Retour à l’accueil > Auteurs > HEURTEBISE, Henri > Lecture de quelques recueils

Henri Heurtebise

Lecture de quelques recueils

JPEG - 35.6 ko
Henri Heurtebise lors d’une signature au salon des éditeurs de Toulouse, en novembre 2009 (Photo Guy Bernot)

J’ai eu maintes fois l’occasion de rendre compte des publications de Henri Heurtebise, voici quelques unes de ces lectures.



« Le Chevet »

« Le Chevet », qui donne son nom à son dernier recueil (Rougerie éditeur), est pour Henri Heurtebise plus qu’une image, une notion forte par laquelle il approche ce « menu monde du cœur », ces faits et gestes qui nous appartiennent en propre et constituent une vie privée, c’est-à-dire, aussi, épargnée : « la vie / vers ses chroniques simples ». Et ces poèmes chantent en effet ce qui échappe, sinon à l’Histoire, du moins aux réductions sociales, idéologiques, professionnelles et médiatiques qui font l’ordinaire des lieux communs et des comptes à rendre.
Ici, on reste sous la lampe de la poésie qui interroge - « De quoi vivez-vous si mal ? » - et propose : « Venons aux mots chuchotés au cœur ».
Le poète militant, engagé souvent, sait néanmoins que la poésie se perd en oubliant sa source ontologique. Il célèbre ainsi la résistance de chacun à ce qui lamine, sclérose et ampute, le moment où l’homme se reprend et s’appartient, « l’heure qui témoigne de l’achèvement ». Aucun repliement d’ailleurs : « le large et l’intime » se conjuguent ici, « le possible se tient / au chevet » et s’il revendique sa part d’imaginaire, ce paysage intérieur reste fidèle « au fond si fort du réel ». Sans doute parce qu’il veut « que le sens comme le charme soit inépuisable » et affirme que le poète est celui qu’on ne réduit pas.

« D’Imaginie »

Le précédent recueil d’Heurtebise, « Le Chevet », l’un des ses meilleurs probablement, avait trait à ce « menu monde du cœur » que constitue une intimité, ce moment où l’homme se reprend et voudrait s’appartenir. Mais si « l’intime est un secret tout près des vérités obscures » qu’il continue d’explorer, l’inspiration se fait plus ample dans ce recueil-ci (toujours chez Rougerie) et l’on retrouve le poète qui aime se mesurer au monde, à ses saisons comme à ses épaisseurs, par « l’exquise priorité des sens ».
Le réel est rugueux (« je pleure ce que je n’ai pas sans savoir le nommer »), bigarré, profond, comme en témoignent les saluts au jazz et à Cézanne (« ainsi vient la matière de la joie »), et la femme en demeure la voie d’accès privilégiée, la « clé tendre ». Mais l’imaginaire en est aussi le médiateur car c’est « ce que nous portons qui nous porte ». Aussi l’approche du monde extérieur se fait-elle par le corps, le sensible, et tous les intercesseurs, poètes, musiciens, qui aiguisent et enrichissent la perception.
Dans « Ode à mes contemporains » qui ouvre le recueil, l’auteur répond à ce qui est peut-être l’absence de sens de la vie humaine (« chacun grandit vers sa propre mort / ouvrage son périmètre / qui périra ») par la fraternité, l’appétit sensuel et la poésie. Et c’est ainsi qu’il retrouve les autres dans cette « imaginie » où « nous existons ensemble dans le vide et le chant. ».

« Adam et Eve »

De Eden à Utopia, passant par La Genèse, Le Cantique des cantiques, La Bonne Nouvelle, etc., Henri Heurtebise réécrit à sa manière une « bibelette » païenne, où Henry Miller croise Jésus et où le Verbe, non content d’être premier, est au cœur de la fête. Parler de fantaisie serait peu dire : la veine humoristique de H.H. - bien loin des poèmes de Longages ou du Chevet - est nourrie de surréalisme. Les jeux de mots, les inventions verbales y font la loi, dans un décors à la fois pastoral et futuriste, parmi des dialogues échevelés toujours un peu en forme de parabole. On ne sait trop où l’on va, mais on chemine dans une contrée de poétique sensualité où, comme Adam et Eve et toute leur bande, on s’amuse sans vergogne de la vie généreuse. (60 p. Collection Fondamente / Multiples.)

« Humaine, humain »

Des vers plutôt brefs, mais des poèmes courant sur plusieurs pages : Henri Heurtebise cherche avec « Humaine, humain » (Rougerie) , la respiration permettant « l’exercice éclatant du cœur ». A la fois tendue, dynamique, voire syncopée, et se déroulant cependant sur une distance suffisante pour traverser des plages d’accueil, des phases d’abandon et « s’offrir lentement / aux images du devenir » en consentant peut-être à l’âge, à certaine fragilité. « L’air accueille la promenade
l’âge qui sait
qui comprend sans lasser
et l’on se perd d’être si bien
au bout de ce qui passe. »
Ici, comme dans maints recueils d’Heurtebise, on éprouve cette volonté (volupté ?) de pétrir la matière des mots et la matière du monde, une énergie amoureuse qui croise ses utopies en rencontrant des hommes, des femmes, des lieux - la célébration au bord des lèvres. Mais aussi - et toujours - une sourde lutte contre ce qui, au plus profond, voudrait endeuiller le regard, l’ordre castrateur des mères et du religieux (« Ô mère / reine du noir / du péché acre / je chante ici la musique / la voix menue de la vie. ») Car la présence sensuelle à la nature et l’échange fraternel se gagnent contre « l’usure noire de soi » avec pour alliée « la joie féminine des mots ». Henri Heurtebise parle d’une « nouvelle matière » qui « glisse partout dans le vif » ; elle est d’hommes réconciliés - avec eux-mêmes, leurs corps, leurs sexes, leurs rêves.
Il parle d’un « règne », et c’est celui de la poésie sans doute, à la fois en positif et en négatif : « Oh ! je tiens
pour la première fois
divin
calme
conscient
le chant qui ne fuit pas. »

« Chant profond »

Avec ce « Chant profond », Henri Heurtebise navigue une fois encore entre les eaux souterraines de l’intime et le grand large du monde auquel sa poésie se veut, plus que jamais, accueillante. Un chant de la soixantaine sonnée dont la verdeur d’écriture (le vers s’y fait plus elliptique, l’élan se ramasse souvent en un simple infinitif) prouve cependant qu’il s’agit toujours de trouver l’accord, de chercher la grâce d’être dans le « remuement » des choses et des mots : « Je veille au monde à l’écriture / les accouplant les modelant / sans l’humaine amertume », affirme-t-il.
Qu’il évoque Virgile ou Whitman, Heurtebise reste d’abord fidèle à son panthéisme, par exemple lorsqu’il peint la « courbe de pleine terre » du Lauragais, ou quand il palpe la « pulpe » des jours et bien sûr, plus que jamais, quand il parle des femmes. Pas de regrets donc, l’âge venant, ni de bilan à tirer, mais un hymne d’automne qui tire des années ses résonances et ses leçons :
« L’automne peut-être apporte
une légèreté d’écoute
un sens éclairant les courbes
les surfaces d’attente vive
où déjà la vie récompense. »
Cette sorte de « paix lumineuse et longue » emprunte de sensualité n’est pas sans gravité, certes, et l’hiver s’y insinue avec, comme un lest, l’idée de la mort quand « l’on va pauvrement vers le marbre qui destitue » ; mais il y a toujours des fleurs rouges « indiscutables ».
La lucidité (comme chez Rousselot, l’auteur de « Déchant », auquel Heurtebise dédie un poème) ne contredit pas l’amour de la vie, « déduit le temps de mourir ». D’ailleurs, « contre / il faut parler / défaire déchanter contre » et cette poésie se veut résistance à se qui nous menace et nous appauvrit, même et surtout quand « nous vivons dans le cassé ».
Parce que « la terre incomparable terre / et créatrice / a nom de fruit / de généreuse », la confiance baigne cette écriture où « la sève lance ». L’enfance est encore là (« qui regarde »), et la lumière. Et « le pays de poésie / porte aux mains printanières ».
La mesure humaine reste donc de « S’élargir / vivre de phrases lentes / disant au creux / sans cassure / notre totalité. »



A lire aussi :

Henri Heurtebise, le multiplicateur de poésie (portrait)

Une interview d’Henri Heurtebise par M.Baglin

Une lecture critique de ses recueils

Des poèmes inédits



jeudi 16 avril 2009, par Michel Baglin

P.-S.

On se reportera à l’excellent numéro 137 de la revue Décharge qui consacre un dossier à Henri Heurtebise, sous la conduite de Georges Cathalo. http://www.dechargelarevue.com

Remonter en haut de la page



Henri Heurtebise est un militant de la poésie, l’infatigable animateur de la revue Multiples, l’éditeur, le découvreur de nombreux poètes, le diseur et l’organisateur des lectures de la librairie Ombres Blanches à Toulouse… Mais il est surtout le poète « libre-senteur », auteur de plus d’une vingtaine de recueils.

Bibliographie

Henri Heurtebise a publié :

XXe siècle (P.J. Oswald éd., 1966),
Chantecri (G. Cbambelland éd., 1970),
Bref (Louis Dubost éd., 1973),
Femmelande (Le Castor Astral éd., 1974),
Villeneuve (Revue Multiples N°18 éd., 1975),
Pour chaque semaine noire (Revue Multiples N°30/31 éd., 1980),
Aires de parlerie (Verticales 12 éd., 1980),
Longages quelques saisons (Tribu éd., 1982).
Le menu temps (Encres Vives éd., 1984),
Les poètes du Sud-Ouest (Multiples éd., 1985),
D’automnes (chez Rougerie, Poésie Présente N°75, 1990), 150 ex. tirés à part et 6 de luxe, épuisés.
Heures d’odeurs (Vesper éd., 1991), tirage limité à 50 ex. de luxe, épuisé.
L’inépuisable fini (Fondamente éd., 1991), tirage à 400 ex et 30 de luxe, épuisés.
Le chevet (chez Rougerie, Poésie Présente N°88/89, 1994), 200 ex. tirés à part, épuisé.
D’imaginie (chez Rougerie, Poésie Présente N°96, 1996), 200 ex. tirés à part. épuisés, et 10 ex. de luxe.
Adam et Eve (Fondamente éd., 1997), tirage à 400ex et 20 de luxe.
Humaine humain (Rougerie éd., 2000).
Monsieur de Non Juan (Noir et Blanc éd., 2000).
Filigranes (Encres Vives éd., 2004), illustrations de Giorgo Guani.
Chant Profond (Rougerie éd., 2005).

Les recueils disponibles peuvent être commandés en librairie ou chez l’auteur : 9 chemin du Lançon 31410 Longages.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0