Georges Cathalo

Lecture flash 2014

Georges Cathalo, poète, (lire ici) est aussi critique pour de nombreuses revues. Pour Texture , il a notamment présenté une recension des sites poétiques (voir) et des revues (). Il propose ici, dans une sorte de « lecture flash », un chassé-croisé recueils-revues, qu’il avait commencé l’année dernière.



Jean-Claude Tardif : « La vie blanchit »

Ce recueil s’ouvre sur un ensemble de poèmes regroupés sous le titre : « Autour de Perros ». L’on aurait pu voir là un clin d’œil à Georges Perros, le célèbre poète de Douarnenez. Il n’en est rien puisqu’il s’agit ici de Perros-Guirec, lieu magique ouvert sur de petits paradis maritimes tels l’île de Bréhat. C’est donc en Bretagne mais ailleurs aussi que Jean-Claude Tardif à choisi de nous entraîner à la découverte de personnages uniques qui lui sont familiers ou qu’il découvre au fil de ses promenades tels Yann le céramiste, un vieux couple de nonagénaires ou un pêcheur breton. Plus loin l’ombre de Mallarmé plane à Besançon, à Canisy c’est le fantôme de Follainet à Saint-Cirq-Lapopie celui d’André Breton. Parfois pointe un brin de nostalgie avec la voix du père disparu ou celle du grand-père contant sa Castille natale. Et puis il y a l’évocation des bars et des cafés, le bar de l’Escadrille, le café du Mont-Salut, ces lieux de passage et de rencontres de hasard : « Où sont passés ceux qui buvaient ici ? Qu’est devenu celui qui les servait ? ». Mais l’auteur sait contenir ses émotions en demeurant sobre. Il sait « qu’il faut se méfier des mots » et que « parfois les mots dorment longtemps » lorsque « le silence tient table ouverte ». Tardif sait se faire discret pour construire un univers où le réel et l’imaginaire se livrent à des joutes de séduction réciproque. Où qu’il se trouve, on a l’impression que Tardif est partout chez lui : c’est un guide attentif et discret par la grâce d’une écriture dense et fruitée.

(Jean-Claude Tardif : La vie blanchit. La Dragonne éd., 2014. 96 pages, 15 euros -
59 rue de la Commanderie – 54000 Nancy ou editionsladragonne@wanadoo.fr)

Voir aussi l’article de MB ici.



Spered Gouez N°20 (2014)

De tous temps, les poètes n’ont pas apprécié l’anonymat. Ils ont pris un soin particulier à privilégier leur patronyme au détriment souvent de leurs écrits. C’est donc à une entreprise périlleuse que s’est livréeMarie-Josée Christien en composant un numéro spécial intitulé « effacement » dans lequel les auteurs livreraient leurs poèmes non-signés. Au bout du compte, 27 poètes ont accepté de jouer le jeu pour un résultat probant car on peut lire le tout sans être aimanté par les noms des auteurs, même si la responsable offre la possibilité au lecteur d’assouvir « l’irrépressible besoin de connaître l’auteur » en consultant la page 5 du sommaire. Cette copieuse livraison annuelle de Spered Gouez est loin de se limiter à ces 68 pages de poèmes puisque l’on y trouve un dossier sur Malik Duranty, un écrivain martiniquais à découvrir. Un autre dossier est consacré au discret Jean-Noël Guéno, poète à contre-silence. Enfin, de très nombreuses notes de lecture permettent de découvrir des publications récentes grâce à la vigilance de critiques tels que J.A.Guénégan,, Guy Allix, E.Biedermann, B.Geneste, Jacqueline Saint-Jean et d’autres encore. La revue, œuvre littéraire considérée comme « un îlot de résistance » devrait avoir de beaux jours devant elle, grâce à la volonté et à la ténacité de quelques irréductibles passeurs, enthousiastes et créatifs : Marie-Josée Christien fait partie de cette généreuse famille.

(Spered Gouez N°20 (2014), 150 pages, 16 euros – 7 allée N.Lemel –
29000 Quimper ou spered.gouez@orange.fr )



Amandine Marembert et Luce Guilbaud : « Renouées »

Qui saurait reconnaître les renouées parmi les milliers de plantes d’une prairie ? Qui saurait encore voir en elles bien plus que de simples fleurs odorantes ? Et pourtant, ce sont elles qui occupent l’espace de ce recueil pour permettre à l’imaginaire de se développer. Dans les poèmes de ces deux femmes, se nouent, se renouent et se dénouent des trames de mots et d’images. Tout s’y lit en filigrane dans une surprenante délicatesse d’écriture. Reprenant des poèmes extraits d’un ancien recueil de Luce Guilbaud, Amandine Marembert a retrouvé de quoi renouer sa vie. De là, s’en est suivi un échange dans « un partage fraternel et artistique ». Cet ouvrage, cousu de fil blanc mais aussi de fil rouge, propose un cheminement que l’on devine parfois douloureux. Ici, la complicité joue à plein puisque « nous levons en même temps les yeux / sur le ciel bleu ». Et puis il y a le rêve et l’espoir qui font que l’on « irait / vers ces pays d’au-delà de nous-mêmes » ainsi que la douceur et la mélancolie : « Nous passons / n’ayant pas vraiment compris / la règle du jeu ». Ce beau livre, superbement réalisé par les toutes nouvelles éditions du Petit Pois, ouvre des perspectives nouvelles sur de possibles explorations poétiques.

Amandine Marembert et Luce Guilbaud : Renouées. Les éditions du Petit Pois éd., 2014. 96 pages, 21 euros - ou http://cordesse.typepad.com/leseditionsdupetitpois/ )



Décharge N°163 (2014)

Avec cette revue, le lecteur-amateur de poésie est sûr d’en avoir pour son argent car ici le rapport qualité-prix est imbattable. Voici donc le « plus gros Décharge de tous les temps », c’est-à-dire depuis près de 35 ans ! On y trouve tous les ingrédients qui conviennent à une revue digne de ce nom : poèmes inédits, dossiers fouillés, notes de lecture, voix venues d’ailleurs,etc. Retenons de cette livraison la 4° vague de Nageur du petit matin François De Cornièredonne à lire 12 poèmes très émouvants. Ensuite le trop court dossier consacré à James Sacré apporte un éclairage sur un poète qui mériterait une audience plus importante. Un autre dossier, ouvert par Anne Belleveaux, permet de mieux approcher l’univers de Sophie G. Lucas. Quant aux célèbres Ruminations de Claude Vercey, elles continuent d’occuper un espace important au sein de la revue, servant aussi de fil rouge entre les livraisons successives. Et que dire enfin des 17 pages de lecture de Jacmo, alias Jacques Morin ? Ajoutons à cela bien d’autres surprises, sans oublier les splendides illustrations-collages de Ghislaine Lejard et l’on est sûr d’avoir en main la plus solide revue du réseau actuel. On pourra compléter cette lecture par la visite du site http://www.dcchargelarevue.com .

(Décharge N°163 (2014), 158 pages, 8 euros - 4, rue de la Boucherie – 89240 Égleny ou revue-decharge@orange.fr )



Joël Vernet : « Les petites heures »

Ce 11° livre qui paraît aux éditions Lettres Vives témoigne de la fidélité de cet écrivain au principal éditeur qui l’a fait connaître à ses débuts dans les années 80. Ces petites heures délicates sont encadrées par deux ensembles de textes. En premier, Au bord du monde qui marque le très long retour aux sources de l’auteur dans sa Margeride natale et puis La maison immobile qui fait remonter en mémoire des souvenirs familiaux. « Quiconque survit à son enfance dispose d’une assez ample information sur la vie pour le restant de ses jours ». Cet exergue de Flannery O’Connor dit bien l’importance de l’enfance dans la démarche éthique et poétique de Joël Vernet. Lui l’errant, l’arpenteur de déserts effectue un retour aux sources dans une langue à la fois simple et travaillée où chaque mot est pesé. Les évocations personnelles sont toujours ouvertes et les descriptions sont des seuils accueillants. « Hommage donc au seuil nomade de la maison natale » écrit Joël Vernet, le seuil c’est-à-dire l’hésitation entre rester et partir, l’oscillation entre la parole et le silence. . Ici, poursuit l’auteur, « je suis toujours, à la fois, au-dehors et au-dedans » mais aussi toujours plus loin, d’ailleurs et de partout. C’est donc un bel hommage rendu à ces personnes qui l’ont accompagné dans ces années dites de formation où nul ne réalise sur le moment l’importance de chaque instant. Ce n’est que bien plus tard, après des années de pérégrination, que tout se décante et que la voix se pose.

(Joël Vernet : Les petites heures (Lettres Vives éd., 2014), 112 pages, 18 euros -
Campu Magnu – 20213 Castellare-di-Casinca ou lettresvives@mic.fr)



Comme en poésie N°59 (2014)

Et s’il n’en reste qu’un ce sera celui-là... Mais de qui parle-t-on ? Mais de jean-Pierre Lesieur voyons, le seul et unique poète-revuiste qui depuis 1965, en parallèle à son œuvre poétique poursuit une aventure revuistique solitaire de première grandeur. Après les aventures du Puits de l’ermite (1965/1979) et du Pilon (1976/1982), il s’est lancé en 2000 dans la création de Comme en poésie. Homme à tout faire, il présente quatre fois l’an une revue « entièrement pensée, fabriquée, envoyée » par lui-même qui prévient : « Vous ne la trouverez nulle part ailleurs que par abonnement » et ceci pour une somme dérisoire. Il rajoute en souriant que si vous voyez le mot Lesieur dans un magasin, ce n’est pas de lui qu’il s’agit mais d’une bouteille d’huile ! Près de 700 poètes ont déjà été accueillis chez lui. Cette générosité et cet altruisme, on les retrouve aussi une fois l’an lorsque JPL décide de « donner les clés de sa revue à un « poètami ». Après Marc Bonetto en 2012 et Hervé Mesdon en 2013, c’est Dan Bouchery qui a eu cette année le privilège de choisir les participants. C’est ainsi que 15 de ses proches ont pu proposer des poèmes inédits, des images personnelles et des réponses à la question : « Les poètes sont-ils des gens ordinaires ? ».

(Comme en poésie N°59 (2014), 82 pages, 3 euros – l’abonnement à 4 numéros s’élève à 12 euros ou 15 avec la cotisation à l’association - 2149 avenue du Tour du lac – 40150 Hossegor ou j.lesieur@orange.fr)



Roland Tixier : « Saisons régulières »

J’ai inauguré cette chronique « lecture-flash, un livre, une revue » il y a trois ans par une présentation du « Passant de Vaulx en Velin » de Roland Tixier. Ce livre qui vient de paraître, enrichi d’une émouvante préface de François de Cornière, me donne l’occasion d’évoquer le poète d’une ville mais pas seulement. Toujours renouvelée, toujours en mouvement, la ville brasse des personnages étonnants, de menus fait-divers, un enfant qui « s’étonne / de son ombre sur le mur », une « belle aïeule en dentelles/ deux alliances au doigt », deux mendiants qui « suspendent la manche / le temps d’une partie d’échecs » ou un « moineau prisonnier » dans un hall de gare.
Si Tixier a adopté le tercet c’est pour transmettre une vision faite d’instantanés qui saisissent d’imperceptibles détails. Ni voyeur, ni voyant, Tixier sait se trouver là où il faut quand il faut, c’est-à-dire ici et partout, toujours et maintenant. Parfois germe un signal autobiographique, une mère malade que l’on va voir en « bus des dimanches » jusqu’à la « nouvelle Maison médicalisée  » ou bien encore ce père qui n’est plus. Dans cette grande marée, cette « illusion du monde/ ailleurs est ici/ à la croisée des trottoirs ». Les derniers tercets, graves et profonds, emportent l’adhésion du lecteur par un savant dosage de réalisme et de lyrisme.

(Roland Tixier : « Saisons régulières ». Le Pont du Change éd., 2014. 74 pages,
12 euros, 161, rue Paul Bert – 69003 Lyon ou http://lepontduchange.hautetfort.com)



Les Hommes sans épaules N°38

Avec une régularité de métronome, deux fois par an, Christophe Dauphin et son équipe proposent deux copieuses livraisons qui font la part belle à divers secteurs poétiques dans le sillage d’un surréalisme vivace. Un long extrait d’un entretien avec le poète centenaire G.E. Clancier sert d’éditorial à ce numéro. Ces dix pages en disent bien plus sur la situation de la poésie actuelle que des centaines de verbiages pseudo-universitaires. « Ouvrir l’espérance du temps » pourrait servir d’étendard pour avancer, insister, résister. « La vie parle si fort, déclare Clancier, que je ne puis me taire ».
On lira ensuite deux épais dossiers sur Gisèle Prassinos et sur Gilbert Lély, deux « porteurs de feu » à ne pas oublier. « Ainsi furent les wah » ouvre ses portes à huit poètes de tous horizons, poètes dont le point commun pourrait être la ferveur. . Parmi eux, citons l’Argentin Juan Gelman, l’indépendante Emmanuelle Le Cam ou le discret Michel Lamart.
Le gros dossier central, coordonné par François Montmaneix, porte sur Roger Kowalski. Citons encore d’autres volets de ce très riche numéro : sur le poète roumain Ghérasim Luca, sur le peintre Ljuba ou sur le poète Paul Pugnaud. Ensuite, Dauphin est parvenu à dénicher un texte rare et fondateur de Gilbert Lély sur le marquis de Sade. Cette livraison s’achève sur une quarantaine de pages consacrées à des lectures ou à des informations autour de la poésie vivante.

(Les Hommes sans épaules N°38 (2014), 298 pages, 17 euros - 8, rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr)



Joan Maria Petit : « E avèm tot perdonat a l’ ivèrn » (« et nous avons tout pardonné à l’hiver »)

Cette édition bilingue est l’ œuvre de Jean-Marie Petit, poète trop discret qui a recommencé à publier en 2005 après une longue période de silence. L’ombre discrète de Jean Follain plane sur ces poèmes d’atmosphère dont le charme volontairement suranné agit longtemps après la lecture. Lire ici.



Poésie sur Seine N°86

Cette revue choisit toujours d’accorder un « fronton » à un poète contemporain, connu ou inconnu, qu’importe, mais dont l’œuvre délimite un univers identifiable. Avec Jean-Pierre Boulic, le « veilleur devant l’immense », on peut dire que la mission est remplie. On ne saurait réduire ce poète à une poésie mystique ; pour s’en convaincre on lira ses dix poèmes qui donnent une juste idée de cet univers poétique qui plonge ses racines dans la terre bretonne. Après les côtes rocheuses du Pays d’Iroise, voici le thème du « sable » qui est décliné par une vingtaine d’auteurs parmi lesquels on retiendra Chaty, Coiffard, Albarède, Christien, Laroche ou Fouché-Saillenfest. Suivent des approches critiques sur l’art du fabuliste Jean de La Fontaine, sur le chanteur Félix Leclerc ou sur le thème de la guerre vue par les poètes. Comme toujours avec Poésie sur Seine, une large place est accordée aux « Poèmes en liberté » et la part finale est dévouée aux notes de lectures. On ne saurait oublier, sous l’intitulé « Poésie sans frontières », un poème inédit de Simonomis avec, en vis-à-vis, sa traduction en allemand par Rüdiger Fischer. Cette double page nous invite à ne pas oublier ces deux grands poètes disparus qui se sont tant et tant dévoués pour faire partager la poésie des autres en délaissant parfois la leur. Ne les oublions pas !

(Poésie sur Seine N°86. 2014. 96 pages, 10 euros - 13, place de Gaulle – 92210 Saint-Cloud ou www.poesie-sur-seine.com)



Stéphane Beau et Catherine Matausch : « Instants nomades »

Les deux auteurs de ce livre méritent amplement les éloges qui figurent dans la louangeuse préface d’Eric-Emmanuel Schmitt. Il faut en effet éviter de dissocier les photos en noir et blanc de Catherine Matausch des brefs poèmes de Stéphane Beau tant les deux avancent de pair. Ici, chaque texte agit à la manière d’un déclencheur d’émotion qui oblige le regard à s’attarder sur la photo de la page de gauche avant que l’ œil ne retourne vers l’écrit. « Un pied après l’autre / Tel un funambule / Avec l’horizon pour corde raide / Il s’élance » : ce pourrait être la métaphore du poète pour qui « La vie est un exercice / D’équilibrisme ». Il se peut que tourner le dos soit « la plus douce manière/ De faire face à la vie ». Étrange paradoxe qu’affirment ces deux créateurs dans une démarche elliptique qui tend vers plus de concision et de mystère. Pas de passéisme cependant puisqu’on propose même d’équiper toute histoire d’amour d’un escalier de secours en tendant une ligne d’horizon entre deux cœurs ou bien de confier « nos villes / À des / Anarchitectes » pour qu’ils proposent des lieux différents. S’il est question des plus jeunes, on pense qu’ils fleuriront les tombes de leurs anciens « Lorsqu’il existera / Pour cela/ Une application / Sur leur smartphone ». En attendant, on peut sucer les poings de rage, compter les brins d’herbe ou encore attendre que les batteries vitales veuillent bien se recharger... Dans un format carré et dans une reliure « à la chinoise », ce livre est vraiment une réussite sur tous les plans.

(Stéphane Beau, textes, et Catherine Matausch, photos : Instants nomades. Le Petit Véhicule éd., 2014. 116 pages, 20 euros – 20 rue du Coudray -44000 Nantes ou http://www.lepetitvehicule.com)



Gong N°44

L’AFH (Association francophone de haïku) fait paraître Gong, une belle revue trimestrielle qui présente les activités de cette association dont le principal objectif est de faire connaître le haïku et ses proches voisins que sont les rengas, les tankas et les senryus. La mode excessive de ces formes poétiques orientales aurait tendance à porter ombrage à cette expression poétique très exigeante. C’est aussi pour cela que les responsables de Gong tiennent à informer du mieux possible les amateurs autour de quelques poètes reconnus et respectés tels que Jean Antonini, Isabel Asunsolo, Danièle Duteil ou Martine Gonfalone. Avec des « antennes » dans de nombreux pays, les rédacteurs proposent un riche panorama du haïku. Dans ce numéro par exemple, K.D. Wirth présente « le haïku au Brésil » et R. Bilinski la « chronique du Canada ». Des dizaines d’auteurs en herbe ont vu leurs textes retenus dans une confrontation amicale avec des spécialistes du sujet. On conclura la présentation de cette revue par cette belle parole de sagesse zen : « Écouter le chant de l’oiseau, non pour sa voix mais pour le silence qui suit. »

(Gong N°44 (2014), 74 pages, 5 euros – 361 chemin de la Verdière – 83670 Barjols ou assfranchaiku@yahoo.fr)


Jean-Pierre Georges : « Le Moi Chronique »

Cette reprise d’un recueil de plus de 800 aphorismes déjà paru aux mêmes éditions marque le retour de Jean-Pierre Georges dans la constellation poétique. Ici, le mot « chronique » doit être pris dans ses différentes acceptions : description d’une existence, affection particulière, recueil de faits,... Quant à l’auteur, « fatigué, il s’est endormi au milieu d’un aphorisme ». Nouvelle, la préface de Valérie Rouzeau apporte un éclairage intéressant sur cet auteur qui traîne son spleen et son ennui d’une vie pesante qui explose en milliers de mots, pirouettes et volte-face : « un ennui à caresser un poisson rouge » ou « un ennui à se couper les poils des bras ». Les références à Jules Renard ou à Cioran sont les bienvenues : « Ce matin, j’ai mis une heure de côté pour m’en servir ce soir, mais je ne la retrouve plus » et « La vie, dernière station avant la mort ». Afin de brouiller les pistes, Jean-Pierre Georges se complaît dans un ludisme phonétique : « L’alité rature », « La vie perd », « Ma vie : une mine dort »... Et si le « je » est présent à chaque page, le « moi » n’est pas envahissant. Nuance ! Curieusement, ce genre d’ouvrage, au lieu de provoquer un coup de blues, est revigorant. Il permet de prendre ses distances avec les consternantes futilités qui nous accaparent. Et l’auteur de conclure : « La poésie et moi c’est fini. Elle s’en remettra ». Rien de moins sûr et les lecteurs fidèles sauront trouver là de quoi les sauver de tous les ouvrages insipides qu’ils rencontrent un peu partout.

(Jean-Pierre Georges : « Le Moi Chronique ». Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2014. 132 pages, 15 euros – 67, rue de Venise – B1050 Bruxelles ou dessertdelune@gmail.com)



Traversées N°71

Fondée en 1993, cette revue littéraire trimestrielle reste fidèle à une ligne éditoriale établie autour de cadres et de thèmes bien cernés par un Comité Directeur regroupé autour de Patrice Breno. Ce sont ici 36 auteurs qui sont proposés avec, pour chacun d’eux, un copyright et des droits réservés, ce qui est une rareté au sein des revues. Le premier poète accueilli est Abdellatif Laabi avec 13 poèmes de haute volée. Suivent, dans une élégante présentation, les écrits de poètes de toutes les générations et de toutes les origines. Le parti-pris des rédacteurs de Traversées a toujours été de privilégier les textes et non la notoriété des poètes. On peut en retenir quelques-uns : Joël Bastard, Hafsa Saïfi, Jean-Marc Gougeon, Daniel Brochard, Yves-Patrick Augustin, Jean-Claude Tardif,... De sobres photos en noir et blanc aèrent la lecture car la totalité des pages est réservée aux écrits inédits. La partie consacrée aux notes de lecture a été transférée au blog : http://traversees.wordpress.com . Que ce soit sur cette revue-écran ou sur la revue-papier, il se dégage de Traversées une profonde ouverture qui témoigne d’un authentique altruisme.

(Traversées N°713. 2014. 128 pages, 8 euros ou 25 euros l’abonnement à 4 numéros - Faubourg d’Arival, 43 – B6760 Virton ou traversees@hotmail.com)



Roland Nadaus : « D’un bocage, l’autre »

C’est une chose bien connue des milieux poétiques depuis plus de 30 ans : Roland Nadaus n’est pas un tiède. En effet, il s’est toujours courageusement engagé dans d’originales voies de création et pas seulement poétiques. Désormais à la retraite dans la campagne mayennaise, il n’en continue pas moins de se battre contre les absurdités du monde moderne comme celle qui consiste à détruire le bocage au profit (?) d’une agriculture intensive et déshumanisée. Il s’engage et il enrage contre les abattages d’arbres alors que, « arbres humains nous sommes ». Son recueil est un hymne à « la vie elle-même. Désespérément irremplaçable » et surtout terriblement menacée de toutes parts. Plus que dans ses précédents livres, Nadaus accorde une place grandissante à la mort et à ses signes avant-coureurs. On en ressent « simplement une lente tristesse, comme de l’eau croupie » et pourtant, même si les forces s’amenuisent, il est encore question d’amour et de renaissance, d’espérance et de volonté. Le poète résiste et persiste dans une attitude digne avec l’arme d’une poésie humaniste où voisinent images, brèves impressions et courtes annotations. Que Roland Nadaus continue longtemps d’aller dans ses chemins creux car « mieux vaut germer ici que pourrir ailleurs ».

(Roland Nadaus : « D’un bocage, l’autre » Les Ecrits du Nord et Henry coéds., 2014. 96 pages, 10 euros – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer)



Incognita N°7

A près l’expérience de la revue Signes et de quelques autres titres qu’il continue de défendre comme Chiendents ou Les Cahiers Léo Ferré, Luc Vidal poursuit l’aventure d’ Incognita. C’est là qu’il choisit de donner un coup de projecteur sur des auteurs rares ou sur de fortes personnalités. Ainsi, par exemple, dans les précédents numéros encore disponibles, Franc Mallet, Bruno Doucey, Roger Wallet ou Rufus. Ici, c’est l’œuvre et le personnage atypique de Claude Bugeon qui sont mis en lumière grâce à divers éléments d’une œuvre discrète : proses, tableaux, poèmes ou documents personnels. C’est un vrai bonheur de lecture dans lequel on nous entraîne en compagnie du poète et de sa compagne qui ont élu domicile sur l’île d’ Yeu pour une retraite active et sereine. La contagion de cette sérénité est immédiate. Elle sera pour le lecteur bien meilleure et moins chère qu’une cure thermale ou une thérapie bio-réflexive... Quant à « l’objet-revue », c’est un petit bijou cousu main « à la chinoise » sous couverture cartonnée à rabats. Les pages, sur papier ocre, offrent une lecture agréable. Incognita  : une revue rare que l’on lit, que l’on relit et que l’on garde précieusement à portée de main.

(Incognita N°7. (2014. 110 pages, 20 euros – 20 rue du Coudray – 44000 Nantes ou editions.petit.vehicule@gmail.com)



Michel Dunand : «  J’ai jardiné les plus beaux volcans »

La particularité de cette collection de poésie publiée chez Erès, un éditeur de sciences humaines, ne réside pas seulement dans l’originalité de la jaquette colorée amovible mais dans sa volonté de « faciliter l’accès à des oeuvres poétiques sans limitation d’époque ni de lieu ». On a déjà pu y lire des écrits de Guillevic et d’Ancet mais aussi de Lorca et de Ritsos. Cet éclectisme n’empêche pas les deux responsables d’accueillir le discret Michel Dunand, poète globe-trotter à l’œil aiguisé. De Chicago à Barcelone ou de Mexico à Bogota, il relève des images fugaces où se bousculent les références littéraires et artistiques. « L’important, c’est le regard. L’infini », écrit-il et c’est ce qui lui permet de raccrocher ses poèmes à des personnages connus de l’art ou de la littérature : Steinbeck, Picasso, Bernanos, Magritte et tant d’autres encore. « On flotte/ Il suffit de s’étendre au milieu de sa vie sans faire un seul mouvement pour le vérifier », ou pour vérifier aussi que l’art est bien ce supplément d’âme qui permet que l’on puisse « se fier à sa musique interne ». Humble, Dunand le demeure dans chacun de ses déplacements : « Je ne revendique aucune étiquette, hormis celle de voyageur, de pèlerin, d’amoureux ». Dans un avertissement final, l’auteur fournit un trousseau de clés sans en livrer le mode d’emploi. C’est peut-être une manière subtile d’égarer le lecteur tout en lui tenant la main vers une question sans réponse : « qui je suis, qui je ne suis pas »...

(Michel Dunand : « J’ai jardiné les plus beaux volcans » (Erès éd., coll. Po&psy, 2014), non paginé (96 pages), p.n.i. (10 euros), 33 avenue Marcel-Dassault – 1500 Toulouse ou eres@editions-eres.com)



Jean-Claude Pirotte : « À Saint-Léger suis réfugié »

Ce dernier livre, préparé de son vivant par l’auteur, résonne comme un chant du cygne avec des poèmes d’apparence classique qui agissent comme par enchantement ou par envoûtement. Les textes retenus sont extraits des carnets que Pirotte garnissait au gré de ses humeurs, carnets qui renferment des pépites le plus souvent sous forme allusive car « c’est dans la bouteille à encre / que se trouve mon destin ». Ce destin, après tant et tant d’errances, l’a mené à Saint-Léger pour une dernière halte. En effet, Pirotte ne s’est jamais raconté d’histoire car il savait bien où il allait : « je suis un adulte immature / qui de sa vie attend la fin ». Il n’a jamais craint d’abuser de la première personne dans ses derniers écrits et n’avance pas masqué. Il s’était habitué depuis longtemps à la présence de la mort : « je termine une vie banale / et demain je cesserai d’être » ou « je ne vivrai plus longtemps ». Jusqu’à son dernier souffle, il aura écrit trouvant là-aussi un refuge : « les rimes sont des béquilles / j’en ai besoin pour marcher / en cadence sur mes quilles ». Mais « après ce poème funèbre / qu’écrire encore ? », que faire et que dire ? « Je n’ai plus rien à vous dire / l’oubli c’est le souvenir ». Voilà donc pourquoi il faudra le lire et le relire pour percevoir ce qui peut nous relier à l’existence, le relire pour entendre cette voix apaisée, sûre d’elle : « et surtout ni discours ni pleurs » et « de grâce aucun cérémonial ».

(Jean-Claude Pirotte : « À Saint-Léger suis réfugié ». L’Arrière-Pays éd., 2014, 72 pages, 11 euros – 1, rue de Bennwihr – 32360 Jégun)



Jean-Louis Clarac : « Vibrations en partage »

De janvier 2006 à mai 2013, Jean-Louis Clarac a organisé 45 Moments Poétiques au Théâtre d’Aurillac avec la participation active de son Directeur, Jean-Paul Peuch. À un moment donné, il fallait bien faire le point sur cette courageuse entreprise qui a permis de présenter 61 poètes soit en solo soit en duo. Ce coup d’ oeil dans le rétroviseur permet d’apprécier à sa juste valeur le travail et l’investissement que nécessite l’organisation de ces rencontres. L’ensemble de cette anthologie circonstancielle reflète la richesse et la diversité des écritures poétiques actuelles. L’ordre alphabétique permet de placer tous les poètes invités sur le même plan et ceci d’autant plus que chacun a droit au même traitement à savoir deux pleines pages, celle de gauche étant occupée par une présentation de l’auteur et celle de droite par des textes imprimés en gras. Ce travail de titan est dû à Jean-Louis Clarac qui témoigne là d’une parfaite connaissance des œuvres présentées. On peut y voir un beau panorama de la poésie vivante où, chose rare dans les anthologies, la parité est (presque) respectée : 29 femmes et 32 hommes. Saluons comme il se doit cette forte réalisation placée sous une belle couverture illustrée par Françoise Cuxac. Patience, humilité et ténacité pourraient qualifier ce bilan et nous donnons rendez-vous à Jean-Louis Clarac dans 7 ans pour fêter la poésie à l’issue d’ un nouveau septennat.

(Jean-Louis Clarac : « Vibrations en partage ». La Porte des Poètes et Théâtre d’Aurillac coéds., 2014, 132 pages, 12 euros - 128 rue Saint-Maur – 75011 Paris ou 4 rue de la Coste -15000 Aurillac. ou Jean-Louis Clarac, 98 rue de l’égalité – 15000 Aurillac)



Bernadette Throo : « Le cristal des heures »

Voir « l’éternité dans l’éphémère » serait peut-être la mission essentielle accordée au poète qui saurait lire le monde et l’écrire dans un temps suspendu. Et même si « on a lu trop de livres / et pas ceux qu’il fallait », il se peut qu’il y en ait aussi, comme celui-ci, qui comptent et qui élèvent. Avec Bernadette Throo,on évolue hors du temps commun, loin de la frénésie actuelle. Chaque saison bien à sa place s’installe calmement en évitant « les trains lancés / vers un terminus improbable ». Avec elle, le lecteur doit se faire attentif et discret, tous sens en éveil pour traquer l’espoir, ce « petit espoir têtu » qui aurait tendance à nous échapper. Sans vouloir donner des leçons de conduite, elle rappelle qu’il « fait bon être au monde / fût-ce pour un instant » et d’apprécier à leurs justes valeurs le « calme bonheur d’avril » et « la douceur de l’automne ». Ce sont des moments de grâce, comme ces « jours de pur présent / soyeux et tendres », jours où s’affrontent les ombres et les lumières et où l’on doit affronter la menace de cet « escalier aux marches inégales », escalier qui ne cesse de descendre, mais « n’en fut-il pas toujours de même ? Ô vivants oublieux ». Lisons ces beaux poèmes de Bernadette Throo servis par les soins minutieux d’un impeccable éditeur.

(Bernadette Throo : « Le Cristal des heures » Sac à Mots éd., 2014. 92 pages, 25 euros - La Rotte des Bois – 44810 La Chevallerais)



Frédérick Houdaer : « No parking no business »

Avec Frédérick Houdaer, on est dans le court-circuit permanent et cela dès l’exergue de ce livre où voisinent deux citations, l’une de Witold Gombrowicz et l’autre de … Walt Disney ! Un peu plus loin dans le recueil, le journal L’Equipe est en balance avec le dernier recueil de poèmes de l’un de ses amis. Disons que c’est peut-être à cela que l’on reconnaît vraiment un poète affranchi des règles de bienséance dictées par le poétiquement correct. Mais tout cela ne doit pas masquer l’originalité de cette parole actuelle qui ose faire bouger les lignes tout en témoignant de menus faits d’une existence déchirée. Il s’interroge sur le pouvoir que peuvent avoir les poètes face aux situations complexes. « A quoi servent les poètes ? » s’interroge-t-il, et lui, parmi les autres, doutant, observant ses semblables lors de rencontres poétiques ou dans une file d’attente à la CAF, s’interrogeant depuis 44 ans comme il le signale dans l’émouvant dernier poème du livre. Et même si Houdaer déclare « n’écrire que pour quelques-uns », sa poésie est très ancrée dans le réel et pas seulement à la Croix-Rousse à Lyon où plane le fantôme ricaneur de Pierre Autin-Grenier pour qui l’éternité est toujours inutile.

(Frédérick Houdaer : « No parking no business ». Gros Textes éd., 2014, 78 pages, 8 euros - Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes)



Jean-François Mathé : « La vie atteinte »

En bon artisan du verbe poétique, Jean-François Mathé poursuit humblement un parcours entamé depuis plus de 40 ans. Il y a, dans ces nouveaux poèmes, un ton et une allure qui dépaysent le lecteur en créant une sorte d’envoûtement. Confession intime, aveu à peine formulé, simple constat : un peu de tout cela et le mystère demeure car « Il y a longtemps que nous amassons/ des pierres et de la nuit ». Avec l’âge (?), l’auteur ose davantage s’aventurer sur les sables mouvants d’un « je » encore hésitant et puis, assez vite, c’est le « nous » qui revient à la charge avec le devoir de témoigner : « Nous ne disons rien, de peur de trouver/ pire que la monotonie du silence,/de peur de trouver/ le couteau caché dans les mots ». Survient alors ce qui sépare, ce qui tranche et disloque, ce qui menace. Raison de plus pour nous de poursuivre : « Fragiles obstinés, nous avançons/ tant que chaque horizon en promet un autre ». Et si finalement la clé de ce recueil se trouvait dans la longue citation finale de Jules Supervielle ? Ne faut-il pas voir là un pont entre ces deux poètes intimistes évoluant dans un univers où se croisent les ombres et les lumières ?

(Jean-François Mathé : « La vie atteinte ». Rougerie éd., 2014. 82 pages, 13 euros - tirage à 450 exemplaires sur bouffant - Rougerie éd. - 87330 Mortemart)



Chantal Ravel et Evelyne Rogniat : « Est-ce que cela a existé ? »

Si ce beau livre se singularise par une impeccable présentation au format carré (20x20), il se distingue des publications ordinaires par un riche va-et-vient entre les poèmes de Chantal Ravel et les photographies d’Evelyne Rogniat. Ces deux « productions artistiques » se répondent parfaitement et l’on ne parvient pas à savoir où se trouve le point de départ et ce qui fait écho de l’une à l’autre.
Dans son patient travail d’orpailleuse du passé, Chantal Ravel s’oblige à « une humilité de chercheur d’étoiles ». Ces images venues d’un passé que l’on devine riche et mystérieux, elle les aborde de front au point où l’on se demande si ces choses-là ne sont pas imaginaires. Ces souvenirs éclatés d’une enfance rurale, demeurent à l’état de puzzle, « pour s’approcher de l’absence / du naïf sentiment de la perte ». Si « l’enfance est le lieu de l’éternité », la maturité peut l’être aussi lorsqu’il s’agit d’affronter le réel sous tous ses aspects, « faire avec / l’angle mort / le hors champ / l’image inaccessible/ les trous de l’histoire ». Les deux pages finales de présentation des deux artistes fournissent quelques clés pour « tenter de renouer avec les fils de l’histoire ».

(Chantal Ravel : « Est-ce que cela a existé ? » Jacques André éd., 2013. avec des photographies d’Evelyne Rogniat,58 pages, 17 euros – 5 rue Bugeaud – 69006 Lyon)



Marie-Josée Christien : « Temps morts » et « Petites notes d’amertume »

Il y a, chez Marie-Josée Christien, une force de caractère hors du commun que l’on ressent à travers la lecture de ses diverses publications. Si elle « laisse aux mots / le soin de veiller », elle n’hésite pas à prendre les choses en main pour avancer, aller toujours plus loin, car « le chemin seul /importe » et « la destination est perdue / dans la poussière du futur ». Se tenir debout dans l’instant présent semble être le point majeur pour ne pas s’abandonner à d’illusoires résolutions. On conseillera de lire tout d’abord ces poèmes solides et apaisés et de ne lire qu’ensuite la délicate préface de Pierre Maubé.
Dans le second ouvrage, on découvre des aphorismes et des réflexions, « minuscules monolithes » comme les nomme Claire Fourier dans sa préface. Certains propos sont de véritables invitations à poursuivre une voie poétique singulière. Parfois, au détour d’une page, on devine un aveu ou une confidence mais c’est pour mieux s’effacer derrière les mots, ce qui est loin d’être le cas de certains poètes qu’elle évoque sans les nommer, « poètes aux écrits interchangeables ».
On lira d’un seul trait ces deux livres complémentaires parus aux éditions associatives Sauvages. On les lira comme l’on ouvrirait les deux battants d’une fenêtre donnant sur un horizon breton, tonique et vivifiant.

(Marie-Josée Christien : « Temps morts ». Sauvages éd., 2014. 54 pages, 12 euros et « Petites notes d’amertume ». Sauvages éd., 2014. 66 pages, 12 euros – Ti ar Vro, Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix)



Gérard Bocholier : « Le village emporté »

Si, comme le chantait Jean Ferrat, « nul ne guérit de son enfance », Gérard Bocholier y trouve de prodigieuses ressources pour continuer à se construire, « soumis comme tout le reste à l’impitoyable force des choses ». Cette suite d’une soixantaine de poèmes en prose, d’une terrible efficacité évocatrice, le relie à cette période fondatrice vécue dans un minuscule village d’Auvergne. Le liseur qu’il a toujours été reste posté sur des tertres ou sur des promontoires rimbaldiens. Il y retrouve de mémoire la vie rurale avec ses lourdes tâches quotidiennes, ses cérémonies religieuses ou ses travaux saisonniers. Il se tient à l’écart, suggère et devine quand « une main écarte le rideau, furtive, peut-être même un peu tremblante ». Le poète prend son temps, essaie de tenir à distance les émotions et la mélancolie car, depuis longtemps, les techniciens agricoles et les bruyantes machines ont remplacé les patients vendangeurs et les inusables outils. Et c’est toujours la mort, présente à chaque carrefour, que l’on retrouve et qui accompagne tous les moments de l’existence quand « d’infimes tragédies éclatent près de nous, imprévisibles ». Ce livre est à lire et à relire, lentement, calmement, comme on déguste une leçon de sagesse et de vie.

(Gérard Bocholier : « Le village emporté ». L’Arrière-Pays éd., 2013.
96 pages, 14 euros – 1 rue de Bennwihr – 32360 Jégun)



Josette Segura : « Dans la main du jour »

Dans sa « modeste collection d’éclaircies », Josette Segura à pris un soin particulier à noter ce qui survient d’imperceptible et d’inattendu, à « noter pour que quelque chose reste, se dépose ». C’est parce que « les mots nous entraînent où ils veulent » qu’il faut redoubler de vigilance en s’efforçant de demeurer dans la lumière du jour, ne pas se laisser absorber par « la forêt de nos ombres ». On retrouve dans ce beau livre une évidente filiation avec l’œuvre de Gaston Puel en tant qu’allié substantiel. Au jour le jour, au gré des sorties, les découvertes se précisent et s’affinent ; des lieux sont évoqués, nommés, des lieux à l’écart des circuits touristiques, des lieux habités par une invisible présence : forêt des Landes, halle de Thil, col du Tourmalet ou paysage des Baronnies. Là, comme partout, pour qui sait voir, « la journée est simple et belle » et il faut « continuer sur notre chemin » aux antipodes du monde trépidant qui nous est imposé. Il devient urgent de réapprendre la patience et la lenteur quand « la pensée nous aide à toucher la lumière » et que l’émotion « nous rend à nous-mêmes, nous arrache à l’état de possédés ». Être à l’écoute des autres, c’est ce que fait Josette Segura car « quand quelqu’un a parlé juste / comment ne pas entendre ». Alors, nous-aussi, écoutons-la et lisons-la.

(Josette Segura : « Dans la main du jour ». Editinter éd., 2013. 86 pages, 14 euros - BP 15 – 91450 Soisy-sur-Seine ou contact@editinter.fr)



Thomas Vinau : « Juste après la pluie »

Surtout ne croyez pas ce jeune poète lorsqu’il écrit : « Je n’ai pas d’imagination » car c’est même le contraire que l’on peut constater au fil des pages ou quand on va musarder sur son blog intitulé : etc-iste. Il concède humblement être un « écririen » mais il sait repérer « des glaçons qui font l’amour » en souhaitant aller s’installer au Bhoutan, ce drôle de royaume qui a instauré le Bonheur National Brut. Lui qui serait prêt à tout « pour consoler un enfant » reconnaît qu’il n’a jamais quitté ce territoire peuplé de peurs et ne se fait aucune illusion sur la marche du monde. A l’instar des enfants, il s’invente un monde où l’on croise « une minuscule / araignée trapue », des fourmis qui vagabondent ou encore « une mouche qui / s’accroche au mur » ou « qui se lèche les pieds ». Le poète serait donc celui « qui crache / son poème / dans la poussière / du sol », hibou farouche abandonnant sa pelote de réjection. N’hésitons pas à nous perdre dans cet univers étrange car c’est là que se trouve la vraie vie, « là toute simple / la vie qui clapote / à nos pieds », cette vie éclatée en milliards de miettes, puzzle improbable et mouvant, quelque chose d’indicible ou « quelque chose de poussière et de cendre / de murmure et d’oubli ».

(Thomas Vinau : « Juste après la pluie ». Alma éd., 2013.
288 pages, 17 euros – 9 rue C.Delavigne -75006 Paris ou c.argand@alma-editeur.fr)



Christian Degoutte : « Sous les feuilles »

Avec Christian Degoutte, le lecteur est invité à pénétrer dans d’étranges territoires où la progression peut paraître délicate. Pourtant, c’est à ce prix que se gagne le bonheur de « trouver la paix avoir une vie toujours neuve cristalline », en échappant à « la meute des événements ». Cette recherche permanente crée un trouble qui brouille les frontières si tant est qu’elles existent ici entre d’improbables contrées. Beaucoup de poèmes présentés en italiques sont adressés ou murmurés à partir d’évocations suggestives (« expiration lente du tissu / sur tes cuisses tes jambes »), de situations rêvées (« retroussée comme une ballerine / tu joues à t’envoler ») ou de contacts amoureux (« mes lèvres poursuivent / le goulot de ta voix »). Ces instants privilégiés cristallisent des images qui sont des « feuilles mortes à la surface » que l’on frôle et qui nous quittent. Quant à « l’écran de la vie des autres », il renvoie à de minuscules fragments d’existence sur lesquels ricochent les regards comme sur de froides vitrines. Il faut lire ce livre lentement pour en apprécier davantage les vertus « sous la surface des regards » mais aussi des apparences.

(Christian Degoutte : « Sous les feuilles » (p.i.sage intérieur éd., 2013),
64 pages, 8 euros – 11 rue Molière – 21000 Dijon ou contact@p-i-sageinterieur.fr)



Marlène Tissot : « Sous les fleurs de la tapisserie »

Sobrement illustré par des compositions en noir et blanc de Somotho, cette nouvelle plaquette des éditions du Citron Gare s’inscrit dans la continuité des 3 ouvrages déjà parus à cette enseigne : soin particulier réservé au choix des auteurs et qualité irréprochable du fond et de la forme des recueils. Pour qui fréquente régulièrement les revues et surtout le blog « mon nuage », Marlène Tissot n’est pas une inconnue mais une jeune personne qui compte dans le paysage de la poésie actuelle. Dans l’univers absurde de la désillusion, elle ne laisse pas abuser par les mirages du consumérisme, ce « vide que chacun comble ». Alors que « tout le monde court / vers le rien savamment étiqueté », elle avance à son rythme, indifférente aux querelles de génération qui laissent souvent des « cicatrices indélébiles » à cause de « la petite cruauté des silences quotidiens ». Fort heureusement, l’imagination est là soutenue par le rêve, thème rémanent qui revient une bonne vingtaine de fois, sous différentes formes, thème dont l’auteur, avec prudence, se méfie même s’il permet de « s’autoriser les pensées les plus folles ».

(Marlène Tissot : « Sous les fleurs de la tapisserie ». Le Citron Gare éd., 2013. 80 pages, 10 euros – 4 place Valladier – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr)



Jacques Morin : « Sans légende »

Jacques Morin se dit très sensible au terme de « no man’s land » (cf. Décharge N°160, page 142), cette « frontière impossible entre éléments contraires ». L’on retrouve cette expression quatre à cinq fois au fil des pages de son nouveau livre terriblement émouvant. Il y est question d’une séparation difficilement acceptée et d’une quête volontairement obstinée. La première partie intitulée « Les encres de la nuit » regroupe des poèmes qui sont comme des bouteilles à la mer jetées par un Ulysse « rescapé du néant » mais qui va résister aux cauchemars et aux chants des sirènes. Dans « Sans légende », l’auteur hésite à dresser un bilan d’existences vécues en parallèle comme « deux monologues en bout de piste ». Pourtant, « à ressasser la douleur / on neutralise le temps » mais chacun « compacte son vide comme il peut » et le silence, carburant insidieux, continue d’alimenter une écriture résiliente. Dans le dernier ensemble de poèmes, Jacques Morin témoigne d’une sensibilité à fleur de peau et tient à témoigner sans pathos des désastres d’un monde violent et barbare en essayant « de garder la vérité de l’émotion ». Ces écrits servent de tremplin pour « passer à autre chose »,pour « ne plus regarder en arrière » et pour quitter le no man’s land.

(Jacques Morin : « Sans légende ». Rhubarbe éd., 2013. 128 pages, 12 euros - 10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net )

Voir aussi l’article de Michel Baglin, ici



Lire aussi :

Lecture-flash 2015

Lecture-flash 2014

Lecture-flash 2013

Georges Cathalo : « La feuillée des mots »

Georges Cathalo : « Au carrefour des errances »

Georges Cathalo : « Noms communs, deuxième vague »

Georges Cathalo : « A l’envers des nuages » & « L’Echappée »

Georges Cathalo, le poète du quotidien (portrait)



jeudi 21 août 2014, par Georges Cathalo

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Côté revues

Inuits dans la jungle N°5

Née de la fusion de deux anciennes revues (In’hui et Jungle), cette publication semestrielle propose de copieux sommaires où la dominante demeure l’ouverture à la poésie étrangère. Avec ce numéro 5, on pourra découvrir la voix originale du poète australien John Kinsella ainsi que sept poètes italiens d’aujourd’hui présentés par Jean Portante. Jacques Darras présente ensuite une longue suite de poèmes étonnants d’Ezra Pound écrits lors de sa période provençale. Puis on découvrira deux poétesses : la Colombienne Piedad Bonnett et l’Anglaise Denise Riley. Sous l’intitulé « Insistance de la poésie », Jacques Darras et Yves Boudier ont retranscrit un débat datant de 2012 mais toujours d’actualité, débat au cours duquel une douzaine de contributeurs ont échangé leurs points de vue. Cette livraison se termine par un cahier de création où cohabitent les poèmes de Christian Bernard et de Gérard Cartier. Souhaitons que les Inuits poursuivent leur longue marche en avant au sein de la jungle poétique où voisinent parfois le pire et le meilleur mais ici, c’est le meilleur qui l’emporte.

(Inuits dans la jungle N°5 (2014), 160 pages, p.n.i. (12 euros et 30 pour 3 numéros), 52, rue des Grilles -93500 Pantin ou castor.editions@wanadoo.fr )



Arpa N°109

C’est toujours dans une élégante présentation et sur du papier glacé que se déroulent les choix poétiques des responsables de cette revue. Les poètes présentés dans les premières pages bénéficient d’une place importante tels Pierre Delisle, l’un des fondateurs d’Arpa, le Suisse Pierre-Alain Tâche ou Paul Farellier. On peut noter aussi une très forte présence féminine avec, entre autres, Judith Chavanne, Josette Segura, Isabelle Raviolo ou Colette Nys-Masure. Arpa n’hésite pas à proposer des poèmes de nouveaux-venus avec ici des écrits d’Antoine Maine, de Claude Tuduri et d’Anne Dujin dont c’est la première publication et sûrement pas la dernière étant donné le talent déjà perceptible. En fin de livraison, Françoise Delorme, Max Alhau et Colette Minois nous entraînent sur de bonnes pistes de lecture. Quant à Gérard Bocholier, le Directeur de la publication, il se réserve les sept dernières pages pour présenter des livres qu’il a aimés parmi les centaines qu’il reçoit tous les trimestres. Certains de ces ouvrages résonnent comme un écho aux poètes retenus dans cette nouvelle livraison d’Arpa, solide publication inscrite dans la durée avec sérieux et compétence.

(Arpa N°109, mars 2014, 104 pages, 15 euros - 44 rue Morel-Ladeuil – 63000 Clermont-Ferrand)



Saraswati N°13

Cette livraison annuelle de Saraswati (sous-titre : Revue de poésie, d’art et de réflexion) est fidèle à sa ligne éditoriale, forte et bien établie. Chaque numéro s’articule autour d’une thématique : « Portes et seuils » pour ce n°13. Parmi les poètes qui ont choisi de décliner ce thème, citons Butor, Cosem, Host, Mizon et Joquel. On trouve aussi sur cette thématique plusieurs textes de réflexion (ceux de Christian Monginot, Michel Host, Vincent Lilian ou Jacqueline Persini). Et puis on découvre aussi le « vivier » où des poètes contemporains croisent leurs œuvres ; parmi eux citons Patrice Bouret, Valérie Canat, Alain Richer et Claude Haza. La Rédaction, fidèle à sa tradition, a choisi d’intégrer des reproductions, en couleurs le plus souvent, d’œuvres picturales de très grande qualité. On trouvera ici des dessins de Claudine Goux, de M.F. Lavaur, une photographie de Butor par Maxime Godard ou des reproductions d’œuvres du grand peintre et sculpteur Josef Ciesla. Ce dernier occupe une place importante et justifiée dans le numéro (interview et reproductions d’œuvres : 34 pages). Autour des sculptures de Sylviane Bernardini, le poète Laurent Bayart a écrit de délicats textes érotiques. Des notes de lecture couvrent enfin 18 pages de cette splendide revue qu’il est recommandé de lire avant que le tirage ne soit épuisé comme hélas pour les 12 premiers titres.

(Saraswati N°13. 2014. 154 pages au format A4, 21 euros plus 4 euros de port, Saraswati/Silvaine Arabo, BP 70041- 17102 Saintes cedex)



Les Hommes sans épaules N°37

Comme les précédentes, cette nouvelle livraison des Hommes sans épaules est toujours aussi copieuse et rassasiante. De prime abord, on pourrait affirmer que cette revue se place dans le sillage de la comète surréaliste mais pas seulement car la variété et la diversité des écrits retenus ouvrent de nouveaux espaces. Deux poètes contemporains sont ici mis à l’honneur ; il s’agit d’Annie Salager et de Lionel Ray. Ils sont présentés tous deux par l’infatigable Paul Farellier avec de significatifs extraits de leurs œuvres accompagnés de quelques inédits. Très passionnantes ensuite sont les rencontres et interviews de personnages hors du commun tels l’Américain Lawrence Ferlinghetti et le Grec Nanos Valoritis. On lira aussi une très longue étude sur l’œuvre de Georges Bataille, étude suivie de quelques textes rares de cet auteur. En fin de numéro, les abondantes informations et notes de lectures de sept chroniqueurs apportent de belles ouvertures sur des ouvrages intéressants. La quasi-totalité de ce numéro repose sur les épaules, très solides et bien réelles, de Christophe Dauphin, cheville ouvrière de l’agencement des rubriques et responsable de nombreux écrits. On ne saurait trop louer son dynamisme et sa remarquable connaissance de la poésie vivante.

(Les Hommes sans épaules N°37. 1° semestre 2014, 284 pages, 17 euros - 8 rue Charles Moiroud - 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr )



Nouveaux Délits N°48

Comme vous y invite Cathy Garcia, la courageuse et unique réalisatrice de cette revue, n’hésitez pas à « blanchir votre argent en envoyant votre chèque » d’abonnement ! Oui, le jeu en vaut la chandelle et c’est un bien meilleur placement que de dilapider le moindre euro chez le pharmacien ou dans les pâles maisons dites « de la presse ». Comme à chaque livraison, Cathy Garcia parvient à surprendre le lecteur avec de consistants ensembles de poèmes écrits par des auteurs à découvrir. Tout d’abord les courts poèmes d’ Elisa Parre suivis des longues laisses lyriques de Cécile Coulon. On retrouve ensuite avec bonheur les Nervures d’Hamid Tibouchi fortement enracinées dans le réel et les poèmes écorchés de Rodrigue Lavallé qui va faire paraître d’ici peu un premier recueil. Enfin, ce numéro s’achève sur l’émouvant Journal d’un SDF de luxe de Sylvère Moulanier atteint d’un autisme hybride « entre le syndrome d’Asperger et l’autisme profond ». Ses écrits, d’une terrible et profonde humanité, agissent comme une thérapoésie à l’usage de l’auteur mais aussi du lecteur. Il faut défendre Nouveaux Délits dans sa volonté de découvrir de nouveaux poètes et de renouveler le paysage poétique.

(Nouveaux Délits N°15. avril 2014, n.p. 52 pages, 6 euros
ou 25 euros les 4 numéros -Létou – 46330 Saint-Circq-Lapopie)



Les tas de mots N°15

Implantée en terre normande, cette petite revue avance sobrement ses pions depuis quelques années sur l’échiquier complexe de la poésie vivante. Grâce à la passion fertile d’une dizaine de passionnés, elle donne à lire chaque trimestre une brassée de poèmes divers. Les responsables sont à l’affût de textes originaux et ne craignent pas de faire appel à des débutants dont on peut découvrir les fulgurances et les hésitations. Cette quinzième livraison propose aussi des écrits de poètes connus tels que Guy Allix, Dan Bouchery ou Jean-Michel Robert. Signalons que Les tas de mots a pris le parti de ne livrer que des textes à vocation poétique. On ne lira ici ni chronique, ni étude, ni revue de presse ou analyse d’œuvre. Seul, en ouverture, en guise d’éditorial, un texte offre une approche originale de la littérature en général et de la poésie en particulier. Ici, Henri Ouvrard ose avancer à contre-courant en affirmant que « la poésie, ça se déguste, ça prend son temps » et qu’elle sert finalement à « sauvegarder la vie réelle et le temps de vivre ». On ne peut qu’adhérer à ce point de vue.

(Les tas de mots N°15. hiver-printemps 2014. 40 pages, 5 euros -
27 rue de la Fosse-Frandemiche -14330 La Molay-Littry)



À l’index N°25

Dans son éditorial, Jean-Claude Tardif déplore la faible motivation des amateurs de poésie, qu’ils soient auteurs ou lecteurs. Leur discutable attitude met en péril ce formidable moyen de transmission et de communication qu’est la revue de poésie. Comme dans les précédents numéros, À l’index continue de proposer en alternance des poèmes et des études, des nouvelles et des chroniques. Elle s’ouvre aussi aux « Voix d’ailleurs » avec ici des poèmes de l’Italien Giacomo Cerrai et de l’Américaine Françoise Canter, poèmes proposés en versions bilingues.
D’Henri Bauchau, on peut lire aussi un texte d’une rare densité et d’une terrible force évocatrice sur « La poésie, art premier ». Son amiWerner Lambersy fait découvrir sous un jour bienveillant la forte personnalité de ce discret poète récemment disparu. Patricia Castex-Menier donne à lire une longue suite hellène intitulée Makronissos, nom d’une île grecque tristement célèbre à l’époque des colonels. « Jeux de paumes » rassemble les écrits de quatre poètes peu connus au sein d’une « petite anthologie portative ». Tardif tient fermement la barre de cette revue qui, sans esbroufe, se fait une place enviable au sein des publications actuelles. Pour compléter la revue-papier, Tardif fait savoir qu’il ouvre progressivement un blog qu’il qualifie de « supplément d’espace » puisqu’il va fournir des informations complémentaires.

(A l’index N°25. 2013. 114 pages, 15 euros – 11 rue du Stade – 76133 Épouville)



Contre-Allées N° 33/34

Fidèles à la formule qui a fait ses preuves, Amandine Marembert et Romain Fustier poursuivent la publication de cette double revue annuelle, chacun écrivant l’éditorial à tour de rôle. Pour ce N°33/34, c’est Amandine qui y évoque avec délicatesse la lente maturation de la revue-papier et la dimension charnelle qui va permettre au lecteur de la « poser sur la table de chevet et prendre le temps de lire au fil d’une année ». Pour ce qui est du contenu, Contre-allées aime bien ouvrir « une petite lucarne sur un ouvrage en construction » à partir d’œuvres en devenir comme celles de Christian Garaud, Christiane Veschambre ou Françoise Clédat. Parfois, des suites de poèmes plus étoffées donnent accès à des univers plus personnels encore tels ceux de Laurent Albarracin ou de Werner Lambersy. La revue n’hésite pas à donner la parole à de jeunes inconnus que l’on suit déjà au fil des revues, écran ou papier : Laura Vazquez, Myriam Eck ou Arnaud Beaujeu. La rubrique « questions croisées » permet une approche théorique des phénomènes poétiques avec deux thèmes intéressants : l’influence de la lecture sur l’écriture et la lecture du poème à haute voix. Vingt livres et douze revues sont ensuite passés au crible de la critique par les deux animateurs dont le choix permet de situer aisément les orientations littéraires.

(« Contre-allées » N°33/34. 2013. 144 pages, 10 euros –
ab.t à 16 euros pour 2 numéros doubles -16 rue Mizault – 03100 Montluçon)



Revue N4728 N°24

Cette revue fidèle à son format oblong très repérable est "la mémoire vive" des rencontres organisées en Touraine (Angers, Saumur et Rochefort). Elle est ouverte aux écritures poétiques innovantes mais sans excès formel. Sa parution semestrielle lui permet de mûrir ses choix en présentant des auteurs sous des rubriques telles que Mémoire vive (présentation de suites de textes) ou Plurielles (brefs poèmes). Trois poètes composent la première partie : Ludovic Degroote, Jacques Ancet et Dominique Dou. Quant à la seconde, elle donne à lire les écrits de 14 auteurs parmi lesquels on retiendra J.B. Pedini, S. Dudouit et Cédric Le Penven. Chaque numéro ouvre un dossier autour de la poésie vivante. Pour ce N°24, le thème retenu s’intitule, sous forme interrogative, « Lire la poésie contemporaine ? ». Le débat est ouvert et sept contributeurs se livrent librement à des observations pertinentes et à de subtiles analyses comme celle de Christian Vogels, le rédacteur en chef de la revue. On pourra lire enfin de longues notes de lecture en fin de livraison ainsi que de précieuses notices bio-bibliographiques.

(N4728 N°24. 2013. 98 pages, 12 euros - 29 rue du Quinconce – 49100 Angers pour les abonnements & Port du grand Large – 49130 Les Ponts-de-Cé pour les autres demandes. ou n4728@zythumz.fr )



Chiendents N°42


Cette revue poursuit sa route au rythme soutenu d’une quinzaine de numéros par an. Chaque livraison est consacrée à un artiste (poète, peintre, photographe,...) ou à un thème original. Remarquablement imprimés, ces « cahiers d’arts et de littératures » se présentent sous une forte couverture en carton noir que relie un cordon de couleur. Ce numéro 42, intitulé Écumes, est consacré à Michel Baglin. Il offre un large choix de poèmes prélevés dans une œuvre très abondante. Ces textes sont suivis par une série de notations regroupées sous le titre de Mon désordre alphabétique. On lira attentivement l’entretien accordé à Luc Vidal, le directeur de cette publication, ainsi que les approches critiques de Françoise Siri, Pascale Arguedas et Stéphane Beau. S’il est rappelé en page 2 que le chiendent, comme l’oyat, sert à consolider les dunes, on devine aisément les objectifs que se sont fixés les animateurs pour qui l’urgence actuelle consiste à « défendre, faire vivre une démocratie culturelle authentique du véritable échange et du partage ». Suivons-les sans crainte sur cette voie exigeante et fervente.

(Chiendents N°42 (2013), 40 pages, 4 euros plus 2 euros pour l’envoi-
20, rue du Coudray – 44000 Nantes)



Patchwork N°1

On connaissait Anthony Dufraisse pour ses pertinentes chroniques du Matricule des Anges en particulier. Le voilà donc enfilant le costume neuf du revuiste qui propose une nouvelle publication répondant au souhait formulé naguère par Georges Perros : « Il faudrait créer une revue d’une imprévisible diversité, façon patchwork ». Ces morceaux disparates et ces éléments hétérogènes, Anthony Dufraisse les rassemble selon un goût déjà bien assuré. Après un inaugural n°0, il fait se côtoyer des poèmes inédits de Guy Goffette, une pérégrination provinciale de Denis Grozdanovitch, des extraits du Journal de Michel Chaillou ou des lettres inédites de Jacques Copeau et de John Cowper Powys. On y retrouve aussi des écrits de Gil Jouanard, Thomas Vinau ou Fabienne Swiatly. Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette revue, c’est l’étroitesse du format (17X11) avec la petitesse des caractères qui rendent la lecture difficile. Sinon, le contenu apporte son lot de découvertes et de curiosités, ce qui est peut-être la principale mission d’une revue littéraire.

(Patchwork N°. Hiver 2013-2014., 84 pages, 7 euros – revuepatchwork@free.fr)



Cabaret N°8


Dédiée aux écritures féminines, la revue Cabaret présente des poèmes originaux de femmes-poètes accompagnées parfois de quelques rares poètes masculins. Alain Crozier choisit un thème fédérateur pour organiser ses sommaires ; ainsi, lors des numéros précédents, a-t-on pu lire des textes de Lyonnaises, d’Américaines ou de Parisiennes. Avec ce 8e opus, ce sont des Femmes au bord du polder que présente Luce Guilbaud qui a su montrer en peu de mots l’unité et la diversité des productions de Polder, la collection éditée en parallèle à la revue Décharge. Cette mini-anthologie est complétée par de précieuses notes sur les auteurs et par de troublantes illustrations de Flora Michèle Marin, artiste-photographe disparue en 2011. Signalons enfin que le format et le concept de Cabaret n’est pas sans rappeler La Corde Raide de François de Cornière ou Microbe d’Eric Dejaeger. Souhaitons à cette nouvelle venue le même sort que ces illustres devancières.

(Cabaret N°8 (2013), 20 pages, 2,50 euros, 10 euros pour 4 numéros annuels - 31, rue Lamartine – 71800 La Clayette ou alain.crozier@laposte.net)



Décharge N°160


C’est avec une belle régularité et un brio remarquable que Décharge vient de boucler son 32° tour de piste. On est loin de la couverture kraft des débuts et de la reproduction de 28 pages avec une ronéo artisanale car depuis le N°100, ce sont des livraisons de 148 pages qui accueillent le lecteur sous des couvertures illustrées en couleurs. Ce qui, en revanche, n’a pas changé du tout, ce sont les lectures-chroniques de Jacques Morin. Ses diaphragmes, instantanés photographiques nommés dias révèlent le talent d’un lecteur boulimique. Puis ce sont aussi « les choix de Décharge » où l’on découvre chaque fois de nouveaux talents ; ici, les voix peu entendues de Walter Ruhlmann, d’Yves Ellien ou de Lise Szollosi. Justice est aussi rendue à travers un émouvant dossier à celui qui fut l’un des meilleurs connaisseurs de la poésie française de la fin du XX° siècle : Rudiger Fischer. Le traducteur-éditeur disparu en 2013. D’autres dossiers sont ouverts comme celui qui donne accès à des poésies venues d’ailleurs avec Zoë Skoulding, poète galloise ou Aaju et les poètes groenlandais. On lira encore une bien touchante nouvelle de Jean-Claude Tardifou les aphorismes d’un revenant, Jean-Pierre Georges, ainsi que de longues suites d’inédits de Patricia Castex-Menier et de Florence Saint-Roch.

(Décharge N°160. 2013. 148 pages, 6 euros – 4, rue de la Boucherie – 89240 Egleny ou revue-decharge@orange.fr)



Spered Gouez N°19

Depuis qu’elle a pris son rythme annuel, cette revue propose de copieuses livraisons bien structurées autour de quelques dossiers et de chroniques fouillées. Le thème retenu cette année était Mystiques sans dieu(x). Il a permis d’accueillir près d’une trentaine d’auteurs avec toutes sortes d’écrits allant de la parabole au poème en prose et de la nouvelle au fragment. On lira avec une attention particulière ce qui sera le dernier dossier composé par Alain Jégou, disparu en mars dernier. Ce dossier est consacré à Mary Beach, artiste incontournable du mouvement de la Beat Generation. On sera ensuite ému par les cinq pages que Guy Allix consacre à Serge Cabioc’h son ami atteint d’une sclérose en plaques tandis qu’on lira avec attention la belle interview de Chantal Couliou. Enfin, les « chroniques sauvages » regroupent des dizaines de lectures et de vagabondages littéraires au fil des livres et des revues que présentent avec passion 4 à 5 chroniqueurs. Soutenons cette belle revue, ouverte et généreuse : elle le mérite amplement.

(Spered Gouez N°19. 2013. 154 pages, 16 euros - 6 place des Droits de l’Homme-BP 103-29833 Carhaix cedex ou spered.gouez@orange.fr )



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