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Jean Giono

« Le moulin de Pologne »

« Le Moulin de Pologne » (Gallimard 1952) raconte l’histoire d’une dynastie sur laquelle le sort s’acharne en même temps que l’histoire de la propriété campagnarde qui l’abrite, appelée Le Moulin de Pologne. Le roman s’étend sur une période d’un siècle environ et c’est un narrateur, témoin mais aussi acteur, qui en rapporte les péripéties.




Le premier chapitre dresse le portrait d’un M. Joseph énigmatique (et qui le restera) dont la ville et ses notables s’inquiètent de l’arrivée, des desseins et des pouvoirs, supposés occultes.
Suit un flash-back qui nous ramène cent ans plus tôt à l’installation du veuf Coste dans la propriété.
Et l’on entre alors dans la généalogie des catastrophes. Celui qui a perdu sa femme et ses deux fils dans des accidents, espère mettre ses filles à l’abri du destin en les mariant.
Peine perdu. Coste sera emporté par un hameçon qu’il s’est planté dans le doigt. Marie, la gamine de sa fille Anaïs meurt à trois ans, étouffée par une cerise. Anaïs décède à son tour en accouchant de Jacques, qui mourra subitement à la quarantaine. Le fils aîné d’Anaïs, lui, disparaît. La deuxième fille de Coste, Clara, trouve la mort avec toute sa famille dans l’incendie du train de Meudon, première catastrophe ferroviaire de l’histoire, survenue en 1842. Son mari finit dans un asile de fou, Jean, le fils de Jacques décède d’un coup de fusil.

Destin funeste


Apparait alors Julie, fille de Jacques, qui, à cause d’un coup de feu tiré à côté d’elle et qui l’a effrayée, a été frappée de paralysie faciale. C’est un des personnages principaux du roman, hautement symbolique. Objet des moqueries des enfants puis des adultes, elle présente un double visage, selon le profil regardé : « d’un côté elle restait belle ; de l’autre, elle était horrible avec son gros œil chaviré et le coin de sa bouche tordu ». Elle est l’objet de la fascination de ses concitoyens, mais aussi leur victime. Humiliée – notamment lors d’un bal où aucun cavalier ne l’invite et où elle finit par danser seule, sous les rires exaltés (la médiocrité, la cruauté et la veulerie de la foule est un des thèmes majeurs du roman), elle semble donc elle aussi promise à un destin funeste.
C’est alors qu’intervient M. Joseph qui, contre toute attente, l’enlève et l’épouse.

Ironie et tragédie


On devine ainsi que ce personnage central est une sorte de redresseur de torts ou, mieux, d’antidestin. Riche et puissant, intelligent et jouissant d’appuis haut placés, il semble pouvoir mettre fin à la malédiction des Costes. Et paraît y croire. Julie, durant de nombreuses années, est en effet heureuse avec lui et son fils Léonce. Mais...
Mais M. Joseph meurt d’une égratignure, Léonce, qui s’est marié, voit sa femme se paralyser et en toute fin du roman fuit avec « une gourgandine »… Le destin, aussi ironique que tragique, les a rattrapés.

L’écriture de Giono est ici comme ailleurs envoutante et son don de conteur évident, d’autant qu’il excelle à varier les tons (dramatique, burlesque, détaché) et les rythmes de sa narration, tantôt lente et riche de détails, tantôt rapide et elliptique à l’extrême. Mais le propos de son livre, inspiré d’une anecdote réelle et toutefois romancée, me semble assez peu évident. Si le thème principal – disons, l’acharnement de Dieu (Giono est athée mais ne rechigne pas à multiplier références bibliques) – rejoint le fatum antique ou encore les forces paniques qu’on a vu à l’œuvre dans nombre de ses romans, pour créer les dimensions du tragique, qu’en dire de plus ?
Une phrase cependant me paraît importante : « Le destin n’est que l’intelligence des choses qui se courbent devant les désirs secrets de celui qui semble subir, mais en réalité provoque, appelle et séduit. » Elle fournit peut-être une des clefs du roman : chacun porte en soi ses démons et son histoire à venir. Le livre il me semble vaut surtout par cette mise en scène de personnages qui se vouent peut-être eux-mêmes – et que les autres vouent avec cynisme – à un destin tragique. Ils sont, comme Léonce, passionnés, ou marginalisés comme Julie, en tous cas hors du conformisme et de la médiocrité qui les entoure et les asphyxient. Tout comme ceux qui tentent de résister (Coste, M. Joseph, la marieuse, etc.) à la fatalité, ils vont jusqu’au bout d’eux-mêmes et, d’une certaine façon, assument leur liberté.

Michel Baglin



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jeudi 21 septembre 2017, par Michel Baglin

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Jean Giono


Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.
Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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