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Jacques Réda

Le promeneur mélancolique

Il aime les rues, de Paris et de ses banlieues, il aime les trains et les bus, il aime marcher à l’aventure sous les ciels changeants et ramène de ses flâneries méditatives des poèmes qui jouent de la prosodie classique et des ses transgression, et offrent des tableaux urbains empreints de nostalgie, d’humour et de ces atmosphères marquées par la conscience douloureuse de la fuite du temps.

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Jacques Réda dessiné par Jacques Basse (in "Poésie portraits" tome 1)

Avec les années, Jacques Réda n’a rien perdu de sa fraîcheur d’écriture, comme en témoigne les derniers recueils, de ses « nouvelles poésies itinérantes et familières ». « Fraîcheur » n’induit ici aucune mièvrerie, mais cette formidable liberté de ton et de forme que s’octroie depuis ses débuts le poète de « L’Herbe des talus » ou des « Ruines de Paris ». Vers réguliers, alexandrins, vers libres, vers « mâchés » (avec élision du e muet) se mêlent au gré d’une fantaisie que révère ce grand amateur de jazz et ce piéton-randonneur, admirateur de Fargue, amoureux des rues, des trains et des hommes. Et bien sûr ami des livres et des écrivains (il fut longtemps responsable de la NRF) qu’il salue ici et là, au fil de ses poèmes, comme il salue les quartiers et les lieux « de reconnaissance ».

Les yeux du marcheur

Nonchalance et clins d’œil sont au rendez-vous de ses poèmes aux rythmes syncopés, où la nostalgie, comme dans le jazz, sait faire bon ménage avec l’humour, voire la bonhomie, où tous les contrastes de la vie trouvent leur forme tantôt lente et tantôt précipitée, où la précision des lieux (re)visités ne rétrécit jamais le champ de vision. Et surtout, où l’inquiétude nourrit la vie en forçant le marcheur à ouvrir les yeux, dans un univers urbain ou sylvestre « où le pic rit toujours plus loin comme un appeau ».
A l’impression de proximité que donne la familiarité du poète avec les lieux évoqués, se mêle une distance, qui est un peu celle de la contemplation détachée. C’est ainsi qu’il ouvre son recueil, « la Course » , par ces vers :

« Je regarde souvent la rue où je vais comme si
J’avais depuis longtemps quitté l’émouvante surface
Du monde pour l’autre côté sans fond qui nous efface
Un jour ou l’autre mais libre de souci. »


Il me semble que cette approche ambigüe, presque contradictoire, fait tout le charme de la poésie de Réda et lui donne souvent la tonalité du « demi-deuil mauve de la mémoire ». Une poésie de compagnonnage, en tout cas, pour tous les amoureux d’un monde pas encore tout à fait désenchanté.

« Hors les murs »

Je viens de relire « Hors les murs » et d’accompagner Réda du côté de ces « petits jardins qui se débraillent / dans l’isorel avec la fraise te le persil », au milieu de ces pavillons de banlieue « s’observant par-dessus le front hargneux des choux ». Quel bonheur ! J’ai retrouvé un article que j’avais donné à la revue « Vagabondages » (n° 27) en septembre 2001. Je le reprends ci-dessous :

On sait que pour Réda « le bitume est exquis », tout comme « l’herbe des talus », qu’il a célébrée aussi bien que la « beauté suburbaine ». Aidé du seul « sens de la marche » (et à l’occasion du solex, ou de la ligne d’autobus 323), le voici franchissant les portes de Paris, « hors les murs », pour un vagabondage somme toute assez méthodique dans l’entrelacs des petites rues de banlieues pavillonnaires, aux confluents des rus, des rivières et de la Seine. Territoires un peu perdus : leurs noms chantent mais on les a oubliés dans l’éloignement – du temps et de l’espace.
Car c’est aussi sa mémoire que Réda balade avec lui, et ses poèmes écrits en 1980, publiés en 1982 et réédités dans la collection Poésie / Gallimard (après « Amen », « Récitatif » et « La Tourne » ) nous font entendre le temps insidieux, celui qui met en marge, exile doucement en lisière de la vie, lentement métamorphose une vallée en ZAC, un village en cité dortoir, un ru en égout. Ce qui reste d’agreste se survit entre le béton, les autoroutes, les jardinets tristes et le bord des voies de chemin de fer.
Certes un peu d’humanité suinte encore dans les bistrots plus ou moins déserts, l’incongruité de deux fauteuils posés devant un cabanon de jardin, les bruits sourds du triage, les ruines d’usines désaffectées, les bords de l’Ourcq, les fleurs et les choux des potagers ; mais le charme des lieux tient surtout à la nostalgie, qui tient elle-même à l’art d’accompagner les images justes d’une musique qui les fasse résonner dans le temps, et le cœur. Or Réda s’y entend à merveille, grâce à son travail prosodique et sur les formes (allant jusqu’à s’imposer comme un défi des formes fixes très complexes telle la « sextine » de Terminus), son sens du rythme et des ruptures, des rejets, des raccourcis, des embardées et de l’anacoluthe.
Ainsi la rime et le mètre et le fameux « vers mâché » l’aident-ils à trouver une ligne mélodique et des chemins de traverse dans ces confins. Là où quelque chose semble se déliter ou se dissoudre, des paysages intérieurs comme des ciels évoquant d’autres couchants révolus. Reste une musique à la fois souriante et un peu triste, surtout dans le dernier poème que domine le sentiment de la menace : sur l’espace traqué et refoulé et l’herbe résiduelle, cette herbe « profonde comme la mémoire quand elle n’est plus celle de personne ».

Michel Baglin



LIRE AUSSI :

Jacques Réda : Le promeneur mélancolique. Portrait. (Michel Baglin) Lire
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mardi 26 avril 2011, par Michel Baglin

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Jacques Réda

Jacques Réda est né à Lunéville le 24 janvier 1929. Il s’installe à Paris en 1953, exerce alors plusieurs métiers. Il commence à publier en 1961 ses premiers « vrais » poèmes dans diverses revues (dont les Cahiers du sud). En 1963, début de collaboration avec Jazz Magazine. En 1968, parution de « Amen » chez Gallimard, prix Max Jacob.
Il est également l’auteur de récits en prose et de romans. Comme éditeur, il a dirigé la Nouvelle Revue française de 1987 à 1996 ; il est également membre du comité de lecture des éditions Gallimard.
Son écriture part très souvent de ses déambulations dans Paris et ses banlieues, qu’il mène à pied, mais aussi en bus, en trains (c’est un amateur), voire à Solex. Il en restitue les atmosphères, à partir d’humbles détails, un peu à la façon d’un Simenon. Sans emphase ni mièvrerie, dans un lyrisme que l’humour tempère et que le poids du temps domine de bout en bout.
En 1993, l’ensemble de son œuvre est récompensé par le Grand prix de l’Académie française. En 1999 il reçoit le Prix Goncourt de la poésie.

Bibliographie

Amen. Gallimard, 1968.
Récitatif, Gallimard, 1970
La Tourne, Gallimard, 1975
Les Ruines de Paris, Gallimard, 1977
L’Improviste. Une lecture du jazz, Gallimard, 1980
Le Bitume est exquis (Charles-Albert Cingria), Fata Morgana, 1980
Anthologie des musiciens de jazz. Stock, 1981.
Hors les murs, Gallimard, 1982
L’Herbe des talus, Gallimard, 1984
Premier livre des reconnaissances, Fata Morgana, 1985
Celle qui vient à pas légers, Fata Morgana, 1985
Jouer le jeu (L’Improviste II), Gallimard, 1985
Beauté suburbaine, Pierre Fanlac, 1985
Châteaux des courants d’air, Gallimard, 1986
Album Maupassant, Gallimard, 1987
Amen. Récitatif. La Tourne (Poésie/Gallimard), 1988
Recommandations aux promeneurs, Gallimard, 1988
Amen, Gallimard, 1988
Ferveur de Borges, Fata Morgana, 1988
Retour au calme, Gallimard, 1989
L’Improviste, édition définitive (Folio Essais), 1990
Le Sens de la marche, Gallimard, 1990
Sonnets dublinois, Fata Morgana, 1990
Affranchissons-nous, Fata Morgana, 1990
Aller aux mirabelles (Collection « L’un et l’autre »), Gallimard, 1991
Lettre sur l’univers et autres discours en vers français, Gallimard, 1991
Un calendrier élégiatique, Fata Morgana, 1991
Nouveau livre des reconnaissances, Fata Morgana, 1992
Aller à Elisabethville , Gallimard, 1993
Abelnoptuz, Théodore Balmoral, 1994
La Sauvette, Verdier, 1995
L’Incorrigible, Gallimard, 1995
L’herbe des talus, Gallimard, 1996
La Liberté des rues, Gallimard, 1997
Le Citadin, Gallimard, 1998
Le Méridien de Paris, Fata Morgana, 1998
Celui qui vient à pas légers, Fata Morgana, 1999
La course, Gallimard, 1999
Moyens de transport, Fata Morgana, 2000
Accidents de la circulation, Gallimard, 2001
Le lit de la reine, Verdier, 2001
Les Fins Fonds, Verdier, 2002
Hors les murs, Gallimard, 2002
Aller au diable, Gallimard, 2002
Treize chansons de l’amour noir, Fata Morgana, 2002
Nouvelle anthologie des musiciens de jazz, Climats, 2002
Le vingtième me fatigue, Fata Morgana, 2003
Les cinq points cardinaux, Fata Morgana, 2003
Nouvelles aventures de Pelby, Gallimard, 2003
L’affaire du Ramsès III, Verdier, 2004
L’adoption du système métrique - Poèmes 1999-2003, Gallimard, 2004
Cléona et autres contes de voyageurs solitaires, Climats, 2005
Europes, Fata Morgana, 2005.
Ponts flottants, Gallimard, 2006.
Toutes sortes de gens, Fata Morgana, 2007.
Papier d’Arménie, Théodore Balmoral, 2007.
Démêlés, Gallimard, , 2008.
La Physique amusante, Gallimard, 2009.
Battement, Fata Morgana, 2009.
Battues, Fata Morgana, 2009.
Autoportraits, Fata Morgana, 2010.
Le Grand Orchestre. Gallimard, 2011.

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