Arnaud Rykner

« Le Wagon »

Huis-clos dans le train de la mort

Arnaud Rykner vient de publier son sixième roman, « le Wagon » : huis-clos de l’épouvantable voyage vers la mort de déportés en route pour Dachau, en juillet 1944, ce récit témoigne du talent d’un auteur au style très assuré.



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Arnaud Rykner, auteur de six romans
Photo © P. Ortel

Ce roman, le sixième d’Arnaud Rykner, par ailleurs prof de fac et essayiste (spécialiste de Nathalie Sarraute et de Marguerite Duras) est un huis-clos : tout s’y déroule – en 140 pages – dans un wagon à bestiaux surchauffé. Tout, c’est-à-dire la lente agonie de déportés en route pour Dachau.
Le point de départ est historique : il s’agit d’un train parti de Compiègne le 2 juillet 1944 et qui mit plus de trois jours pour parvenir à sa destination (il y eut ainsi durant l’été 1944, après le Débarquement et la Libération de Paris, d’autres trains en route vers les camps). Dans les 22 wagons de ce « train de l’enfer » comme il fut baptisé plus tard, 2166 hommes étaient entassés – résistants, collabos, délateurs et otages mêlés – 536 moururent en route. Le livre est le long monologue intérieur de l’un d’eux, un jeune résistant de 22 ans.
On s’en doute, l’auteur ne raconte pas d’expérience, d’autant moins qu’il est jeune (né en 1966) : basé sur un fait historique, son impossible récit est évidemment d’imagination. Et c’est bien là le nœud de l’affaire. Car il fallait oser – et il fallait savoir – se glisser ainsi dans la peau douloureuse, torturée, de ceux qui ont été réellement placés face à l’extrême, confrontés à l’intolérable. C’était lever comme un tabou : « J’ai toujours su qu’écrire sur ça m’était interdit », déclare Arnaud Rykner, qui poursuit : « Je n’en avais pas le droit, mais il fallait que je le fasse, et je l’ai fait. »

L’enfer sur les rails

Il l’a fait avec le ton juste, appuyé certes sur une documentation parfaitement digérée, mais surtout sur un style sachant créer la tension dramatique à partir d’une narration simple, sans effets, et pourtant hallucinante.
Il est vrai qu’il n’y avait pas à en rajouter : les détails de cet enfer sur rails où l’on essaie de survivre de la moindre goutte de pluie traversant le toit au milieu des cadavres en décomposition, où l’on passe de la violence bestiale à la solidarité improbable, dans une puanteur suffocante et une angoisse communicative, suffisent à brosser le tableau de l’horreur.
Encore fallait-il « ne pas tricher », « ne pas faire le malin », avoir la plume assez sûre pour ne pas sombrer dans une épouvantable caricature. Mais Rykner est un vrai écrivain. Il met la barre très haut. Et qui ne voit que son pari sur l’empathie rejoint l’enjeu même de la littérature ? Toute son ambition, il la résume d’ailleurs parfaitement lorsqu’il définit son effort : « faire parler l’autre en moi ».
Elle est atteinte avec ce livre magnifique.

Michel Baglin

samedi 5 février 2011, par Michel Baglin

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Arnaud Rykner
« Le Wagon »


Éditions du Rouergue,
ISBN 978-2812601637

Arnaud Rykner

Né en 1966, Arnaud Rykner est actuellement enseignant à Toulouse. Auteur de plusieurs courts romans, il a publié plusieurs essais, chez José Corti ou au Seuil, a collaboré à de nombreuses revues. Spécialiste de Nathalie Sarraute, il a participé à la publication de ses œuvres complètes dans l’édition de La Pléiade. Il est également metteur en scène.

Romans

Mon roi et moi, Éditions du Rouergue, 1999
Je ne viendrai pas, Éditions du Rouergue, 2000,
Blanche, Éditions du Rouergue, 2004,
Nur, Éditions du Rouergue, 2007,
Enfants perdus, Éditions du Rouergue, 2009,
Le Wagon, Éditions du Rouergue, 2010

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