Louis Guilloux

« Le sang noir »

« Le sang noir » est considéré comme un des romans les plus marquants du XXe siècle, à la fois politique et métaphysique, salué par Gide, Malraux, Camus, Semprún… L’histoire tragique et grotesque du professeur Cripure.



Unité de temps et d’espace : l’action du « Sang noir » se déroule dans une même ville (on pense à Saint-Brieuc, ville natale de l’auteur où il situe nombre de ses romans) et en 24 heures : une journée de 1917, la dernière de la vie d’un professeur iconoclaste, Merlin, que ses élèves ont rebaptisé Cripure (comme « Critique de la raison pure » car il aime citer Kant). Pendant la Grande Guerre, donc, l’année des mutineries de poilus et de la révolution Russe.

Paru en 1935, ce roman considéré comme un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, salué par Gide, Malraux, Camus, Aragon, Pasternak, Semprún et bien d’autres, est une satire politique de la bourgeoisie et de la société qu’elle produit – « la vérité de la société bourgeoise au paroxysme de l’infection de la guerre ». Il dénonce la tuerie (on est à « l’arrière » mais le front se rappelle continument à l’attention de tous à travers les conscrits qui partent et les annonces de soldats tués), mais aussi les hypocrites, les pharisiens, les va-t-en-guerre, les vieilles badernes. Cripure méprise ces « cloportes » comme il se méprise lui-même de n’avoir su se mettre en accord avec ses idées révolutionnaires et sa révolte.

Désespéré par son époque

Pour ce personnage d’intellectuel incompris (le principal d’un roman qui en compte beaucoup) – à la fois clairvoyant et pitoyable, héros et anti-héros – Guilloux s’est inspiré, en le caricaturant, de celui qui fut son professeur de morale à Saint-Brieuc, puis son ami : Georges Palante. Comme lui, Cripure souffre d’une infirmité qui le rend difforme et maladroit, comme lui il se voit privé par ses amis d’un duel contre Nabucet, adversaire des plus odieux qui incarne toutes les bassesses du temps. Comme lui, il en vient à se suicider.

Ce geste n’est pas seulement celui d’un individu en butte aux moqueries, à la souffrance physique, à la bêtise et au déclassement (il vit quasi en ermite avec Maïa, sa « gothon », qui l’aime mais ne le comprend pas). Il est aussi – et même surtout – celui d’un être lucide désespéré par son époque, la folie des humains qui se déchaine dans l’esprit cocardier, l’impuissance des justes face à la haine des imbéciles et à la suprême injustice que doivent subir les pauvres ou les « fusillés pour l’exemple » dont un des personnages incarne le triste sort.

Ce roman, que l’on dit volontiers dostoïevskien (épais, touffus, aux personnages nombreux et tourmentés), a en effet une dimension métaphysique qui ne pouvait que séduire des écrivains se confrontant au vertige de la condition humaine et de son absurdité. « La vérité de ce monde, ce n’est pas qu’on meurt, c’est qu’on meurt volé », s’exclame Cripure, revenu depuis longtemps de ses illusions. Et Guilloux affirmait : « Le Sang noir ne met pas seulement la bourgeoisie en cause. Il remet toute la vie en question ». L’expérience de la finitude de l’existence y est taraudante – « On vit comme si on avait une vie pour apprendre », constate un Cripure désabusé… Elle constitue la toile de fond obsédante du roman, avec les réponses si tragiquement inappropriées des humains.

Michel Baglin



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A. Djemaï dans la maison de Louis Guilloux



samedi 16 juillet 2016, par Michel Baglin

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Louis Guilloux

Louis Guilloux est né à Saint-Brieuc le 15 janvier 1899 et décédé le 14 octobre 1980 dans la même ville.
Fils d’un cordonnier et militant socialiste, Louis Guilloux se lie d’amitié avec le professeur de philosophie Georges Palante, dont il s’inspire pour composer le personnage de Cripure, héros du « Sang Noir » (1935).
Louis Guilloux a exercé divers métiers dont celui de journaliste (à L’Intransigeant et à Ce soir, le journal du Parti Communiste dont le rédacteur en chef était Aragon). Il a été secrétaire du 1er Congrès mondial des écrivains antifascistes en 1935, puis responsable du Secours Rouge International qui vint en aide aux réfugiés de l’Allemagne hitlérienne, puis aux républicains espagnols.
« Le Pain des Rêves », qu’il écrit pendant l’Occupation, lui vaut le Prix du roman populiste 1942. Il a également obtenu le prix Renaudot en 1949 pour « Le Jeu de patience » , le Grand Prix National des Lettres (1967) pour l’ensemble de son œuvre, et le Grand prix de littérature de l’Académie française.
Il a traduit plusieurs ouvrages dont Claude McKay, John Steinbeck ou Margaret Kennedy. Il repose au cimetière Saint-Michel de saint-Brieuc.



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