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Jean-Max Tixier

« Le Maître des Roseaux »

Un roman dont la Camargue est l’héroïne

Jean-Max Tixier (1935-2009), romancier, nouvelliste, critique, et surtout poète, a également écrit et publié avec succès des romans ancrés dans son terroir provençal qui témoignent de son talent protéiforme. Tel est le cas de ce « Le Maître des Roseaux »



Jean-Max Tixier a reçu le Grand Prix littéraire de Provence pour l’ensemble de son œuvre. C’était en 1994, mais il n’a pas démérité depuis de son pays natal puisqu’il lui a encore consacré de nombreux ouvrages et l’a choisi pour décors de plusieurs romans, dont « Le Crime des Hautes-Terres  » et « La Fiancée du Santonnier » .

Le mot « décors » n’est d’ailleurs pas approprié ici, car Jean-Max Tixier fait bien plus que jouer de la couleur locale. C’est même, au fond, contre un certain « folklore » qu’il a écrit ce roman dont le vrai héros est la Camargue (qu’il fait ainsi entrer dans la collection Terres de France des Presses de la Cité) : il ne met pas en scène des personnages convenus (gardians pour touristes, feria d’opérette, ferrade de pacotille, etc.) mais l’histoire profonde de ces basses terres où, entre les étangs, les marais et les digues, les taureaux et les chevaux incarnent encore un peu d’une liberté perdue. Sans compter les hommes, ceux des manades, de la « bouvine », des « traditions », qui s’affrontent à ceux de la « modernité » au long d’un roman couvrant tout le XXème siècle.

Affrontement par taureaux interposés

On y suit le destin de deux grandes familles, celles des Fouque et des de Fontan, rivales puisque l’une et l’autre s’enorgueillissent de perpétuer la tradition des manadiers. Les deux clans en viennent pourtant au tournant des années « 50 » à s’opposer sur l’essentiel : l’avenir de la Camargue. Les Fouque étoffent leur troupeau tandis que les descendants des de Fontan deviennent fermiers en pariant sur la riziculture, et tandis que les salins gagnent du terrain sur le monde des sagnes. L’affrontement se jouera par taureaux interposés. Il en va de bien autre chose que d’une simple ambition, de bien plus que d’une affaire d’argent : il en va de la poésie de la vie, de son sens pour des êtres souvent frustres mais enracinés, violents mais libres, brutaux parfois mais indéfectiblement attachés à leur immensité de vent, d’eaux et de roseaux.
Les péripéties sont nombreuses, viol, reniements, accidents, inondations, incendie, suicide... l’essentiel du livre tient pourtant dans les portraits qui charpentent un roman touffu et dense. Ceux des aïeux, celui du bayle du clan des de Fontan, ceux, surtout, de deux femmes : Mamouche qu’une communauté incapable de se dépêtrer de ses préjugés a rejetée parce qu’elle s’est un jour déshonorée en suivant un gitan et qui vit depuis dans une cabane perdue dans les marais ; la Duze, que son père a reniée parce qu’elle est tombée enceinte après avoir été violée par Etienne Fouque, et qui rejoint Mamouche dans sa cabane où elle donne naissance à Joseph, celui qui deviendra « le maître des roseaux » : un simple d’esprit vivant en ermite aux confins de la terre et des eaux. C’est lui, sans doute, qui incarne le mieux la Camargue, sa force et son mystère, dont il est l’obscur gardien. Lui et Isabelle de Fontan, qui renonce à sa carrière de médecin, à son fiancé ingénieur pour se consacrer à la « bouvine » et qui rejoint le monstrueux Joseph, quelque part dans la passion sauvage et la parabole.

Un voyage entre les Saintes et le Petit Rhône,

Autant de personnages, autant de visages d’une même entité vivante et rebelle, la Camargue, personnifiée, et dont un jeune ingénieur finit par comprendre qu’elle ne promet pas la douceur de vivre qu’il espérait : « Au lieu de cela, il découvrait un pays dur, sauvage, âpre, insaisissable et orgueilleux. Une sorte d’organe géant, effrayant, l’absorbait et le digérait de ses sucs. La Camargue rusait avec les apparences. Ce n’était pas un pays, c’était une espèce d’animal mythique, de monstre mi-terrestre mi-marin, pourvu de mille bouches et de mille tentacules invisibles qui captaient les proies naïves comme lui, les ramenaient vers le delta pour les transformer en boue et en sable, en nourrir les sagnes et les saladelles hérissant son épiderme écailleux. »
On l’aura compris, Jean-Max Tixier, qui ne l’oublions pas est aussi poète, nous invite à travers des évocations très imagées à un voyage. Entre les Saintes-Maries et le Petit Rhône, la digue à la terre et la digue à la mer, le Vaccarès et le bois des Rièges. A fouler les salicornes entre les tamaris et les roubines, au milieu des sternes et des chevaux. Pour qui connaît un peu et aime cet espace préservé, le roman de Jean-Max Tixier sera l’occasion d’un réveil d’émotions fortes, d’odeurs d’iode et de vase mêlées, de bruits d’ailes et de vent sifflant dans les roseaux. Pour les autres, une sorte de grande métaphore en laquelle se fondent un « pays » et des personnages, se répondent les destins et les paysages, s’opposent et s’intriquent la nature et la passion des hommes.

Michel BAGLIN. Article paru dans la revue Europe



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dimanche 4 janvier 2009, par Michel Baglin

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« Le Maître des Roseaux »
de Jean-Max Tixier
(Presses de la Cité)
(314 pages, 18,90 euros)

Un auteur prolifique

Jean-Max Tixier est né en 1935 à Marseille, mais vivait depuis longtemps à Hyères. Ses études conjointes en sciences et en lettres modernes l’avaient amené à une thèse de doctorat portant sur les rapports entre la poésie et les mathématiques (« Pour une logique poétique » ). Il mena de front une carrière d’enseignant, débutée en 1962, et une activité journalistique, critique et littéraire.
Bien qu’il se soit illustré dans toutes les formes d’écriture (et se soit fait connaître du grand public par sa collaboration à la rédaction des livres du fameux commissaire N’Guyen Van Loc, dit « le Chinois »), c’est à la poésie qu’il revenait constamment, depuis la parution de son premier recueil, « La Poussée des choses » , en 1967.
Il fut également l’auteur de romans, contes, essais, livres de critique, nouvelles… soit au total environ 70 ouvrages. Ce qui lui valut plusieurs distinctions littéraires (notamment les prix Louis-Guillaume et Antonin-Artaud, et le Grand Prix littéraire de Provence pour l’ensemble de son oeuvre). Il venait de recevoir le prix de l’Académie Mallarmé pour son oeuvre poétique. Son dernier livre, « Le Crime était déjà écrit » , est paru fin septembre aux « Presses de la Cité » où il avait donné nombres de romans ancrés dans son terroir provençal (« Ma terre, je la porte à l’infini », disait-il).
Jean-Max Tixier collaborait également à de nombreuses revues littéraires, Encres Vives, Europe, Sud et Autre Sud, Poésie 1 Vagabondages. etc.



« Le crime des Hautes Terres »


Jean-Max Tixier a commencé sa collaboration avec les Presses de la Cité en 2001 avec ce roman policier, « Le Crime des Hautes Terres » qu’il situe dans une région qu’il aime et connaît, la Haute-Provence. J’écris « roman policier » (encore qu’on n’y retrouve pas la construction narrative structurée par les rebondissements d’une enquête, ni d’ailleurs beaucoup de policiers ou d’inspecteurs) et non « polar » : on n’y baigne guère en effet dans cette « noirceur » qui sied au polar ; la lumière de la Provence sans doute est trop forte et l’accent qu’on devine trop chantant !
Ce qui n’empêche pas qu’on côtoie ici beaucoup d’ombre, notamment dans le passé des personnages et du premier d’entre eux, Martin Charlet. Ce qui n’empêche pas non plus que l’intrigue, ou plutôt les intrigues mêlées, recèlent leur zone de mystère et certaines scènes leur part de violence. Mais rien n’y fait : ces pages restent solaires, traversées de passions et de vent sous un ciel brûlant. Rien n’y fait : l’écriture de Jean-Max Tixier rend sensible, palpable, voire poétique, ce qu’elle prend dans ses filets.
Ainsi en va-t-il des personnages, tous parfaitement campés dans une réalité humaine – cynique ou douloureuse pour les uns, médiocre ou calculatrice pour les autres – très incarnée. Ainsi en va-t-il encore de la manière de raconter par scènes successives (on croirait des plans cinématographiques) que des notations rapides mais efficaces rendent très visuelles. Ainsi en va-t-il enfin de la Provence des années « 50 » (on sort de la guerre et elle pèse encore lourd dans les esprits et dans cette histoire) qui sert ici de décors à deux meurtres et pas mal d’embrouilles. Des crimes dont les mobiles ne sont pas vraiment sordides : quand les pulsions sourdes et les passés douloureux remontent à la lumière, c’est un peu de la tragédie antique, avec ses mythes et son fatum, qui se joue dans ce théâtre solaire.

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