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Luc Bérimont

Le sang et le chant des hommes

« Le sang des hommes », anthologie

Luc Bérimont aurait cent ans cette année si le cancer ne l’avait emporté en 1983. Ce centenaire est marqué par la publication, aux éditions Bruno Doucey, de « Le sang des hommes », recueil d’un choix de poèmes écrits entre 1940 et1983. Autre publication, le très beau numéro (le n°9) que consacrent les Cahiers des Poètes de l’École de Rochefort édités par Luc Vidal et le Petit véhicule, à l’auteur de « la Huche à pain ».



« Le sang des hommes », anthologie

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Luc Bérimont en 1982.

Marie-Hélène Fraïssé, son épouse, a établi l’anthologie de Luc Bérimont que nous proposent les éditions Bruno Doucey et qui couvre presque l’ensemble de sa vie littéraire. « Une vie, un monde, qui viennent à nous, dans une langue simple, intense, fraternelle », note-elle dans sa préface, sans oublier de mentionner le rire de l’homme, « son appétit de tout, sa profonde inquiétude ».
Le livre s’ouvre sur les poèmes de jeunesse, notamment de « Domaine de la nuit » qui fut « imprimé aux armées », en 1940, (sur la ronéo du colonel !) et préfacé par Maurice Fombeure. Suivent des extraits de « la Huche à pain » (1943) qui constitue l’un de ses recueils les plus marquants. Entre temps, il a rencontré René-Guy Cadou, Michel Manoll, Jean Rousselot, Jean Bouhier, Guillevic, etc. - tous les amis de « l’École de Rochefort » qui ont tant compté pour lui. C’est là, dans la localité toute proche de Piedgüe, pendant la guerre, que Bouhier lui trouve une vieille bâtisse pour y faire retraite et s’y cacher avec sa première femme, qui était juive. Il est en pleine campagne, dans la douceur angevine, où il aiguise sa sensibilité au monde naturel. « Je fais retraite chez les oiseaux. Cela vaut bien les monastères et leur mise en scène sacrée », y écrit-il en ouverture de « la Huche à pain » qui célèbre cette immersion.
Ce goût de la terre, de l’amour, de l’amitié, du rapport sensuel au monde premier, restera la marque des recueils suivants, « Sur la terre qui est au ciel », « Les Accrus », « Un feu vivant », « L’évidence même », « Demain la veille », tous représentés par des extraits dans cette anthologie. Maître de l’image, il y cultive le sens du détail qui installe toute émotion à la fois dans l’universel et le concret : « Il y a, vers la gare, un vacarme d’acier / bordé par la douceur d’un robinet de cuivre roux qui goutte », note-il par exemple dans un poème de « L’évidence même ». La présence au monde, constamment réactualisée, ne tourne jamais le dos à hier - « On perçoit le trot du passé / libre, divaguant dans son pré » - mais s’incarne volontiers, car le corps est toujours là, et la femme, qui intercède, rend plus fort : « L’amour n’a pas d’autre fonction : il nous restitue à nous-mêmes ».
Enfin les derniers poèmes, ceux de l’adieu, avec « Reprise du récit » (1983) et quelques autres, posthumes, ajoutent à l’ensemble la note sombre d’un homme qui se sait malade, « lourd d’une terreur infinie », confie-t-il dans son dernier poème, écrit à l’hôpital.

« Luc Bérimont ou La Huche à pain »


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« Luc Bérimont ou La Huche à pain »

Luc Vidal et ses éditions du Petit véhicule éditent (entre autres publications comme les Cahiers Léo Ferré, la revue Chiendents et des livres de poésie), les Cahiers des Poètes de l’École de Rochefort-sur-Loire ( « école » qui ne fut jamais, comme on le sait qu’« une cour de récréation »), réunissant des études, portraits, entretiens, etc. sur René-Guy Cadou et ses amis poètes.
La neuvième livraison est entièrement consacrée à notre auteur sous le titre « Luc Bérimont ou La Huche à pain » - manière de rappeler que ce recueil, quasi inaugural, est tout aussi emblématique de l’œuvre du poète par l’importance accordée aux images et au monde paysan. Mais aussi titre justifié par le fait que cette riche livraison de 160 pages renferme la réédition intégrale du recueil éponyme.
Le cahier s’ouvre sur un fac-similé (ils sont nombreux dans le volume, comme les photographies d’hier et d’aujourd’hui, les dessins, les peintures) du poème Limbes. Le voici :

Limbes ! enfouissez-moi à la saison des pluies
Limbes de mémoire et de vent
Souvent, je rends les armes à ce temps dérouté
La peau morte qui saigne est un étrange mal
Des cortèges en moi se forment sur les places
Défilés paysans, filles souillées, soldats

Les grands-pères s’en vont dans leurs velours suris
Boire la bière noire aux estaminets gris
Les veuves se rhabillent en d’étranges postures
Les guêpes alourdies rament les confitures
Et vous seuls, mes soldats, continuez vos rires
Dans un brouillard de larmes et de tabac mêlés

Soldats bleus, mes fontaines
Les charrois du passé vous convoient dans l’hiver
Vous vous chauffez au feu allumé dans la neige
Vous touchez gravement des vaisselles flamandes
Vous écoutez la mer battre dans une haie
Vous détournez vos pas devant un hérisson
Vous déplacez des reins le poids du fusil mort

Soldats bleus, mon domaine
Les limbes du sommeil, et le froid, vous allouent

Sais-je si je suis plus qu’un rêve sans dormeur ?


Si je le donne à lire, c’est qu’il montre à quel point la guerre a marqué le poète et colore souvent la toile de fond de son œuvre, comme le soulignent nombre d’intervenants de ce cahier.
Après une évocation de Rochefort où « la vie était bonne » par Berimont lui-même, un éditorial d’Olivier Delettre (rédac chef des Cahiers) et un texte de Jean Rousselot qui évoque « le goût des mots juteux, sucrés, de l’embrassade, du rire et du vin blanc » de son ami, Jacques Noblecourt esquisse (en 1946) un portrait de celui qu’il définit comme « le poète de l’amitié ».
Maître d’œuvre de l’ouvrage, Luc Vidal introduit « La Huche à pain », qui est donc réédité dans ce volume et « représente le côté dionysiaque de son œuvre ». Il y explicite notamment comment « aux mêmes sources du végétal et de la terre, René Guy Cadou et Luc Bérimont ont puisé la matière de leur langue » - Cadou qui parlait volontiers de Bérimont « dont la poésie a cette odeur de jacinthe mêlée à celle du froment ». Ce régne végétal, un texte de Bérimont en dit la « résurgence » dans la poésie des bords de Loire, qui marque donc un renouveau au mitan du XXe siècle, après le surréalisme, en même temps qu’il paie sa dette à Max Jacob.
Un entretien avec Pierre Béarn, un autre à l’occasion de la sortie de son roman « Les loups de Malenfance », des photos d’archives et reproductions de lettres précèdent l’étude fouillée que ZuZana Majeska consacre à l’œuvre, en mettant l’accent sur l’émotion et le lyrisme qui constituent ses aspects majeurs. Elle passe en revue à la fois l’art romanesque de l’auteur du « Bois Castiau », des « Loups de Malenfance » , etc. et le lyrisme du poète. Mais elle n’oublie pas l’homme, qui était chaleureux, « donnait de l’amitié sans compter » (j’en témoigne, l’ayant rencontré peu avant sa mort en compagnie de François de Cornière aux Rencontres pour lire de Caen) et dont elle évoque la correspondance. « Le partage était son crédo », affirme-t-elle en rappelant qu’il fut un passeur de poème en tant qu’homme de radio et de télévision, notamment avec une émission comme « La fine fleur de la chanson française », à France Inter, vers les années soixante, où il interviewait Brassens, Ferré (qui le mit en musique), Jacques Doyen, Jacques Bertin, etc.
Son étude souligne l’importance de la guerre, de l’enfance ou des femmes dans son œuvre, l’immersion sensorielle et les valeurs humanistes qui la sous-tendent, mais encore l’art des jeux de mots et quelques éléments de prosodie (musicalité, rythme, alternance de vers et de proses, etc.) ou de narration.
Une très belle « lettre à René » de Bérimont pour le dixième anniversaire de la mort de Cadou est également donnée à lire, ainsi que des évocations du poète par Hélène Cadou, Bouhier, Armand Lanoux. Enfin, une biographie et une biblio complètent cet ensemble, vraiment remarquable, indispensable à qui aime Bérimont et les poètes de Rochefort !
J’emprunte volontiers ma conclusion à Marie-Hélène Fraïssé (voir plus haut) qui dit bien la générosité de Bérimont perceptible à travers « sa croyance dans le pouvoir des mots. Une sorte de ferveur, de foi dans l’énergie fondatrice, guérisseuse, rassembleuse de la parole humaine ».

Michel Baglin



jeudi 16 avril 2015, par Michel Baglin

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Luc Bérimont :
« Le sang des hommes
(poèmes 1940-1983) »


Ed. Bruno Doucey
(160 pages. 15.50 €)



« Luc Bérimont ou La Huche à pain »


(160 pages. 22 euros + 2 euros de frais de port Livre relié à la chinoise. 198 pages dont 36 en couleurs. Format 21x21. ISBN 978-2-37145-074-5 )



Luc Bérimont

S’il est originaire d’une famille modeste des Ardennes, c’est pourtant à Magnac sur Touvre, commune de Charente, que Luc Bérimont (pseudonyme d’André Leclerc) voit le jour le 16 septembre 1915, ses parents ayant fui l’avancée des troupes allemandes lors de la Première Guerre mondiale.
Son enfance heureuse dans le Nord se déroule dans le Bois Castiau, auprès de sa grand-mère ardennaise, Man Toinette, une figure tutélaire, qu’il évoquera souvent.
Après le lycée à Maubeuge, une licence de Droit passée à Lille, il fonde avec d’autres étudiants une revue et reçoit les encouragements de Paulhan et Giono. Mais c’est pendant la guerre qu’il publie clandestinement son premier recueil, « Domaine de la nuit ». Démobilisé, il entre en résistance, publie dans la revue Poètes casqués de Seghers.
En ces temps sombres, sa rencontre avec Jean Bouhier, fondateur de l’École de Rochefort, est décisive. Il s’installe à Rochefort et se reconnaît pleinement dans ce cercle poétique où se nouent de profondes amitiés, sous l’influence de Max Jacob et de Reverdy, notamment avec René Guy Cadou et Hélène, Rousselot, Manoll, Guillevic, Roger Toulouse, etc.
Luc Bérimont est remobilisé en 1944, rejoint la Première Armée et se trouve chargé de l’action culturelle à Baden-Baden, tout en créant la revue Verger – Die Quelle
C’est en 1948 qu’il devient producteur d’émission pour la radio, au Poste Parisien, à l’ORTF et à Radio France. Il y diffusera la poésie pendant trente ans et y défendra la chanson française en recevant Brassens, Ferré, Brel, Félix Leclerc, Nougaro, Guy Béart…
En parallèle, il tisse patiemment son œuvre romanesque et poétique, soit une trentaine de recueils et sept romans. Ils lui valent de nombreux prix : Apollinaire (1959), Max-Jacob (1964), Cazes (1964), SGDL (1967), Charles-Cros (1969), Thyde Monnier (1975).
Père de cinq enfants, il décède le 29 décembre 1983, près de Rambouillet, dans la maison où il réside avec Marie-Hélène Fraïssé et leur fille Élise, de trois ans. Il repose au cimetière d’Amblaincourt.

Publications

Poésie (choix)

« Domaine de la nuit », (ronéotypé aux Armées), 1940
« La huche à pain », les Amis de Rochefort, 1943
« Sur la terre qui est au ciel », L’Oiseau-mouche, 1947
« Les mots germent la nuit », Pierre Seghers, 1951
« Les Accrus », Pierre Seghers, 1963
« L’évidence même », Flammarion, 1971
« Demain la veille », St-Germain des Prés, 1977
« Reprise du récit », éditions Rougerie, 1983
« Soleil algonquint », Froissart, 1989
« Poésies complètes I », Le Cherche-midi, 2000
« Poésies Complètes », Presses Universitaires d’Angers, 2009
« Le sang des hommes », Bruno Doucey, 2015

Romans
Malisette (Amis de Rochefort, 1942).
Les loups de Malenfance (Julliard, 1949, réedition Marabout, Rombaldi et Phébus, 1987).
L’Office des ténèbres (Grasset, 1955).
Le Carré de la vitesse (Fayard, 1958).
Le bois Castiau, (Robert Laffont, 1963, réedition Rombaldi et Stock, 1980, Prix Cazes).
Le bruit des amours et des guerres (Robert Laffont, 1966, Grand prix de la SGDL).
Les Ficelles (Editeurs Français Réunis, 1974).


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