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Guy Allix

« Le sang le soir »

Une double lecture de Murielle Compère-Demarcy et Michel Baglin

Après ces « Poèmes pour Robinson » , sur le petit-fils qu’il ne connait pas, Guy Allix publie un recueil d’homme blessé, lucide, tendu, remué par l’amour et le chagrin, bien vivant car passionné.



J’aime cette « Prière du mécréant » qui ouvre le recueil et dit à la fois l’humilité, l’orgueil et la douleur du vivant qui ne se paie ni d’illusions ni de crédos trop faciles et préfère regarder en face la contingence : « Croire en Darwin nous rend simplement à notre fragilité et au hasard de notre existence », dit celui qui ne prétend qu’à « ce seul sens d’inscrire une absence de sens ».
La référence dans une certaine page à l’Adagio lancinant de Barber sonne juste : on entend ici souvent des notes déchirantes, un silence détonant. « L’amour n’en finit pas de pleurer l’amour », il est omniprésent par le chagrin, l’absence, le regret. Et l’amoureux d’avouer : « Je n’ai été, un instant, au monde que par ta présence. Vivant au-delà de moi qui n’ai jamais pu vivre ».
« Tu n’auras été qu’attente », se dit à lui-même l’auteur qui nous rappelle qu’il faut « consentir à ce que toute vie soit inachevée ». « C’est en t’effaçant que tu existes vraiment », « Vous n’êtes pour toujours / que ce qui s’efface » répète celui qui déplore de « n’avoir pas été / ou si peu ».

« Tu n’es que l’être peu
Qui marche dans la nuit
A ton pas accrochés
Quelques fagots de mots
Prêts à la flamme »


Il faut en effet « oser n’être que ce peu / et porter ce cri sur la page ». Voilà la source de la poésie, énoncée simplement : « C’est quand tu n’as plus de mots que tu reviens au poème ».
Humilité disais-je. J’aime qu’elle soit associée ici à cette sorte de douloureux constat : « Et ma vie ne fut pas ma vie ». Qu’elle soit source d’encre, quand on se sent ainsi « plus humble parmi les humbles. Plus proche du poème ».

Michel Baglin


Lecture de Murielle Compère-Demarcy

Avec « Le sang le soir » paru en mai 2015, préfacé par Lucien Noullez, Guy Allix nous ramène sur le versant sombre de l’existence, quand « la quête insensée du sens » fige l’espoir, le désir, la lumière. Sur son blog « Lectures au cœur », Odile d’Harnois écrit : « Le sang le soir dresse à fleur de peau, à fleur de page, un état des lieux du manque. (...) Irrigué par la thématique du pardon, Le sang le soir pointe les conséquences du manque originel, en assume la responsabilité sans lamentation et dans un exigeant souci de droiture. »
Jacques Morin a explicité dans le n° 166 de sa revue Décharge ce manque originel à l’œuvre dans l’écriture vitale de Guy Allix, nous y renvoyons. Rappelons simplement ici la douleur existentielle, entre autres, d’un grand-père qui ne connaît pas son petit-fils, son Robinson pour lequel, faute de vivre à ses côtés, il écrit des poèmes (cf. « Et un jour / Tout doucement / Le papy inconnu /S’effacera comme une photo vieillie… » in « Poèmes pour Robinson », Soc et foc, poésie jeunesse ; février 2015).
L’écriture est ce chant qui tente de dire la douleur et de l’affronter en un chant d’amour pur où les battements du sang irriguent nos cœurs noirs coquelicots d’homme ; un pont entre l’absence et l’espoir de la voir un jour se rompre ; une passerelle, un garde-fou fragile où malgré tout, coûte que coûte, même insensément, le poème se dresse dans sa résistance aux tentations de l’abîme et s’écrie comme des larmes-fleurs écorchées, écloses sur la page - larmes de sang le soir, d’espoir invaincu cependant. Une écriture où le poème se dresse dans un sursaut vital régénérateur d’espérance, d’amour, de foi en la vie.
Écoutons la voix discrète : puissante du poète (« Écrire comme sur du granit mais sans éclat / avec juste un peu de poussière sur la pierre » lit-on en exergue du livre). Entendons la force émouvante - sans effusion lyrique - de son chant diffusé en ces gouttes de sang, ces mots gorgés de terre « pour tenter de rejoindre l’humilité, essentielle et inaccessible », avec une générosité de cœur dont les nombreux dédicataires de ses poèmes font foi :

« Il faut qu’un jour les mots que tu voulais
Mais qui n’étaient pas ce souffle
Qui voulaient à la fois jaillir et fouiller en toi

Il faut qu’un jour les mots tus fassent bouillie
Se mêlent enfin au sang devenu noir
Et tracent eux-mêmes comme une ombre lucide
Sur la page »
(in Jachère, p.49)


« L’ombre lucide » projetée par les mots de Guy Allix nous portent haut et loin : au troublant cœur tremblé de nous-mêmes. D’une jachère son poème fertilise notre réalité intérieure, « loin de l’aliénation » et de l’imposture. Guy Allix, « précaire mais vivant ici enfin. / Au plus chaos », est un vrai poète à hauteur de terre, à hauteur d’homme, de toute humanité qui en nous résonne. « Est un vrai poète celui ou celle qui sait aimer », affirme-t-il simplement, sincèrement, profondément. « Les autres ne sont que de cyniques imposteurs. » Et de rappeler cette phrase de Guy Allix réactivée en août 2016 à l’occasion de sa lecture publique au Festival de Montmeyan-en-PoéVie : « Qui n’a jamais osé l’amour n’a jamais osé la poésie »…

Murielle Compère-Demarcy



lundi 6 juillet 2015

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Guy Allix
« Le sang le soir »


Préface de Lucien Noullez.
Le nouvel Athanor.
(108 pages. 15 euros.)


Guy Allix



Guy Allix est né dans le Nord, Douai, le 4 juin 1953. A partir de 1968, vit en Bretagne - pour lui la « terre d’éveil » - , à Rennes. Exerce divers « petits métiers ». Il s’installe en Normandie où il vit depuis 1975. Il a été professeur de lettres à l’IUFM de Caen. Il a consacré un D.E.A au poète Jean Follain. Il a collaboré à Ouest-France, Normandie-Magazine et au Monde libertaire et tient des chroniques régulières dans les « Cahiers du sens ».


Guy Allix-Gérard Cléry : « Les longues traversées »

Je tiens à signaler la vidéo d’un poème de Gérard Cléry mis en musique et interprèté en s’accompagnant à la guitare par Guy Allix, « Les longues traversées ». Très beau ! Ecoutez-le, c’est ici.



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