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Louis Aragon

« Le Musée Grévin » réédité

Aragon n’a pas connu le purgatoire dans lequel plongent après leur disparition de nombreux écrivains célèbres : il est mort fin 1982 et depuis on n’a pas compté les rééditions de ses œuvres. Cependant, Aragon reste à découvrir ou à redécouvrir si l’on veut accéder à la vérité d’une œuvre inscrite dans l’histoire et qui ne peut se comprendre que par cette référence à l’histoire. C’est pourquoi Lucien Wasselin se penche sur la réédition du « Musée Grévin » que propose l’éditeur Le Temps des cerises.



Lire Aragon en 2011 : l’expression peut paraître provocatrice. En effet, Aragon poète n’est-il pas donné à lire en totalité depuis l’édition des « Œuvres poétiques complètes » en 2007 dans la Bibliothèque de la Pléiade ? Oui, mais voilà, l’a-t-on lu, vraiment lu, à l’époque et depuis ? Je me souviens à nouveau de cette « Lettre à Olivier Barbarant » de Claude Adelen, qu’Action Poétique publia, dans son numéro 189 de septembre 2007, comme une chronique. Claude Adelen s’émerveille de cette publication et s’insurge contre la réception stupide qu’en firent quelques écrivains médiatisés et/ou bien en cour... Colère et indignation devant les propos inqualifiables d’un Sollers qui considère « Le Fou d’Elsa » comme un «  dérapage coranique ». Le Nouvel observateur, à l’époque, avait même publié un papier de celui-ci, papier qui ne prouvait qu’une chose : qu’il n’avait pas pris la peine de lire ou de relire les plus de 3500 pages de ces « Œuvres poétiques complètes. » .. Sollers a le goût des images percutantes : « Sous le long règne de l’épouvantable Staline, la poésie est devenue un tracteur » ; mais son analyse de la poésie d’Aragon reste superficielle pour ne pas dire plus...

Donc, Aragon reste à découvrir ou à redécouvrir si l’on veut accéder à la vérité d’une œuvre inscrite dans l’histoire et qui ne peut se comprendre que par cette référence à l’histoire. Aussi faut-il signaler cette réédition du « Musée Grévin » que propose l’éditeur Le Temps des cerises. Pour comprendre l’opportunité et l’utilité de la réédition de ce livre d’Aragon en 2011, il importe de se souvenir des conditions de sa publication dans les années 40...

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Louis Aragon
Dessin de Pierre Charret

« Le Musée Grévin » parut la première fois en 1943 à la Bibliothèque française sous la signature de François La Colère. 1943 : la date a son importance ; ce n’est plus le temps de la poésie de contrebande, un « jeu » auquel se livrait Aragon depuis le milieu de l’année 1940. Aragon refuse de quitter la France et entend prendre sa part du combat contre l’occupant et ses alliés de l’intérieur dans des conditions qui vont devenir de plus en plus difficiles. Si la stratégie aragonienne d’édition légale et de contrebande va continuer, Aragon travaille parallèlement à la création du réseau de résistance des Etoiles et à celle du Comité National des Ecrivains (et des Lettres françaises). Il est inutile de revenir sur les différentes péripéties de ce combat, elles sont connues et montrent le courage de l’homme. Mais dès octobre 1941, Aragon est la cible des attaques de Drieu La Rochelle et à partir d’avril 1943, il cesse de signer de son nom ses poèmes pour les publier anonymement (« Chanson du franc-tireur » dans le numéro 6 des Lettres françaises) ou sous pseudonyme : c’est ainsi que « Le Musée Grévin » paraît en juillet de cette même année. C’est que les conditions ont changé : Aragon n’écrit plus en contrebande, il attaque. Ou pour citer Jean Ristat qui signe la préface de cette réédition : « Le fait qu’Aragon, en 1943, interpellât directement l’ennemi par son nom montre que la poésie de contrebande cède la place à une "poésie d’urgence", une "poésie qui prend le maquis" selon l’expression de Paul Eluard. Les poètes combattent avec les mots. Ils ne sont pas au-dessus de la mêlée. Il faut que la poésie crie plus fort que la guerre. »

Poésie d’urgence

Outre la préface de Jean Ristat, la présente édition comprend l’intégrale du manuscrit de 1946 (celui de 1943 publié sous le nom de François La Colère, les « Quelques poèmes inédits » - sept au total -, la préface « Les Poissons noirs » et deux appendices...) et un ensemble de précieuses notices biographiques (dues à Annie Lacroix-Riz et Magali Maisonneuve) très utiles au lecteur d’aujourd’hui pour comprendre ce que dit Aragon : le lessivage de la mémoire en cours depuis plusieurs années et la réhabilitation d’anciens collaborateurs imposent la plus extrême vigilance. Que retenir de ce livre ?
Tout d’abord la virtuosité d’Aragon poète : certes, il s’agit ici de vers comptés ; mais il ne faut pas oublier qu’Aragon n’a jamais voulu imposer le sonnet à qui que ce soit, mais il faut aussi considérer l’œuvre poétique dans son ensemble, les poèmes dadaïstes, surréalistes, réguliers, les vers libres des « Chambres » ou des « Adieux » ... Marie-Thérèse Eychart signale dans sa notice du « Musée Grévin »  : « L’auteur […], qui utilise l’alexandrin et une prosodie impeccable, se situe aussi dans la tradition de la poésie populaire de la fin du XIXe siècle » (1).
Ensuite la leçon d’histoire toujours nécessaire, encore plus aujourd’hui avec un pouvoir qui entretient l’amnésie et qui pratique le mélange des genres et les discours équivoques. Aragon se heurte à l’histoire, il écrit sa douleur et sa révolte. Tout en luttant, contre l’occupant et ses supplétifs, aux côtés de ses camarades, il s’empare des événements pour en faire des poèmes qui soient aussi des armes politiques immédiates ( « Le Musée Grévin » fut diffusé en 1943 sous forme de tract). Poésie d’urgence nécessaire à l’époque qui nous rappelle qu’une poésie d’urgence est aussi nécessaire aujourd’hui...

Poème de circonstance

Enfin, la préface qui est une défense du réalisme en poésie, un texte à ajouter à toutes les préfaces, les conférences... sur le réalisme. Il faudra un jour réunir en un volume tous ces textes pour qu’on se rende compte de la pensée d’Aragon, de son évolution, de ses nuances et éviter ainsi les caricatures simplistes et hostiles qui n’ont d’autre but qu’idéologique et politique. Cette préface est, comme l’écrit Marie-Thérèse Eychart dans sa notice des « Poissons noirs » (Pléiade, 1, pp 1522-1523), l’occasion pour Aragon de démontrer « que pour mieux jouir de la poésie il faut, au-delà de son énigme apparente, aller au fond des ténèbres rechercher "les poissons noirs de la réalité", cette réalité à l’origine de la vraie poésie qui s’enracine dans les circonstances et ne se pique pas d’une prétendue éternité ». Et Jean Ristat n’a pas tort, dans sa préface, de s’attarder sur l’expression « poème de circonstance »...

Il n’existe pas de poésie éternelle ; la poésie est une forme inscrite dans l’histoire, elle évolue avec les circonstances. Dans ses « Conversations avec Eckermann » , Goethe affirme (et la formule est célèbre) : « Toute poésie est de circonstance ». Paul Éluard, dans une conférence prononcée à Genève en février 1952, déclare : « Mes poèmes sont tous de circonstance. Ils s’inspirent de la réalité, c’est sur elle qu’ils se fondent et reposent ». « Le Musée Grévin » est donc une invitation aux poètes d’aujourd’hui à trouver la forme qui convient aux événements de l’époque en même temps qu’il est une œuvre à inscrire dans la tradition des « Tragiques » d’Agrippa d’Aubigné ou des « Châtiments » de Victor Hugo. Cette réédition est donc bienvenue.

Lucien Wasselin



(1) Aragon, « Œuvres poétiques complètes, » Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2007, tome 1, p 1530.



Lire aussi :

Louis Aragon, toujours présent

Le « Musée Grévin » réédité

Louis Aragon : Un texte retrouvé



vendredi 16 décembre 2011, par Lucien Wasselin

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Références :

Aragon,
« Le Musée Grévin »,
Le Temps des cerises (collection Les Lettres françaises),
préface de Jean Ristat,
Paris, 2011, 140 p, 12 €.



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Lous Aragon
Photo Gérald Bloncourt



Récits, romans et nouvelles

Anicet ou le Panorama, roman, 1921
Les Aventures de Télémaque, 1922
Le Libertinage, 1924
Le Con d’Irène, 1927 (sous le nom d’Albert de Routisie)
Les Cloches de Bâle, 1934 (Le Monde réel)
Les Beaux Quartiers, 1936 (Le Monde réel), Prix Renaudot
Les Voyageurs de l’impériale, 1942 (Le Monde réel)
Servitude et Grandeur des Français. Scènes des années terribles, 1945
Aurélien, 1944 (Le Monde réel)
Les Communistes (6 volumes), 1949-1951 et réécrit en 1966-1967 (Le Monde réel)
La Semaine Sainte, 1958
La Mise à mort, 1965
Blanche ou l’oubli, 1967
Henri Matisse, roman, 1971 (°)
Théâtre/Roman, 1974
Le Mentir-vrai, 1980
La Défense de l’infini, 1986 (posthume)
Les Aventures de Jean-Foutre La Bite, 1986 (posthume)

Poésie

Feu de joie, 1919
Une vague de rêves, 1924.
Le Mouvement perpétuel, 1926
Le Paysan de Paris, 1926
La Grande Gaîté, 1929
Persécuté persécuteur, 1930-1931
Aux enfants rouges, 1932.
Hourra l’Oural, 1934
Le Crève-cœur, 1941
Les Yeux d’Elsa, 1942
Brocéliande, 1942
En étrange pays dans mon pays lui-même, (1943), 1945.
Le Musée Grévin, 1943,
La Diane française, décembre 1944
Le Nouveau Crève-cœur, 1948
Mes caravanes et autres poèmes, 1954.
Les yeux et la mémoire, 1954.
Le Roman inachevé, 1956
Elsa, 1959
Les Poètes, 1960
Le Fou d’Elsa, 1963
Le Voyage de Hollande et autres poèmes, 1964.
Il ne m’est Paris que d’Elsa, 1964
Elégie à Pablo Neruda, 1966.
Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas, 1969
Les Adieux et autres poèmes, 1981.

Essais

Traité du style, 1928
Pour un réalisme socialiste, 1935
L’Homme communiste, 1953
Le Neveu de Monsieur Duval, 1953
J’abats mon jeu, 1959
Les collages, 1965.
Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit,1969
Pour expliquer ce que j’étais, 1989 (posthume)
Chroniques I (1918-1932), 1998.
Écrits sur l’Art moderne, 2011.

Œuvres complètes

Après les deux éditions de l’Œuvre poétique (en 15 volumes, puis en 7) aujourd’hui introuvables, l’ouvrage de référence est :
Œuvres poétiques complètes, Gallimard/Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes sous coffret.

Les Œuvres romanesques complètes sont en cours de parution, le 5ème et dernier volume devrait paraître en 2012. Gallimard/Bibliothèque de la Pléiade.



(°) Henri Matisse Roman qui regroupe essais, poèmes, articles, notes... est-il bien à sa place ici ? Aragon n’a eu de cesse de brouiller les genres...



Les critiques
de Lucien Wasselin



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