectures de « Clore le monde » et de « La Vie crue »

Jean-Louis Rambour est poète, romancier, nouvelliste, Né en 1952 à Amiens, il vit aujourd’hui dans le Bessin, à Bayeux précisément, après le drame qui l’a frappé avec la disparition de son fils François. Son œuvre compte plus d’une trentaine de titres. Le numéro 7 des cahiers Chiendents vient de lui être consacré. Lucien Wasselin s’est penché sur ses deux derniers livres, « Clore le monde » (L’Arbre à paroles) et « La Vie crue » (éditions Corps Puce).



JPEG - 171 ko
Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour ? C’est pour moi le goût ferrugineux de la révolte dans la bouche ; un goût que vient tout de suite mouiller quelques larmes quand je le lis. Allez savoir pourquoi ! Moi, je ne sais pas. J’ai bien une hypothèse : c’est que les êtres qui traversent ses écrits me sont proches ; d’où cette révolte et ces larmes et je pense alors à ces vers d’Aragon « Ce qu’on fait de vous hommes femmes / Ô pierre tendre tôt usée / Et vos apparences brisées / Vous regarder m’arrache l’âme »… Aragon qu’il a portraituré à sa façon dans un roman justement intitulé « Dans la chemise d’Aragon » . Mais ce goût de larmes ferrugineuses me vient aussi bien à la lecture de ces vers qu’à celui que dresse Rambour de Roselyne dans un autre roman, « Carrefour de l’Europe » . C’est dire que j’ai lu avec attention le n° 7 de Chiendents qui lui est consacré, un nunéro inégal qui m’a surtout intéressé par l’entretien qu’il accorde à Roger Wallet, son texte de 1999 « Comment j’ai peint certains de mes poèmes » qui éclaire singulièrement certains de ses recueils, l’article de François Huglo consacré à « Théo » , jadis publié dans Le Journal des poètes (oui, « Ce qu’on fait de vous hommes ») et surtout les textes de Rambour que je relis et redécouvre…
Lecture ici de deux livres récents de l’auteur.

« Clore le monde »

« Clore le monde » est une sorte d’encyclopédie intime relative au Santerre où vit Jean-Louis Rambour, un livre dédié aux habitants de cette région à qui il s’adresse. C’est un peuple anonyme, victime de l’Histoire, victime consentante du fil des jours - que ce soit la guerre ou que ce soit la société de consommation - qui est le personnage de ces proses implacables. Un ou deux exemples ; Jean-Louis Rambour rebondit sur le mot songerie et le vous destinataire est l’ensemble de ses semblables qui ne rêvent plus : « La grande songerie, mon dieu, ici, n’existe pas […] Le mot songerie a donné sa place à la langueur, à la bile noire, de la noirceur perfide du soleil indigène. »
Des habitants qui constituent des classes inférieures, car il y a comme une lutte des classes ici dite même si Jean-Louis Rambour n’emploie l’expression qu’une seule fois vers la fin du livre, mais il aborde la chose de façon métaphorique en remontant jusqu’au Moyen-Age et à ses superstitions : « Avec cornes et sabots, vous êtes les humbles et les humiliés, ceux de la descendance des hommes serviles […] Des ombres d’hommes : les effacés des livres, les abandonnés des ventres… ». Ailleurs c’est un peuple gris de consommateurs que le système exploite subtilement par le rêve : « Les portes automatisées s’ouvrent devant vous et prouvent la vie dans l’enveloppe qu’on vous connaît […] … à peine avez-vous franchi la porte qu’on vous remet le dépliant qui vous ferait aussi bien gagner les huit jours au Maroc, le week-end au château de Blérancourt… »
C’est que le Santerre est une terre d’histoire (invasions et guerres tout au long du temps, bataille de la Somme…) et de modernité défigurée par le progrès technique (autoroutes, gare TGV appelée gare des betteraves, reconstructions, supermarchés…). Jean-Louis Rambour mobilise ses souvenirs (et ce n’est pas un hasard si Julia, la grand-mère à qui il a consacré un roman, traverse le texte) mais aussi l’histoire, la géographie, les bouleversements économiques, les coutumes… Cela fait une manière d’habiter le monde à travers le portrait sans complaisance mais avec un brin de distanciation de cette région et de son peuple. Si la description de ces lieux empreints de banalité est réaliste, la vision est comme hallucinée ce qui permet d’en tirer une leçon : « Ici il n’est guère de place avant la mort. » Et ce sont des hommes et des femmes de peu, de « file d’attente », tout juste « dignes d’être bénis d’un Ite missa est et d’un Avec ceci sans sourire » qui peuplent ce recueil où Rambour s’emploie à cerner le sens dérisoire et confus de la vie. Une « parfaite roture » qui est aussi « l’aristocratie des égarés »…

« La Vie crue »

« La Vie crue » recueille vingt pavés de prose sensiblement de même longueur (de 23 à 25 lignes) faisant face chacun à une encre de Pierre Tréfois, impeccablement justifiés (pas d’alinéas au départ et pas de blanc à la fin) même si la ligne 11 du texte 18 commence par un point virgule... Vingt textes rectangulaires comme un tableau, comme les dessins de Tréfois dont on ne sait s’ils viennent illustrer les textes de Rambour ou si ceux-ci ont été écrits après… Mais une forme qui rappelle le goût qu’a toujours eu Jean-Louis Rambour pour la peinture (n’a-t-il pas intitulé l’un de ses recueils « Le Poème dû à Van Eyck » , n’a-t-il pas composé un recueil, « La dérive des continents » , à partir des peintures de Silère ?). Et je renvoie le lecteur à ce texte de 1999 que je signalais plus haut. Curieusement, on retrouve parfois le matériau utilisé dans « Clore le monde »  : ainsi dans le texte 11 qui parle de l’éclipse de soleil du 11 août 1999, on retrouve le seigneur de Coucy et un menhir tout comme dans le texte de « Clore le monde » qui commence ainsi « Il n’y a pas de menhir… » et dans lequel le lecteur croise un seigneur de Coucy (p 27). Tout ceci ne fait confirmer la cohérence de l’œuvre et de la démarche de Jean-Louis Rambour.
Mais une forme n’est rien sans un contenu. Et Jean-Louis Rambour fait feu de tout bois, tout écrit qui lui tombe sous les yeux est susceptible de devenir poésie. Une équation, un arbuste, un typhon, le colosse de Rhodes, l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, une algue tueuse, etc., tout est bon pour le travail de poésie. Car il s’agit bien de travail, de reprendre un texte documentaire appartenant aux différentes catégories du savoir et de le transformer pour en faire un poème comme l’on prend un fragment de réel pour créer un texte littéraire. Tout réside alors dans le va-et-vient entre le texte d’origine et le présent qui permet à Jean-Louis Rambour de modifier profondément le premier pour en faire un texte original. On parlait dans les années 70, et l’on parle encore, d’intertextualité. Voilà qui éclaire les choses mais nous éloigne de la poésie tout en nous plongeant dans l’œil du cyclone…

Alors, Jean-Louis Rambour ? Un poète qui essaie de redonner sens au désastre du monde...

Lucien Wasselin



Lire aussi :

Jean-Louis Rambour : DOSSIER
Jean-Louis Rambour : Le guetteur de réel. Portrait. Lucien Wasselin) Lire
Jean-Louis Rambour : « François, la semaine de sa mort » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Louis Rambour : « L’éphémère capture » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Louis Rambour : « Théo a soldier ». (Georges Cathalo) Lire
Jean-Louis Rambour : « Le mémo d’Amiens » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Louis Rambour : « Clore le monde ». Lucien Wasselin)Lire
Jean-Louis Rambour : « La vie crue ». Lucien Wasselin)Lire



mardi 19 juin 2012, par Lucien Wasselin

Remonter en haut de la page



« Chiendents » n°7. Jean-Louis Rambour, poète en temps réel

40 pages, 4 €.
(sur commande : Editions du Petit Véhicule ; 20 rue du Coudray. 44000 NANTES.)

« Clore le monde »

L’Arbre à paroles éditeur,
104 pages, 12 €.
Dans les bonnes librairies ou chez l’éditeur : Maison de la Poésie d’Amay ; BP 12, B - 4540 AMAY.) A noter que les textes des pp 49 et 59 sont répétés pp 74 et 86…

« La Vie crue »
Editions Corps Puce,
56 pages, 11 €.
(sur commande chez l’éditeur : 27, rue d’Antibes. 80090 AMIENS.)



Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour est poète, romancier, nouvelliste. Né en 1952 à Amiens, il vit aujourd’hui dans le Bessin, à Bayeux précisément, après le drame qui l’a frappé avec la disparition de son fils François. Son œuvre compte plus d’une trentaine de titres.
Un dossier est présenté dans le numéro 106 de la revue L’Arbre à paroles paru il y a une dizaine d’années.
Le numéro 7 des cahiers Chiendents vient de lui être consacré.

Bibliographie

Poésie
Mur, La Grisière, 1971.
Récits, Saint-Germain des Prés, 1976.
Petite Biographie d’Edouard G., CAP 80, 1982.
Le Poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984.
Sébastien, poème pour Mishima, Cahiers du Confluent, 1985.
Le Poème en temps réel, CAP 80, 1986.
Composition avec fond bleu, Encres Vives, 1987.
Françoise, blottie, Interventions à Haute Voix, 1990.
Lapidaire, Corps Puce, 1992.
Le Bois de l’assassin, Polder, 1994.
Le Guetteur de silence, Rétro-Viseur, 1995.
Théo, Corps Puce, 1996.
L’Ensemblier de mes prisons, L’Arbre à paroles, 1996.
Le Jeune Homme salamandre, L’Arbre, 1999.
Autour du Guet, L’Arbre à paroles, 2000.
Scènes de la grande parade, Le Dé Bleu, 2001.
Pour la Fête de la dédicace, Le Coudrier, 2002.
La Nuit revenante, la nuit, Les Vanneaux, 2005.
L’Hécatombe des ormes, Jacques Brémond, 2006.
Ce Monde qui était deux, (avec Pierre Garnier), Les Vanneaux, 2007.
Le seizième Arcane, Corps Puce, 2008.
Partage des eaux, La Métairie Bruyère, 2009.
Clore le monde, L’Arbre à paroles, 2009.
Cinq matins sous les arbres, Editions Vivement Dimanche, 2009.
Anges nus, Le Cadran ligné, 2010.
mOi in the sky, Presses de Semur, 2011.
La Dérive des continents, Musée Boucher de Perthes, 2011.
Démentis, Les Révélés, 2011.
La Vie crue, Corps Puce, 2012.

Nouvelles
Héritages, CAP 80, 1982.
Abandon de siècle, G & g, 2003.

Romans
Les douze Parfums de Julia, (sous le pseudo de F Manon), La Vague verte, 2000.
Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002.
Carrefour de l’Europe, La Vague verte, 2004.
Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007.


-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0