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Georges Drano

Lecture de quelques recueils

Lecture de "Dans le passage et la nuit", "Tenir", "Les feuilles du figuier"... Trois recueils bien différents mais, comme toujours chez Drano, l’ancrage dans la terre et dans les lieux s’y double d’un ancrage dans la langue. Racines mêlées, entremêlées.



« Dans le passage et la nuit »

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A Lodève (Voix de la Méditerranée) avec Jean-Luc Pouliquen et Michel Baglin

Recueil publié par Rougerie éd. Dessins de Jules Paressant.
« L’aboiement du chien nous saisit la gorge. » Ou, si l’on préfère, nous agace la langue : face à lui, nous manque la parole. C’est du moins ce que semble nous dire Georges Drano dans ce recueil. La constellation du chien l’occupe tout entier : l’animal réel et mythique, mais aussi les étoiles, que la nuit fait sortir également et qui, le jour venu, « tombent dans la lumière ».
Cet être crépusculaire du passage et de la nuit se décline ainsi sur plusieurs registres, mais en conservant son mystère, ses connotations, sa symbolique et ses pouvoirs : « dans la nuit le chien / a touché l’os / l’étincelle ». Ce qu’il a à nous apprendre est souterrain, quasi tellurique (« pour connaître la partition, il faut crier jusqu’aux os de la terre déposés en soi »), car cet éclaireur « lève la trace de la nuit ». Le chien « descend dans les boues », mais aussi « disparaît dans le paysage. Il s’échappe, reprend ses odeurs, appartient au vent ». Il est l’informulé, l’obscur en nous, l’être aux abois, métaphore multipliée de tout ce que la parole cherche et fait disparaître en le nommant, comme le jour éteint l’étoile.

« Dans l’inépuisable obscurité
il écoute ce qui aurait été dit
et se garde à distance
pour vivre de notre silence. »


Langage impossible, cri et poème à la fois, il désigne le lieu nocturne d’où l’on parle.

« Chien sifflez vos maîtres !
Après tant de retards
ils sont à l’intérieur d’eux-mêmes
à leur rencontre
Mordez l’obscurité de leur langue. »


Quand la parole s’étrangle parce que les mots manquent, ce n’est donc pas un chat, mais un chien que nous avons dans la gorge !

« Tenir »

Chez Rougerie
« La route du village annonce / Un retour dans ce qui est nommé. » Ainsi s’approche le village qui est au cœur de ce recueil, par une ruelle en pente et un chemin de mots.
Village familier, comme l’est la maison dont il est aussi beaucoup question, ou encore le jardin. Ce sont là des lieux, mais tout autant des « personnages » avec leurs caractères et leurs mystères. Le principal, pourtant, reste derrière les portes et se dérobe. « Qui est là sous le toit ? » est une question récurrente autour de la figure centrale de l’absence. « Celui qui ne revient pas / ne cesse de nous attendre / au moment où nous rentrons. »
On peut y lire un impossible deuil, mais aussi un perpétuel combat contre (et avec) le silence. « Ce que nous levons de mots ne guérit pas de l’absence » : comme souvent chez Drano, l’ancrage dans la terre et dans les lieux se double d’un ancrage dans la langue. Racines mêlées, entremêlées.
La parole - les mots, la poésie - est ce qui permet de tenir (et c’est là, ne l’oublions pas, le titre du recueil) : tenir bon, tenir la route, tenir la voix. « Ce qui disparaît de nous-mêmes / c’est ce qui ne parle pas », affirme Georges Drano et, a contrario, ce qui parle permet aussi de tenir la vie dans les mots. Une vie toujours fuyante, une présence toujours à reconstruire.

Il s’agit donc, pour tenir, de revisiter : le village, le jardin, la maison et la parole, toujours - « A reconnaître / A redire / Nous durons ». Toute voix humaine s’approche et se perd de même, l’écriture serrée, dense de Georges Drano nous le rappelle avec force, d’un recueil à l’autre.

Lisons-le encore un peu :

« A tout moment, villages, jardins et autres lieux entrent dans le silence où ils se renversent.
Les paroles que nous mettons en terre les consolident.
C’est l’empierrement du chemin jusqu’au seuil où la lumière monte avec le jour que tu appelles tenir. »



« Les feuilles du figuier »

(Atelier du Hanneton)

Joli petit livre fabriqué par un typographe, à l’enseigne de l’Atelier du Hanneton (Les Presles. 26300 Charpey), et rehaussé d’un dessin d’Henri Leviennois, ce nouveau recueil de Georges Drano chante un arbre du Midi, le figuier (chacun sait que le soleil est dans les figues) qui est un arbre bien réel (Drano cite précisément ceux qui l’ont inspiré, sur l’ancien chemin de St Privat, à Canet au bord des vignes, ou à Banalmadena), mais aussi toute une ramure symbolique où la lumière et l’ombre bleue se jouent à la « liaison de la langue et du fruit ».
L’évocation sensuelle de cet arbre dans « la clarté charnelle de la terre » se conjugue ainsi avec les métaphores des « nuits sans tourment »« seules brillent les figues au ciel des arbres » et « où le temps ne peut rien reprendre ».
Car le figuier « retient la dimension du temps ». Il nous parle à la fois d’éternité et nous aide à « tenir dans la main / le temps où nous sommes ». Méditation et présence. A l’aisselle des feuilles, les fruits invitent à savourer la terre :

« Ne plus chercher
Les mots tendres
mais mordre »
.

Mais le figuier dans son immobilité creuse aussi notre intériorité. Drano l’approche dans cette ambivalence, « quand la main du dehors / saisit le fruit du dedans ». Sans oublier le désastre écologique en marche.
Car le monde où l’arbre croît s’inscrit aussi dans l’histoire des hommes et le figuier est menacé d’être abattu par une modernité qui ne sait que « marcher tout droit sans voir plus loin ».

« A jamais le lac »

(Editinter)

Comme souvent avec [Georges Drano, nous sommes avec cette suite de poèmes dans l’approche d’un lieu. Ici, un lac, celui qu’une promenade découvre, celui aussi qu’un vieil homme porte en lui mêlé à ses souvenirs.
Avec vue et prise sur le réel, certes (« filons le sentier plutôt que le rêve »), mais aussi communication avec les paysages intérieurs, Drano renvoie à « l’ombre cachée qui se déplace dans nos pas ».
Le lac, objet de ce recueil publié par éditinter, il veut « le nommer dans son effacement » comme dans sa splendeur, sa « lumière venue des profondeurs », mais à travers lui ce qui est en question « dans une attente de parole », c’est bien, comme dans nombre de ses recueils, l’énigme et la conquête (impossible ?) du monde par le langage.

(74 pages. 13 euros).



« Tant que Terre »

Les poèmes en prose de Georges Drano constituent le plus souvent des tableaux rustiques où se dessine « l’ordonnance des villages ». On y croise des lavandières remontant « des eaux basses vers les séchoirs » d’un pas alourdi par la fatigue, un attelage pris dans l’haleine d’un souffle puissant et d’un vocable d’injures, des « passages de roues dans les blés », un cimetière de village au sommet de la colline qui « place les morts au-dessus des vivants »… Belle écriture puissante, qui ne raconte cependant pas un monde bucolique et pacifié, loin s’en faut, car on y évoque aussi le chasseur pour qui l’horizon « n’est qu’un point furieux de poudre et de salves », la peine des bêtes et des humains, et même Dulcie September, la militante assassinée, avant d’entrer dans l’atelier des peintres et d’interroger ce qui se joue dans la représentation.
Mais de toute évidence, Georges Drano aime à s’immerger jusqu’à une sorte d’osmose dans ce monde rural, « tant que terre nous portera ». Et sa parole s’épanouit dans cette sorte de coïncidence à soi, « quand le lieu où nous habitons est celui qui vit en nous ».
(Éditinter – 88 pages. 14 € ).


Michel Baglin



Lire aussi :

Portrait de Georges Drano par Michel Baglin

Entretien : « Fixer ce réel qui nous échappe... »

Lecture de quelques recueils par Michel Baglin

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Hommage aux Drano par Lucien Wasselin



vendredi 27 mars 2009, par Michel Baglin

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Georges Drano

Né en 1936 à Redon (35), Georges Drano a vécu en Bretagne jusqu’en 1993 et réside maintenant dans l’Hérault. Il fut enseignant, aujourd’hui il organise et présente régulièrement des lectures publiques et participe à l’organisation de festivals de poésie (A la Santé des Poètes, les Voix de la Méditerranée). Et qui a obtenu le Prix de poésie Guy Lévis Mano en 1992.

Bibliographie

* Vent dominant, poèmes, Éd. Rougerie, 2014
* Tant que Terre, poèmes, Éd. Editinter, 2012
* Temps autre temps, poèmes, Éd. la Porte, 2009
* Premier soleil sur les buissons, poèmes, Éd. Rougerie, 2009
* Ô sables (éd. La Porte) 2006
* La chambre du lac (acryliques de Jacques Galey, éd. Les Cent Regards) 2006
* Pour habiter, poèmes, post face de Serge Meitinger , éd. Le Dé Bleu 2006
* Le murmure de la vigne, éd. La Porte, 2005
* La route, éd. La Porte, 2004
* Tenir, éd. Rougerie, 2003
* Le col au vent, éd. La Porte, 2003
* La charette au charbon, éd. La Porte, 2001
* L’autre jardin, éd. La Porte, 2000
* Village, éd. La Porte, 1998
* Dans le passage et la nuit, éd. Rougerie, 1998
* Salut talus, éd. Rougerie, 1994
* Eau tirant les rêves, Groupement culturel breton des pays de Vilaine, 1990
* Présence d’un marais, éd. Rougerie, 1990
* La Lumière sous la porte, éd. Rougerie, 1987
* Pièces d’une même porte, éd. Folle Avoine, 1987
* La Maison conduit à la terre, éd. Rougerie, 1982
* Le chemin du jour touche au chemin de la nuit, éd. Rougerie, 1978
* Présence d’un marais, éd. Rougerie, 1975
* Poèmes choisis, éd. Verticales 12, 1975
* Eclats, Rougerie, 1972
* Inscriptions, HC, 1971
* La terre plusieurs fois reconnue, éditions Du Seuil/Ecrire, 1968
* La hache, Rougerie, 1968
* Parcours, Rougerie, 1967
* Visage premier, Rougerie, 1963
* Grandeur nature, éditions Sources, 1961
* La pain des oiseaux, éditions Sources, 1959

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