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Roger Vailland

« Le Regard froid »

Au fil des pages et des réflexions de ce livre au style sec et concis, l’auteur des « Mauvais coups » revient en moraliste sur ses thèmes favoris : le plaisir, l’érotisme, le libertinage, la poursuite du bonheur, l’engagement. Et évoque les écrivains et les personnages qui lui sont chers : Laclos, Casanova, Diderot, Sade, Don Juan, Valmont et la Merteuil.



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(Roger Vailland : « Le Regard froid ». Grasset, 2007 - 226 pages. 11.50 €)

Publié en 1963 (deux ans avant qu’il ne décède d’un cancer du poumon en mai 1965, à cinquante-sept ans), « Le Regard froid » est un recueil de dix essais où Vailland a réuni réflexions, esquisses, libelles des années 1945-1962. Les contradictions de l’écrivain libertin et engagé, du communiste hédoniste, s’y retrouvent, d’autant que certains textes, repris dix ans ou plus après leur rédaction, sont assortis de notes par lesquelles l’auteur prend ses distances avec lui-même.
Reste une constante au moins, celle de la volonté de demeurer souverain, maître de soi et de sa vie et, dans ce domaine, c’est « le vrai libertin » dont il esquisse le portrait qui demeure le modèle, à travers les figures du Laclos des « Liaisons dangereuses » (rappelons qu’il en fera un scénario pour Vadim), de Don Juan et de Casanova (dont il épluche les carnets de compte « d’un homme heureux »), sans oublier ce cardinal de Bernis, jouisseur et athée, dont il fait l’éloge, ni Sade qui eut l’audace de pousser jusqu’au bout – et jusqu’à la contradiction - la logique de la liberté.
L’adolescent qui a tâté du « dérèglement de tous les sens » et a fini par se détacher du surréalisme comme de la drogue, s’est aussi libéré de la morale bourgeoise. Il a participé à la Résistance (lire « Drôle de jeu »), et a découvert la fraternité auprès des communistes dont la philosophie et l’engagement vont profondément marquer son œuvre (lire « 325000 francs », « Bon pied, bon œil », « Beau Masque »), jusqu’en 1956, au XXe congrès du Parti communiste de l’URSS et à la « révélation » des crimes du stalinisme. Dès lors, Vailland prendra ses distances avec cet « homme nouveau » qu’il appelait de ses vœux, le bolchevick, et avec le militantisme, pour revenir à une forme de souveraineté plus aristocratique dont témoigne « La Loi », roman contemporain de la publication du « Regard froid ».
Convaincu que la faculté d’irrespect est la marque de la singularité française, Vailland la repère bien sûr dans la philosophie des Lumières et la Révolution, mais encore chez les libertins dont la désinvolture, voire le cynisme, sont gage de liberté et dont le couple Valmont-Merteuil fournit une parfaite illustration en répudiant toute forme de passion aliénante et de niaiserie.
Agir et non « être agi » demeure la clef de l’art de vivre du souverain qui, comme le comédien dans son paradoxe (cher à Diderot) sait conserver « la distance de soi d’avec soi », celle permettant d’être à la fois acteur et spectateur de ses actes. Tel est le fil conducteur des essais et réflexions réunis dans « Le Regard froid », à l’heure du désenchantement et d’une sorte de retour-bilan sur les périodes passées – celle du « bonheur », d’une certaine austérité et du militantisme, celle de la confiance perdue dans le sens de l’histoire…

Michel Baglin

Le recueil réunit :
Quelques réflexions sur la singularité d’être Français (1945)
Esquisse pour un portrait du vrai libertin (1946)
Les entretiens de madame Merveille avec Octave, Lucrèce et Zéphyr (1946)
Les quatre figures du libertinage (1950)
L’œuvre de cruauté suivi de La distraction de soi d ’avec soi comme source du sublime (1950)
De l’amateur (1910)
Éloge du cardinal de Bernis (1956)
Le carnet de comptes d’un homme heureux (1957)
Sur la clôture, la règle et la discipline (1958)
Le procès de Pierre Soulages (1962)



Roger Vailland à propos du jeu, dit : « Entre les essais divers qui composent ce livre, il y a un lien. Ce sont des variations sur le jeu de société. Le libertinage en est un, le cyclisme en est un autre. Tous deux ont leurs règles, leurs rites, leurs performances, leurs connaisseurs, leurs champions. C’est le fondement même de la vie de société que de métamorphoser les activités spontanées de toutes sortes en jeux strictement codifiés. »



Lire aussi :

Roger Vailland : DOSSIER
Roger Vailland : « Drôle de jeu » (Michel Baglin) Lire
Roger Vailland : « Les Mauvais Coups » (Michel Baglin) Lire
Roger Vailland : « Bon pied, bon œil » (Michel Baglin) Lire
Roger Vailland : « 325000 francs » (Michel Baglin) Lire
Roger Vailland : « Le Regard froid » (Michel Baglin) Lire
Roger Vailland : une autobiographie fictive par Christian Petr (Michel Baglin) Lire



samedi 6 janvier 2018, par Michel Baglin

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Roger Vailland

Roger Vailland est né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise) et mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) où il vivait. Son œuvre comprend romans, essais, théâtre, scénarios pour le cinéma, journaux de voyages, un journal intime et de nombreux articles.
Il fut d’abord journaliste à Paris-Midi, et participa au groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat (les « Phrères simplistes »), auquel André Breton s’intéressa un temps.
Libertin, s’adonnant volontiers aux paradis artificiels, il fréquente les milieux littéraires mais ne publie que des articles. Après une cure de désintoxication, en 1942, il s’engage dans la Résistance et en tire le roman « Drôle de jeu  » qui paraît en 1945.
Il s’engage alors aux côtés des communistes et, installé dans l’Ain, écrit des romans engagés- « Bon pied bon œil » (1950), « Beau Masque » (1954), « 325 000 francs », etc. - ) et des essais (« Le Regard Froid », « Laclos par lui-même », etc.). « La Loi » lui vaut le prix Goncourt en 1957.
Après 1956 et les révélations du XXe congrès du parti communiste de l’URSS, terriblement déçu au point de songer au suicide, il se désengage, mais poursuit son œuvre (« La Fête », « La Truite »). Il travaille aussi comme scénariste auprès de Vadim et de René Clément.
Il meurt à cinquante-sept ans, le 12 mai 1965, d’un cancer du poumon.


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