Retour à l’accueil > Auteurs > GEORGES Jean-Pierre > Le pessimisme tenu à distance

Jean-Pierre Georges

Le pessimisme tenu à distance

Lucien Wasselin a lu "L’Ephémère dure toujours"

Poète, Jean-Pierre Georges est l’auteur de recueil remarqués comme « Où être bien » (1984), « Car né » (1994), « Je m’ennuie sur terre » (1996), ou encore « Aucun rôle dans l’espèce » (2003). Mais il publie aussi des recueils d’aphorismes comme « Le moi chronique » (2003) ou celui que viennent de publier les éditions Tarabuste, « L’éphémère dure toujours ». Lucien Wasselin a lu ce dernier et en parle ici.



Il est difficile de parler d’un livre comme celui-là ; "L’Ephémère dure toujours" de Jean-Pierre Georges est un ensemble de notes : aphorismes, bribes dialoguées, formules qui tiennent parfois de la maxime, citations d’auteurs divers, petits pavés de prose qui tirent du côté du récit... Ces brèves notations cernent les hommes dans leur vie quotidienne et dressent le portrait d’un humain qui n’a rien de triomphant : mais Jean-Pierre Georges ne sombre jamais dans la caricature gratuite et si les aspects autobiographiques ne sont pas absents, il n’y a nulle complaisance dans ces pages car l’auteur ne s’épargne pas.
Difficile de parler d’un livre qui n’est pas un essai ni un recueil de poèmes, dans lequel il n’y a pas d’intrigue, pas de personnages (hormis celui de l’auteur lui-même) sur qui s’appuyer ... La tentation est forte de citer longuement tant ces notes sont percutantes, séduisent ou irritent. Reste alors à parler du style, de la posture qu’adopte Jean-Pierre Georges, de ce qu’on devine de sa vie ou de son ego avec tous les risques qu’une telle approche comporte ...

Un moraliste ?

Un mot semble décrire l’attitude de Jean-Pierre Georges : noircissisme. Mot-valise qui renvoie au narcissisme, donc au contenu autobiographique de certaines de ces notes tout en leur donnant une tonalité noire ; comme l’humour.
Quelle part d’autobiographie dans ces notes donc ? La fin du père, un divorce, le métier, les affres de l’écriture, le vieillissement ? Et le reste, même si une certaine distanciation apparaît. Alors tout serait issu de l’existence de l’auteur. Mais l’intérêt n’est pas là. Il est dans ce qu’il dit et peu importe, d’une certaine manière, si le sujet qui traverse chaque note s’identifie au scripteur. D’ailleurs, Jean-Pierre Georges écrit : « Je ne peux plus entrer en contact avec personne, des mots stupides s’échappent de moi et tombent sur mes chaussures. » Cette phrase est en contradiction avec l’existence du livre, avec ce qu’écrit Jean-Pierre Georges. C’est ce qui fait l’intérêt de ces notes qui, si elles rendent bien compte de la vie de l’auteur, la dépassent, la subliment ou je ne sais quoi. Le lecteur alors s’engouffrera dans cet écart et sa lecture fera sens.
Ce n’est pas simple car, par avance, Jean-Pierre Georges démolit ce qui pourrait le "sauver" : « Impuissant devant ce cahier, je cherche comme un naufragé un mot, une ligne, une page, n’importe quel écrit à ma portée, fût-ce un dépliant publicitaire, pour ne pas sombrer dans le néant de l’innomé. » Il fait tout dans ces pages pour que le lecteur le considère comme un être sans importance, "minuscule", alors que ses propos incitent à le prendre au sérieux et amènent à réfléchir sur la vie... Jean-Pierre Georges serait-il un moraliste dans un monde qui n’a plus de morale ? Ou un humaniste qui n’aime pas trop les autres ?

Cruelle clairvoyance

Si la vieillesse conduit peu à peu à l’inéluctable (et Jean-Pierre Georges parle avec pudeur mais avec lucidité des derniers moments de son père), la vieillesse, c’est aussi ce moment où le corps peu à peu s’en va de partout alors que l’esprit est toujours vif et note les « nombreux stigmates du vieillissement ». Il y a là une cruelle clairvoyance qui mène immanquablement à la souffrance. Écrire est alors difficile, encore plus qu’avant.
Jean-Pierre Georges passe alors de ce constat qui rappelle le subtil à quoi bon qui nous saisit tous à un moment ou à un autre : « J’ai arrêté la poésie parce que ça me fatiguait d’avoir toujours à trouver quelque chose. Et voilà que c’est pareil avec ces notes » à cet autre, implacable : « Ce n’est plus un stylo qu’il me faut pour écrire, c’est un fouet ! ».
Tout n’est pas perdu puisque ce pessimisme ne débouche pas sur le néant. Jean-Pierre George est arrivé au bout de son projet. Mais était-ce bien un projet ? Ou plutôt ce quelque chose d’irrépressible qui fait que dans les pires conditions on continue d’espérer, de vivre et de lutter ? Paradoxalement, alors, on se souvient de ces vers de Nazim Hikmet : « La vie n’est pas une plaisanterie [……] Tu la prendras au sérieux / Mais au sérieux à tel point / Qu’à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers / Non pas pour qu’ils restent à tes enfants / Mais parce que tu ne croiras pas à la mort / Tout en la redoutant / Mais parce que la vie pèsera plus lourd dans la balance. »
L’Ephémère dure toujours : il est là.

Lucien Wasselin.




A lire aussi

J-P. Georges, rire jaune et pensées noires (Portrait)

Jean-Pierre Georges : « Jamais mieux »

Jean Pierre Georges : « Aucun rôle dans l’espèce »

Jean Pierre Georges : « L’Ephémère dure toujours »



mercredi 1er septembre 2010, par Lucien Wasselin

Remonter en haut de la page

Jean-Pierre Georges

Jean-Pierre Georges est né le 8 avril 1949 à Chinon, où il est revenu aujourd’hui, après avoir été Instituteur à Romorantin, et avoir vécu à à Chabris.
Lecteur de Jules Renard, de Schopenhauer, de Cioran, de Calet, il a publié une dizaine de recueils, des poèmes en vers ou prose, puis des aphorismes et autres notes dont le pessimisme et l’humour mêlés font une musique bien à lui, qui dit des choses graves sans se prendre au sérieux, avec la distance juste de la pudeur. Et peut-être celle du moraliste.

Jean-Pierre Georges
L’Ephémère dure toujours.
Tarabuste éditeur,
132 p, 13 €.

Portrait de
Jean-Pierre Georges
Lire ici

Critiques de « Aucun rôle dans l’espèce »

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0