Georges Cathalo

Lecture flash 2016

Georges Cathalo, poète, (lire ici) est aussi critique pour de nombreuses revues. Pour Texture , il a notamment présenté une recension des sites poétiques (voir) et des revues ().

Il propose ici, dans une sorte de « lecture flash », un chassé-croisé recueils-revues, commencé il y a plusieurs années.



Philippe Fumery : « Lune douleur Carlux »



Philippe Fumery écrit de courts poèmes, jamais plus de douze vers, dans une langue qui ne s’encombre pas d’artifices. Son œil aiguisé lui permet de figer en quelques mots les moments rares d’une existence ordinaire à travers l’intimité d’une demeure ou lors de promenades océanes ou champêtres. Mouettes en bord de mer, merles dans les champs ou « chat endormi dans la pelouse », tout lui sert de point d’appui. Impossible de ne pas évoquer ici la poésie délicate et raffinée d’un Paul de Roux (en exergue de ce recueil), d’un Philippe Jaccottet ou d’un Pierre-Albert Jourdan. Il y a aussi dans tous ces poèmes le souvenir aigu de la « peur nocturne » dans la continuité de l’âge, « mouchoir sous l’oreiller / verre d’eau sur le chevet / vieillard ou enfant / la même nécessité / à son coucher » ou bien encore « des photos accrochées / au mur de la chambre » pour lutter contre l’oubli quand « la mémoire s’efface / de proche en proche ». Mais l’on peut s’interroger : « Retomber en enfance / serait douloureux ? » Il faut attendre de lire le dernier poème de la série « lune douleur » pour comprendre le sens de cet ensemble. Il y a dans ces poèmes une atmosphère apaisante et « japonisante » en raison peut-être de la forme elliptique des écrits mais également dans l’élégance des tournures et des approches de l’humain, de la faune et de la flore.

(Philippe Fumery : « Lune douleur Carlux ». (Henry éd., 2016. 112 pages, 8 euros – Z.I. de Campigneulles - 62170 Montreuil-sur-Mer ou contact@editionshenry.com )



Revue « Coup de soleil » N°97/98 (2016)



C’est à Gérard Paris que revient la responsabilité de ce numéro spécial consacré à Alain Freixe. Au fil des pages de cet ensemble riche et vivant, on lira des poèmes inédits présentés sous le titre de « Depuis la nuit ». Ces textes viennent s’insérer entre deux volées « d’approches et de parages » qui se lisent comme des hommages amicaux et fraternels au poète. Militant hyperactif sur le front de la poésie contemporaine, Alain Freixe n’en finit pas d’innover et de créer, de produire et d’inventer. Cela va de la publication et de l’édition de livres d’artistes à l’animation d’un blog, de la présidence des Amis des éditions de l’Amourier à l’écriture de très nombreuses chroniques sans compter de nombreuses responsabilités associatives.
Les « approches » qui ouvrent ce dossier sont des textes critiques centrés sur des aspects thématiques ou particuliers de cette œuvre dense et lyrique. Parmi les 10 contributions, on relèvera celles de Jacques Ancet, d’Antoine Emaz, de Serge Bonnery ou de Michel Ménaché. Quant aux « parages » qui referment ce dossier, ce sont des poèmes de 28 auteurs parmi lesquels Biga, Leuwers, Butor, Clarac, Thuillat ou Sorrente. Le numéro se clôt sur trois pages de présentation bio-bibliographique qui confirment que l’œuvre d’Alain Freixe est diverse et consistante.

(« Coup de soleil » N°97/98 (2016), en partie paginé (76 pages), 14 euros – 12 avenue de Trésum – 74000 Annecy)



Patrice Angibaud : « Les Tessons du Temps »


Patrice Angibaud nous revient après un assez long silence avec un recueil plein d’amour, d’amitié et de mélancolie. Et de pudeur. Un salut à tous les êtres aimés, parents, enfants, épouse, compagnons de route – et à la vie.

Lire ici



Revue « Concerto pour marées et silence » N°9 (2016)



Cette revue annuelle reste fidèle à ce qui fait son charme et sa parfaite cohérence éditoriale. Colette Klein, à la barre de Concerto depuis son premier numéro en 2008, a su accorder sa confiance à des voix poétiques peu entendues (Frédéric Tison, Jean-Paul Bota, Olivia Elias ou Thierry-Pierre Clément) tout en proposant des écrits de poètes confirmés (Daniel Abel, Werner Lambersy, Alain Duault ou Jeanine Salesse). On retiendra surtout « Un été Fleury », terrible suite poétique de douze pages écrite par Lucienne Deschamps dans une dure évocation de la condition pénitentiaire. Quand l’engagement poétique rejoint le courage politique avec des choix clairement identifiés, tous ces textes coulent de source. Colette Klein rappelle dans son éditorial que l’année écoulée, un peu plus que les précédentes, « ne tient qu’à un fil, celui du désastre et de… l’espoir  ». Il est inutile d’évoquer ici les terribles événements qui ont endeuillé le pays depuis un an. S’intercalant entre les séries de poèmes, on lira encore de sérieuses notes de lecture d’une dizaine de critiques patentés afin de permettre une salutaire respiration pour le lecteur. Signalons en fin de livraison une brève mais efficace présentation des derniers livres publiés par les 60 participants, directs ou chroniqués, à ce numéro 9 de haute tenue.
(« Concerto pour marées et silence » N°9. 2016, 212 pages, 14 euros –
164 rue des Pyrénées- 75020 Paris ou colett.klein14@orange.fr )



Luc Vidal : « Les yeux du crépuscule »



Le 40° volume de la collection « La Galerie de l’Or du temps » est consacré au « poètéditeur » Luc Vidal. Adossé à cinq présentations complémentaires (C.Bugeon, C.Gibelin, C.Bulting, C.Serreau et M.Bozec), ce livre révèle enfin le talent multiple de cet auteur. Il confirme aussi ce que l’on savait déjà, à savoir que l’activité du poète est souvent dévorée par l’ombre envahissante de l’éditeur, homme d’action.
Ce livre se présente en quatre parties distinctes qui permettent d’avoir un bon aperçu des multiples facettes du talent littéraire de l’auteur. Certains de ces poèmes renvoient aux 26 tableaux de Gilles Bourgeade dont les reproductions illuminent l’ouvrage. « Les yeux du crépuscule se carrent dans les regards du poète » et de l’artiste au moment où l’on croise quelques fantômes : Cadou bien sûr, Desnos, Nerval, Bérimont ou Pierre Garnier. Toujours emporté dans une bel élan d’amitié, Luc Vidal rend hommage à un couple d’amis libraires à Belle-Île-en-Mer. On lira aussi une nouvelle (récit ?) très énigmatique : « Le petit homme et l’apocalypse » ainsi que des brassées de poèmes en prose et d’autres en vers, véritables torrents d’images qui ne sont pas sans rappeler les grandes envolées lyriques de R.G. Cadou ou de Léo Ferré dans ses chansons d’amour fou et de passion charnelle. Quant au poète sans nom dont il est question au début du livre, ne doutons pas que c’est bien lui, Luc Vidal, l’activiste aux mille visages aimanté par un questionnement permanent et dont le doute systématique ne parvient pas à inhiber sa fougue créatrice.

(Luc Vidal : « Les yeux du crépuscule ». Le Petit Véhicule éd., 2016. 110 pages reliées « à la chinoise », 20 euros – 20 rue du Coudray -44000 Nantes ou editions.petit.vehicule@gmail.com )



Revue Traction-Brabant N°70 (2016)



Innovation pour cette 70° livraison du fanzine messin : la couverture cartonnée jaune pétard ! En revanche, rien de nouveau du côté de la pagination volontairement brouillée. Ce parti-pris se lit comme une volonté du responsable (Patrice Maltaverne) d’inclure un maximum de textes et d’auteurs (35 pour ce numéro !) dans un minimum de pages et ceci sans aucune hiérarchie ou autre critère qualitatif. L’impression est de plus en plus soignée pour une meilleure lisibilité qui permettra de découvrir Perrin Langda, Régine Seidel ou Gabriel Henry.
On y lira aussi quelques « anciens » tels que Jacques Lucchesi, Alin Sagault ou Jeanpyer Poels et l’on retrouvera les fidèles de T.B. : Couvé, Caussat, Ober, Talon, Bonetto ou Garcia. Signalons l’originalité qui consiste à donner les coordonnées électroniques des poètes retenus.
Dans son parti-pris généreux (et bordélique !), cette revue fait irrémédiablement penser à Traces de feu M.F. Lavaur. Rappelons que cette revue mythique a proposé 176 numéros en 50 ans. C’est tout le mal que l’on souhaite à Patrice Maltaverne. Rendez-vous donc en 2054 !

(Traction-Brabant N°70 (2016), 52 pages, 3 euros ou 12 euros pour 5 numéros – Les Jardins de l’Abbaye- 1° étage- 12 rue de l’Abbaye – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr )



Claude Cailleau : « Je, tu, il »



Il existe de nombreuses façons de parler de soi, sachant que la plus fréquente est la première personne du singulier. Mais il existe aussi la formule vocative avec le « tu » et la version plus distante qu’est le « il ». C’est sur ces trois registres que joue la poésie de Claude Cailleau pour évoquer des moments forts, heureux ou douloureux, de son existence. L’évocation de son enfance est permanente et vécue avec une certaine mélancolie et parfois même de nostalgie. L’exergue de Philippe Jaccottet (« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images ») est là pour rappeler à chacun un inexorable sort commun. Dans sa maison-matrice, le poète fait face au mutisme des objets et de leur pouvoir rassurant et inquiétant, tels la chaise qui « n’attend plus personne », le balancier de la pendule et « les fauteuils où personne ne s’assied » ou encore la bibliothèque dans laquelle « les livres ont vieilli, debout, pierres levées ». Il n’y a que le feu de bois dans la cheminée pour entretenir un feu toujours vivace. Claude Cailleau aime vagabonder sur « le champ de bataille des mots perdus » afin d’y trouver encore des raisons d’espérer comme dans ce final en boucle où il envisage ou devine que bien plus tard, « un enfant désœuvré viendra s’asseoir à l’ombre de mon chêne pour y écrire le livre de sa vie ».

(Claude Cailleau : « Je, tu, il » Tensing éd., 2016. 64 pages, 9 euros – contact@editions-tensing.fr )



Revue Friches n°122 (2016)



Comme tous les deux ans avec Friches, le 3ème et dernier numéro de l’année écoulée présente le lauréat du Prix Troubadours. Pour ce 19ème Prix, c’est Antoine Maine qui en est l’heureux bénéficiaire. Ce poète est récompensé pour un ensemble intitulé « Une vie avec du ciel ». Auteur peu lu, il donne à lire pourtant une poésie ample au lyrisme maîtrisé. Ses poèmes présentent une belle cohérence et une assurance dans la structuration de chaque texte au point qu’il serait dangereux d’en extraire un passage. Il faut lire Antoine Maine et se laisser guider dans son univers apaisant dans lequel la montagne occupe une large place.
À la suite de ce bel ensemble de 35 pages, on peut lire des extraits poétiques des cinq autres poètes nominés. Ce qui ressort de tous ces écrits, c’est une étonnante maturité dépassant largement les questions d’âges, d’origines et de professions. Même si l’on connait bien les difficultés que rencontrent les éditeurs, on regrettera que ces poètes et tant d’autres encore aient du mal à trouver des lieux où l’on puisse lire leurs écrits. L’on ne remerciera jamais assez les revuistes pour leur générosité et pour leur ouverture d’esprit en les accueillant ainsi. Avec ce nouveau numéro de Friches, les lecteurs sont assurés de trouver des poèmes de qualité présentés comme toujours de remarquable façon.

(Friches N°122 (2016), 68 pages, 12,50 euros ou 25 euros pour les 3 numéros annuels – Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierre.thuillat@wanadoo.fr )



Gérard Cathala : « Volupté du lierre »


Ce 4° titre de la collection Revers propose une brassée de poèmes ventilés en sept périodes distinctes articulées autour de sept œuvres originales créées par Muriel Boursin, l’illustratrice dont le talent mériterait une plus grande reconnaissance. Gérard Cathala est coutumier d’une écriture forte, économe et bien structurée. C’est le cas encore ici avec son 7° recueil. La rareté de ses publications plaide en faveur d’une poésie exigeante et sans concession aux modes ou aux facilités habituelles que draine la poésie actuelle. Cette écriture abrupte demeure liée au réel, un réel aux angles saillants que l’on aborde avec prudence. Le lierre dont il est question est le symbole évident d’un attachement affectif : « Toute étreinte / n’a de grandeur / qu’en son objet ». Parfois le ludisme phonétique permet à l’auteur de ne pas se laisser emporter par la rage ou la colère ; il agit comme une mise à distance d’un trop-plein de sérieux : révolte/récolte, honneur/horreur, tuteur/tueur ou encore « Est-ce aimer / qu’essaimer »… Et si la poésie n’était que « l’image d’un monde qui avoue ses limites »  ? C’est aussi un monde qui dévoile une langue fragile où le moindre mot peut prendre soudain un pouvoir démultipliant comme le lierre qui s’insinue dans la moindre faille et alors, « une fois ouverte la brèche / le monde est imprévisible ».

(Gérard Cathala : « Volupté du lierre » Snnot éd., 2016. 80 pages, 16 euros –
53 boulevard de Montebello – 81000 Albi )



Revue Écrits du Nord N°29-30 (2016)



Dans son éditorial intitulé « Au lecteur », Jean Le Boël affirme sa détermination à s’inscrire dans une perspective différente des publications commerciales. Les auteurs retenus participent d’une communauté de pensée et d’action. Ils constituent une sorte de « famille vivante, complexe, brouhaha de voix ». Il ne s’agit pas ici d’école littéraire ou de mouvement poétique mais d’accorder à des poètes la place qu’ils méritent.
Afin de ne pas hiérarchiser les heureux élus, la rédaction les présente dans l’ordre alphabétique. Ainsi, de Jean Azarel à Dominique Tissot, 29 poètes sont présents au sommaire dans une belle diversité de forme et de fond. Citons-en quelques-uns et quelques-unes : Chantal Couliou, Ludovic Joce, André Duprat, Hervé Martin, Hélène Duboeuf, Murièle Modely,… Après une articulation de transition où Georges Rose propose des réflexions « Sur la poésie », on découvre des récits et des nouvelles de sept écrivains, de Michel Baglin à Colette Touillier. Dans cette copieuse livraison d’ Écrits du Nord, le lecteur pourra savourer des textes de haute tenue littéraire et partir à la découverte d’univers inconnus.

(Ecrits du Nord N°29-30 (2016), 152 pages, 12 euros – Ed. Henry – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer et www.editionshenry.com )


Lire aussi l’article de Michel Baglin



Ahmed Kalouaz : « D’un ciel à l’autre »



Avant de se lancer dans la lecture des poèmes, il serait bon d’aller en fin d’ouvrage pour lire la « conversation » qu’Ahmed Kalouaz a eue avec son éditeur Thierry Renard. En quatre pages, on entre dans l’univers de cet auteur pour qui vivre passe bien avant écrire. Pour lui, vivre, c’est surtout s’ouvrir aux autres, voyager, rencontrer, échanger. Ses poèmes témoignent d’une profonde empathie et chacun d’eux se présente sous forme de strophes libres dont l’amorce est identique comme pour relancer une lecture faite à la fois d’intériorité et d’extériorité. « Ma vie, une éternelle quête / aux lumières d’un regard », reconnaît-il humblement avant de poursuivre : « Ma vie une fenêtre ouverte / sur des lendemains  », dans une large métaphore qui traverse tout le poème. «  De nos mots te reviendront / un goût d’amour, de l’émotion / sur le bout de la langue ». Oui, de l’émotion que l’on ressent tout au long du livre, une forte émotion que l’on partage le plus simplement du monde avec ce poète à découvrir même s’il est déjà connu pour ses ouvrages en littérature jeunesse ainsi que pour ses fictions.

(Ahmed Kalouaz : « D’un ciel à l’autre » (La Passe du vent éd., 2016), 80 pages, 10 euros. 7 Place de la Paix – 69200 Vénissieux ou editions@lapasseduvent.com – site : lapasseduvent.com )



Revue À l’index N°31 (2016)



La revue À l’index se décline en deux séries. Tout d’abord la collection Empreintes qui a présenté 9 numéros spéciaux consacrés à des poètes tels que Werner Lambersy, Jean-Max Tixierou Hervé Delabarre. Il y a ensuite les numéros ordinaires où voisinent suites poétiques, nouvelles et notes critiques. Et puis il y a enfin ce numéro 31 entièrement consacré au riche compte-rendu des journées de Tarn-en-poésie. Ces rencontres sont organisées par ARPO, la dynamique association tarnaise connue en particulier pour être à la tête du Conservatoire des revues de poésie de Carmaux avec plus de 35000 volumes.
Cette année, pour la 34° édition, Jean-Louis Giovannoni était le poète invité. Jean-Claude Tardifl’a suivi tout au long se son périple allant de classe en médiathèque pour en dresser ici un fidèle compte-rendu où figurent les échanges avec les élèves et leurs dévoués professeurs. Le point d’orgue de ces journées fut la soirée du 8 avril en présence d’un nombreux public, soirée animée par Emmanuel Laugier, grand connaisseur de l’œuvre de Giovannoni. On lira avec intérêt les 35 pages extraites d’un recueil inédit intitulé Les Moches. On lira également les surprenants poèmes écrits par les collégiens et par les lycéens. En fin de revue, juste avant une imposante bibliographie, trois poètes amis de l’invité (Bernard Noël, James Sacré et Jean-Claude Tardif) livrent des approches différentes et complémentaires de l’œuvre si riche et si singulière de Giovannoni.

(À l’index N°31 (2016), 174 pages, 17 euros – 11 rue du Stade 76133 Epouville
ou revue.alindex@free.fr
)



Jean Joubert : « Longtemps j’ai courtisé la nuit »



Dans leur sobre présentation, l’éditeur Bruno Doucey et le préfacier F.J. Temple signalent que ce livre rassemble volontairement les derniers poèmes de Jean Joubert et la réédition de son premier recueil paru chez Seghers en 1955. Cette longue parenthèse de 60 ans permet d’affirmer que l’œuvre de ce poète si discret est d’une belle continuité et d’une rare fidélité à ses options poétiques. Dès ses débuts, Jean Joubert a su adopter une formulation qui associe subtilement une apparente simplicité et une savante exigence lexicale sans que jamais la balance ne penche d’un côté ou de l’autre. Certains critiques, obsédés par les classements, ont voulu ranger ce poète dans la case « poésie fantastique » : erreur, grossière erreur. Il suffira de relire pour s’en convaincre des poèmes du début comme « Je dors le front ouvert… », « Le blé battu… » ou « Elle passe, fragile… ». Ajoutons que la lecture de poèmes récents comme « Les Aresquiers », « Traces » ou « La main » ne fait que confirmer cela. On ne remerciera jamais assez Bruno Doucey de permettre ainsi à l’œuvre de Jean Joubert de trouver la place qu’elle mérite en maintenant vivace son parcours poétique. Et puis si, comme l’écrit Temple dans sa préface, « La fin rejoint le commencement » on peut interpréter cela comme une boucle qui permettrait « d’annuler le temps » en maintenant vivace la mémoire de ce grand poète disparu en 2015.

(Jean Joubert : « Longtemps j’ai courtisé la nuit » précédé de « Les lignes de la main ». Bruno Doucey éd., 2016., 160 pages, 16 euros – Cours d’Alsace-Lorraine- 67 rue de Reuilly-75012 Paris ou bdoucey@orange.fr)



Revue Les Hommes sans Épaules N°42 (2016)



Cette revue nous a habitués à de copieuses livraisons semestrielles et celle-ci ne déroge pas à la règle que se sont fixés Christophe Dauphin et son équipe rédactionnelle. Ici, dès l’éditorial, les prises de position sont clairement affirmées dans la lignée d’un humanisme à la fois tolérant et intransigeant. Si par exemple l’on rend un hommage mérité à Yves Bonnefoy, c’est pour en circonscrire l’œuvre féconde et non pour ajouter une voix louangeuse supplémentaire au concert posthume. On lira tout d’abord les textes percutants des « porteurs de feu » que sont l’Allemand Hans Magnus Enzensberger et le Hollandais Cees Nooteboom qui n’usurpent pas ce titre. Claude Pélieu a droit à un dossier-hommage présenté par deux spécialistes de la beat génération, avec, encadrant le dossier, les écrits de 14 poètes très divers ; cela va des Américains Gregory Corso, Bob Kaufman et Lawrence Ferlinghetti aux Français Gérard Cléry, Vim Karénine et Frédéric Tison sans oublier Odile Cohen-Abbas, Jacqueline Lalande et Martine Callu. On lira encore un long entretien avec Virgile Novarina qui permet de redécouvrir l’itinéraire artistique du provocateur Pierre Pinoncelli ainsi que d’autres volets qu’il serait trop long de présenter. Pages libres et notes de lecture complètent ce numéro d’une grande qualité littéraire et surtout d’une parfaite cohérence dans les choix éditoriaux.

(Les Hommes sans Épaules N°42. 2016. 324 page, 17 euros – 8 rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr )



Jean-Baptiste Pedini : « Le ciel déposé là »



Avec une audace propre à la jeunesse, Jean-Baptiste Pedini n’hésite pas à utiliser abondamment, dans ses poèmes en prose, le pronom personnel « on ». Difficile à dompter, ce sujet agit tel un mirage dont on ne peut se détacher : « On est passé à côté de l’essentiel. Il faut peut-être y voir un signe », écrit-il comme pour se remettre sur la bonne voie qu’il n’a, rassurons-le, jamais quittée. De livre en livre, ce jeune poète gagne en maturité tout en conservant son ton personnel et son lyrisme maîtrisé. Les poèmes en prose ici proposés se signalent presque tous par des chutes abruptes qui résonnent longtemps après la lecture ; en voici quelques-unes : « Rien ne presse, L’éclaircie vient, On en est là, Tout ira bien, Que dire de plus… ». Malgré les risques identifiés avec précision, Pedini avance coûte que coûte en se fixant de fermes résolutions : « Il faut se remonter les manches et tordre les mots crus et s’armer de mélancolie pour faire barrage à la tempête. » Cette grande lucidité, perceptible d’un bout à l’autre du livre, l’auteur sait en faire son miel en toute circonstance. Il devine ce qu’il risquerait en se laissant aller au conformisme et à la facilité. Alors il sait se tourner vers la lumière et trouver « un antidote au quotidien, cette lumière ocre que l’on prélève tel un sérum. » Un bien beau livre édité par l’Arrière-Pays qui s’est spécialisé dans les recueils élégants et discrets.

(Jean-Baptiste Pedini : « Le ciel déposé là ». L’Arrière-Pays éd., 2016. 56 pages, 9 euros – 1, rue de Bennwihr- 32260 Jégun)



Revue Traversées N°80 (2016)



Patrice Breno ne souhaite pas faire les choses comme on s’y attendrait puisqu’il faut aller à la page 184 pour trouver son édito dans lequel il rend un hommage appuyé aux membres de son Comité. Le bonheur qu’il éprouve à composer chaque numéro est ressenti par le lecteur qui devine que chaque écrit a été choisi avec soin. En parallèle avec le Printemps des Poètes, Traversées a souhaité consacrer un dossier de 80 pages à la collection Poésie Gallimard qui fête ses 50 ans. Sous la houlette de Xavier Bordes les douze derniers titres de cette série sont ici présentés. Pour chaque poète, après une brève présentation, on lira quelques poèmes représentatifs du style de l’auteur au sein d’un florilège de grande qualité.
S’en suivent les écrits de 21 poètes présentés par ordre alphabétique, de façon à ne pas imposer une quelconque hiérarchie dans le choix. C’est là que l’on peut constater la diversité des écritures actuelles qui se présentent sous différentes facettes, attractions ou répulsions selon chaque lecteur. Retenons, dans ce riche corpus, l’écriture choc de Fred Bonnet, le poème désarticulé de Jean-Marc Couvé, la douce voix de Michelle Hourani, les étonnants flashs d’Anne Léger ou les étranges « planches d’une encyclopédie imaginaire » d’Eric Godichaud. En relisant l’ensemble, il apparaît que ce serait finalement tout qu’il faudrait citer tant ce numéro de Traversées est, une fois de plus, entièrement réussi.

(Traversées N°80. 2016. 186 pages, 8 euros – Faubourg d’Arival, 43 à B 6760 Virton ou patricebreno@hotmail.com )


Jean-Pierre Georges : « Jamais mieux »



Afin de prendre vraiment ses distances avec notre univers vénal, futile et mercantile, rien de tel que de lire quelques pages de Jean-Pierre Georges. Oui, quelques pages seulement car le dosage des potions de dézingage y est particulièrement concentré. Placé sous la double égide de Cioran et de Lichtenberg, ce nouveau recueil de notes aurait pu l’être aussi dans l’évocation de Schopenhauer, de Pierre Desproges ou de Jules Renard. Il rassemble toutes sortes de saillies : humeurs, clins d’œil, citations (Valéry, Stendhal, Michon,…), évocations (Réda, PAG, Louis Dubost,…) et de multiples auto-conseils comme « Arrête de sauter à la corde avec ton cordon ombilical ». Il y est question d’un nuage égaré dans un ciel intensément bleu, de la tyrannie des nouvelles technologies, de la Vienne et de ses rives étonnantes, de sa vieille mère, des seins et des jambes des femmes… Avec la sérénité d’un désespoir savamment maîtrisé, Jean-Pierre Georges avance à la godille sur un océan indocile. Il avance, avec, en guise d’auto-précepte, une lucidité qui « lui permet de ne plus faire aucun effort ». Cela lui convient parfaitement, lui qui s’occupe de ses petites affaires sans accorder d’importance aux multiples agitations qui l’entourent. Il n’est le porte-parole d’aucun mouvement car « ces notes ne sont destinées à personne, elles sont lancées dans le vide » et puis, très souvent, « on se trompe sur tout, mais c’est sur soi que la tromperie exerce ses plus puissants effets ». Voici donc un aphorisme révélateur prélevé parmi les centaines que contient ce nouveau livre qui prend la suite de Car né (1984) et de Le Moi chronique (2003). Ne craignant pas d’utiliser en abondance la première personne du singulier, Jean-Pierre Georges passe allègrement d’un registre à un autre sans état d’âme apparent (semble-t-il) à partir de situations cocasses ou de rencontres fortuites comme quand il se moque gentiment, des poètes qui « ont quelque chose à dire à trois cents exemplaires ». Juste retour des choses pour ce poète, quand « son inspiration a expiré » comme une remarque qui tombe à pic : « -Vous tombez bien. – Oui, je m’entraîne. ». On mesure là toute la palette créative de l’auteur avec lequel on peut conclure : « Et surtout n’oublions pas d’éclater de rire. »

(Jean-Pierre Georges : Jamais mieux (Tarabuste éd., 2016), 164 pages, 15 euros –
Rue du Fort – 36170 Saint-Benoît-du-Sault)



Cinq anthologies des éditions Corps Puce



À travers diverses collections (Cent papiers, Poévie, Textes en main,…), les éditions Corps Puce se sont fait une spécialité dans la publication d’ouvrages collectifs accompagnés d’illustrations graphiques ou de photos. Voici quelques titres récemment parus.

Le monde, les réfugiés et la mer (collection Cent Papiers, janvier 2016), 160 pages, 14 euros.
C’est Jean Foucault, « ministre de tout ce qui passe par la fenêtre », qui a coordonné cette anthologie qui rassemble 42 auteurs pour évoquer l’exode et l’exil. Le plaisir de la lecture est sans cesse relancé par la présence d’auteurs inconnus qui côtoient des poètes confirmés comme Jean-Claude Touzeil, Jacqueline Held, Alain Boudet, Claudine Bertrand ou Hervé Martin. Ce livre est une excellente approche d’un phénomène hélas très actuel.

Voyage autour du monde (collection Poévie, février 2016), 160 pages, 14 euros.
C’est encore Jean Foucault, « anthropoète et globe-poète » qui a rassemblé les écrits de 41 poètes très engagés dans une démarche militante tels Yves Bréal, Patrick Joquel, Françoise Coulmin, Chantal Couliou ou Alain Helissen. Venus de tous les horizons de la francophonie, ils ont offert des textes qui ouvrent des horizons, effacent les frontières et fédèrent simplement autour des valeurs communes de fraternité et de solidarité.

L’album Arc-en-Ciel (collection Poévie, mai 2016), 72 pages, 14 euros.
Ce sont 13 résidents d’une maison de retraite de Chantilly qui ont sélectionné 30 photos parmi plusieurs centaines qu’ils avaient prises autour d’eux. Une fois les photos retenues, ces personnes ont exprimé pensées et souvenirs que les responsables du projet ont regroupé sous forme de poèmes dans ce touchant recueil superbement réalisé. Ici, les images et les mots se répondent dans un registre où les interrogations succèdent aux observations.

Réfugié(e)s : le parti-pris des objets (collection Cent Papiers, mai 2016), 64 pages, 12 euros.
On ne saurait mieux amorcer ce projet que de le placer sous un exergue d’Abdellatif Laabi et sous la tutelle évidente de Francis Ponge. En accord avec la CIMADE, deux photographes ont réalisé des clichés d’objets que 16 résidents exilés à Amiens avaient retenus. À partir de ce choix, Jean Foucault a écrit des poèmes. Tout le mérite du concepteur de ce projet consiste à avoir su suggérer car le non-dit est présent à chaque page malgré les difficultés que l’on devine. Ce livre est une belle réussite.

Pensée en herbe du XXI° siècle (collection Textes en main, mai 2016), 96 pages, 10 euros.
Tristan Félix, alias Muriel Martin, est professeur de français dans un collège réputé « difficile ». Ce qu’elle a réalisé depuis 5 ans avec de nombreuses classes prouve bien que si l’on instaure des rapports de confiance à tous les niveaux, cela peut aboutir à de remarquables résultats. Les textes ici présentés sont issus de travaux collectifs dont la responsable présente, dans sa préface, la procédure socratique. Une vraie réussite que l’on devine bienfaisante dans ce que les psys nomment « l’estime de soi ». Il faut lire et relire ces aphorismes ou ces brefs poèmes pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru.

( Tous ces ouvrages et bien d’autres encore sont disponibles aux adresses suivantes ou par commande dans de vraies librairies : Editions Corps Puce, 27, rue d’Antibes – 80090 Amiens. editionscorpspuce@gmail.org Tél. : 03-22-46-64-72 www.corps-puce.org )



Jean Chatard et Jean-Claude Tardif : « Choisir l’Été »


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(Jean Chatard & Jean-Claude Tardif : « Choisir l’été… » Préface de Werner Lambersy, À l’index éditeur, collection Les Nocturnes, 106 pages, 15 €.)

La pratique régulière de l’écriture poétique est une expérience généralement individuelle mais il arrive parfois que, grâce à des liens amicaux, deux poètes mettent en commun leur créativité pour composer un recueil dit « à quatre mains ». C’est le cas avec ce beau livre qui réunit les poèmes de deux amis de longue date. En croisant habilement leurs textes, ils ouvrent de nouvelles perspectives, tracent des sentiers inédits et témoignent de façon concrète qu’il est possible d’avancer face aux fracas du monde actuel. Encore faut-il avoir le courage de ces deux auteurs pour s’efforcer de changer « en or le bel ennui des habitudes ». Alors, « le jour avance plus vite / que ne le veulent les mots / ceux du poème que j’essaie d’écrire » et ceux qui tentent de faire le contrepoids au rouleau compresseur du temps qui passe.
La préface de Werner Lambersy invite le lecteur à une fructueuse découverte en prenant « la direction à suivre pour s’égarer », en s’aventurant sur « des terres poétiques souvent inexplorées ». Le préfacier n’hésite pas à rappeler le fertile parcours de ces « pirates d’abordage en hautes mers  », car, à un moment donné, il faudra « choisir l’été pour maintenir le rêve / son équilibre / face à la mort qui vient », choisir l’été pour « sentir monter le soir / le long des roses noires », choisir l’été pour plus tard, quand l’hiver sera venu. On ne peut que s’accorder avec cette belle initiative « qui nous tient debout avec nos métaphores, nos rêves », car choisir l’été c’est aussi choisir la vie et choisir la poésie.

(Jean Chatard et Jean-Claude Tardif : « Choisir l’été » À l’index éd., 2016. 106 pages, 15 euros – 11 rue du Stade – 76133 Épouville ou revue.alindex@free.fr )



Michel Monnereau : « Je suis passé parmi vous »

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(La Table Ronde. 136 pages. 14 euros)

Après la publication de trois romans chez le même éditeur et un long silence de six ans, voici que Michel Monnereau propose un fort recueil de poésie. Ces poèmes de l’apaisement sont aussi des textes dans lesquels on a plaisir à retrouver l’univers de cet auteur, univers où l’oubli et le souvenir se livrent à un jeu subtil d’ombres et de lumières. « J’écris pour solder la nostalgie » et son cortège de vieilleries car « on ne vit plus dans l’espoir d’une réponse ». Cette atmosphère est celle de la fin d’un monde au profit d’une modernité ( ?) qui fait disparaître les solides repères qui nous invitaient à avancer. On pense en particulier à ces êtres disparus et qui ne sont plus là pour proposer « une épaule où reposer ses silences ». Cette poésie de l’enfance et de l’interrogation, du doute et de la solitude, s’accorde aux volontés de cet enfant qu’il a su demeurer, « regard buté contre les injustices ». Il y a, chez Monnereau, une ferme détermination à vouloir avancer malgré tout, même si sa vie « n’a plus de pare-brise » et qu’il lui faut parfois se contenter de « déplorer le peu qu’il reste à rêver / dans l’argile des mots  ». Fort heureusement, les livres sont là comme des points d’ancrage : « on erre tard dans la cathédrale des mots / d’un vieux livre, on dodeline du rêve » (page 15), errance que l’on retrouve un peu plus loin (page 125) surtout lorsque « la réalité range ses couteaux ». Vivre est le dernier mot du dernier poème de ce beau livre de la maturité qui confirme Michel Monnereau en tant que poète majeur.

(Michel Monnereau : « Je suis passé parmi vous » La Table Ronde éd., 2016), 136 pages, 14 euros)


Lire aussi l’article de M. Baglin


Revue 7 à dire N°70 et N°71 (2016)


En parallèle aux beaux livres édités sous l’enseigne de Sac à Mots, Jean-Marie Gilory poursuit depuis 2001 la publication de cette modeste revue à raison de 5 numéros par an à 150 exemplaires numérotés, ceci en dépit des obstacles actuels : augmentation des tarifs postaux, raréfaction des lecteurs... Avec ce genre de publication, discrète et confidentielle, le lecteur ne doit rien laisser au hasard en allant chercher dans les recoins des lignes qui témoignent que cette revue est bien un lieu de partage et d’échange. Qui trouve-t-on au fil des sommaires ? Hasardons-nous à présenter auteurs. Tout d’abord quelques fidèles parmi les fidèles : Martine Morillon, Michel Passelergue, Claude Serreau, Jean Chatard ou Bernadette Throo mais aussi quelques poètes trop rares : Hélène Vidal, André Prodhomme, Marie Desmaretz, Jean-Claude Bailleul ou Danièle Corre. Mais 7 à dire n’est pas juste une revue qui propose de courts poèmes inédits, c’est aussi un trait d’union entre les générations et une plate-forme permettant de découvrir des œuvres discrètes dans les 4 pages centrales. C’est ainsi que l’on a pu, lors de précédents numéros, aller au-devant des univers de Chantal Couliou, de Bernard Perroy ou de Jean-Noël Guéno. Signalons pour terminer l’effacement de Jean-Marie Gilory frappé de plein fouet par la disparition de son frère tant aimé. Il a laissé la place de son éditorial du N°70 au texte bouleversant du kiné de son frère, texte qui force le respect et impose le silence.

(7 à dire N°70 et N°7. 20146. 24 pages et 24 pages – 5 euros le numéro et 20 euros pour 5 livraisons – La Sauvagerais – La Rotte des Bois – 44810 La Chevallerais ou saca7@orange.fr )



Louis Bertholom : « Avec les orties du temps »



Auteur d’une œuvre déjà abondante, Louis Bertholom poursuit sa quête poétique avec l’appétit de quelqu’un qui ne saurait se satisfaire des apparences et des mirages de notre société mercantile. Il demeure fidèle à la voie qu’il s’est tracée depuis 20 ans en parcourant cette Bretagne tant aimée tout en s’ouvrant au reste du monde, Montréal et Tanger par exemple.
A travers toutes ses composantes, c’est bien le temps qui est le principal personnage de ce livre, fantôme qui s’invite dans presque tous les poèmes et auquel se frotte le poète en s’irritant à son contact comme « avec les orties du temps » ou avec « l’absence qui se rit / de la révolte sombre / De la mélancolie ». Les réminiscences de la langue bretonne viennent s’incruster parfois entre les mots et les souvenirs. On y croise aussi des évocations d’un temps révolu à travers signes et objets : une armoire ancienne, une photo sépia, une vitrine ou un pas de porte cimenté portant la trace du pied (taille 32) de l’enfant qu’il fut. S’appuyer sur ce passé ne consiste pas à jouer sur la corde de la mélancolie mais sert à tenir à distance les vaines gesticulations d’un monde à la dérive, « alors qu’on se dirige tous vers la marge du temps ». L’auteur propose aussi d’opter pour la nonchalance et l’oisiveté, de marcher et de nager à contre-courant. Cette ferme insistance dans les choix du poète lui aura permis d’avancer et de résister même si, au bout du compte, « on se masque en tuant le temps / pour oublier que c’est lui / qui nous tue ».

(Louis Bertholom : « Avec les orties du temps ». Editions Sauvages éd., 2016. 168 pages, 15 euros – Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix ou editionssauvages@orange.fr )

Voir aussi l’article de L. Wasselin



Francis Krembel : « Comme un blues pour Blaise »


Ne pas se laisser envahir par la nostalgie ou par la mélancolie semble être à l’origine de la démarche résiliente de Francis Krembel. Il existe en effet tant et tant de raisons de s’échapper vers le passé que ces magnétismes présentent tous les dangers. Et même si « les sanglots longs sont restés dans les livres », il en demeure encore tellement qui risquent de détourner la vigilance car « chacun pourtant porte en lui de lointains souvenirs, vestiges amniotiques, vertiges d’eau ». On sent ici une révolte à fleur de peau, à fleur de terre, comme un volcan prêt à jaillir : « Je m’arrête juste aux limites de la colère. S’énerver, à quoi bon ! ». Oui, à quoi bon bien qu’il soit salutaire de dénoncer les errances et les gâchis de « l’homme, ce grand ravageur de toute éternité ». C’est alors que le poète se culpabilise : « Nous avons souillé la terre, souillé le ciel, craché à la face du soleil », nous, pauvres poètes tacherons de l’inutile, alors qu’il suffirait de retrouver la simplicité des gestes nécessaires du quotidien comme couper du bois pour se chauffer, entretenir le potager, « se poser, s’arrêter encore et louer le silence le froid et le givre ». L’ombre des grands anciens peut aider à poursuivre la route car « nos devanciers habitent nos mémoires » et l’on doit bénir le « lien qui nous unit à nos fantômes ». Quelques-uns sont évoqués ici, tous fortement enracinés dans le terreau fertile du réel : Bérimont, Mougin, Wellens et Cendrars bien entendu.

(Francis Krembel : « Comme un blues pour Blaise » (Henry éd., ,2016), 50 pages, 10 euros – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer ou contact@editionshenry.com )



Paul Quéré : « Suite bigoudène effilochée »



Les éditions Sauvages viennent d’avoir l’excellente idée de rééditer cette suite parue en 1982. Paul Quéré, disparu prématurément en 1993, avaient souhaité qu’y soient adjoints, en cas de reprise, quelques poèmes de deux autres recueils parus en 1988. C’est chose faite désormais grâce à la volonté de sa compagne Ariane Mathieu qui est aussi la préfacière de ce beau livre. On doit aussi signaler ici la forte détermination de Marie-Josée Christien la responsable de la collection Phoenix des éditions Sauvages. La première partie de cette suite, intitulée Meil Boulan, est une sorte de carnet de notes où, selon l’humeur de l’artiste, se succèdent impressions et réflexions, fulgurances et rêveries. C’est sûrement la partie la plus émouvante du livre car c’est là que le poète se livre et se délivre. On se familiarise à sa présence tant et si bien qu’ensuite, la lecture des poèmes suivants se fait en toute simplicité. On suit en toute confiance le poète dans les dédales d’une Bretagne mystérieuse qui n’en aura jamais fini de distiller sa force et ses mirages. On y croise des personnages familiers de ces lieux : Kenneth White, Xavier Grall, Paol Keineg et l’inclassable Armand Robin. Au détour d’une page pointe un aveu : « Et me voici errant / en quête d’un salut / de quelqu’infime signe / de reconnaissance. » On retiendra donc la prodigieuse diversité créative de Paul Quéré, poète et artiste, à travers ces cinq ensembles de textes d’une chaude humanité.

(Paul Quéré : Suite bigoudène effilochée (Editions Sauvages éd., 2016), 152 pages, 15 euros – Ti ar Vro – Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix – ou editionssauvages@orange.fr )



Éliane Biedermann : « Éclats des chemins »



Ce beau livre, 31e numéro de la collection Choisi, a été amoureusement imprimé par Jacques Renou dans son atelier de Groutel dans la Sarthe. Fort heureusement, il existe encore des lieux magiques dans lesquels œuvrent de patients artisans. Tout y est soigneusement préparé, en un mot : choisi (ceci pour confirmer le titre de la collection). Les haïkus présentés par Eliane Biedermann se moulent parfaitement dans cet écrin rehaussé par les douces gravures de Pascale Etchecopar, « évoquant les foisonnants décors floraux japonais ».
Unité donc entre les textes et les accompagnements graphiques, unité aussi dans les haïkus qui se succèdent pour s’accorder à la marche bienfaisante sur des chemins qui avancent entre modernité (le café, le train, les éoliennes…) et la ruralité (la haie, le ruisseau, le verger…). Faune et flore se révèlent également à chaque avancée et sont fixés par une mémoire fidèle qui associera ces éclats dispersés. « De tous côtés viennent / les fantômes du passé / dans le brouillard d’hiver ». Le temps qui passe y est fragmenté grâce à la permanence des saisons : « Eaux calmes de la rivière / le temps s’écoule / doucement lui aussi ». En fin de compte, voici un livre superbe et apaisant plus que jamais nécessaire pour faire face à la fébrilité de notre temps.

(Eliane Biedermann : Eclats des chemins. Atelier de Groutel éd., 2016. 64 en feuilles, tirage limité à 55 exemplaires numérotés – Jacques Renou – 72610 Champfleur)



Jean-François Mathé : « Retenu par ce qui s’en va »


Le monde se résumerait-il à ce que l’on peut apercevoir entre les interstices d’une réalité de plus en plus troublée ? Est-ce-que ce que le poète invente n’est pas plus fort et plus réel que les obstacles brutaux de notre environnement ? La nuit qui nous menace ne nous inquiète plus puisque « dans la sombre cuisine / n’entrera qu’un doigt de lumière » mais il suffira à lui seul, tel une lame de couteau, à créer une ouverture. Avec Jean-François Mathé, ombres et lumières se livrent à un chassé-croisé au fil de brefs poèmes d’une douceur apaisante. Il est même des moments où le temps semble aboli et où « l’horloge reste seule attachée au temps. » C’est dans ces moments de grâce que le poète va chercher ce qui lui permettra de garder les yeux ouverts « quand tombe une nuit sans étoiles. » Beaucoup de poèmes de ce recueil sont dédiés à des proches de l’auteur comme pour créer un climat de confiance et de partage autour de ce qui fait de l’humain et du vivant une espérance féconde car « si petites soyez-vous, espérances, // nous entendons battre vos portes. » Il faut lire lentement, très lentement, ce livre humble et modeste, ouvrage réalisé de façon artisanale et parfaite par Yves Prié et les éditions Folle Avoine.
(Jean-François Mathé : « Retenu par ce qui s’en va ». Folle Avoine éd., 2015, 40 pages, 9 euros)-
Voir aussi ici



Marcel Migozzi : « Ruralités »


Il serait temps que l’on s’attarde enfin à l’œuvre importante (plus d’une cinquantaine d’ouvrages) de ce poète discret qui n’a jamais eu la reconnaissance qu’il mérite. Militant très engagé dans une voie humaniste, il s’est toujours placé en marge des modes et des mouvements qui ont occupé l’espace poétique depuis près de 50 ans. Ses livres ont paru le plus souvent chez de « petits éditeurs » qu’il s’est efforcé de défendre et de promouvoir. Avec les éditions Alcyone, Migozzi confirme cela une nouvelle fois en inaugurant une enseigne qui n’est pas sans rappeler feue les éditions de l’Atlantique puisque c’est Silvaine Arabo qui est aux manettes. L’objet-livre est de toute beauté grâce à un très beau « papier de création blanc nacré ». Tous les exemplaires sont numérotés et la mise en page est très soignée : un vrai livre qu’aucun « ibouque » ne pourra concurrencer.

Quant au contenu, il est à la hauteur du contenant grâce à cinq séries de brefs poèmes qu’il faut savourer lentement pour en apprécier toutes les saveurs. On voit ici que l’on est loin de la fébrilité dévorante qu’engendrent les nouvelles technologies. Les ruralités qu’évoque Migozzi sont apaisantes car elles témoignent d’une rare fidélité pour qui saura poser son regard et ressentir d’infimes signes comme « l’oracle sidéré // Qui laisse à la rose trémière / Le parfum du silence. » Et si, « en vieillissant il faut / Recommencer l’appel des présences discrètes », soyons sûrs que la poésie a permis à Marcel Migozzi de conserver toute sa jeunesse.

(Marcel Migozzi : « Ruralités ». Alcyone éd., 2016. 60 pages, 16 euros – BP 70041 – 17102 Saintes Cedex ou editionsalcyone@yahoo.fr )



François-Xavier Farine et Thierry Roquet : « Pleines Lucarnes »


En parcourant ce livre, c’est à François de Cornière que l’on pense aussitôt avec ses deux recueils dédiés au football : « Talonnades » paru en 1986 et « La surface de réparation » paru en 1997. Mais en y regardant de plus près, l’on découvre des poèmes singuliers, tranches de vie d’une enfance où ce sport va tenir une large place. Ces deux poètes nous invitent à une rencontre symbolique entre le LOSC (Lille) et le FCN (Nantes). Chacun a droit à une mi-temps pour évoquer les moments forts de son vécu sportif. Ce football-là se place à des années-lumière de ce qu’est devenu ce sport car chaque joueur-poète « continue à dire que le football est une fête et qu’il n’a jamais cessé de le faire rêver. » Ici, on garde les crampons sur terre, on rêve du but en or ou d’une reprise de volée des 30 mètres. C’est « un fantasme tenace ». On y évoque les rituels comme la chasse aux autographes, le Téléfoot du dimanche matin ou les albums Panini. Ce beau livre est préfacé par Jean-Michel Larqué l’élégant capitaine des Verts de la glorieuse époque de Saint-Etienne. Non ce n’est pas Farine contre Roquet mais Farine plus Roquet égale une solide et belle rencontre, « comme un match qui ne finirait jamais. »

(François-Xavier Farine et Thierry Roquet : « Pleines Lucarnes ». Gros Textes éd., 2016. 76 pages, 9 euros – Fontfourane -05380 Chateauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net)



Jean-Louis Rambour : « Théo a soldier »


La première guerre mondiale a rarement été évoquée par les poètes soit par les survivants soit par les descendants des « poilus ». Quand c’est le cas, on a droit le plus souvent à un étalage de pseudo-lyrisme sur fond de compassion. Il est difficile de trouver la bonne distance entre le factuel et les souvenirs, le vécu et le présent. Ce long poème (élégiaque ?) de Jean-Louis Rambour avait déjà été édité une première fois en 1996 et revit ici en version bilingue, alerte et vive, prête pour une mise en bouche ou une mise en scène. Les textes de Rambour sont sobrement et finement ajustés aux évocations qu’il souhaite aborder. Le lecteur est embarqué dans un maelstrom qui fait étonnamment revivre ce grand-père Théo mort à Verdun le 15 mai 1916 à l’âge de 33 ans. De Théo, Rambour tente de reconstituer la terrible existence. A la fois quête et enquête, sa démarche consiste à conquérir un passé. Ainsi, à partir d’objets retrouvés (livret militaire, photos, lettres, médaillon,…), le poète va se construire, « parce que ce n’est pas seulement de Théo / que je parle, c’est aussi de moi. » On croise dans ce livre le père du poète, né en 1915, comme « un cadeau d’adieu » dont s’était acquitté le grand-père lors d’une permission, avant de repartir au front. On croise également cette vieille grand-mère veuve dont « on enregistre le résumé d’une vie, la plus obsédante des recherches du temps perdu » à travers une ritournelle fredonnée. Lisons ce livre très émouvant afin de nous éloigner des bavards ou des « bradeurs de mots qui ne manquent pas aujourd’hui . »

(Jean-Louis Rambour : Théo (a soldier). Corps Puce éd., 2015. 128 pages, 12 euros – édition bilingue avec une traduction anglaise de Michel Leroy. 27 rue d’Antibes – 80090 Amiens ou editionscorpspuce@gmail.com)



Danielle Allain Guesdon : « Petite Mère »


Les poètes font preuve en général d’une certaine retenue lorsqu’ils évoquent dans leurs écrits des éléments de leur vie privée principalement lorsqu’il s’agit de la disparition de l’un de leurs proches. Ici, l’auteur a su trouver les mots justes pour évoquer avec une grandeur pudeur la vieillesse puis la mort de sa mère. Danielle Allain Guesdon a composé 28 brefs poèmes en résonance à des visites familiales chez sa mère puis à l’hôpital. « Voilant / des pensées que l’on / n’ose exprimer », elle procède par touches évocatrices très intimistes, impressions que le lecteur n’a aucune peine à partager. On est vraiment aux côtés de l’auteur dans chaque acte ou décision de la vie quotidienne comme le refus de marcher avec une canne, objet « si longtemps refusé ». Et puis un jour, le miracle de pouvoir se promener en bord de mer, même sur un chariot, « le pouvoir encore / de t’émerveiller » alors que « l’hiver approche » et « tu ne l’aimes pas ». Tout cela jusqu’au poème final toujours aussi pudique que les précédents lorsque la mort survient : « Ne pas se résigner / à ne plus… ». Cette décision conduit la fille attentive à rejoindre en train le cimetière où sa mère a rejoint celui qui l’a précédé et l’accueille à ses côtés. Voilà un livre simple et émouvant que chacun peut lire avec une empathie bienveillante.

(Danielle Allain Guesdon : « Petite Mère ». Interventions à haute voix éd., 2015. 48 pages, 10 euros – 5 rue de Jouy 92370 Chaville ou Le Rhü – 29253 Ile de Batzou gerard.faucheux@numericable.fr


Marie-Josée Christien : « Un monde de pierres »


Il est toujours réconfortant d’apprendre qu’un recueil de poèmes publié en 2001 est épuisé douze ans plus tard. Il retrouve une seconde (deuxième ?) jeunesse grâce à cette nouvelle édition augmentée. Georges Cathalo l’a lu. Voir ici


Thomas Vinau : « Autre chose »


JPEG Avec Thomas Vinau, créateur à l’inventivité débridée, on ne prend aucun risque : on est sûr de découvrir des poèmes originaux. Comme l’écrit François de Cornière dans son Anti-préface : « le lecteur n’est pas un idiot. Il poussera la porte, posera le pied dans un monde qui, au début, pourra lui paraître bizarroïde », mais il ne le regrettera pas car l’imagination débordante s’accouple avec un sens aigu de l’auto-dérision pour donner un résultat surprenant. On s’habituera vite à cet univers où l’on rencontre de drôles de personnages : un pâtissier improvisé qui offre un fraisier à des rats noirs d’un vieux cloître, un collectionneur d’enveloppes raturées ou un jardinier qui élève des points de suspension. S’il fallait trouver une définition pour ces écrits, on pourrait dire que ce sont des poèmes en prose à dominante fantastique, un peu comme ceux que publiaient naguère des poètes comme Pierre Bettencourt ou Marcel Béalu.
Chacun des poèmes de ce recueil est autonome, singulier et surtout indépendant des autres. Le poète est à la fois en prise directe avec les technologies contemporaines sans renier les fondations littéraires du XX° siècle tout en « luttant contre les bourrasques du souvenir qui le submerge ». En fin d’ouvrage, Thomas Vinau se livre à un exercice fréquent chez lui, à savoir composer une page entière de dédicaces à une cinquantaine de personnages réels ou imaginaires qui forment une constellation très hétéroclite mais révélatrice d’un territoire où l’imaginaire et la réalité s’affrontent en un pacifique combat.

(Thomas Vinau : "Autre chose" (Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2015), 110 pages, 12 euros, 67 rue de Venise – B1050 Bruxelles ou dessertdelune@gmail.com )



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Georges Cathalo : « A l’envers des nuages » & « L’Echappée »

Georges Cathalo, le poète du quotidien (portrait)



samedi 2 janvier 2016, par Georges Cathalo

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« Bacchanales » n°59 (2015)


En ouverture de cette livraison, placée sous l’égide de Thierry Metz, la présentation de Fabienne Swiatly n’est pas un éditorial mais une sorte de manifeste respectueux envers tous les travailleurs. S’en suit une brève présentation de Dany Jung, le brillant artiste dont des dizaines d’œuvres accompagnent les écrits de ce splendide numéro thématique. C’est ensuite une universitaire grenobloise, Isabelle Krzywkowski, qui présente en un riche panorama de 8 pages toutes les facettes de ce que l’on pourrait nommer « la littérature du travail » ou « la poésie des travailleurs ». Sans ordre préétabli, les écrits des 59 auteurs retenus se suivent et ne se ressemblent pas du tout. Riche panorama qui va de brefs poèmes (Yvon Le Men, Gérard Mordillat, Grégoire Damon, Patricia Cottron-Daubigné,…) à de longs textes (Patrick Quillier, Emanuel Campo, Maryse Vuillermet,…). Ces poèmes bouleversants pour certains, déchirants pour d’autres, sont d’un réalisme cru que viennent accentuer de justes illustrations. On y découvre les terribles expériences professionnelles de Jane Sautière, de Dominique Sorrente ou de Marlène Tissot et leur impact destructeur sur le vécu de chaque personne. Rarement une revue aura fait partager de la sorte un thème aussi délicat sans sombrer dans le pathos idéologique ou les banales jérémiades. Bacchanales pourrait être l’une des revues-phares qui clouerait le bec à tous ceux qui pensent que les revues-papier ont fait leur temps.

(Bacchanales N°15 (2015), 228 pages, 20 euros – 33 avenue Ambroise Croizat. 38400 Saint-Martin-d’Hères ou maison.poesie.rhone.alpes@orange.fr )


Lire aussi l’article de Jacques Ibanès



« Les Hommes sans épaules » N°40 (2015)


Quand on feuillette chaque nouveau numéro des Hommes sans épaules, on ne sait jamais par quoi inaugurer la lecture tant le sommaire est riche et consistant, la crainte étant de retenir certains dossiers et d’en négliger d’autres. Tant pis, courons le risque en retenant d’abord l’hommage à Jacques Lacarrière. Plus de 10 ans après sa disparition, ses écrits sont d’une brûlante actualité. Le souffle que l’on ressent à la lecture de Lacarrière est celui des plus grands poètes c’est-à-dire ceux qui n’ont besoin de personne pour se hisser aux sommets.
En complément, on lira l’important dossier central consacré aux poètes grecs contemporains. Coordonné par Christophe Dauphin, cet impressionnant dossier donne à lire les textes de 10 poètes parmi lesquels le merveilleux Yannis Ritsos, le minutieux Constantin Cavafy ainsi que les deux Prix Nobel que furent Georges Séféris et Odysséus Elytis.
L’Arménie est aussi présente dans ce numéro avec une étonnante suite poétique de Paul Farellier et, du même auteur, une évocation d’Armen Lubin, le poète emblématique de l’Arménie, réfugié en France et décédé en 1974.
Mais la richesse de cette livraison ne s’arrête pas là puisqu’on trouve encore des poèmes de Gisèle Prassinos, des présentations de poètes ainsi que des notes de lectures sur plus de 50 pages. Bref, comme toujours avec cette revue, on tient la preuve vivante qu’il est possible d’associer harmonieusement la qualité des contributions et la quantité d’écrits.

(Les Hommes sans épaules N°40 (2015), 306 pages, 17 euros – 8 rue C. Moiroud -95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr )



Arpa N°115/116 (2016)



Avec Arpa, le lecteur curieux ne sera jamais déçu car il trouvera là de quoi assouvir sa faim. Placée sous l’invitation générique de « Je vous écris », cette livraison offre un éventail de textes d’une rare richesse et d’une généreuse diversité. Plus d’une cinquantaine d’auteurs se côtoient dans un sommaire étourdissant. On y trouve ainsi quelques grands noms de la poésie mondiale : les Italiens Quasimodo et Pusterla, les Grecs Themelis et Tsatsos, l’Espagnol Unamuno et tant d’autres encore. Les « valeurs sûres » de la poésie contemporaine française sont bien là, accordées au thème retenu : Georges Bonnet, Antoine Emaz, Jacques Ancet ou Jean-Pierre Lemaire. De même pour des poètes très actifs comme Jean-Yves Masson, Josette Ségura ou Ivan de Monbrison ainsi que des membres de la génération nouvelle : Jean-Baptiste Pédini, Déborah Heissler ou Jean-Marc Sourdillon. On ne saurait passer sous silence les quatre lettres manuscrites reproduites ici mais on laissera au lecteur le charme et la surprise de la découverte… Des études, chroniques et lectures complètent parfaitement ce qui pourrait être un exemple pour d’intrépides poètes qui voudraient se lancer dans l’aventure revuistique. « Toutes voiles dehors, pendant quarante ans » proclame ce numéro double ; ce pourrait être aussi l’oriflamme derrière lequel se rangerait Arpa pour poursuivre sa route magistrale.

(Arpa N°115/116. 2016, 208 pages, 15,50 euros port compris – 148 rue Dr-Hospital 63100 Clermont-Ferrand ou 44 rue Morel-Ladeuil -63000 Clermont-Ferrand ou gerardbocholier@orange.fr )



Poésie sur Seine N°91 (2016)



Malgré les difficultés que rencontrent de plus en plus toutes les revues papier, Poésie sur Seine continue sa route au rythme de trois parutions annuelles. En ouverture de ce numéro, on lira l’étonnant éditorial de Pascal Dupuy en forme de poème élégiaque. Le sobre dossier inaugural permet d’aller à la rencontre d’Alexandre Voisard, l’un des meilleurs poètes de la Suisse francophone. On regrettera qu’il n’y ait pas plus de poèmes de cet auteur. Le thème de la solitude, même s’il a été souvent utilisé, donne l’occasion de découvrir ici des poètes peu lus (Aumane Placide, François Maubré ou Patrick Picornot) ou des confirmations (Jean-Claude Coiffard, Roger Gonnet ou Claude Albarède). On lira avec une attention particulière les 7 pages dans lesquelles Antoine de Matharel présente le « Rimbaud, après Rimbaud », c’est-à-dire les dix dernières années de l’exil volontaire du poète. Ensuite, Jean Chatard présente chaleureusement son ami Jean-Claude Tardif et Jean-Paul Giraux, en bon connaisseur du sujet, traite de « Poésie et chanson » à travers le cas particulier d’Aragon dont des centaines de poèmes ont été chantés depuis 1953, avec Georges Brassens. La richesse du sommaire est telle qu’on ne peut qu’évoquer les « Poèmes en liberté », la chronique « Le coup de book » ou les dizaines de notes de lecture. Il faut encourager la persévérance des responsables de Poésie sur Seine.

(Poésie sur Seine N°91. 2016. 108 pages, 12 euros ou 30 euros les 3 numéros annuels- 13 place Charles de Gaulle – 92210 Saint-Cloud )



Interventions à haute voix N°55


Pour ce numéro, Guy Chaty a rassemblé des poèmes, des proses poétiques et des illustrations autour du thème fédérateur des « Lisières ». Dans sa préface, il délimite de larges zones autour desquelles vont s’inscrire une quarantaine d’auteurs : lisière-bordure, lisière-orée, lisière-frontière…A partir de cette notion ouverte, les poètes vont exprimer toutes sortes d’émotions et de sentiments. La douloureuse actualité de 2015 est bien présente ici avec des poèmes de Laurent Bayssière, de Béatrice Gaudy et d’Alain Quagliarini. La dure réalité des migrants est aussi à relever dans les écrits de Béatrice Machet, d’Alexandra Koszelyk ou de Jacqueline Persini. La présentation par ordre alphabétique des auteurs permet une cohabitation pacifique où le lecteur peut circuler à son aise sans se soucier d’un protocole. On peut y lire des valeurs sûres à l’œuvre affirmée (Marilyse Leroux, Silvaine Arabo ou Jean-Pierre Para) ainsi que des poètes jamais lus pour moi tout au moins (Pascal Mora, Catherine Wolff ou Michel Bret). Avec IHV, on a toujours autant de plaisir à parcourir la bonne trentaine de pages consacrées aux chroniques et aux notes de lectures où neuf critiques présentent leurs coups de cœur parmi les parutions récentes. Longue vie à IHV qui poursuit sa route paisible depuis 1977 au rythme annuel de deux numéros et de deux recueils de poèmes.

(Interventions à haute voix N°55. 2016, 104 pages, 12 euros – 5 rue de Jouy – 92370 Chaville ou gerard.faucheux@numericable.fr )



Friches n°120 (2016)


Constat cruellement réaliste que dresse Jean-Pierre Thuillat dans son éditorial : nous sommes toujours et plus que jamais au Moyen-Âge. Cela résulte des tragiques événements vécus en France en 2015. « Les trois Ordres des temps féodaux ont seulement changé de visage » constate-t-il avec les Médias et les Financiers en classes dominantes et, comme autour de l’an mil, le Tiers Etat, le plus nombreux mais le plus faible. Par qui est gouverné le monde s’interroge Thuillat, « et pourquoi pas par les poètes ? » On pourrait y trouver par exemple François Montmaneix et Jacqueline Saint-Jean, les hôtes d’honneur de cette livraison comme tant d’autres poètes ancrés dans le réel et capables de dépasser les contingences.
On lira ici un important dossier consacré à Montmaneix avec pour plat de résistance une longue interview et un choix de 20 poèmes. On y trouve aussi un rappel en forme d’hommage à Jean Joubert disparu en 2015 et qui fut l’hôte de la revue en 1987. Dans son « cahier de textes », Friches ouvre ses pages à 5 poètes que l’on a plaisir à lire car issus d’un choix drastique effectué par la rédaction face aux nombreux envois reçus. Huit critiques présentent ensuite leurs choix de lectures parmi les ouvrages récemment parus. Nous attendons avec impatience « vers la fin du printemps » le prochain numéro de Friches et, comme l’écrit Thuillat, « d’ici là, portez-vous fiers !  » en écrivant ou en lisant comme ici de la bonne poésie.

(Friches N°120 (2016), 74 pages, 12,50 euros ou 25 euros pour 3 numéros – Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierre.thuillat@wanadoo.fr )



À l’index N°30 (2016)



Cet « espace d’écrits » (sous-titre le revue) est un lieu à la fois ouvert et exigeant qui permet de lire d’excellents textes que ce soit des poèmes, des nouvelles ou des proses poétiques. Même si l’éditorial de Jean-Claude Tardif semble un brin désabusé dans la perception d’une rivalité entre la revue-papier et la revue-écran, le contenu de cette livraison est là pour démentir ces propos.
Comme toujours, A l’index est structuré en plusieurs volets qui permettent une lecture claire. La « petite anthologie portative » s’ouvre sur sept poètes aux univers différents comme par exemple Jacques Basse et Jeanpyer Poels ou Michel Lamart et Denis Hamel. Puis les poèmes alternent avec les proses et les nouvelles pour une cohabitation réussie grâce aux écrits de Werner Lambersy, de Fabrice Marzuolo, d’Hervé Martin ou de Luis Porquet. Le chapitre Voix d’ailleurs propose des poèmes de Sophia de Mello Breyner et de Cecilia Meirèles dans une version bilingue. D’ailleurs cette revue met un point d’honneur à faire découvrir des auteurs de langue étrangère comme ici la Roumaine Dana Anton, le Turc Kadir Paksoy ou l’Américaine Anne Sexton. En guise de contrepoint, on découvrira de trop rares pages du Journal de Gérard Le Gouic ainsi que de longs extraits du troublant Journal 2015 d’Anna Jouy. La revue s’achève par 5 pages de notes de lecture écrites par les deux complices que sont Jean Chatard et Jean-Claude Tardif.

(A l’index N°30. 2016. , 158 pages, 15 euros – 11 rue du Stade – 76133 Epouville ou revue.alindex@free.fr )


« Comme en poésie » n°63 (2015)


Pour ceux qui ne connaissent pas encore Jean-Pierre Lesieur et sa revue, il est vivement conseillé de s’abonner toutes affaires cessantes à Comme en poésie. Existe-t-il en effet une autre publication qui propose 80 pages de bonnes et saines lectures pour 3 euros l’exemplaire ou 12 euros pour les 4 numéros annuels ? Avec cette livraison, on lira en premier Intendance, la 3e de couverture, page dans laquelle Lesieur donne les clés de son entreprise. On y lit, en transparence la forte détermination du personnage, sa volonté, son humour décapant et son intransigeance face aux compromissions. Puis, comme toujours depuis 15 ans déjà, il se fend d’un éditorial original qui témoigne de sa parfaite connaissance de la poésie vivante, de se mirages et de ses monuments, de ses sources et de ses deltas. Il se plaît a accumuler les poèmes et les écrits dans lesquels le lecteur est invité à se perdre. Lesieur oblige le lecteur à dompter son œil, à vagabonder avec lui en bousculant les codes de lecture. Parmi la cinquantaine de poètes présents au sommaire de ce numaro 63, on peut citer ici quelques fidèles (Albarède, Caussat, Lambersy ou Merlot), des découvertes (Pascal Mora, Gabrielle Burel, Jacques Rolland ou Annabelle Verhaege). Quant à l’habituelle Cité critique, elle propose des dizaines de pistes de lecture.

(Comme en poésie N°63 (2015), 870 pages, 3 euros ou 4 numéros pour 12 euros–
2149 avenue du Tour du Lac – 40150 Hossegor ou j.lesieur@orange.fr )



Les Cahiers de la Rue Ventura N°31 (2016)


Dans l’éditorial de ce numéro 31, le rédacteur en chef, Jean-Marie Alfroy, s’interroge sur le dossier qu’il a composé : « Existe-t-il une écriture – en poésie notamment - spécifiquement féminine ? » Afin que chacun puisse se forger une opinion, il ouvre ses pages à cinq figures aussi différentes que celles de Marie Noël et de Gilberte Dallas ou de Cécile Sauvage et de Josette Barny, sans parler de Margherita Guidacci trop peu connue en France malgré les bonnes traductions de Bernard Simeone et de Gérard Pfister. Comme le format de la revue ne permettait sûrement pas de présenter des poèmes, chacun des cinq présentateurs a fait suivre son travail d’une bibliographie succincte qui permettra de poursuivre la découverte ou la redécouverte. Dans la sélection de ce trimestre, les CRV proposent des poèmes de quelques auteurs peu lus comme Anne Certain, Patrick Beaucamps, Jean-Marc Gougeon ou Bruno Thomas. La revue s’achève avec quelques notes de lectures ainsi que par un copieux panorama de livres et de revues appréciés par Claude Cailleau. Les CRV sont de modestes mais précieux cahiers où peuvent se croiser de nombreuses voix venus de tous les horizons et ceci pour un « investissement financier » imbattable pour le lecteur.
(Les Cahiers de la Rue Ventura N°31. 2016. 64 pages, 6 euros port compris ou 22 euros l’abonnement à 4 numéros- 9 rue Lino Ventura – 72300 Sablé-sur-Sarthe ou
amis.rueventura@hotmail.com )



Nouveaux délits N° 53


Oui : ce numéro ne contient « que des plats de résistance » comme il est annoncé au menu de la page 2 pour présenter un sommaire original, « le tout relevé d’un goûteux mélange de Délits d’incitations  ». La revue s’ouvre sur une suite de poèmes que Lou Raoul a extrait d’un ensemble inédit consacré à l’oiseau pour aller vers « des fenêtres ouvertes sur des friches personnelles ». Suivent six poèmes de Mokhtar El Amraoui, poète tunisien d’expression française. Cathy Garcia a toujours l’art raffiné de la revuiste avisée capable de mener sa barque seule en assumant ses choix. Elle se tourne souvent vers les laissés-pour-compte, les délaissés, les oubliés. Ainsi l’illustratrice Ana Minski pour qui « l’errance est son dada » et qui a « découvert la bohème par la littérature » ou le jeune Julien Boutreux qui commence à se faire un nom à travers de nombreuses revues avec des écrits à fleur de peau. On croise encore Jean-Claude Goiri et ses consistants Copeaux contre la barbarie ou les fortes suites poétiques de Denis Wetterwald. La revue s’achève avec les textes chocs de Sammy Sapin et de Tom Buron, jeunes poètes très engagés. Quant à la maîtresse des lieux, elle émaille chacune de ses livraisons de fortes citations en fond de page en concluant par une Résonance où elle fait découvrir des ouvrages originaux comme ici « Les maîtres du printemps » d’Isabelle Stibbe.

(Nouveaux délits N°53. 2016. 52 pages, 7,50 euros le numéro ou 28 euros pour un abonnement à 4 numéros – Létou – 46330 St-Circq-Lapopie ou nouveauxdelits@orange.fr )



Traversées N°79 (2016)



La densité des écrits et des dossiers de cette revue-papier est devenue si importante que les responsables ont choisi de transférer les notes de lectures sur le site éponyme. Ces deux supports complémentaires font de Traversées un lieu incontournable pour qui se pique de suivre l’actualité de la poésie contemporaine. Le premier dossier du numéro est consacré aux calligraphies japonaises. Un second dossier permet de découvrir l’univers poétique de Michel Westrade que nous présentent Joseph Bodson et Marcel Detiège. La troisième partie de la revue est consacrée à la présentation de textes d’une vingtaine d’auteurs On y lira entre autres les contributions d’Hervé Martin, de Zeno Bianu et d’Ivan de Monbrison ainsi que les nouvelles de Cosmos Eglo et de Philippe Mounaix. Quant aux textes de Patrick Augustin et de Marie-Claude Bourjon, ils collent à la terrible actualité de la barbarie salafiste et au drame des exilés. On pourrait penser que le sommaire de ce numéro est disparate mais il n’en est rien car on devine le fil conducteur qui relie tous ces écrits : c’est une invitation à l’apaisement et une déclaration de paix. Il faut aller enfin jusqu’à la dernière page pour rencontrer « l’édito de Patrice ». Il s’agit d’une page dans laquelle Patrice Breno invite chacun à une ferme résistance où qu’il se trouve et, conclut-il, « s’il nous faut déplacer des montagnes, déplaçons-les ! ». Quant à la dernière page de la revue, toute blanche, elle se présente comme une invitation lancée au lecteur de s’inscrire dans ce mouvement.

(Traversées N°79. 2016. 160 pages, 8 euros ou 25 euros pour 4 numéros –Faubourg d’Arival, 43- B6760 Virton (B) ou patricebreno@hotmail.com )



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