Georges Simenon

« Le Train »

Un des romans d’amour de Simenon

Écrit à Echandens (canton de Vaud, Suisse) et publié en 1961, « Le Train » est un grand roman d’amour et l’un des plus réussis de Georges Simenon




Avec « Trois chambres à Manhattan » et quelques autres, «  Le train » est un des grands romans de la passion écrits par Simenon. Pour ce qui me concerne, une fois n’est pas coutume, j’avais vu le film superbe de Pierre Granier-Defferre (1973), avec Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant, avant de lire le roman. En pareil cas, le plus souvent, c’est le film qui déçoit, parfois l’inverse. Mais ici, les deux rivalisent dans la finesse et la justesse de la peinture d’un moment passionnel, même si les deux fins diffèrent (celle du film est quasi sublime dans mon souvenir).

Un wagon à bestiaux


Le roman raconte comment l’existence à la fois médiocre et cependant assez satisfaisante d’un petit commerçant, Marcel Féron, mari et père heureux, bascule hors de sa routine ordinaire le jour (le 10 mai 1940) où l’invasion allemande l’oblige à monter dans un train évacuant la région. Séparé de sa femme enceinte et de sa fille (et il le sera plus encore quand le convoi sera scindé en deux trains prenant des directions divergentes), il se retrouve dans un wagon à bestiaux avec d’autres malheureux fuyant les combats. Il est presque satisfait de cet événement qui rompt le cours monotone de son quotidien – un sentiment récurrent chez les personnages de Simenon dont beaucoup ont une conscience plus ou moins aiguë de la médiocrité de leur vie et de leur liberté confisquée.
C’est alors que monte au denier moment une jeune femme sans bagages (dont on apprendra vite qu’elle était incarcérée à la prison de Namur), Anna, qui rompra son silence pour lui demander s’il n’aurait pas de l’eau. Il en trouvera lors d’un des multiples arrêts du train en rase campagne et dès lors, elle le suivra comme si elle lui était reconnaissante de ce geste. La promiscuité des corps, les plaisanteries parfois graveleuses, le mitraillage même du convoi n’indisposent pas Marcel qui se retrouve à partager un coin du wagon, un nid de paille, à côté d’Anna, dont il apprend qu’elle est juive, et donc particulièrement menacée. Ils font l’amour presque sans l’avoir voulu, unis par les circonstances, la solitude et le sens de la précarité de leurs existences. Mais on devine à quelques signes que leur union n’est pas seulement physique : ils vivent une parenthèse dans la guerre, une passion dans un quotidien sans relief pour l’un comme pour l’autre. Tout simplement, ils vivent – enfin.

Une plénitude.



Le train finit par arriver à La Rochelle (dans une zone que Simenon connaît bien pour y avoir vécu dans cette période) et les deux amants se retrouvent dans un camp avec les autres évacués. Ils connaissent alors quelques jours de plénitude, puis Marcel apprend que sa femme a accouché dans une ville proche et s’y rend. Anna l’accompagne jusqu’à la porte de la maternité où seront prononcés les seuls mots d’amour du roman : « J’ai été heureuse avec toi ».
Marcel va repartir avec sa femme et ses deux enfants dans sa ville du Nord et sa vie de famille bien rodée. Mais Anna ressurgit un an plus tard, au détour d’une rue, pour lui demander en urgence de l’aide. Elle est accompagnée d’un aviateur anglais et traquée par la Gestapo. Marcel a été repris par le train-train bourgeois et craint de perdre son confort et sa sécurité. Il refuse. Anna, fidèle au comportement qu’elle a eu jusqu’alors, n’insiste pas. Elle sera fusillée…
Tout l’art évocatoire de Simenon est convoqué dans cette peinture d’un amour fou et éphémère. Son style allusif fait merveille pour suggérer des sentiments que la pudeur des personnages interdit de nommer. Leur passion charnelle comme le vertige existentiel qu’elle provoque établit peu à peu sa souveraineté sur une narration toujours sobre sans cesser d’être vibrante. Ce train-là vous emporte !

Michel Baglin



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lundi 10 juillet 2017, par Michel Baglin

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Georges Simenon

Ses livres

Auteur d’une fécondité exceptionnelle, il a commencé par écrire et publier sous pseudonymes des contes et romans galants (près de 200) pour se faire la main. En 1929, il écrit « Pietr-le-Letton », le premier Maigret, et le premier roman qu’il signe de son nom. En 1932, il signe son premier « roman-roman », « le Passager du Polarlys ». 193 romans, 158 nouvelles, vont suivre, mais aussi plusieurs œuvres autobiographiques, des reportages et ses « dictées » à la fin de sa vie. Les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires.

Ses dates

Né à Liège (Belgique) le 13 février 1903, Georges Simenon est mort à Lausanne (Suisse) le 4 septembre 1989.
A seize ans, en raison de l’état de santé précaire de son père, il quitte le collège et commence à travailler dans une pâtisserie puis chez un libraire, avant d’être engagé comme journaliste localier à la Gazette de Liége.
En 1922 il part pour Paris où il devient secrétaire de Binet-Valmer. L’année suivante, il épouse Tigy et devient secrétaire du marquis de Tracy. Il écrit des romans populaires, voyage (Etretat, Porquerolles, l’île d’Aix), entreprend avec Tigy et Boule un tour de France sur les canaux et les rivières, fréquente Vlaminck, Derain, Picasso...
En 1929, il fait construire l’Ostrogoth et part pour la Belgique et la Hollande. Puis il s’embarque pour la Norvège et écrit son premier Maigret. Il s’installe à "La Richardière ", près de La Rochelle en 1932. Et continue de voyager pour des reportages destinés à divers journaux, en Afrique, en d’Europe, avant un tour du monde (1935). Au retour, il emménage à Paris.
En 1941, il s’installe à Fontenay-le-Comte (Lors de l’invasion allemande, il est responsable des réfugiés belges à la Rochelle). A la Libération, il subit l’épuration aux Sables-d’Olonne et part pour l’Amérique. Il y rencontre Denyse, qui devient sa deuxième femme et s’installe au Canada, puis aux USA
Il rentre définitivement en Europe en 1955, à Paris, puis à Mougins et à Cannes. Avant de s’installer en Suisse en 1957. Il se sépare de Denyse en 1964.
En 1972, il décide qu’il n’écrira plus de romans et débute ses "Dictées" l’année suivante.
Sa fille Marie-Jo se suicide en 1978. Il rédige ses Mémoires intimes en 1980.
Après une opération d’une tumeur au cerveau (1984) il meurt à le 4 septembre 1989.



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