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Jean-Pierre Lemaire

« Le pays derrière les larmes »

La collection de poche Poésie de Gallimard fête son cinquantième anniversaire et publie à cette occasion une salve de recueils, dont plusieurs anthologies personnelles. C’est dans ce cadre que Jean-Pierre Lemaire donne à lire ses poèmes choisis parmi ses principaux recueils.



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Jean-Pierre Lemaire : « Le pays derrière les larmes » Poèmes choisis. Préface de Jean-Marc Sourdillon. Collection Poésie/Gallimard n° 509. 384 pages

On peut associer le registre religieux à l’élévation. La poésie de Jean-Pierre Lemaire, d’inspiration à la fois chrétienne et profane, me paraît au contraire vouloir nous réapprendre l’ici-bas. « Baisse-toi : l’air frais se trouve près du sol », recommande-t-il. Et le Seigneur qu’il loue est celui « qui nous rend réels ». Quant au rêve de ce frère mineur dont on le sent si proche, il est d’être « de plain-pied avec toute la terre ».

Cette approche humble et douce est aussi un art poétique, le poète s’essayant à devenir pêcheur d’hommes en lançant des filets qui se fondent dans le paysage, ne se distinguent plus guère de la mer où baignent nos quotidiens (et l’on songe ici à « l’effacement » d’un Jaccottet, qui a salué avec ferveur les débuts de Jean-Pierre Lemaire). La simplicité est de mise en toutes ces pages - anthologie personnelle qui court sur une trentaine d’années et témoigne d’une fidélité à soi-même, d’une constance de ton. De mise aussi, une belle clarté, qui n’est pas que d’expression, même si l’on sait « quel mal dévorant peut cacher la lumière ».

Digne d’être vécue

Au-delà de la vallée de larmes, abandonnant « des lambeaux d’années, des pans de paysages », on peut donc deviner un pays où « une vie en son pauvre inachèvement » est encore digne d’être vécue. Je sais bien que l’auteur a la foi et que celle-ci aide probablement à surmonter les difficultés de l’existence humaine. Mais il me semble aussi que son attitude procède d’une volonté de ne rien céder à la désespérance. L’enfance elle-même, si souvent convoquée avec les Alpes (« ces montagnes habitables dont la forme est en toi »), les trains et les locomotives au fond du jardin, l’image du père si prégnante et consolatrice, le poète la sollicite comme une alliée dans son désir de donner du mérite à la vie.

La passion du Christ et la « figure humaine » des humbles se confondent, se répondent, s’épaulent probablement. De poèmes en poèmes, une forme de sagesse fait ses apprentissages, son mûrissement. Sans doute peut-on y lire une sorte de rédemption par la douleur et « l’acupuncture atroce des clous », mais elle me semble secondaire par rapport à cet accord secret au monde qui se devine dans l’attitude et le regard des fidèles sous le porche à la sortie de l’église, partant « chacun vers son dimanche » et qui pourtant ne sont plus les mêmes…
Tout cela, c’est un peu comme si nous allions « recommencer la vie en nous appliquant ». Attentifs à tout ce que nous n’avons su saisir, conscients de ce que nous avons laissé échapper Le poème veut tout à la fois nous rendre plus légers et plus lourds de sens… Poème d’apprentissage....

Lent accomplissement

Inspiration à la fois chrétienne et profane, oui. Dans les poèmes de Jean-Pierre Lemaire, la geste biblique et les gestes infimes du quotidien se mêlent, s’enrichissent, se questionnent mutuellement.

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J-P Lemaire à Lourdes en conversation avec des lycéens. (Ph Jean-Pol Stercq)

Il n’est pas besoin d’être croyant pour éprouver que cette lecture nous accroît en nous rendant plus présents. Plus compatissants aux autres, mieux avertis de leur proximité fraternelle. Cette anthologie, qui raconte en filigrane un lent accomplissement, est une façon de se mettre à l’écoute du monde autant que de le chanter, en une prosodie sans effets ni artifices, un art de la mise en résonance des images comme des thèmes.
Et, sans l’innocenter, de mieux l’accueillir en apprenant à le regarder, à goûter sa beauté, quand « les olives tombent seules / dans le tablier du ciel ».

Michel Baglin


Lire aussi :

« Le pays derrière les larmes »

« Faire place »



mardi 26 avril 2016, par Michel Baglin

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Jean-Pierre Lemaire

Fils de cheminot (les trains s’invitent volontiers dans ses pages), Jean-Pierre Lemaire est né le 18 août 1948 à Sallanches, en Haute-Savoie. Le Nord de la France où il a passé son enfance dans un faubourg ouvrier l’a profondément marqué. « Il m’arrive aujourd’hui de me dire que là était, d’une certaine manière, la vraie vie, que je n’ai pas su reconnaître au moment où elle m’était donnée, mais où je reviens périodiquement par la mémoire... un peu comme un diapason » a-t-il expliqué dans un entretien avec Olivier Gallet (10 septembre 2004).
Sa passion première est celle de la musique et, apprenant le piano, il rêve de devenir musicien. Il se plonge cependant dans les livres, pour des lectures éclectiques, et découvre Corneille, Claudel, le Soulier de satin. Il entre en hypokhâgne et khâgne au lycée Louis-le-Grand à Paris, puis à l’École normale supérieure, pour décrocher l’agrégation de lettres classiques. Après son service militaire (dans la Marine) il connaît à vingt-quatre ans une crise spirituelle qui lui fait prendre conscience de sa foi catholique.
C’est à cette époque qu’il écrit ses premiers poèmes, parrainé par Jean Grosjean. Son premier recueil, « Les Marges du jour » , parait en 1981 à La Dogana (rééditée en 2011 augmentée d’une postface de Philippe Jaccottet). Depuis, ses recueils – une dizaine - ont paru pour la plupart chez Gallimard.
Jean-Pierre Lemaire est marié à Fanchon, une Bordelaise, il a trois filles.
Professeur de lettres en khâgne au lycée Henri-IV à Paris, ainsi qu’au lycée Sainte-Marie de Neuilly, il a pris sa retraite récemment.
Jean-Pierre Lemaire a été distingué par les prix Max-Jacob (1985), le Grand Prix du Mont Saint-Michel (1994) et le Grand prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre (1999).

Poésie
Les Marges du jour, La Dogana, 1981, rééd. 2011 augmentée d’une postface de Philippe Jaccottet)
L’Exode et la Nuée suivi de Pierres à voix, Gallimard, 1982
Visitation, Gallimard, 1985. (prix Max-Jacob)
Le Cœur circoncis, Gallimard, 1989
Le Chemin du cap, Gallimard, 1993
L’Annonciade, Gallimard, 1997.
L’Intérieur du monde, Cheyne éditeur, 2002
Figure humaine, Gallimard, 2008
Faire place, Gallimard, 2013

Essai
Marcher dans la neige, Bayard, 2008



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