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Arthur Koestler

« Le zéro et l’infini »

Dans le système totalitaire qu’il dénonce, le « zéro », c’est l’individu, qui ne vaut rien face à « l’infini » que représente la Révolution et le sens de l’histoire. Mais face aux raisons objectives et froides, le « zéro », à sa manière, est aussi un infini… Un roman qui n’a rien perdu de sa force.



Je l’avais lu dans mon adolescence et il m’avait marqué comme l’ont fait « Le Meilleur des mondes » d’Huxley, « 1984 » d’Orwell, « L’Homme révolté  » de Camus, par la force de leur dénonciation du totalitarisme. Non pas celui généré par l’idéologie haineuse de ses militants, tel le nazisme, mais celui, pavé de bonnes intentions, engendré par des êtres qui voulaient libérer les hommes de l’aliénation. Anatole France, avec « Les Dieux ont soif », en avait déjà illustré la dérive. Arthur London, avec « L’Aveu » enfoncerait le clou. Mais alors j’avais aimé avec Koestler que la dénonciation vienne de l’intérieur, par un écrivain qui avait été communiste et qui avait eu le courage de regarder la vérité de la société soviétique en face, quand tant de belles âmes de gauche – la Grande Sartreuse en tête – jetaient l’anathème sur les « traitres » qui refusaient de détourner les yeux…

Les purges

C’est précisément ce que raconte le roman : la condamnation sans appel par le Parti du militant qui ose la critique. En l’occurrence, un apparatchik, Roubachof, vient d’être arrêté, il est interrogé par ses anciens camarades et finira par avouer des fautes qu’il n’a pas commises pour rester dans le sens de l’Histoire et ne pas desservir les nouvelles orientations d’un parti versatile, soumis aux caprices du « N°1 ».
On peut penser à Trotski (notamment parce que Roubachof s’oppose à la théorie stalinienne du socialisme dans un seul pays et de la citadelle assiégée), même s’il ne meurt pas à proprement parler assassiné mais en acceptant sa condamnation à mort... On pense surtout aux procès de Moscou et aux grandes purges qui ont décapité, notamment après la Guerre d’Espagne (durant laquelle Koestler fut condamné à mort par les franquistes, ce qu’il raconte dans « Un testament espagnol »), l’élite révolutionnaire communiste.

La fin et les moyens

Mais l’écrivain hongrois (d’expression anglaise) ne se contente pas de dénoncer une réalité historique datée (les années « 30 ») et particulière ; il interroge la philosophie même qui a mis en route la machine totalitaire. Les réflexions du personnage principal, son dialogue avec ses accusateurs, portent sur l’efficacité révolutionnaire et le sacro-saint dogme selon lequel pour un matérialiste « la fin justifie les moyens » (oubliant que pour un matérialiste aussi, les moyens orientent la fin). « On ne peut se faire crucifier qu’au nom de sa propre foi » reconnaît Roubachof, qui a sacrifié à la cause bien des amis et même sa maîtresse, et finit par s’auto-flageller pour continuer de servir ce qu’il croit encore être la cause du peuple et de l’émancipation des masses. Tous les mécanismes d’un système répressif, et les méandres de la pensée mise au service de l’idéologie y sont magistralement mis à nu. Et le sacrifice de l’individu, le « je », cette « fiction grammaticale ».

Je voulais relire ce roman pour vérifier qu’il n’avait pas vieilli. Il n’a pas vieilli et reste hélas d’actualité, même si le système soviétique s’est effondré. Parce que les dictatures et le totalitarisme avec ses bonnes raisons de tuer et d’asservir sont toujours de ce monde. Et parce que la propension à jeter l’anathème est toujours aussi virulente chez les bienpensants qui, au bout du compte, n’ont qu’une posture à défendre.

Michel Baglin



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jeudi 30 mars 2017, par Michel Baglin

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Arthur Koestler



Arthur Koestler, est né le 5 septembre 1905 à Budapest et mort le 1er mars 1983 à Londres, Romancier, journaliste et essayiste hongrois, il fut naturalisé britannique.
Abandonnant ses études (école polytechnique de Vienne, puis philosophie et littérature) à 20 ans, il part en Palestine comme ouvrier agricole.
En 1931, il adhère au Parti communiste, (il effectue des séjours en Urss) et le quitte en 1938. C’est à cette date qu’il part en Espagne couvrir la Guerre Civile pour un journal britannique et est arrêté puis condamné à mort par les franquistes. Il est néanmoins échangé contre un prisonnier espagnol et raconte cet épisode dans « Un Testament espagnol » qui lui vaut une grande notoriété.
Mais c’est avec la publication en 1940 de « Darkness at noon  » traduit en français en 1945 sous le titre « Le Zéro et l’Infini », qu’il acquiert une renommée internationale et s’attire les foudres de certains "intellectuels de gauche".
Il a publié de nombreux autres romans et essais, notamment des « Réflexions sur la peine capitale  », en collaboration avec Albert Camus.
Atteint de la maladie de Parkinson et de leucémie, il a mis fin à ses jours en 1983, avec son épouse Cynthia.



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