Georges Cathalo

Lecture flash

Georges Cathalo, poète, (lire ici) est aussi critique pour de nombreuses revues. Pour Texture , il a notamment présenté une recension des sites poétiques (voir) et des revues (). Il propose ici, dans une sorte de « lecture flash », un chassé-croisé recueils-revues.



Monique Saint-Julia : « Je vous écris »

Avec ce 11e recueil, Monique Saint-Julia s’est engagée sur une piste périlleuse : celle du poème-lettre dédié à une seule et même personne, son époux. Chacun de ces 71 poèmes-missives se lit comme une pudique confidence qu’elle s’autorise à dévoiler comme un fin voile que l’on soulève. « Dans mes lettres je vous parle comme si votre regard se posait sur moi » ou « comme si vous lisiez et entendiez mes lettres en même temps ». Présent ou absent, voisin ou lointain, le compagnon occupe un espace circonscrit par la parole. A l’écoute du moindre bruit, attentive au moindre mouvement, l’auteure s’affirme dans un accord harmonique qui est une prise en compte d’une expérience hors du commun se construisant lentement à partir des petites choses du quotidien. La démarche de Monique Saint-Julia se place à contre-courant des modes poétiques et des mirages langagiers. Avec ferveur, patience et délicatesse, elle compose des poèmes sans aspérités d’une écriture lisse et arrondie en immersion dans un univers apaisant où faune et flore occupent une large place. Il y a toujours un jardin, « un bois rabougri par l’averse », « une colline de mimosa » ou bien « le frôlement d’un papillon » ou « les cris d’un vol de pinsons ». A travers les voyages, les sorties et les promenades, il y a une démarche que n’entrave aucun obstacle : « je fais longue route avec vous ». Et nous, nous ferons longue route avec ce beau livre qui s’enrichit d’une éclairante préface de Michel Baglin.

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(Monique Saint-Julia : « Je vous écris ». L’ Aire éd., 2013. 88 pages, 20 euros)




Arpa N°108

Fidèle à la formule qui a largement contribué à la solide réputation de sa revue, Gérard Bocholier propose des ensembles de textes représentatifs des poètes accueillis en alternant volontairement des auteurs de toutes générations et de tous horizons. Ce parti-pris fournit au lecteur de multiples portes d’entrée en évitant des orientations préméditées. En ouverture, une place particulière est accordée à deux auteurs nonagénaires dont l’œuvre mériterait une plus grande audience : Georges Bonnet et Frédéric-Jacques Temple. On retiendra aussi, au fil des pages, les écrits de Sylvie Fabre, Pierre Maubé, Danièle Corre ou Jean Maison. Arpa accorde une place importante aux jeunes talents comme David Renoux, Lydia Padellec ou Anne-Cécile Causse née en 1985. En fin de volume, B.Grasset, C. Minois et G. Bocholier proposent d’originales lectures. N’oublions pas enfin de signaler le vibrant hommage qu’a composé André F. Jeanjean à l’occasion de la disparition de son ami Gaston Puelen juin 2013. Les belles illustrations de Pascal Auger contribuent à donner à cette livraison une élégance particulière.

(Arpa N°10. octobre 2013, 104 pages, 15 euros – 44 rue Morel-Ladeuil – 63000 Clermont-Ferrand)



Frédérick Houdaer : « Fire notice »

Si l’on excepte quelques points d’interrogation clairsemés, aucune ponctuation ne vient ralentir le rythme de ces poèmes alertes et nerveux. Tous ces fragments de vie volés au quotidien sont le reflet fidèle d’une époque improbable où l’imagination et la réalité flirtent sans pudeur. Oui, « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention ». Mais non, voyons, pas d’affolement, inutile de lire les consignes d’incendie car « libre à nous... /de redevenir des anges/ aucune justification ne nous sera demandée ». On suit l’auteur au fil de quelques projets saugrenus comme celui de se faire tatouer les titres de ses recueils sur l’épaule droite ou d’explorer internet pour tout savoir sur la déesse Athena. « Pas de quoi m’empêcher d’écrire » dit-il, même avec un voisin encombrant et bruyant. Houdaer écrit une poésie qui passe très bien à l’épreuve du gueuloir flaubertien : il y a un rythme interne et un tonus contagieux. Signalons enfin la belle et sobre réalisation de l’ouvrage ce qui complète agréablement le bonheur de lecture.

(Frédérick Houdaer : « Fire notice ». Le Pont du Change éd., 2013. 72 pages, 12 euros – 161 rue Paul Bert, 69003 Lyon ou lepontduchange@laposte.net )



Les Cahiers de la rue Ventura N°21

Depuis cinq ans, Claude Cailleau, son épouse Huguette et son Comité de rédaction proposent quatre numéros annuels d’une revue généreuse, dense et fraternelle. Toutes les livraisons sont organisées autour d’un thème central tout en donnant la parole à de nouveaux poètes. Ce numéro 21 revêt un caractère spécial puisqu’il présente le compte-rendu des Journées de Tarn-en-Poésie de l’association ARPO qui accueillait cette année Hélène Dorion. Sur une trentaine de pages, on suit l’auteure de lycée en bibliothèque et de collège en médiathèque. Dans les pages consacrées aux poèmes, on lira des inédits de Patrice Angibaud, Jean-Louis Bernard, Guénane et de quelques autres de bonne venue. Dans la chronique « Pages d’enfance », Marc Bernelas se souvient de son éveil poétique. Habituellement, la revue propose de copieuses notes de lecture qui n’ont pu être retenues ici en raison de la densité du sommaire et Cailleau s’en excuse. Il y a, chez ce revuiste, un tact rare et un louable respect du lecteur, respect qui se retrouve dans les détails de ce travail artisanal et bénévole effectué en totalité, depuis l’impression jusqu’à la réalisation. Souhaitons longue vie à ces Cahiers qui ne laissent jamais indifférent.

(Les Cahiers de la Rue Ventura N°21. 2013. 64 pages, 6 euros - 9 rue Lino Ventura – 72300 Sablé-sur-Sarthe ou cl.cailleau@free.fr )



Christophe Dauphin : « Appel aux riverains »

Le soixantenaire de la revue les Hommes sans Epaules a servi de prétexte à Christophe Dauphin pour composer ce pavé anthologique qui se lit agréablement car le responsable a su mettre tous les atouts de son côté. La première partie du livre, couvrant 88 pages, s’attarde à présenter manifestes et critiques autour de l’aventure de cette singulière revue qui a su perdurer à travers trois séries.
En rassemblant 204 auteurs publiés dans les HSE, Dauphin a choisi de les disposer dans un ordre alphabétique avec, pour chacun d’eux, une notice bio-bibliographique suivie d’un écrit représentatif. L’originalité de cette initiative entraîne pour le lecteur un regain de curiosité qui va le pousser au gré de son humeur à passer d’un poète à l’autre, et là, il va aller de surprise en découverte et de confirmation en révélation.
Si l’on y croise des poètes « classiques » tels qu’André Breton, Jean Cocteau, Aimé Césaire ou Michel Butor, on y croise des auteurs rares comme Alain Borne, Lucien Becker, Jean Malrieu ou Ilarie Voronca. Une part importante est accordée aux poètes étrangers parmi lesquels Octavio Paz, Eugenio Montale ou le Prix Nobel 2011 Tomas Tranströmer, sans compter avec des dizaines de débutants. Menée de main de maître, « au scalpel de l’émotion », cette anthologie est une réussite et le témoignage parfait de ce que peut donner une passion dévorante alliée à une grande connaissance de la poésie vivante.

(Christophe Dauphin : « Appel aux riverains ». (Les Hommes sans Epaules éd., 2013. 500 pages, 22 euros – 8 rue Charles Moiroud – 95400 Ecouen ou les.hse@orange.fr)



Traction-Brabant N°53

Patrice Maltaverne va fêter cette année les dix ans de son fanzine poétique, publication qu’il anime en solitaire avec brio et originalité. Cinq fois par an, il fait paraître Traction-Brabant avec une belle régularité pour avancer sur les sentiers et dans les champs de la poésie vivante qu’il parcourt et qu’il laboure. En ouverture de ce numéro, il évoque la réalisation matérielle de sa revue entre deux réunions de bureau et un passage chez le reprographe. Il ne veut plus qu’il soit question de littérature mais de textes décalés proposés par toutes sortes de personnages que l’on croise dans les zones peu fréquentées des réseaux poétiques. De Cathy Garcia à Claude Vercey et d’Hervé Merlot à Jacques Lucchesi, les croisements de textes sont surprenants et ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit. Les suites d’écrits qui ne laissent jamais indifférent sont aérées par des illustrati ons singulières. Souhaitons bon anniversaire à Traction-Brabant et donnons-lui rendez-vous dans dix ans pour de nouvelles aventures.

(Traction-Brabant N°53 (9/2013), 56 pages, 2 euros – 10 euros (5 numéros annuels)- Rés. Le Blason – 3° étage- 4 place Valladier – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr)



Grégoire Damon : « Mon Vrai boulot »

Avec une moyenne de deux livres par an, on ne peut pas dire que Le pédalo ivre encombre les librairies. Mais, à chaque nouvelle parution, on a droit à un véritable feu d’artifice. Ici, avec Grégoire Damon, ça dépote et ça dézingue. Bien sûr, on pourra dire que c’est un bourlingueur « cendrarsien ». On évoquera Benedetto, Biga ou Pélieu. Tout y est des galères du monde actuel, des illusions déçues, des petits boulots et, en point d’orgue, un Vrai boulot avec majuscule au mot « vrai ». Cette poésie, faite pour l’oralité rend difficile l’extraction de passages-apéritifs ; on laissera donc le lecteur plonger seul dans ces textes bruts et nerveux. Quant à vous, poètes empruntés et frileux, planquez vos verveines tièdes et vos coussins douillets : les jeunes loups de la « nouvelle poésie » arrivent en ordre dispersé. Comme Grégoire Damon, ils connaissent la petite musique des mots et ne sont pas disposés à courber l’échine. Il est urgent désormais que de valeureux explorateurs s’aventurent sur leurs territoires et proposent un panorama qui sera forcément incomplet mais qui permettra à tout un chacun de lire ces jeunes poètes car le monde qu’ils décryptent et décrivent est aussi le nôtre et celui qui nous attend.

(Grégoire Damon : « Mon Vrai boulot ». Le pédalo ivre éd., 2013. 102 pages, 10 euros – 44 rue Saint-Georges – 69005 Lyon)



A l’index N°24

Dans cet « espace d’écrits », sous-titre de la revue, on ne fait que de belles rencontres. On y trouvera tout d’abord des nouvelles bien construites et souvent inattendues comme celles de J.A. Guénégan, D. Le Nagard, F. Delahaye, F. Marzuolo, M. Baglin ou celle du maitre d’ œuvre de cette revue : Jean-Claude Tardif. En alternance avec ces nouvelles, A l’index donne à lire de longues suites de poèmes qui auraient pu faire l’objet d’un tirage à part sous forme de plaquettes, ainsi pour les écrits de Marc Le Gros, Hervé Delabarre ou Jacques Allemand. Avec « jeux de paume » et « clin d’encre », la revue ouvre ses pages à des auteurs que l’on rencontre rarement et qui mériteraient d’être découverts ou plus reconnus. Enfin, au bout du sommaire, deux critiques, Michel Cossec et Gérard Paris, présentent des notes de lecture. Cette belle publication bénéficie d’une impression irréprochable, sans coquilles et sans fioritures. Il faut défendre ardemment ce genre de revue à qui l’on ne pourrait adresser qu’un reproche : la trop grande discrétion.

(A l’index N°24. 9/2013. 118 pages, 15 euros – 11 rue du Stade-76133 Epouville)

ou revue.alindex@free.fr)



Jean-Louis Massot : « Séjours, là » suivi de « D’autres vies »

Depuis plus de 20 ans, Jean-Louis Massot taille sa route de poète et d’éditeur sans se soucier le moins du monde de l’écume des actualités dévorantes. Il écrit peu et publie encore moins depuis « La sève des mots-cerise » parue en 1994 ; dommage car ses écrits permettent de découvrir son univers humaniste et généreux. Pas de pitreries verbales ou de fioritures : il est ici question de présence au monde à travers un ancrage profond dans le quotidien. La première partie du recueil est consacrée à la disparition du père, père qui a laissé une demeure en ruine et un grand jardin « qu’il a nourri / saison après saison ». Il tentera de retrouver les gestes qui permettront de redonner vie à ce potager avant de retrouver d’autres vies et d’aller à la rencontre de ceux que l’on oublie, qu’ils soient chômeurs de la sidérurgie, vieux paysans abandonnés par un système destructeur ou encore errants des villes déshumanisées. L’essentiel est de « retenir /quelque chose / de ces instants-là », à la manière d’un G.L. Godeau à qui peut s’apparenter Massot dans cette émouvante approche des choses de la vie et de ces moments suspendus où les êtres se révèlent. On lira et on relira ces poèmes qui sont, comme l’écrit Daniel Simon dans sa préface, « des éclats dans le marbre ».

(Jean-Louis Massot : » Séjours, là » suivi de « D’autres vies ». M.E.O. éd., 2013. 112 pages, 14 euros – Distribution : 33 Z.I. Du Bois-Imbert, 85280 La Ferrière ou contact@meo-edition.eu )



L’établi de Traumfabrik N°4

Chaque année, Francis Krembel remet le cœur à l’ouvrage en présentant sa belle et oblongue revue sur beau papier dans une typographie impeccable. Secondé par les trois membres du Comité de lecture, il propose une œuvre artisanale de qualité que l’on a envie de lire et de conserver. Dans son éditorial, Krembel évoque un séjour effectué en Algérie en 1976 ainsi que son amitié pour des poètes ou des artistes de ce pays. Tous nés entre 1950 et 1962, ils conservent leur propre voix et leur particularité d’écriture même si un fil invisible les relie, fil qui passe par un réalisme froid et un lyrisme contenu. Il s’agit de D. Benmerad, A. Kaouah, A. Khan, H.Tibouchi, H. Nacer-Khodja et A.Metref. Tous les poèmes retenus répondent à une exigence éditoriale qui rend leur lecture grave et troublante. Francis Krembel ne peut manquer d’évoquer ici la mémoire vive et fidèle de deux poètes algériens assassinés : Tahar Djaout en 1993 et Lounès Matoub en 1998. Signalons enfin les originales illustrations de Lawand, jeune peintre kurde d’origine syrienne pour qui « la poésie est l’âme de la peinture ».

(L’établi de Traumfabrik N°4. 2013. 18 euros le numéro port compris –
6, chemin du Merdreau – 49170 Behuard – francis.krembel07@orange.fr)



Bertrand Degott : « Plus que les ronces »

Pour la deuxième fois, Bertrand Degott est accueilli par les éditions de L’Arrière-Pays. Après « A chaque pas » , voici un nouvel ouvrage dans un format inhabituel (17,5X12) mais plus intimiste, ce qui correspond bien à la tonalité dominante de l’ensemble des textes. Degott entraîne le lecteur dans des dédales végétaux où se côtoient entre autres, glycines et myosotis, ancolies et prunus... Il met aussi en garde : « Si tu pouvais apprendre où la poésie loge / tu rouvrirais tes plaies sur ton propre roncier ». L’auteur n’hésite pas à se confronter aux exigences d’une poésie d’apparence classique avec des quintils rimés tout en explorant les ressources de la modernité : « et file à ton fuseau le vieil alexandrin ». Quelques fantômes traînent par là (Dante, Lamartine, Metz,...) car « le poète on le sait apprécie fort ces jeux de cache-cache » en demeurant fidèle au cap qu’il s’est fixé : « je fais de moins en moins confiance en mes idées ». Au détour d’un poème, Degott s’interroge : « comment approcher du défaut qui fait écrire ? » Est-ce un défaut ? N’est-pas aussi une ouverture vers autrui, un appel d’air, un espace préservé ? « Si tout cela ne suffisait à faire un livre / du moins importait-il qu’ici je vous l’écrive ». Ainsi, la boucle est bouclée avec cette précaution finale.

(Bertrand Degott : « Plus que les ronces ». L’Arrière-Pays éd., 2013. 64 pages, 10 euros -1 rue de Bennwihr – 32360 Jégun)



Saraswati N°12

La livraison 2013 de cette « revue de poésie, d’art et de réflexion » est une réussite car elle propose 132 pages de bonnes lectures dans un format A4. La poésie hispanique y est à l’honneur avec un excellent choix de poèmes bilingues d’Alicia Aza, de Maria Baeza, de Luis Mizon et de Fernando Arrabal. On poursuivra avec la lecture de quelques auteurs connus et très appréciés (Butor, Host ou Cosem) ainsi que de quelques autres moins célèbres tels que Kerangueven, Schaff, Bertrand ou Biedermann. Ici, les poèmes alternent avec des textes de réflexion sur le fait poétique à travers des approches théoriques de six sérieux intervenants. Un cahier central est consacré au photographe Maxime Godart avec présentation, interview et une bonne vingtaine de clichés d’écrivains et d’artistes. Des notes de lecture bouclent ce copieux numéro juste avant la présentation bio-bibliographique de tous les participants. Signalons pour terminer que cette belle publication ne reçoit aucune subvention et qu’elle n’obéit à aucun impératif : raison de plus pour défendre Saraswati et permette que cette aventure se poursuive.

(Saraswati N°12. 2013., 132 pages, 18 euros plus 3 euros de port -
BP 70041 – 17102 Saintes cedex)



Hervé Bougel : « Travails » suivi de « Arrache-les-carreaux »

Non, ce titre ne contient pas de faute de Français. Ce serait plutôt un indicateur de lecture qui ferait référence à un ancien appareil utilisé pour ferrer ou soigner les chevaux, appareil devenu ensuite un instrument de torture. Bougel fait œuvre salutaire en évoquant cela mais aussi les différents « métiers » qu’il a exercés : façadier, serveur, bûcheron, métallurgiste, cuisinier, moniteur de colo... Beaucoup de ces travaux ont été pour lui des épreuves blessantes comme des travails sous la contrainte « d’un petit chefaillon / A nœud papillon ». Pas de sentimentalisme ici mais des rebonds de chantier en usine : « Je ne sais s’il convient / de regretter ces temps / De dureté ». Le poème de Bougel est vertical, toujours debout, jamais incliné et encore moins à genoux. Il est composé de fragments de mémoire qui tenteraient de reconstituer un puzzle improbable. La mémoire a rempli son rôle de filtration et seuls les alluvions les plus visibles ou les plus sensibles restent au fond de la battée à travers des objets perdus, quelques chansons naïves ou des échanges verbaux. Il en résulte des poèmes à la fois abrupts et sensibles qui jouent le rôle de glissières de sécurité sur une voie incertaine.

(Hervé Bougel : « Travails suivi de Arrache-les-carreaux ».
Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2013. 80 pages, 11 euros -
60 rue de Venise – B 1050 Bruxelles ou dessertdelune@gmail.com)



Concerto pour marées et silence N°6

Avec cette publication annuelle, Colette Klein demeure fidèle à l’élégante ligne de conduite qu’elle a initiée il y a déjà six ans. Grâce à un copieux sommaire qu’aèrent des illustrations et des notes de lectures, le lecteur trouvera là de quoi satisfaire son appétit de bonne poésie. En deux temps et trois mouvements, une bonne vingtaine de poètes proposent des partitions inédites selon des rythmes personnels : en moderato (M.Joiret, R.Taillefer ou G.Cléry), en adagio (O.Vié-David, C.Albarède ou M.Labidoire) et en allegro (D.Leduc, M.Cury ou C.Luezior). Il y a toujours dans Concerto de délicates attentions envers des disparus comme Bernard Mazo, Pierre Esperbé, Jean Dubacq ou Armand Olivennes par exemple à travers des exergues bien choisies ou des approches critiques. On ne saurait trop recommander ce genre de revue qui progresse à son rythme à l’écart de l’écume des actualités si vite dépassées ou des notoriétés bien souvent surfaites.

(Concerto pour marées et silence N°6. 2013. 160 pages, 14 euros -
164, rue des Pyrénées – 75020 Paris ou colette.klein14@orange.fr)



Colette Klein : « Mémoire tuméfiée »

Avec ce livre grave et troublant, Colette Klein tenter d’exorciser les peurs transmises par une mère qui a souhaité ne rien lui cacher du génocide subi par les membres de sa famille. « Toute une vie est le brouillon d’un rêve resté inachevé », d’un rêve qui peut à tout instant se transformer en cauchemar puisque la conscience est toujours en éveil. Si elle constitue le plus sûr barrage contre l’oubli, elle devient aussi envahissante voire obsessionnelle. Être vigilant, ameuter les vivants, se promettre de ne pas en rester là : voilà qui permet de rester debout avec « ceux qui ne savent pas oublier le fracas de leur enfance ». De nombreux poèmes débutent par « Il ne sert à rien », à la manière d’une litanie comme si l’auteur voulait partir du plus profond pour être sûre de s’élever et de trouver des réponses : « Ils n’ont pas réappris à marcher. / Plus tard peut-être ». On lira avec une attention particulière les énigmatiques lettres à l’ange qui concluent ce livre. Elles constituent une solide fondation face à la troublante question : « Qui pourrait croire encore au miracle de la parole ? ». Les poètes assurément et les lecteurs des poètes car tous, autant les uns que les autres, « décryptent le miracle de la beauté ».

(Colette Klein : « Mémoire tuméfiée suivi de Lettres de Narcisse à l’ange ». Éditinter éd., 2013. 108 pages, 15 euros – B.P. 15 – 91450 Soisy-sur-Seine)



Décharge N°158

Grâce à un passionnant dossier très complet organisé par Yves-Jacques Bouin, Hamid Tabouchi est la vedette de cette livraison. Rien ne manque à cette présentation : textes inédits, interview, biblio et photo, sans compter avec les 5 interventions graphiques à partir de pigments, d’encres et de papiers collés. A noter encore deux autres dossiers consistants : celui que Claude Vercey a composé pour célébrer Jean-François Mathé, le discret poète poitevin ou le dossier, plus polémique, sur les formes poétiques plus ou moins classiques. On lira ensuite les bonnes suites poétiques d’Annie Salager et de Werner Lambersy ainsi que les longs poèmes d’Henri Droguet et de Cédric Le Penven. Quant au « choix de Décharge », il permet à Jacques Morin de retenir pour chaque numéro des poèmes représentatifs d’une douzaine d’auteurs parmi les centaines reçus. Enfin, de fidèles chroniqueurs rendent compte de la vitalité de la poésie actuelle, vitalité que l’on retrouve avec bonheur sur le site http://www.dechargelarevue.com qui complète admirablement la « revue-papier ».

(Décharge N°158. 2013., 148 pages, 6 euros – abonnement à 4 numéros : 22 euros- 4 rue de la Boucherie – 89240 Egleny ou revue.decharge@orange.fr)



Morgan Riet : « Vu de l’intérieur »

La collection des « Petits Carrés » des éditions Donner à Voir nous a habitués à de belles découvertes et à d’originales plaquettes. C’est encore le cas ici avec cette publication d’un jeune poète normand prometteur et qui est aussi l’un des animateurs de la revue Les tas de mots. Derrière la porte d’une possible banalité qu’est une installation dans un nouvel appartement, on découvre un jeu subtil de poèmes égrenés au fil de travaux ménagers tels que peinture, cuisine, tapisserie, nettoyage,... « Récure le fond de ta pensée, tu finiras bien par l’avoir à l’usure » : cet auto-commandement va permettre à l’auteur de se livrer à des fantaisies comme un inventaire de frigo, mais en se demandant « comment rendre tout ça à la fin sur une page ». Et puis voici le balayage des lieux avec cette petite fierté bien placée où « le sentiment d’écrire aussi bien que je balaye les pièces de mon appartement » en n’oubliant pas qu’à la fin, tout « ne serait que poussière ». Et Morgan Riet de s’exclamer : « Entrez ! Vous dis-je ». Acceptons donc cette invitation, nous ne serons pas déçus.

(Morgan Riet : « Vu de l’intérieur » Donner à Voir éd., 2013, 52 pages, 7,50 euros - 91 rue de Tripoli – 72000 Le Mans



Comme en poésie N°54

Avec seulement trois euros pour un numéro, Jean-Pierre Lesieur réussit cette admirable prouesse de donner à lire 80 pages de bonne poésie. Comment s’y prend-il pour parvenir à ce résultat sans subvention d’aucune sorte avec juste la fidélité des abonnés et de quelques passionnés ? Mystère ! Même pas le prix d’un hebdomadaire miteux rempli de réclames et de publi-reportages ! Un peu à la manière de Michel-François Lavaur avec feue la revue Traces, il reconnaît qu’il « charge un peu les pages » tout en regrettant de ne pouvoir accueillir tous ceux qui lui semblent dignes d’intérêt. A chaque nouvelle livraison, c’est toujours la surprise d’aller au-devant de découvertes et de curiosités littéraires. Si la place la plus large est accordée aux poèmes, on y trouve aussi des nouvelles, des aphorismes et des notes de lecture. De ce numéro 54, je retiendrai les contributions de quelques nouveaux-venus dans le circuit (Ludovic Joce, Françoise Siri ou Dana Shishmanian) ou des fidèles comme Claude Albarède, Patrice Maltaverne ou André Nicolas. Fidélité aussi à la mémoire de quelques anciens compagnons disparus tels que Robert Momeux ou Jacques Simonomis. C’est à cela que l’on voit le rôle capital que joue la poésie vivante dans la vie quotidienne du revuiste au long cours.

(Comme en poésie N°54. 2013. 80 pages, 3 euros, 12 euros les 4 N° annuels. 2149 avenue du Tour du Lac – 40150 Hossegor ou j.lesieur@orange.fr )



Pierre Autin-Grenier : « Histoires secrètes »

Cette troisième édition des « Histoires secrètes » venant après celles, épuisées, de 1982 et 2000, va permettre à de nouveaux lecteurs de découvrir Pierre Autin-Grenier et aux anciens de renouer avec cet écrivain hors pair capable de prouesses stylistiques de haute volée. Cette qualité, d’autant plus appréciée qu’elle se fait rare dans la cacophonie des voix actuelles, rend chacun de ses textes intemporel. Le lisant, le relisant, il semble impossible de le dater. C’est le cas ici avec ce petit traité de la désespérance à usage unique ou ce manuel d’intransigeance et de non-allégeance. Doutes systématiques, troublantes interrogations : toutes les armes d’un farouche nihilisme sont prêtes pour éviter de « se laisser aller à la faiblesse d’espérer ». Pourtant, même au fond du fond, un aveu filtre parfois à travers l’épaisse carapace : « Mon métier est de dire que l’enfance est un os très dur à passer ». L’on devine aisément que P.A.G. n’en aura jamais fini de régler ses comptes avec ses vieux démons même si le répit peut venir d’une rencontre fortuite « dans une ville déserte endeuillée de nuit ». Lisons ces courts poèmes en prose afin de rester vigilants sur la ligne de crête des passions retenues. Lisons et relisons ces textes, à la fois anciens et nouveaux, dédiés « à tous ceux qui restent fidèles au cœur brûlant de l’enfance, à ses révoltes aussi ».

(Pierre Autin-Grenier : « Histoires secrètes ». La Dragonne éd., 2013. 106 pages, 15 euros – 59 rue de la Commanderie 54000 Nancy
ou editionsladragonne@wanadoo.fr)



Friches n°113

C’est le terme de fidélité qui serait le plus approprié s’il fallait n’en retenir qu’un seul pour qualifier Jean-Pierre Thuillat et sa revue Friches  ; pour preuve la reproduction en dernière page de cette livraison de larges extraits de l’éditorial paru en 1983 dans le premier numéro. A suivre le parcours de Friches depuis près de 30 ans, on comprendra dès lors ce qui fait sa force et sa crédibilité auprès des poètes de toutes les générations. L’invité de ce numéro est Emmanuel Hiriart, autre revuiste à la tête de Poésie Première. Le dossier qui lui a été consacré permet une approche sérieuse de cette œuvre chaleureuse et humaniste. On lira en ouverture une suite de Cédric Le Penven, poète prometteur né en 1980 et déjà bien connu des amateurs. Les cahiers de textes I et II regroupent huit poètes dont les textes donnent une bonne idée de leurs univers respectifs. Avec la rubrique « Sur la table inventée », Josette Segura demande des inédits à deux poètes invités qui présentent à leur tour deux autres poètes avec un inédit chacun. Quinze pages de notes de lecture complètent ce numéro de qualité. Pour franchir allègrement ses 30 ans d’existence, Friches envisage de composer à l’automne prochain un numéro « qui devrait revêtir un caractère particulier ». On attend ça avec gourmandise puisque « trente ans après, l’esprit est toujours le même » et que personne ne souhaite le voir changer.

(Friches N°113, 2013, 70 pages, 12 euros-abonnement à 3 numéros : 25 euros- Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierrethuillat@wanadoo.fr)



Christian Degoutte : « Des oranges sentimentales »

Ces oranges célébrées par Christian Degoutte n’ont rien à voir avec d’éventuelles oranges mécaniques de sinistre mémoire. Ce serait plutôt le contraire puisque l’auteur nous invite à des célébrations délicates et suaves. Le livre s’ouvre sur « jambe ballante », une suite de huit textes où l’auteur évoque, par touches pointillistes, les contacts charnels avec une femme toute en fruits, « toute de limon depuis si loin emportée par les flots ». Chaque partie du corps féminin y est creusé par le désir et par la volonté de durer dans le plaisir partagé. L’orange, la soif, le désir : autant de points d’ancrage où les braises sont attisées, où les élans sont aiguillonnés : «  Boire ta bouche en feu / boire dans le pli moite de tes genoux ». Cette moiteur ramène bien entendu à la sueur très souvent présente dans ces pages ou à l’humidité, puisque « l’humidité intime de toute chose brûle dans l’air » où l’eau et le feu se rejoignent pour des noces païennes. Laissons-nous emporter par ces longs poèmes d’une grande sensualité et par ce solide appétit de vivre.

(Christian Degoutte : des oranges sentimentales. Gros Textes éd., 2013, 80 pages, 9 euros – Fontfourane, 15380 Châteauroux-les-Alpes
ou gros.textes@laposte.net )



Arpa N°106/107

Avec pour sous-titre « Mappemondes », Arpa annonce la couleur et permet au lecteur curieux de voyager à moindres frais dans des univers divers et variés, improbables ou rassurants. 52 poètes d’une vingtaine de pays nous entraînent aux quatre coins de cette planète qui soudain va paraître proche et familière. Le prodige d’un tel numéro consister à rassembler en peu d’espace une telle variété d’approches sans que la qualité littéraire n’en pâtisse. Cela va du Portugal de l’immense Eugenio de Andrade à la Syrie de Nazih Abou Afach et du Brésil de Manuel Bandeira aux USA de Jim Barnes. On suivra Cédric Le Penven dans le silence monacal du couvent San Marco, on accompagnera Christiane Keller dans le désert saharien, on découvrira un Moscou troublant avec Marc Fontana, on se promènera au Japon en méditant dans les jardins de pierres avec Kimihito Okuyama et l’on filera avec Colette Minois en Océanie où le temps semble s’arrêter : « Et même si ce n’est pas vrai on se croit dans l’instant délivré du passé ». Tout est ici à lire et à déguster lentement dans un vaste mouvement qui nous embarquera dans un voyage infini peuplé d’images inoubliables et de sensations fortes.

(Arpa N°106/107. (2013, 208 pages, 24 euros - 44, rue Morel-Ladeuil, 63000 Clermont-Ferrand ou gerardbocholier@orange.fr )



Emmanuelle Le Cam : « Vivre, disent-ils »

La sobriété de ces courts poèmes s’accorde parfaitement avec l’élégance des illustrations de Ghislaine Lejard. Ces collages colorés, très évocateurs, ouvrent des perspectives inattendues faites de fenêtres et de lucarnes, de hachures et de déchirements. C’est justement dans ce monde déchiré qu’évolue Emmanuelle Le Cam qui rappelle qu’il est temps de « renaître aux plaisirs » pour avancer « dans la nuit qui passerelle / Les désirs de chair ».Ce beau livre peut aussi se lire comme une furtive auto-analyse ou comme un aveu murmuré : « J’ai peut-être oublié de grandir », ou encore, « Je choisis une / Identité provisoire ». Telle Alice au pays des merveilles, elle poursuit « un lapin blanc / Et rêve d’un chapelier fou » tout en écoutant une sonate de Haydn ou en goûtant à la fraîcheur d’un jardin où les chats, selon leurs habitudes, continuent de chasser les oiseaux. « C’est un grand travail/ Vivre, disent-ils », certes, mais c’est aussi là que l’on peut « Inspirer un air plus /Large / Débarrassé des miasmes / De la nuit » et lire de beaux livres comme celui-ci.

(Emmanuelle Le Cam : « Vivre, disent-ils ». Soc et Foc éd., 2013. 48 pages. 12 euros, 3 rue des Vignes – La Bujaudière – 85700 La Meilleraie-Tillay ou postmaster@soc-et-foc.com Tirage à 400 exemplaires numérotés avec des illustrations de Ghislaine Lejard)



Les Hommes sans Épaules N°35

Avec Diérèse, Les Hommes sans Épaules est l’une des revues les plus copieuses et les plus régulières du réseau des publications poétiques. A chaque nouvelle livraison, c’est une mine presque inépuisable de dossiers et d’informations, de suites de poèmes et d’approches critiques. Christophe Dauphin qui est à la barre de cette revue depuis déjà de longues années a su donner une ligne orientée parfois vers une poésie surréalisante sans délaisser toutefois d’autres secteurs vivaces de la poésie actuelle. Les poètes contemporains y sont bien représentés avec, par exemple dans ce numéro, Jean-Claude Tardif, Lorand Gaspar ou Marie-Josée Christien. Ensuite, un sérieux dossier bien documenté est consacré à dix poètes norvégiens contemporains présentés par Régis Boyer, l’un des traducteurs. On peut lire aussi dans ce numéro une solide présentation du poète finlandais Bo Carpelan ainsi que d’abondantes et variées notes de lectures. Avec 286 pages à leur disposition, les lecteurs sont assurés de trouver là de quoi apaiser leur soif de lectures poétiques.

(Les Hommes sans Epaules N°35. février 2013, 286 pages, 17 euros,
8 rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr )



Simon Martin : « Dans ma maison »

Ce recueil est le 3e en trois ans d’un jeune poète de 35 ans dont on devra suivre le parcours avec attention. Après Donner à Voir et le Rouergue, c’est la prestigieuse maison Cheyne qui a retenu cette suite de poèmes dans sa célèbre collection « Poèmes pour grandir ». Avec tendresse et vénération, l’auteur y évoque sa demeure, une ancienne maison isolée qui, après avoir protégé des animaux, accueille sa famille. Des fondations jusqu’au grenier, elle résiste à tout : au froid et à la neige, au vent et à la pluie ; « elle suit sa route / à travers les siècles ». Et puis les choses s’inversent : « Ma maison nous habite//Elle est en nous / comme nous en elle », et puis « Ma maison rêve / qu’il lui pousse des jambes » et encore « Ma maison me remercie / en m’offrant pour ma peine / une grande heure de silence tout blanc ». Ce qu’elle fut avant (sable, chaux, pierre,...), « elle redeviendra tout ça » quand elle ne sera plus. En attendant, elle procure un sentiment de sécurité tel un phare solide face aux obstacles de toutes sortes. Quant aux illustrations très colorées de l’expérimenté Jacques Bibonne, elles apportent une touche originale à ce livre très réussi.

(Simon Martin : « Dans ma maison » Cheyne éd., 2013. 48 pages, 15 euros – 43400 Chambon-sur-Lignon.)



Gong N°39

Dans le sillage du Printemps des Poètes dont le thème était cette année « Les voix du poème », Gong ouvre cette livraison aux voix multiples et au haïku sonore. Du silence et du bruit, du battement au bruissement, de la clameur au murmure : tous les registres sonores sont abordés dans une « synergie sons et sens ». En animateur expérimenté, Jean Antonini milite pour un haïku moderne s’affranchissant des règles traditionnelles de composition. Cet art poétique si particulier permet à chacun de s’extraire du virtuel en se laissant envahir par les sensations. Il est ouvert aux poètes de tous les horizons et de toutes les générations : Philippe Quinta, Lydia Padellec, Daniel Py, Isabel Asunsolo, Christophe Jubien,... Citons quelques exemples de cette poésie elliptique et directe : « L’orage de nuit / emplit puis désemplit / le silence » (Monique Mérabet) ; « fête de la musique / sur la coursive un pigeon / joue du jabot » (Danièle Duteil) ; « se taire / écouter / le vent » (Kévin Broda). Comme toutes les livraisons de Gong, celle-ci est très copieuse et regorge de chroniques et de lectures, de dossiers et de séries de haïkus.

(Gong N°39 (2013), 92 pages, 5 euros – 361 Chemin de la Verdière – 83670 Barjols ou assfranchaiku@yahoo.fr )



Jean-Noël Guéno : « Rais de soleil dans l’hiver »

Discret poète à l’œuvre exigeante et sobre, Jean-Noël Guéno nous propose un bel ensemble de poèmes dont le fil rouge est la fidélité, fidélité à ses choix esthétiques et poétiques mais surtout fidélité aux personnes. C’est ainsi que l’on croise les ombres vivantes de quelques poètes disparus (Rousselot, Cadou, Wellens,...) ou de quelques chanteurs et chanteuses tels que Jacques Bertin, Marc Ogeret, Morice Benin ou Martine Caplanne. Le poète fait partie de cette confrérie obscure des « soutiers d’un monde cruel ». Il témoigne, il s’indigne, il dénonce mais toujours, « il se tient sur la rive sans défi à la bouche » en s’efforçant de se tenir « loin de ceux qui vocifèrent ». On lit ici une poésie franche et directe qui résiste « pour dire ce qui nous tient debout » en invitant chacun à prendre le temps « de penser. D’aimer. De lutter » tout en entretenant cet espoir fragile comme ces rais de soleil, toujours vivants malgré les obstacles.

(Jean-Noël Guéno : Rais de soleil dans l’hiver (Du Petit Pavé ed., 2013. 74 pages, 10 euros – BP 17 -Brissac-Quincé – 49320 Saint-Jean-des-Mauvrets)


Lire aussi les articles de Lucien Wasselin ( ici ) et Michel Baglin ( ).



Travers N°58

Revue-objet, revue hors-normes, revue atypique : Travers est tout cela et bien plus encore. Elle trace sa route depuis 1979 en proposant des livraisons si originales qu’aucun « ibouque » ne pourra les remplacer. Pour preuve ce 58° numéro que Philippe Marchal mitonne patiemment depuis des mois, feuille après feuille, enveloppe après enveloppe, exemplaire après exemplaire. Ce N°58 est carrément une œuvre d’art. Il est le fruit d’un long travail artisanal et il demande une attention particulière dans la manipulation puis dans la lecture et dix lignes seraient nécessaires au moins pour décrire l’objet. Quant au contenu, il est largement à la hauteur du contenant puisqu’il s’agit d’une correspondance croisée de 23 lettres entre deux artistes-poètes inclassables : Gaston Chaissac et Jules Mougin. On y lit la confirmation des choix poétiques et politiques de « Ces Deux -là » qui souhaitaient imposer la paix dans un monde perturbé par les guerres et les affrontements. Écrites de 1948 à 1963, ces lettres sont d’authentiques documents émouvants augmentés de dessins. Collées aux épaisses couvertures, 4 enveloppes proposent de brefs écrits de quelques proches : les amis Michel Ragon et Jean L’Anselme ainsi que Camille Chaissac (l’épouse de Gaston) et Jean Mougin (le fils de Jules). Sur un rabat, figure une photo prise par Joseph Trechniewski. Cette photo présente une citation de Chaissac gravée par Mougin dans ses caves troglodytes. Quant aux concepteurs de ce merveilleux Travers, ils se font discrets mais qu’il nous soit permis de les remercier en les nommant : le fidèle Claude Billon et surtout Philippe Marchal, maître d’œuvre et patient réalisateur de tous les numéros. Il est urgent et capital de les épauler dans leur travail d’orpailleurs.

(Travers N°58 - Ce numéro exceptionnel, tiré à 500 exemplaires numérotés, coûte 37 euros port compris. 10 rue des Jardins – 70220 Fougerolles. L’abonnement pour 2 numéros s’élève à 60 euros.)



Gérard Faucheux : « Échos du temps à ma fenêtre »

Les trois parties que compte cet ouvrage sont complémentaires et composent le portrait fidèle d’un poète écorché-vif. Gérard Faucheux se livre et se dévoile à travers des observations estivales depuis sa fenêtre-périscope ou seul dans sa maison avec les échos des médias. Toutes ces informations et toutes ses sensations entraînent le poète dans une vision réaliste du monde actuel bien présent par exemple à travers les évocations de la catastrophe de Tchernobyl ou des réfugiés du Kosovo.
Pendant 25 ans, Faucheux a peu écrit mais il a rassemblé dans un ordre chronologique des poèmes sans fioritures dont le fil rouge pourrait être une perception aiguë des choses de la vie. Depuis l’île de Batz où il réside, le monde actuel pourrait lui paraître étranger mais il n’en est rien car les humains sont là, et « les estivants pêchent le soleil / et cultivent les vélos ». Le « sentiment nostalgique de la fuite du temps » se fait plus insistant à mesure que les événements se précipitent et que la mémoire « tente de retenir ce qu’elle ne veut pas oublier ». Face aux outrages subis, la planète se révoltera ; des signes avant-coureurs l’attestent et le rôle du poète demeure d’ouvrir des pistes de clairvoyance face à l’inconscience des décideurs. Comme « nous avons si peu de temps à vivre », savourons tant qu’il en est temps ces moments d’exception ainsi que « la douceur / ou la violence / de la vie qui va ».

(Gérard Faucheux. « Echos du temps à ma fenêtre » Interventions à Haute Voix éd., 2013. 88 pages, 10 euros – 5, rue de Jouy – 92370 Chaville.)



Basilic N°43

Cette publication ne peut être considérée comme une revue à part entière si l’on tient à une stricte définition du genre. Pourtant, même sous-titrée « Gazette de l’association des Amis de l’Amourier », elle assure magistralement son rôle trois fois par an. Sous la houlette d’Alain Freixe et de ses amis, Basilic se présente sous une forme simple : 8 pages au format A4 sur un beau papier ocre. Pour les rédacteurs, le tour de force consiste à faire contenir en si peu d’espace un maximum de textes et de documents sans que la lisibilité n’en pâtisse : notes de lecture, interviews, billets d’humeur, poèmes inédits, reproductions d’œuvres d’art, photos, … Citons aussi de fidèles rubriques comme « De la toile et quoi d’autre » initiée par Yves Ughes qui fut le premier à faire découvrir des sites dévoués à la poésie dès 2001 ou bien « A quelques mots d’ici » où Alain Freixe présente des maisons d’éditions qui méritent le détour. Il est vivement recommandé d’adhérer à cette association et de soutenir ce Bulletin ainsi, par la même occasion, que les Editions de l’Amourier qui proposent un riche catalogue où l’on peut trouver des contemporains incontournables tels que Bernard Noël, Daniel Biga ou Jacques Ancet.

(Basilic N°43 2012. 8 pages, gratuit – 5 rue de Foresta – 06300 Nice
ou L’Amourier éditions, 1 montée du Portal – 06390 Coaraze.)



Jean-Jacques Nuel : « Courts métrages »

Depuis qu’il a commencé à publier en 1975, J.J. Nuel s’est plus occupé de découvrir des auteurs et d’épauler des revuistes que de penser à se faire connaître. Après la revue Casse qu’il fit paraître de 1993 à 1996, il dirigea Littera, une modeste enseigne d’édition puis la revue Esquisse et enfin,, depuis 2009, les éditions du Pont du Change. Ce recueil est le 8° de la série et le premier de l’auteur-éditeur qui semble même s’en excuser. Il aurait été regrettable que ces proses, éparpillées dans de multiples revues, ne voient pas le jour, proses qu’il est difficile de qualifier (apologues, contes-flashs, poèmes en prose,...), en tout et pour tout, 80 courts métrages qui vont de trois lignes à un peu plus d’une page. Il est impossible d’en citer des extraits car chaque texte forme un ensemble bien travaillé, au style souple et directement accessible. On y relève une bonne maîtrise de ce genre hybride très exigeant dont la chute constitue le point d’impact sur le lecteur. On pense parfois à certains mini-contes de Jacques Sternberg ou aux célèbres « nouvelles en trois lignes » de Félix Fénéon écrites à partir de faits divers anachroniques ; mais c’est surtout du Jean-Jacques Nuel que l’on a plaisir à retrouver à travers de situations décalées qui vont de l’inattendu au burlesque et du poétique au merveilleux.

(Jean-Jacques Nuel : « Courts métrages ». Le Pont du Change éd.,2013, 76 pages, 12 euros – 161 rue Paul Bert – 69003 Lyon)



Les tas de mots N°11

Si l’on ne connaît pas encore suffisamment la revue Les tas de mots, c’est parce ses animateurs ne cherchent pas vraiment à « faire le buzz » autour d’elle. Ils proposent leur parution à raison d’un numéro par trimestre et progressent sans tapage. Sobrement réalisée mais d’une qualité formelle irréprochable, c’est une revue qui ne s’embarrasse pas de grands discours, d’avertissements ou de présentations emphatiques. Seuls les poèmes comptent. Ils sont choisis par un groupe d’amis parmi lesquels Morgan Riet, Alain Leylavergne ou Georges et Chantal Godé. Si quelques noms connus (Touzeil, Lesieur, Dejeager, Maltaverne,...) figurent au sommaire, ce n’est pas ce qui intéresse les responsables de la sélection mais plutôt une certaine forme de poésie, lisible, ouverte et créative. On y relèvera les noms de quelques nouveaux-venus : Jérôme Pergolesi, Thierry Roquet ou Florian Tomasini. Pour ne pas perdre de vue l’essentiel, répondons à l’appel de Jean-Marie Cador dont le vigoureux « Poètes, à vos mots ! » ouvre ce N°11 : « retrouvons nous ensemble pour des jours meilleurs » et, pourquoi pas, en, lisant et relisant cette revue qui propose une poésie simple et fédératrice.

(Les tas de mots N°11 (2013) , 40 pages, 5 euros - 27 rue de la Fosse-Frandemiche – 14330 Le Molay-Littry)



Jean-Baptiste Pedini : « Passant l’été »

Malgré son très jeune âge, Jean-Baptiste Pedini n’est pas un nouveau-venu dans les circuits des poètes de 20 à 40 ans. Il a déjà fait paraître six plaquettes et on le retrouve souvent dans les sommaires de quelques dizaines de bonnes revues telles que Verso, Décharge, Arpa ou Comme en Poésie. Né en 1984, il vient d’obtenir le Prix de la Vocation 2012 pour cette suite de poèmes qui peut rappeler parfois la tonalité ou l’atmosphère de « Boulevard de l’océan » de François de Cornière. Le phrasé y est intimiste avec, parfois une attention très poussée aux choses minuscules ou dérisoires. L’abondante utilisation du pronom « on » rend encore plus fine la perception aiguë de cette fin d’été dans une station balnéaire. Les moments de plénitude succèdent aux moments de doute. Une douce mélancolie flotte dans l’air mais « on souhaite que cet instant ne finisse pas ». On se permet d’escalader les dunes, d’écrire « avec les doigts dans la poussière » et de profiter des privilèges de la jeunesse en savourant « les dernières miettes de l’été ». Un bien beau livre qui va compter dans l’œuvre de ce débutant qu’il faudra suivre.

(Jean-Baptiste Pédini : « Passant l’été ». Cheyne éd., 2012, 64 pages, 16 euros – 43400 Le Chambon-sur-Lignon)



L’Arbre à Paroles N°155

C’est sous le titre énigmatique de « Entre septante et quatre-vingts » que se présente ce N°155 de cette revue belge, l’une des plus anciennes de la francophonie. Ce titre est là en raison d’une double célébration : celle de Francis Chenot qui fête ses 70 ans et qui a dirigé cette revue jusqu’à ce numéro et celle d’André Doms, poète notoire et critique émérite, qui fête ses 80 ans. Dans la présentation de cet hommage, Véronique Daine rappelle l’obscur travail de préparation qu’a nécessité chaque numéro, travail collectif où la confiance est le maître-mot. Plus de 20 auteurs ont tenu à célébrer ces deux généreux poètes, chacun avec sa sensibilité lève un coin de voile sur les caractères, les œuvres et les personnalités de ces deux poètes d’exception. Poèmes, notules, études, approches : toutes les facettes de l’écrit sont appelées à la rescousse pour composer une conspiration amicale. Comme à chaque livraison, L’Arbre à Paroles boucle son numéro avec de pertinents conseils de lecture écrits par huit critiques avisés.

(L’ Arbre à Paroles N°155 (2012), 100 pages, 7,50 euros -
B.P. 12 – B 4540 Amay)



Jacques Canut : « Refaire sa vie ? »

Le dessin de la couverture semble avoir été le point de départ qui a abouti à ce recueil. On y voit le portrait du poète dessiné par son ami Acacio Puig. C’est de là que les questions vont fuser. En effet, presque tous les poèmes qu’on peut lire ici contiennent des interrogations qui vont du doute à l’incertitude par un chemin très encombré : « survivre en ma maison natale ? », et puis « « écrire / proposer au lecteur / ce qu’il n’attend pas ? ». L’âge pèse sur les épaules du poète et le pousse à se concentrer sur des urgences vitales comme celle qui consiste à « décrypter la voix des ombres ». Son esprit vif rejoint « les cimes / fait danser les étoiles » ou tente de fuir le passé ; mais la mémoire n’est pas oublieuse car elle souffle sur des braises qui « s’épuisent à somnoler ». Ce qui pourrait passer pour un souhait ou un désir devient chez Jacques Canut une interrogation : « persister à créer, avancer en silence / pour être entendu le plus loin / le plus longtemps ? ». C’est tout le charme d’une telle publication que de laisser le lecteur dans un flou artistique, « alors que nous sommes, nous les humains, hérissés de contradictions ».

(Jacques Canut : « Refaire sa vie ? ». Carnets Confidentiels éd., 2013. 24 pages, prix non indiqué, 19 allées Lagarassic – 32000 Auch



La Passe N°15

Philippe Blondeau et Tristan Félix sont les deux responsables de cette publication semestrielle dont le format rare (20,5X9,5) invite à une lecture intimiste. « Une revue des langues poétiques », comme elle se présente en sous-titre, n’est pas une revue qui se contenterait de compiler des écrits. Elle rassemble des textes de toutes origines autour d’un fil conducteur pas toujours facile à suivre. Afin de coller à l’axe choisi (Révérences à corps perdu), les pages se sont ouvertes à des écrits où l’admiration, l’étonnement et l’émerveillement croisent leurs trajectoires. Relevons en premier « La marche », une nouvelle d’Isabelle Minière, puis une belle suite de vœux de Paul Badin, de troublantes lettres de Julien Lanjean et des échanges verbaux entre Axel Tufféry et Loetitia Dolorès, vers et proses croisés pour un « potlatch poétique » très relevé. N’oublions pas Anne Peslier avec d’intrigantes proses poétiques ou Guy Ferdinande avec Demain la veille , un texte subtil et roboratif. La Passe, qui ne présente pas de notes de lectures, demeure fidèle à quelques auteurs-maison mais n’hésite pas à s’ouvrir à de nouveaux-venus.

(La Passe N°1.2012, 88 pages, 8 euros - 3 rue des Moulins – 80250 Remiencourt)



Jean-Pierre Lesieur : auteur-écriveur-revuiste

Il faudra bien se décider un jour à mesurer la place importante occupée par Lesieur dans le P.P.F. (Paysage Poétique Français) et à lui rendre justice à travers ses multiples aventures éditoriales et revuistiques. Lui, le « poète, O.S. des lettres, parent pauvre de la faune épistolaire », en profite, une fois n’est pas coutume, pour faire le point sur plus de 50 années de publications regroupées autour d’un fil rouge. Avec seulement 100 exemplaires imprimés, il ne souhaite pas faire exploser les tirages : « Viens, lecteur, lectrice, car tu es aussi inadapté que moi à ce monde qui va trop vite ». Ce que l’on peut lire ici n’est jamais plaintif ou geignard malgré les épreuves traversées, les ennuis rencontrés et les difficultés dépassées. On ne s’attardera pas sur une existence difficile qu’il évoque parfois dans des poèmes sans concession qu’il faudrait citer en entier. Avec un œil attentif et malicieux, il ne s’en est jamais laissé compter par les bateleurs d’estrade ou par les poètes imbus de leur œuvre qu’ils pensent immortelle. Lesieur n’a pas fini de nous surprendre et même si maintenant le point est fait, il est prêt à repartir pour de nouvelles aventures, le pied levé, le cœur joyeux,...

(Jean-Pierre Lesieur : Choix de textes. Comme en Poésie éd., 2012, 252 pages, 15 euros- 2149 avenue du tour du lac – 40150 Hossegor)



Interventions à haute voix N°50

Elles sont hélas de moins en moins nombreuses les revues marathoniennes qui dépassent les 30 ans d’âge. Rien d’étonnant à cela quand on connaît les difficultés que rencontrent les animateurs pour faire vivre leur publication, pour fidéliser un maigre lectorat et pour tenir un cap éditorial. Gérard Faucheux qui est à la barre d’IHV depuis ses débuts en 1977 est du genre militant opiniâtre et volontaire, capable de fédérer autour de lui quelques passionnés afin d’avancer dans la voie qu’il s’est fixée. Depuis 1983, les numéros thématiques ont remplacé les numéros anthologiques au rythme de deux parutions annuelles. Avec le thème « passages », Eliane Biedermann a retenu 40 poètes dont les textes vont du récit (Jean-Luc Le Cléach) au bref poème (Bernard Grasset), de la litanie (Jean-Louis Garitte) à la prose poétique (Eric Savina) et du poème baroque (Jeanpyer Poels) au poème engagé (Lucien Wasselin). La présentation des textes se fait dans l’ordre alphabétique des auteurs ce qui neutralise une éventuelle hiérarchie. La livraison s’achève par 24 pages de chroniques et de notes de lecture assurées par 8 chroniqueurs. Il nous semble important ici de mieux faire connaître cette revue qui a fait, depuis longtemps, le pari de la discrétion.

(Interventions à Haute Voix N°50. 2012, 104 pages, 12 euros -5 rue de Jouy – 92370 Chaville ou 47 rue de la Bataille de Stalingrad-92370 Chaville)



Philippe Blondeau : « Tri, ce long tri »

La belle collection « La Main aux Poètes » a déjà donné à lire d’excellents livres de Roland Nadaus, de Marie Desmaretz ou de Luce Guilbaud. Puisque l’auteur affirme dans son avertissement qu’il a organisé un tri, on peut confirmer que ce tri ne doit rien au hasard et que le résultat final est une réussite car les poèmes aux titres évocateurs se répondent au fil des pages dans une cohérence qui manque à pas mal de publications actuelles. Se retournant discrètement sur un passé proche ou lointain, Blondeau retrouve les sensations « d’une enfance de jardin triste » dans laquelle « on fait un monde / d’un rien de désordre dans un grenier désabusé ». Cette écriture au rythme presque indolent rappelle les meilleurs poèmes de Jean Follain ou de Robert Momeux. Il s’en dégage une atmosphère à nulle autre pareille dans « la pénombre des existences finissantes » ou dans la paisible acceptation des choses , « car ce n’est pas notre destin / mais notre histoire qui nous précède ». « A jamais assoiffés de notre image perdue », nous allons, d’évocation en souvenir, sans que le regret ne vienne écorner ce patient exercice mental relayé par les mots. C’est là que le poète déploie son immense pouvoir puisqu’il « s’endort en serrant dans son bras plié / le poème qu’il n’a pas écrit ». A nous maintenant de lire les poèmes qu’à écrits Philippe Blondeau.

(Philippe Blondeau : « Tri, ce long tri ». Henry éd., 2012, 64 pages, 6 euros - ZI de Campigneulles-les-Petites - 62170 Montreuil-sur-Mer
contact@editionshenry.com)



Contre-allées N°31/32

C’est Valérie Linder qui a été chargée d’illustrer la couverture de cette belle revue de poésie contemporaine qui a pris l’habitude, depuis dix ans, de faire paraître un numéro double à chaque fin d’année. Elle demeure fidèle à une formule qui lui réussit et qui la rend reconnaissable. On peut y lire tout d’abord des ensembles de textes suffisamment longs pour que le lecteur ait une bonne vision de chaque poète. C’est ensuite un panorama de livres et de revues qui ont été appréciés par les membres de l’équipe de rédaction. Le point commun qui relie les écritures des auteurs retenus est, par exemple, une réelle exigence dans la diversité des approches, élégiaques chez Jacques Ancet ou Emmanuel Merle, lyriques chez Marie Huot ou Mira Wladir ou elliptiques chez Cécile Rapin ou Jérôme Pergolesi. La revue inaugure une originale série avec 4 poètes questionnés sur ce qu’il advient entre l’écriture et la réécriture, puis avec 4 éditeurs interrogés sur ce qu’ils espèrent trouver dans les manuscrits reçus. Quant à l’éditorial d’une page, il est écrit en alternance par l’un des deux membres du couple qui dirige cette revue, à savoir Romain Fustier pour ce numéro et Amandine Marembert pour le précédent ou le suivant. Une belle harmonie d’ensemble se dégage de cette publication qu’il faut lire et relire.

(Contre-alllées N°31/32. 2012. 140 pages, 10 euros- 18, rue Mizault – 03100 Montluçon)



Jean Malrieu : « Lettres à P.Dhainaut, J.Ballard et P.A.Jourdan »

Lorsqu’on a affaire à un grand épistolier comme le fut Jean Malrieu, aucun obstacle ne doit empêcher la parution de certaines lettres. De plus, la présence amicale du fidèle Pierre Dhainaut apporte une caution de sérieux. Cette série d’écrits vient compléter l’œuvre d’un très grand poète. Elle permet d’imaginer dans quelles difficiles conditions certains poèmes ont vu le jour. On y retrouve un Jean Malrieu en proie au doute systématique. On le croise à Marseille mais surtout à Penne-de-Tarn : « Je suis bien chez moi et à la campagne ». Attention et délicatesse se retrouvent dans tous ces écrits avec, en point d’orgue, une longue lettre de février 1974 dans laquelle Malrieu déroule des souvenirs de son enfance montalbanaise. Il y évoque « cette grâce dans l’air qui mélancolise tout » ou bien sa hâte d’atteindre sa « vitesse immobile : la rêverie ». Il ne se fait aucune illusion sur une éventuelle postérité : « Nous n’occupons aucune place si ce n’est dans le cœur de nos amis. Et le reste, c’est du vent... ». Pourtant, ce genre de livre va ouvrir l’œuvre de Malrieu à de nouveaux lecteurs et ce ne sera que justice rendue à celui qui acceptait d’être « de la race des veilleurs » avec quelques autres que l’on croise dans ce beau livre.

Jean Malrieu : « Lettres à P.Dhainaut, J.Ballard et P.-A.Jourdan ».
L’Arrière-Pays éd., 2012,136 pages, 17 euros – 1,rue de Bennwihr -32600 Jégun)



Spered Gouez N°18

L’esprit sauvage, sous-titre de cette revue annuelle, convient parfaitement à l’atmosphère qui se dégage de la lecture de ces 164 pages bien remplies. Si la Bretagne y est présente avec des références à Guillevic, Armand Robin ou Georges Perros, Spered Gouez ne pratique pas l’exclusivité géographique. « Ephémère et éternel, le temps » était le thème choisi cette année par Marie-Josée Christien. Ainsi, elle a rassemblé les productions poétiques de 25 auteurs qui rivalisent de talent pour présenter des écrits de qualité. Relevons quelques noms : F. Laur, G.Allix, M.Baglin, C.Couliou, G.Cléry ou O.Cousin. Un trop bref dossier préparé par Louis Bertholon rappelle quel poète original fut Paul Quéré (1931-1993). Dans les « chroniques sauvages », huit critiques parlent des ouvrages qu’ils ont aimés et savent faire partager leurs bonheurs de lectures. Un dossier préparé par M.J. Christien permet de découvrir l’artiste polyvalent et l’écrivain discret qu’est Bernard Berrou. Excellente idée en revanche que de placer, après le sommaire du début, un index des participants. Attendons avec gourmandise la prochaine livraison de 2013 de cette élégante et copieuse revue.

Spered Gouez N°18 (2012), 164 pages, 15 euros -
6, Place des Droits de l’Homme – BP 103- 29833 Carhaix cedex
On peut télécharger le bon de commande à http://speredgouez.monsite-orange.fr



Murièle Camac : « Vitres ouvertes »

Il existe tout un pan de la jeune poésie vivante très aimantée par la situation faite aux humains et par le rouleau compresseur des politiciens et banquiers réunis. Ce penchant naturel s’appelait naguère « poésie engagée ». Celle que le préfacier Patrice Maltaverne nomme « déléguée à l’ouverture d’esprit » dans un monde qui serait dirigé par un gouvernement utopique de poètes, s’engage dans cette voie mais ne revendique pas haut et fort plus de justice et plus d’équité. En effet, Murièle Camac se contente plutôt de promener un œil aiguisé dans les différents lieux où elle se rend. Elle avance « vitres ouvertes sur la route » capte des gestes et des regards, détecte « un héros qui ne cherche rien » et surprend ce qui « fait écran au soleil trop fort et à la misère ». Le recueil, qui débute par une galerie de portraits au sein d’une école d’art, est composé de poèmes instantanés qui forment des blocs compacts, narratifs et cohérents. Murièle Camac y évoque surtout les méfaits du temps qui passe et qui entraîne troubles et décalages, habitudes et déchéances, comme chez cette aïeule, avec « l’espoir qui s’en va tout seul / du côté d’Alzheimer / quand le corps reste / bêtement à l’hôpital ».

(Murièle Camac : « Vitres ouvertes » (Polder éd., 2012), 54 pages, 6 euros - 4, rue de la Boucherie – 89240 Egleny)



La traductière N°30

La traductière est sous-titrée « Revue franco-anglaise de poésie et art visuel », mais dès la première lecture on se rend compte que cette épaisse revue annuelle n’est pas que cela puisqu’elle donne à lire des poèmes en version bilingue ou trilingue dans 5 ou 6 langues différentes. Placée sous la direction de Jacques Rancourt, La traductière regroupe une bonne dizaine de fidèles traducteurs, tous animés par une même volonté de don et de partage. Ce numéro 30 s’articule autour de trois axes « à la fois autonomes et interdépendants »  : la lecture de poème, l’attention poétique et la poésie de Singapour. Ces thèmes sont fouillés et leur riche contenu ouvre des perspectives sur la recherche et la diversité de la création poétique à travers les langues et les cultures. On peut y découvrir des textes de haute tenue d’une cinquantaine de poètes parmi lesquels Claude Held, Max Alhau, Gabrielle Althen ou Claude Ber. Une vingtaine de créations graphiques s’intercalent entre les séries d’écrits en assurant un confort de lecture.
(La traductière N°30. 2012. , 202 pages, 20 euros - 10, rue Auger – 75020 Paris)



Saïd Mohamed : « L’éponge des mots »

Même s’il a publié d’excellents romans depuis les années 2000, Saïd Mohamed reste fidèle à ses premières amours que sont les poèmes et la poésie. L’on se souvient de certains recueils qui avaient marqué leur époque par leur écriture abrupte : « Délits de faciès » (Dé Bleu-Texture, 1989) ou « Lettres mortes » (Poésimage, 1995). Comme toujours, Saïd Mohamed souhaite entraîner son lecteur dans une sorte de voyage initiatique dans lequel l’imaginaire et le réel vont bousculer leurs points de repère. Jean-Claude Martin, dans une brève préface, évoque les fantômes de Cendrars, Saadi, Gibran, Hikmet ou Pessoa. Avec ces cinq-là, on peut être sûr de « louvoyer dans le cœur du monde » avec la curiosité et « l’ardeur de ceux qui n’ont plus rien à perdre ». De découverte en résolution, le poète peut « devenir enfant des chemins » ou clochard céleste ou bien encore un « idiot indécent qui crie sa joie sans attendre de réponse ». Voilà qui est dit de façon lucide et courageuse. « Vivre paria et se maintenir vivant tant que possible » semble être le seul mot d’ordre que s’impose Saïd Mohamed dans une démarche existentielle totale et singulière.

(Saïd Mohamed : « L’éponge des mots ». Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2012. 128 pages, 12 euros – 67, rue de Venise – B 1050 Bruxelles)



Les Cahiers de la rue Ventura N°17

Mission accomplie ! Oui, mission accomplie pour Claude Cailleau, le directeur de cette revue, qui a souhaité composer un dossier consacré à M.F. Lavaur, celui qui, depuis son Lavauratoire a dirigé la revue et les éditions Traces pendant près de 50 ans. Cailleau a su mener à bien cette entreprise pour fêter cet humaniste protéiforme qui faisait des tas de choses sérieuses sans jamais se prendre au sérieux. Parmi les milliers de poètes qui ont eu un jour le bonheur d’être dans Traces, ils auraient été des centaines à vouloir exprimer ce qu’ils doivent à l’homme de Sanguèze. Quelques-uns ont eu cette chance comme Patrice Angibaud, Gilles Lades ou Francine Caron sans compter avec les fidèles Lebeau et Serreau. Les 8 pages centrales, de couleur blanche, rappellent les originales mises en pages de Traces. Quelques textes bien choisis donnent ensuite un bon aperçu de la forte personnalité de Lavaur. Comme à chaque livraison, ces cahiers se terminent par des hommages et par des lectures fouillées. Sans esbroufe, Claude Cailleau sait structurer sa revue, choisir des poèmes de qualité et dresser des dossiers. C’est ainsi que peu à peu sa revue occupe une belle place dans l’univers complexe de la poésie vivante.

Les Cahiers de la rue Ventura N°17. octobre 2012, n.p. (48 pages), 6 euros - 9, rue Ventura – 72300 Sablé-sur-Sarthe



Monique Saint-Julia : « Regards croisés »

Écoutons d’emblée la voix autorisée de Guy Goffette le préfacier de ce livre : « poussons la porte des poèmes de Monique Saint-Julia » car, écrit-il, elle « ouvre sur un jardin bruissant d’images colorées comme un album d’enfance ». La beauté du monde est là, à portée de main ou de regard, au milieu de tous ces regards croisés où plantes et bêtes composent un paradis que l’on ne sait plus voir. Mais ici, nulle trace de regret ou de mélancolie, juste une once de nostalgie parfois au détour d’un poème mais si légère et si fugace que l’on reprend son chemin de lecteur friand de prodiges rupestres : « joies et tristesses se prennent / aux filets ensorcelés des vents ». Le ciel et l’air sont présents partout, pour celle qui écrit et qui « écoute les voix infinies des saisons passées » ou qui ramène « à l’aube / les mots sur les tempes de la nuit ». On a tout à gagner à se laisser entraîner dans cet univers bucolique et suranné qui joue à plein son rôle de contre-poison aux affections contemporaines et à la tyrannique actualité citadine.

(Monique Saint-Julia : « Regards croisés » De l’Atlantique éd., 2012. 86 pages, 19 euros – B.P. 70041 – 17102 Saintes cedex-tirage limité à 250 exemplaires numérotés avec une gouache de l’auteur.)



L’Etabli de Traumfafrik N°3 (2012)

Le principal problème que rencontrent les revues à parution annuelle consiste à faire face à l’oubli. Une fois la lecture effectuée, on aurait tendance à ne plus se souvenir de ces publications qui sont souvent de superbes réalisations. C’est ici le cas avec ce nouveau numéro de L’Etabli pour lequel, à la manière artisanale d’un bon vigneron, Francis Krembel a sélectionné ce qu’il a trouvé de meilleur parmi les dizaines d’envois reçus. Chaque année, cinq poètes très différents sont retenus pour composer « un patchwork très coloré » accompagné par des illustrations comme celles de Claire Alary pour ce numéro. Il est impossible de détacher un poète ou un autre tant la qualité de tous est évidente dans une réelle exigence d’écriture qui traverse les trois générations représentées depuis J. Sacré et P. Longchamp jusqu’aux plus jeunes, A. Gellé et S.Martin, en passant par la génération intermédiaire avec A. Boisseau. « En ces temps troublés, ces temps de doutes », il devient de plus en plus urgent comme l’écrit Krembel, d’accorder une plus large place à la poésie qui « est ici et aujourd’hui un art à la fois modeste et ouvert ». Souhaitons et espérons que cette publication trouve les échos qu’elle mérite afin que son maître d’œuvre puisse poursuivre son labeur sur l’établi de la poésie.

(L’Etabli de Traumfabrik N°3. 2012, 48 pages en feuilles au format 28X14,
10 euros plus 3 euros de port – 6, chemin du Merdreau – 49170 Béhuard)



Camille de Toledo : « L’inquiétude d’être au monde »

Dès que l’on a amorcé la lecture silencieuse de ce livre, on comprend aisément qu’il ait été lu avec succès le 8 août 2011 à Lagrave (Aude) lors des Journées du Banquet qui fêtaient leur 16e saison. En effet, l’oralité donne à ces textes une force insoupçonnable avec, en fil rouge, cette inquiétude si présente dans presque tous les poèmes de ce long chant élégiaque. De la crainte à l’effroi, le poète en déroule toutes les nuances à partir de repères historiques qui se brouillent avec le temps. « Ce fut le vingtième siècle ! » s’exclame Toledo, ce siècle où tout a volé en éclats avec les retombées de la Grande Guerre, les atrocités des fascismes, les angoisses devant l’avenir après Hiroshima. « A quel moment avons-nous cessé d’être en paix ? » se demande le poète qui sent que « quelque chose sous nos pieds vacille / et ce n’est pas l’apocalypse ». Jeune écrivain prometteur, Toledo a concentré dans cette suite tout un arsenal d’images déstabilisantes qu’il place sous la paternité de Césaire et de Dagerman comme pour mieux ajouter au trouble provoqué par ses poèmes qui rendent dérisoires les refuges et les consolations.

(Camille de Toledo : « L’inquiétude d’être au monde ». Verdier éd., 2012.
64 pages, 6,30 euros – 11220 Lagrasse)



Chiendents N°7

Editée par les éditions du Petit Véhicule, cette revue artisanale (voir ici) propose des cahiers consacrés à des artistes mais aussi à des poètes tels que Jean-Luc Pouliquen au n°2 et Jean-Louis Rambour dans ce n°7. Elle propose encore des numéros centrés sur les nouvelles (n°1) ou les contes (n°6). Ces « cahiers d’arts et de littératures » ne viennent pas se mettre en concurrence avec d’autres publications mais sont là pour « défendre et faire vivre une démocratie culturelle authentique du véritable échange et partage ». Partant de cette solide déclaration d’intention, il ne reste plus qu’à mettre cela en musique. C’est ce qui est fait et bien fait par un solide Comité de rédaction regroupé autour de Luc Vidal et de Roger Wallet. Ce n°7 permet de mieux approcher le poète réservé qu’est Jean-Louis Rambour qui, malgré une œuvre déjà conséquente, n’a pas la renommée qu’il mériterait de connaître. On notera les amicales contributions de François Huglo, Ivar Ch’Vavar et André Doms et les bons textes de Rambour accompagnés de créations artistiques. Ce poète aime en effet voir ses créations évoluer avec des photos, des tableaux ou des musiques. Chiendents : une revue à suivre et à épauler.

Chiendents N°7 (2012) , 38 pages, 4 euros - 20, rue du Coudray – 4000 Nantes.



Francis Krembel : « Claudicants »

Francis Krembel a peu publié mais chacun de ses rares ouvrages a toujours répondu à une urgence. C’est donc à partir du souvenir d’un vieil almanach retrouvé sur lequel on pouvait voir un rescapé du massacre de 14/18 qu’il va associer la douleur éprouvée devant les désastres actuels avec « le regard affolé ou résigné du gamin cambodgien, vietnamien, palestinien, etc. ». Infirmes et claudicants, ces derniers le sont devenus après avoir marché sur des mines. A partir de cette évocation des guerres et des génocides, le poète prend la décision d’écrire dans le secret espoir de dénoncer car « écrire est l’archéologie du possible ». Certes, il en mesure le dérisoire mais aussi la force de témoignage quand « quelqu’un écrit de petites choses désuètes », surtout quand la parole du poète s’avance « dans le bruyant silence des médias ». En digne héritier de Jules Mougin, le célèbre facteur-poète pacifiste, Francis Krembel s’affirme avec une économie de moyens et beaucoup de conviction.

(Francis Krembel : « Claudicants ». Donner à Voir éd., 2012. 32 pages, 6 euros - 91, rue de Tripoli – 72000 Le Mans)



Revue Alsacienne de Littérature N°117

Cette solide revue bien implantée en Alsace mais ouverte à la diversité a été fondée en 1983 et poursuit sans tapage son chemin fertile. Elle est éditée par une dynamique association d’où l’on peut relever les noms de quelques poètes tels que Laurent Bayard, Jean-Claude Walter ou Jacques Goorma. La R.A.L. propose de nombreux textes en version bilingue, alsacien et français, tout en diversifiant les approches de la création actuelle. Ainsi on peut y lire sous le chapeau « Cheminements » d’excellentes contributions de Pierre Dhainaut, Yves Leclair, Anne-Marie Soulier, Florence Trocmé ou Yves-Jacques Bouin. Sous l’intitulé « Voix Multiples », les nouvelles côtoient les poèmes avec des écrits de Jean-Paul Sorg, Michel Baglinou Françoise Urban-Menninger. Avec la rubrique « Patrimoine », la R.A.L. rappelle ses racines alsaciennes avec les poèmes bilingues de Paul-Georges Koch. En point d’orgue final, on trouvera quelques notes de lecture mais surtout le texte du discours sur la traduction qu’Yves Bonnefoy a prononcé fin 2011 à l’Université de Naples.

(Revue Alasacienne de Littérature N°11. juin 2012. 152 pages, 22 euros -
BP 30210 – 67003 Strasbourg Cedex)



Paul Badin : « Post it »

Ce beau petit livre est réalisé par Vincent Rougier avec le soin habituel qu’il met à produire des plaquettes rares, cousues main. Paul Badin s’est pris au jeu subtil de ces modestes instantanés que l’on écrit à la hâte dans la vie courante et qui se retrouvent figés dans leur apparente banalité. Mais avec du recul, on découvre qu’ils prennent une dimension imprévue. Les puristes de la poésie-poésie (si, si, il y en a...) feront la fine bouche en déclarant que ces écrits n’ont rien à voir avec la vraie poésie. Qu’importe puisque l’on a plaisir à lire ces écrits qui prennent parfois une allure métaphorique : « - racheter deux orchidées à la jardinerie. - l’été leur fut fatal, notre absence surtout. » On imagine un couple qui a renoncé au sacro-saint téléphone portable pour communiquer dans leur vie courante à l’aide de petits mots écrits à la hâte, en se croisant. On devine aussi un couple complice « -si tu refais le lit n’oublie pas ma boucle d’oreille. - c’était bien hier soir » ou encore «  -m’accompagnerais-tu pour l’achat de mes nouvelles chaussures ? - oui, conserve encore longtemps tes jambes de 20 ans. ». « Post it »  : un petit livre original et très délicat.

(Paul Badin : « Post-it ». Rougier éd., Ficelle N°108, 2012, 40 pages, 9 euros - Les Forettes – 61380 Soligny-la-Trappe)



7 à dire N°52

La revue 7 à dire éditée en parallèle aux éditions Sac à Mots ne cherche jamais à épater le lecteur et ne fait pas dans le clinquant bien au contraire. Elle se range modestement dans la catégorie des bulletins de poésie qui cherchent à faire connaître de nouveaux talents (ici Paule Bruel ou Corinne Le Lepvrier) tout en mettant sur le devant de la scène des poètes qui auraient tendance à rester en retrait (ici Patrice Angibaud ou Michel Passelergue) sans oublier quelques poètes confirmés comme Cardec, Chatard ou Baudry. La revue présente souvent l’œuvre plus ou moins connue d’un « grand poète » ; c’est ici J.C. Coiffard qui propose en deux pages un portrait-flash de Jacques Prévert. Quant aux 4 pages centrales, elles sont offertes à un poète méconnu avec auto-présentation, bio-biblio et poèmes inédits. Pour ce N°52, cette occurrence est donnée à Marie-Hélène Verdier. Enfin une singularité que l’on retrouve dans toutes les livraisons : l’édito du rédacteur en chef, Jean-Marie Gilory, se place en dernière page. C’est lui qui referme doucement la porte de la publication jusqu’au prochain numéro.

(7 à dire N°52 (septembre 2012), 24 pages, 5 euros - La Rotte des Bois – 44810 La Chevallerais)



Chantal Couliou : « Au creux des îles »

Ils sont légion les poèmes qui évoquent le milieu maritime et la Bretagne en particulier ; alors, il est particulièrement risqué de s’aventurer sur cet océan d’écriture. C’est pourtant ce qu’ose avec brio Chantal Couliou qui sait trouver les mots justes pour dire « Ce pays d’eau et de vent/ de sel et de pierre ». Dès le premier poème, le lecteur se trouve emporté dans un univers peuplé d’îles et d’embruns dans lequel le vent est le principal personnage. Dans chaque poème, il souffle « l’haleine salée de la mer d’Iroise », il « impose sa respiration » aux êtres et aux choses. Et puis, quand il « a déposé les armes / L’île réapprend à respirer ». C’est lui le maître du jeu plus peut-être que l’océan ou le granit. Cette bouffée d’air vivifie tout ce qu’elle touche en renforçant la volonté de résistance et l’instinct de survie. Et quand « D’une rive à l’autre / la nuit / se niche au creux des îles », chacun se replie sur lui-même alors que « l’urgence de la vie / lèche le vide / dans un geste maladroit ». Ici, il faut affronter un réel bien présent où les lieux sont nommés : îles de Sein ou d’ Ouessant, Golfe du Morbihan ou ville de Brest. Il faut lire ce livre d’une traite un peu comme on le ferait pour une traversée sans escale, d’une île au continent, ou l’inverse.
(Chantal Couliou : « Au creux des îles ». Soc et Foc éd., 2012. 48 pages, 12 euros -Tirage limité à 400 ex. numérotés avec de superbes illustrations d’Evelyne Bouvier. 3 rue des Vignes – La Bujaudière – 85700 La Meilleraie-Tillay)



A l’index N°21

Depuis peu, Jean-Claude Tardif est orphelin de Michel Héroult son imprimeur-éditeur qui l’accompagne depuis ses débuts de revuiste en 1999. Malgré tout, il a pu mener à terme la composition de ce copieux « espace d’écrits » qui s’ouvre avec Face à la douleur , trois poèmes de Denise Desautels, en référence aux souffrances endurées par beaucoup de femmes du monde entier. En donnant à chaque poète retenu un espace suffisant, Tardif permet au lecteur de pénétrer dans l’univers personnel de chacun, ainsi pour Hervé Delabarre ou Jean-Pierre Védrines et de même pour les cinq poètes retenus pour la « petite anthologie portative ». Côté proses, on relèvera une touchante nouvelle de Philippe Claudel ainsi qu’une autre, très troublante, de Tardif lui-même. Avec trois textes brefs et percutants, Jean-Michel Bongiraud prolonge ses éditoriaux de Pages Insulaires tout en donnant un avant-goût de ce que sera la nouvelle revue qu’il va proposer. Quelques trop rares notes de lecture terminent ce numéro bien équilibré dans le dosage des différentes rubriques.

(A l’index N°21 (septembre 2012) , 102 pages, 15 euros- 11, rue du Stade – 76133 Epouville)



François-Xavier Farine : « D’infinis petits riens »

C’est par une lettre de Jean L’Anselme à l’auteur que se clôt la 4° de couverture de cette belle plaquette qui est aussi le premier livre d’un jeune poète prometteur. On avait déjà pu lire quelques-uns de ses écrits dans de sérieuses revues comme Décharge, Lieux d’être ou Poésie/première. F.X. Farine a donc regroupé ses poèmes autour de ces petits riens qui furent naguère la principale ressource de la « poésie du quotidien ». D’ailleurs, l’auteur ne cache pas une filiation évidente avec Godeau ou de Cornière. Par « pure coquetterie de l’auteur », on retrouve les titres masqués des poèmes en caractères gras dans le corps du texte, titres qui se détachent comme autant d’amers ou de cairns pour figer des moments privilégiés là où se croisent de simples bonheurs. « Aux quatre coins de ma vie, je rêve ! » écrit Farine et c’est un vrai plaisir que de lire des poèmes tendres et chaleureux dans lesquels les nuages ne font que passer dans le ciel bleu de septembre, tandis que « l’on vaque dans cette douceur qui s’insinue ». Ici, ça bouge, ça bruisse, ça vit et ça disparaît, alors que « reste la poésie / avec ses deux mains blanches / dans ce silence devenu mien ».
François-Xavier Farine : « D’infinis petits riens ». Gros Textes éd., 2012,
48 pages, 9 euros – Fontfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes.



Coup de soleil N°85

Après plus de 20 ans de publication, Michel Dunand demeure fidèle à un format de revue, à une ligne éditoriale bien définie et à un contenu non-tapageur. L’exergue de ce nouveau numéro est d’Azouz Jemli : « Sans le grillon / La nuit est cadavre ». Voilà un bon tremplin pour entamer la lecture d’une série d’excellents poèmes que ce soit des textes isolés (Gilles Baudry ou Anne-Lise Blanchard) ou des suites lyriques (Thomas Duranteau ou Nicolas Gilles). Mais la dominante de ce numéro demeure l’ouverture au monde arabe avec les écrits elliptiques du poète tunisien Azouz Jemli, les deux récits de l’Iranienne Mahrou M. Far et les longs poèmes du turc Nilay Ozer qui rappellent parfois certains écrits de Nazim Hikmet. De brèves notes de lecture concluent cette livraison de Coup de soleil, revue de poésie qui a fait de la sobriété sa principale marque de fabrique.
Coup de soleil N°85. juin 2012 , n.p. (40 pages), 7 euros
– 20 euros pour les 3 N° annuels- 12 avenue de Trésum – 74000 Annecy



Romain Fustier : « Mal de travers »

« Mal de travers » est le 19° titre de la sobre collection Parcelles des éditions Clarisse. La parcelle que défriche ici Romain Fustier délimite un territoire douloureux consécutif à une nouvelle brutale : un de ses jeunes cousins vient de se suicider à 34 ans. Tout alors se construit et se déconstruit autour d’un événement survenu en fin d’année lors de la sinistre « période de fêtes » et « comme janvier commence mal de travers » c’est alors que les souvenirs se bousculent et que « les images se télescopent ». Comment dire « cette mort sa violence comme si la vie se devait d’être ça qui te crame l’estomac » ? Comment dire encore la détresse devinée des proches, de la compagne et de sa fille de trois ans ? Romain Fustier réussit ce prodige de sobriété en transformant cela en 5 poèmes en prose composés chacun de 5 paragraphes. Il y déroule simplement le fil ténu de la mémoire sans excès déploratif.

(Romain Fustier : « Mal de travers ». Clarisse éd., 2012, 12 pages, 5 euros. 170 allée de Sainte-Claire – 76880 Martigny)



Charogne N°3

Charogne est animée par un jeune couple talentueux : l’illustratrice Magali Planès et le poète Guillaume Siaudeau. Lors de ses deux précédentes livraisons, cette revue nous avait déjà préparés à des choix singuliers et à une mise en pages originale avec des auteurs tels que Thomas Vinau, Marlène Tissot ou Eric Poindron. Ces poètes-là sont de fervents internautes qui animent tous un blog, une revue en ligne ou un site de poésie. Ce 3° numéro donne à lire, entre autres, une nouvelle « prophétique » d’Eric Dejaeger, une prose « médicale » de Lucien Suel, un tragique poème de Stéphane Beau et un hommage charnel de Pascal Pratz à sa muse vénale. Le tout est accompagné par d’impressionnants photos-montages de Maelle de Coux. Le point commun de toutes les contributions est un rapport direct au corps et à l’animalité qui demeure immanquablement au fond de chaque être. Cela ne va pas sans un réalisme cru que tempèrent ici l’humour, la dérision et la parole poétique.

(Charogne N°3, juin 2012, 32 pages, 6 euros - 23, rue de la Matrasserie – 44300 Bouguenais)




Luce Guilbaud : « Par les plumes de l’alouette »

Luce Guilbaud a déjà écrit de nombreux livres dits « pour enfants ». On pourrait plutôt affirmer qu’elle écrit « aux enfants » mais aussi aux grandes personnes. Si l’on prend un à un la quarantaine de poèmes qui composent ce recueil, on y retrouve les centres d’intérêt communs à tous les âges et des thèmes récurrents liés le plus souvent à la nature et à la vie simple. C’est à une modeste leçon d’observation qu’elle nous convie. D’une voix assurée, elle nous fait découvrir les animaux, les saisons et les paysages grâce à des détails attisés par une imagination foisonnante. De la chaise de Van Gogh à la pluie des étoiles, d’un trou banal creusé dans le sable d’une plage au ciel qui voyage à dos de dauphin, tout est prétexte à l’étonnement et au détournement. Dès le premier poème du livre, elle donne le ton de l’ensemble et choisit ses préférences : « huppe pinson et rossignol, pétale et brindille » plutôt que « argent spéculation et surtout le mot guerre ». Après avoir lu ce genre de livre, on voit les choses autrement et l’on en ressort enrichi.
(Luce Guilbaud : « Par les plumes de l’alouette » Corps Puce éd., 2012,
64 pages, 9 euros – 27 rue d’Antibes – 80090 Amiens)



Arpa N°104

Le fronton de ce numéro porte l’intitulé : « Passer la vie ». Il sert de point de ralliement à un choix de textes d’une trentaine d’auteurs dont le point commun est l’exigence d’écriture. Des nouveaux-venus (Thomas Duranteau, Jean-Baptiste Pedini ou Anna Ayanoglou) y côtoient des valeurs sûres (Jean-François Mathé, Chantal Couliou ou Bernadette Engel-Roux) ainsi que des poètes rares comme Raymond Beyeler. Quelques essais ou approches d’œuvres s’intercalent dans les suites de poèmes. On lira ici des réflexions sur la création artistique par Jean-Yves Masson ainsi qu’une étude fouillée sur l’œuvre de Jean-Claude Pirotte par Eric Dazzan. Le numéro se termine par des notes de lecture sur des parutions récentes. Cinq belles photos en noir et blanc aèrent cette riche livraison sans surprise mais qui s’inscrit dans une voie désormais bien tracée.

(Arpa N°104. juin 2012. 104 pages, 12 euros- Abonnement à 4 numéros : 38 euros-148 rue Docteur-Hospital – 63100 Clermont-Ferrand)



Georges Bonnet : « Entre deux mots la nuit »

Avec « Entre deux mots la nuit », Georges Bonnet a écrit là un livre inclassable. Il y tient une sorte de journal éclaté composé d’observations et de notations sensibles. Le mot qui revient le plus souvent au fil des pages est le pronom personnel « elle ». Elle, c’est la compagne du poète, celle qui a partagé avec lui 60 ans d’existence et qui, à 88 ans, « entre un deux février froid et ensoleillé, dans une résidence pour gens âgés et dépendants ». C’est là que le poète va la retrouver tous les jours pour tenter de freiner l’inexorable « maladie à corps de Lewy », voisine d’Alzheimer. « Elle vit un autre temps sans passé ni futur immobile dans l’instant » et lui, qui « la quitte chaque soir à l’heure du dîner » en se demandant « comment la rejoindre ? Comment franchir le gué ». On est ému par les tendres attentions de l’auteur et par sa détermination à venir chaque jour rendre visite à sa compagne qui ne le reconnaît plus. Pourtant, « quelques braises brûlent encore », braises qu’il entretient patiemment comme un ultime espoir. La langue qu’utilise Georges Bonnet est d’une rare justesse car elle parvient à s’infiltrer dans les moindres interstices de la sensibilité du lecteur. Il faut aborder ce livre avec prudence mais il faut absolument le lire, même par fragments pour se trouver en empathie avec cet univers indicible et bouleversant sur lequel le poète a su mettre des mots.

Georges Bonnet : « Entre deux mots la nuit ». L’Escampette éd., 2012.
144 pages, 15 euros – B.P. 7 – 86300 Chauvigny



Inédit Nouveau N°257

C’est à la forte obstination de Jacqueline et Paul Van Melle que l’on doit la remarquable longévité de ce bimestriel littéraire belge dévoué à la poésie mais pas seulement. Dans un format A4, ce couple propose dix fois l’an 32 pages de lectures denses où l’on retrouve des poèmes et des proses poétiques. On y trouve aussi des textes bilingues, allemand et thaï pour ce numéro. Chaque auteur retenu y est brièvement présenté en bas de page comme pour faire plus ample connaissance et tisser un réseau de fraternité. Mais la principale originalité d’Inédit Nouveau réside dans la chronique « A tous les échos ». C’est là en effet que Paul Van Melle regroupe des centaines de notes de lecture attentives et fouillées sur tout ce qu’il reçoit ou se procure. Seulement voilà, la pile des ouvrages n’a cessé de monter car le couple d’octogénaires a eu droit à « six semaines de lit d’hôpital ». Mais cela n’a pas entamé leur enthousiasme et leur détermination. Dans leur éditorial intitulé « Terreurs et consolations d’un séjour en clinique », ils apportent la preuve concrète de ce qu’est une résilience active. Leur expérience pourrait servir de bel exemple à tous les geignards invétérés que l’on rencontre dans le petit monde de la poésie actuelle.

Inédit Nouveau N°257 (juillet 2012), 32 pages, 4 euros , 35 euros les 10 numéros- Avenue du chant d’oiseaux, 11 – B 1310 La Hulpe (Belgique)



Jean-François Mathé : « Chemin qui me suit » précédé de « Poèmes choisis »


Dans son avertissement d’ouverture, Jean-François Mathé prend toutes les précautions pour justifier le choix de certains poèmes pour composer cette « petite anthologie » d’une soixantaine de pages, sélection organisée autour de thèmes chers à l’auteur. Malgré les années passées et une œuvre conséquente, les interrogations du poète sont toujours vivaces et les doutes aussi : « quel est le lieu pur / où les visages se démasquent / en se retirant des miroirs ». Du miroir à la vitre et de la porte à la fenêtre, on assiste à un lent panoramique qui restitue un parcours, « en prenant soin de ne laisser / nos traces qu’en nous-mêmes ». La seconde partie du livre propose des inédits regroupés en deux parties : « Âme qui vive » et « Chantonnements » en attendant la musique avec des poèmes destinés à être entendus ou chantés. La voix vibre et donne la cadence malgré les coups du sort. « Aux idées noires, l’on s’y fait » même si elles se font pressantes, qu’elles vont et viennent et que « tout est trop grand / l’espoir et la souffrance ». Un bien beau livre, grave et lucide.

(Jean-François Mathé : Chemin qui me suit précédé de Poèmes choisis, 1987-2007, Rougerie éd., 2011), 120 pages, 14 euros – 87330 Mortemart)



Revue Cabaret N°2

Début 2012, cette publication a fait une entrée discrète dans le petit monde des revues de poésie. Après un numéro inaugural consacré à 8 auteures et un ou deux hommes en invités exceptionnels, Revue Cabaret récidive avec ce 2e opus intitulé : « Les Belles Américaines » où l’on peut lire des poèmes originaux bilingues de 8 poétesses d’outre-Atlantique à l’écriture très actuelle marquée par l’influence avouée de Carver et de Brautigan. Alain Crozier s’infiltre dans un créneau inexploité : celui de la revue confidentielle consacrée aux écritures féminines avec ouverture discrète aux masculins qu’il voudra bien accueillir. La ressemblance avec la revue bimestrielle belge Microbe est vraiment frappante et l’on souhaite à Cabaret le même sort qu’à cette dernière qui fête ses 70 numéros parus. On annonce déjà le N°3 : « Le gang des Lyonnaises ». Tout un programme.

(Revue Cabaret N°2, juin 2012, 20 pages, 2,50 euros – 10 euros les 4 numéros annuels – 31 rue Lamartine – 71800 La Clayette)



Jean Chatard : « Et toute la plage s’effondre, tu sais bien »

Ce titre énigmatique renvoie à une citation d’Henri Michaux : « On détache un grain de sable / et toute la plage s’effondre, tu sais bien ». A lui seul, ce titre résume la patiente démarche de Jean Chatard, poète qui construit une œuvre au long cours avec des pauses et des relances, des accalmies et des regains. Comme « Il faut beaucoup d’élan pour inventer le jour », il en faut tout autant pour résister à la nuit, celle de la guerre d’Algérie en particulier dont la mémoire douloureuse vient hanter le présent. Partir, revenir, « Rimbaud avait laissé trop peu d’espace », et c’est pour cela que le poète est amené à « chahuter la rive jusqu’au bout du couloir / qui mène à nulle part ». C’est là, à l’extrême limite que se cachent les enjeux les plus fantastiques, là où « toutes les ombres du passé visitent / l’heure et ses images composées / et ses masques fanés ». D’une voix de plus en plus assurée, Jean Chatard écrit une poésie dense et riche d’images surprenantes, une poésie où se croisent avec bonheur le réel et l’imaginaire. Même s’il se laisse emporter par le rythme d’une inspiration débordante, il sait tenir les rênes de son écriture et laisser parfois la place au « silence ambassadeur ».

(Jean Chatard : « Et toute la plage s’effondre, tu sais bien »(Sac à Mots éd., 2012, 56 pages – La Rotte des Bois – 44810 La Chevallerais)



Concerto pour marées et silence N°5

Sous la baguette du chef d’orchestre Colette Klein, cette copieuse revue annuelle propose en deux temps trois mouvements des textes inédits et d’abondantes notes de lecture proposées par Gérard Paris, Chantal Danjou ou Gérard Cléry. On relèvera ici les contributions de Werner Lambersy, Nicole Hardouin, Yves Bergeret ou Claudine Bohi avec de belles suites poétiques. On lira avec émotion la longue présentation que fait Paule de l’œuvre trop oubliée de Serge Brindeau à travers une communication effectuée à Paris en mai 2011. L’ensemble est lisible et bien aéré par des reproductions couleur d’œuvres d’artistes, amis de l’éditrice. Heureuse initiative enfin pour clore le numéro que de proposer un opus fournissant des informations sur les dernières publications des participants avec les adresses des éditions concernées.

Concerto pour marées et silence N°5 (juin 2012), 158 pages, 14 euros-
164 rue des Pyrénées – 75020 Paris



Philippe Latger : La terre est rouge

Sept longs poèmes sont ici rassemblés pour composer un recueil qui se lit comme un chant d’amour pour la Catalogne. «  C’est ici que je suis né », écrit Philippe Latger, « je suis chez moi, sur mes terres ». Cette revendication personnelle et ce retour aux racines d’une enfance s’accompagne d’une ouverture à toutes les diversités que l’on peut rencontrer dans cette région à cheval sur trois pays. Des incantations aux exaltations, des admirations aux révélations : tout y est dans un riche arc-en-ciel où se bousculent « mes couleurs, intenses, insoutenables de lumière ». Après de nombreux périples au Canada et à Paris, l’auteur retourne sur ses terres : « Je cherche, sachant que je n’ai nulle part où aller ». D’un train à l’autre, de Barcelone à Perpignan ou l’inverse, les trajets sont peuplés d’émerveillements et les destinations ouvrent de nouveaux horizons : « La nuit, à Barcelone, est une promesse ». Le poète semble trouver là un apaisement sur cette terre, rouge « du sang qui s’est répandu en granulés de terre pour nourrir la vigne ». On lit ce beau recueil un peu comme on lirait et relirait avec bonheur la célèbre Prose du transsibérien de Blaise Cendrars à qui l’on pense spontanément en parcourant ce livre.

(Soc et Foc ed., 2012, non paginé,48 pages, 12 euros – tirage limité à 400 ex. numérotés avec des illustrations de Robert Sanyas – 3 rue des Vignes – La Bujaudière – 85700 La Meilleraie-Tillay)



Verso N°149

« S’inventer » est le titre générique qui sert de prétexte à Alain Wexler pour regrouper des dizaines de poèmes autour d’un thème qui sert d’axe de lecture. Dans la préface, il appelle à la rescousse quelques grands noms comme Paul Celan ou Pascal pour trouver des ouvertures par où se glissera le lecteur. On peut donc lire ici les écrits d’une trentaine d’auteurs, écrits variés qui vont de la nouvelle au poème en prose et de la série d’aphorismes à la prose poétique. On y retrouve avec bonheur des habitués des sommaires de Verso tels que Gérard Lemaire, Valérie Canat ou Alain Guillard, mais aussi de nouveaux poètes comme Morgan Riet, Barbara Savournin ou Olivier Delaygue. Une surprise dans ce numéro : trois sonnets de Shakespeare en version bilingue présentés par Mermed. On ne saurait parler de Verso sans évoquer les notes de lecture de fin de livraison mais surtout de la longue et célèbre chronique « En salade » que tient Christian Degoutte depuis de nombreuses années. Soutenons Verso, l’une des plus anciennes et des plus solides revues actuelles.

Verso N°149 (juin 2012), 132 pages, 5,50 euros- l’abonnement à 4 numéros annuels coûte 20 euros à adresser à Alain Wexler – 547 rue du Genetay – 69480 Lucenay



Gérard Cathala : « Mémoire du silence »

C’est dans les remerciements placés en fin d’ouvrage qu’il faut rechercher l’origine de cette publication. L’auteur n’a jamais voulu se mettre en avant, lui qui est en particulier à l’origine d’ARPO , l’originale association tarnaise depuis 30 ans. Organisés à la manière d’une composition musicale, les poèmes s’enchaînent en 9 séquences suivies de 9 variations. L’ensemble se conclut par un épilogue en 3 volets. Le rôle du poème tente d’y être précisé : « Présent au monde, il tranche dans la vie ». Avec lui, il s’agit de « Dénoncer / pour ne pas renoncer », mais il faut pour cela s’arracher aux différents silences complices des « élites sous le dais » ou des malandrins experts en veuleries.
Ces poèmes destinés « au silence et à la solitude, tant les bruits de ce monde sont assourdissants », Cathala a décidé de les porter au grand jour et de brusquer les choses car « le silence s’écrit en éclats / pour taire et pour affirmer ». Tel un lierre envahissant, il développe ses tentacules, « ronge les fers / érode la bonté », et « décuple la misère / multiplie les renoncements ». C’est alors que l’on comprend mieux la mission dévolue au poète. D’une allure à la fois souple et tranchante, la poésie de Cathala ne craint pas d’aborder des sujets où « le poème n’aura salut que dans l’ellipse ». Il s’en dégage une musique intérieure accordée au monde actuel avec un élan irrésistible vers une fraternité retrouvée où « l’espoir renaît puis veille / dans des replis d’infortune ».

Gérard Cathala « Mémoire du silence » SNNOT éd., 2012, 104 pages, 15 euros - 53, Boulevard Montebello – 81000 Albi. francoise.lescure2@wanadoo.fr



Poésie sur Seine N°79

Poésie sur Seine évolue depuis 20 ans au carrefour de différents courants poétiques qui en font un lieu riche de rencontres et de découvertes. A la suite d’un éditorial qui donne une claire orientation, se trouve un fronton consacré à Nicole Barrière, poète rare mais fortement engagée, essentiellement dans la cause des femmes et celle des peuples africains. Puis, Guy Chaty rend un hommage appuyé d’une douzaine de pages à Jean L’Anselme récemment disparu. Quant aux « poèmes en liberté », ils ouvrent leurs pages à des poètes confirmés (Albarède, Eliane Biedermann, Roger Thirault,...) mais aussi à des inconnus qui trouvent là, espérons-le, un tremplin vers de nouvelles publications. Signalons justement l’originale initiative de Danièle Corre qui publie des poèmes de jeunes ayant participé au Club de Poésie qu’elle anime. L’actualité poétique est abordée par quelques critiques fidèles tels que Jean-Paul Giraux, Jean Chatard, Eliane Demazet ou Monique Labidoire. Rendez-vous est donné à cette revue dès cet été pour un numéro spécial qui fêtera 20 ans de publication.

Poésie sur Seine N°79 (avril 2012), 116 pages, 9 euros - 13, Place Charles de Gaulle – 92210 Saint-Cloud. l’abonnement à 4 numéros s’élève à 28 euros



Josette Segura : « Rejoints par la lumière »

Dans un monde dominé par l’agitation et la tyrannie du temps réel, il est apaisant de lire des poèmes qui empruntent des chemins de traverse à rebours de cette tendance fébrile. Ce ne sont finalement que «  quelques mots / à côté du réel sombre » qui vont nous aider à franchir les obstacles, « malgré l’ombre, malgré la mort », en gardant l’esprit en éveil, « à l’écoute d’une joie discrète ». Le monde dans lequel évolue Josette Segura se construit à partir d’un regard mélancolique et léger, « avec la voix de jasmin des jardins d’enfance ». Cette enfance, riche en sensations et en émotions, constitue un socle solide constitué de marches gravies une à une, pierre après pierre, mot après mot. Dans un présent trouble où « tout s’acharne à peser, à brouiller les pistes », la poésie permet d’ouvrir des espaces où la lumière occupe une place prépondérante. La parole poétique de Josette Segura glisse sous un ciel où les lumières se succèdent et s’accordent mais aussi sur une terre fidèle où l’herbe bouge lentement. Signalons enfin la belle réalisation « matérielle » de ce recueil comme tous ceux des éditions de l’Atlantique.

(Josette Segura : « Rejoints par la lumière » suivi de « Les marches »
De l’Atlantique éd., 2012), 48 pages , 14 euros -
tirage limité à 250 ex. numérotés avec une aquarelle de Catherine Sourdillon - B.P. 70041 – 17102 Saintes cedex)



Microbe N°71

Concoctée depuis plus de 12 ans par les deux complices que sont Eric Dejaeger et Paul Guiot, Microbe est l’une des rares revues de poésie à contenir dans une enveloppe ordinaire. Disons tout de suite que ce n’est pas parce qu’elle « microbienne » et « nanistiquement correcte » qu’elle n’en contient pas de petites perles qui secouent les neurones et titillent les zygomatiques. Ici, le choix des œuvres se fait dans une « concision sans concession », et de ce numéro sous couverture verte, l’on retiendra les participations sous forme de poèmes en prose de Jany Pineau, Louis Mathoux, Michel Voiturier et Alain Sagault. Une part importante du sommaire est accordée aux formes brèves, essentiellement des humeurs et des aphorismes. Sans esbroufe, Microbe trouve toujours un bon équilibre entre des générations d’auteurs et des styles divers. Alors, laissons-nous envahir par ce microbe qui ne véhicule aucune maladie.

Microbe n°71 (mai 2012), non-paginé (16 pages), l’abonnement à 10 numéros annuels s’élève à 17 euros port compris - Launoy, 4 – B6230 Pont-à-Celles



Marie Desmaretz : « Le temps nécessaire »

Le temps nécessaire, c’est ici celui qu’il faut au deuil pour s’affranchir des douleurs dues à la disparition, mais c’est aussi celui qui permet de « comprendre que l’encre du poème était la rivière bienveillante » et qu’elle continue de relier à jamais ceux qui se sont aimés. On découvre à chaque page qu’il n’y a aucune complaisance dans l’affliction morbide. Le compagnon disparu est toujours présent : « Ta mémoire est la source qui m’épure », et, de fait, il participe à une résilience permanente : « Nous luttons ensemble / pour ME reconstruire ». Ainsi, le pire est repoussé « et le naufrage / par les mots évité ». « Dans le constat de son manque, écrit Marie Desmaretz, je coulais consentante / dans le vide qu’il avait creusé » et c’est en puisant au fond d’elle-même qu’elle a trouvé les ressources mentales de poursuivre : « je peux à nouveau m’asseoir/ au soleil bleu de l’espérance ». Divisé en deux suites complémentaires, ce recueil peut se lire de différentes façons, on y retrouvera les mêmes sources d’où s’échappent une eau lustrale et une parole vitale indispensables toutes deux à la vie qui se perpétue.

Marie Desmaretz : « Le temps nécessaire » (Airelles éd., 2012),
24 pages, 4 euros – Les Echevins, 59 rue de la Barre – 59800 Lille



Le Matricule des Anges N°133

Ce « mensuel de la littérature contemporaine » paraît depuis 1992 à raison de dix livraisons annuelles. Sous la direction de Thierry Guichard, il demeure fidèle à la ligne éditoriale de ses débuts, ligne qui se confirme chaque mois par des éditoriaux fermes, lucides et pertinents. Ce sont près d’une trentaine de critiques qui présentent des livres nouvellement parus dans presque tous les domaines littéraires. La part accordée à la poésie est relativement importante ; Emmanuel Laugier, Richard Blin et Marta Krol en sont les principaux responsables. On peut aussi compter sur des lecteurs avisés tels que Thierry Guinhut, Eric Dussert ou Jean Laurenti, auteur pour ce numéro d’une excellente approche du poète russe Ossip Mandelstam à partir d’une récente biographie. Ce magazine, qui va bientôt fêter ses 20 ans, fait voisiner dans un bel équilibre les chroniques et les informations, les critiques et les interviews. Il ouvre sur des bonheurs de lecture en permettant des découvertes et des redécouvertes.

Le Matricule des Anges N°133 (mai 2012) , 52 pages, 5,50 euros-
l’abonnement à 10 numéros annuels s’élève à 40 euros-
B.P. 20225 – 34004 Montpellier cedex 1



Luce Guilbaud : « Au présent d’infini »

Placée sous un exergue solaire de Jean Malrieu, cette plaquette marque une étape importante dans l’ œuvre abondante de Luce Guilbaud. Son écriture gagne en assurance et en sérénité et, puisque « nous nous savons vivants », nous mettons tout en œuvre pour nous accomplir et trouver « le bon angle / le morceau disparu / du puzzle qui nous ajuste ». Luce Guilbaud bouscule les rituels du désir et renouvelle les codes de la tendresse tout en refusant les affres de l’âge car « il fait encore chaud / dans notre chair ». Cela se met en place grâce au miracle permanent d’une poésie dans laquelle « le poème nous devance / dans l’impatience des mots / de sang pulsé de braises sous la cendre ». On découvre à chaque page un prodigieux appétit de vivre, appétit réamorcé par une volonté d’aller plus loin, de « dévorer l’autre au bord / de l’impatience et boire / à même la bouche que veux-tu / puiser sa vie au risque », avancer « pour rencontrer les mots à venir / de la tendresse coutumière ». Lisons et relisons ce beau recueil dont le titre résume à lui-seul la démarche poétique de Luce Guilbaud : l’infini est contenu tout entier dans chaque seconde vécue où le présent palpite encore et toujours.

(Luce Guilbaud : « Au présent d’infini » Ficelle – Rougier éd., 2012,
32 pages, 9 euros – tirage à 500 ex. avec des gravures de Vincent Rougier
Les Forettes – 61380 Soligny la Trappe.)




Pages Insulaires N°24

De plus en plus de revuistes ouvrent les pages de leur périodique poétique à des chroniques portant sur des sujets d’actualité, politiques ou artistiques de préférence. C’est le cas de Jean-Michel Bongiraud qui anime cette revue depuis cinq ans et qui permet de lire des auteurs de haute tenue tels que Jacques Cheminet, Robert Redeker, Roland Counard ou Guy Ferdinande. Bien sûr, le poésie n’est pas absente de ce qui se lit dans Pages Insulaires, mais là-aussi, ce sont des écritures très personnelles et fortement ancrées dans notre époque. C’est le cas pour ce numéro 24 avec les poèmes de Martine Barlier, Silvana Croze, Eric Savina ou Fanny Toison. De copieuses notes de lecture concluent chaque livraison. Une revue à lire et à relire et surtout une revue à suivre.

(Pages Insulaires N°24 (avril 2012), 32 pages, 5 euros - l’abonnement s’élève à 20 euros pour les 6 numéros annuels- 3, Impasse du Poirier – 39700 Rochefort-sur-Nenon)



Jean Foucault : « Corbeaux d’autoroutes et de garennes »

Si l’on en croit les ornithologues, le corbeau serait l’une des espèces animales les plus intelligentes et les plus sociables. Toute personne qui a observé attentivement ces animaux ne peut qu’abonder en ce sens. C’est ce que fait le « poètéditeur » Jean Foucault en célébrant les corbeaux avec des poèmes aériens très évocateurs. Depuis Baudelaire, mais pas seulement, ces volatiles sans ramage de grâce et sans plumage de charme acceptent une sinistre réputation. Puisque « le corbeau en son entier est au travail / Au chevet de la mort » il se résigne à s’adapter au lieu qu’il a choisi d’investir. Lui qui a traversé le monde de moins en moins timide, de plus en plus grégaire, son existence s’affirme comme un rappel : « son monde n’est pas le tien ». Lui, c’est le nettoyeur d’asphalte, le complice du laboureur, « et toujours prêt / A tout envol immédiat ». Signalons pour terminer les remarquables dessins stylisés d’Yves Barré qui surprennent le lecteur sur presque toutes les pages.

(Jean Foucault : Corbeaux d’autoroutes et de garennes (Donner à Voir éd., 2012. 48 pages, 6,50 euros – 91 rue de Tripoli – 72000 Le Mans)



Traction-Brabant N°45

Dans la plus bordélique tradition des poézines des années 70/80 mais avec un ton XXI° siècle, cette publication se fait remarquer par une pagination anarchique et une couverture en papier calque. Patrice Maltaverne qui en est le maître d’œuvre se fend chaque fois d’une parenthèse avec, en ouverture, un éditorial défrisant et, en fermeture, un « incipit finissant ». Quant au contenu, il s’agit toujours d’une sélection de textes de quelques dizaines de poètes dont les textes sont imprimés selon des caractères différents, le tout entrelardé d’illustrations d’origines diverses. Dans ce numéro, on retiendra les participations de quelques nouveaux-venus (Basile Rouchin, Morgan Riet, Pierre Anselmet, Murièle Modely,...) et de quelques auteurs connus (Chantal Viart, Eric Dejaeger, Alain Jean-André, Jean-Marc Thévenin,...). Souhaitons longue route à ce couple improbable, la traction, le brabant, pour ouvrir des sillons dans la terre et dans l’air.

(Traction-Brabant N°45 (mars 2012), non paginé (56 pages), 2 euros le numéro 10 euros les 5 annuels- Rés. Le Blason- 4 Place Valladier- 57000 Metz)



Jean-Claude Touzeil : « Un chèque en blanc »

Remercions Eric Sénécal d’avoir choisi Jean-Claude Touzeilpour inaugurer cette nouvelle collection des éditions Clarisse en présentant un large panorama de l’œuvre de ce poète, œuvre éparpillée au fil de dizaines de plaquettes pour la plupart épuisées. Cette impression de dispersion que le lecteur pourrait éprouver est balayée d’emblée par Eric Sénécal grâce à une solide ouverture qui court sur plus de 35 pages. Il y fournit de précieux éclairages biographiques qui sont autant de clés pour pénétrer dans l’univers pudique du poète. Le choix des textes s’est organisé autour de six axes qui reflètent la personnalité de ce poète aux multiples facettes : militant généreux, humoriste pétillant, collagiste inspiré, humaniste actif... Il est difficile d’extraire des passages significatifs de ces poèmes d’apparence légère mais qui réservent de belles surprises si l’on s’engage sur les sentiers de ce poète un peu comme l’on ferait sur ceux de Durcet... En tout cas, en ces temps d’égoïsme et d’égocentrisme, on trouve ici une belle leçon d’humanisme : « chaque homme / chaque femme / chaque enfant / devrait être considéré / comme un spécimen / un spécimen unique ».
(Jean-Claude Touzeil : Un chèque en blanc (Clarisse éd., 2012, collection Le bruit que ça fait), 200 pages, 15 euros -170 allée de Sainte-Claire – 76880 Martigny)



Comme en poésie N°49

Avec des livraisons de plus en plus copieuses, Jean-Pierre Lesieur, revuiste au long cours, n’ignore rien du subtil dosage qui préside à la composition d’une bonne revue. Comme il en est le seul maître d’œuvre, ce qu’il gagne en indépendance, il le perd en disponibilité car il doit tenir la barre en permanence, maintenir une fragile périodicité trimestrielle avec des tarifs défiant toute concurrence. Il s’inspire, entre autres, de ce que faisait Lavaur avec Traces en tentant de donner la parole à de nombreux poètes méritants, oubliés des rares éditeurs de poésie. Près d’une quarantaine d’auteurs sont ici proposés aux lecteurs dans un large éventail d’écrits : poèmes, proses poétiques, aphorismes, pastiches, critiques,... Relevons quelques noms : Gérard Le Gouic, Michel Monnereau, Evelyne Morin, Claude Vercey, Véronique Joyaux,... Et puis rappelons que, même si sa revue est sérieuse, lui, l’artisan-poète ne se prend pas au sérieux et qu’il n’hésite pas à conclure : « ayez de l’humour, ça ne coûte rien ».

(Comme en poésie N°49 (mars 2012), 72 pages, 3 euros le numéro et 12 euros pour les 4 numéros annuels – 2149 avenue du Tour du Lac – 40150 Hossegor)



Thomas Vinau : « Les derniers seront les derniers »

Petit-fils adoptif de Brautigan et de de Cornière, Thomas Vinau poursuit allègrement son aventure poétique avec un nouveau recueil au titre original inaugurant une enseigne éditoriale dirigée par Frédérick Houdaer. A la suite d’un exergue du facteur Jules Mougin, libertaire au grand cœur, on découvre des dizaines de poèmes aux titres révélateurs, sans ponctuation mais avec un rythme propre et une tonalité particulière. On assiste à un feu d’artifice de poèmes sans lien apparent mais dont le fil rouge pourrait être une sensibilité à vif couplée à un réel appétit de vivre. L’élan est relancé par de minuscules détails captés au gré des humeurs quotidiennes : « je suis une pie myope / qui vole ce qui ne brille pas ». De temps en temps surgit une prose ponctuée : « c’était beau comme de trouver une machine à écrire au fond d’une rivière ». Thomas Vinau fait déjà preuve d’une belle assurance et ne craint pas d’aborder toutes sortes de sujets, des plus risqués aux plus prosaïques. Assurément, un poète à suivre.

(Thomas Vinau : « Les derniers seront les derniers ». Le pédalo ivre éd., 2012. 108 pages, 10 euros – 44 rue Saint-Georges – 69005 Lyon)



DIERESE N°54

A chaque nouvelle livraison de Diérèse, c’est chaque fois la même interrogation : comment fait donc Daniel Martinez pour présenter des numéros aussi copieux et aussi passionnants pour une somme aussi modique ? Il y a de quoi rassasier les lecteurs les plus boulimiques avec ici un important dossier de 130 pages sur Richard Rognet. Outre d’importants inédits extraits d’un ouvrage à paraître, on peut y lire les pertinentes contributions d’une vingtaine d’auteurs parmi lesquels on peut retenir : Goffette, Réda, Dhainaut, Chatard, Clancier ou Steinmetz. Ensuite, la partie « création » donne la parole à Jean-Claude Pirotte, Chantal Dupuy et Isabelle Levesque. Comme toujours avec Diérèse, les Poésies du Monde ne sont pas oubliées. Pour clore ce N°54, on découvre une imposante partie critique où près d’une vingtaine de personnes présentent avec passion les livres qu’ils aiment. Après un superbe numéro consacré à Thierry Metz, on peut dire aussi que cette livraison fera date.

(Diérèse N°54 .automne 2011, 270 pages, 12 euros – 38 euros pour 4 numéros -Daniel Martinez – 8 avenue Hoche – 77330 Ozoir-la-Ferrière)



Jean-Michel Bongiraud : « Je n’en dirai guère plus »

Sous ce titre provocateur, qui claque comme un oriflamme, Jean-Michel Bongiraud a rassemblé des séries de poèmes drus et charnus, riches d’aveux et de constats. Certains prennent un thème pour prétexte, le doute et l’aurore, les oiseaux et l’oubli quand d’autres déroulent calmement leurs images. Si « ce monde est clair et simple », le poète doit malgré tout « résoudre par les mots de tous les jours / l’équation de la vie ». La formulation poétique peut paraître parfois prosaïque, comme si elle voulait tenir le chant à distance : «  pourquoi chanter /lorsque le monde vocifère ». Apparaissent parfois des lassitudes ou des incertitudes qui entament l’énergie créatrice : « n’ai-je pas déjà tout dit / ou alors ai-je oublié certaines choses ». Puis l’espoir revient : « et moi un simple mot / m’emporte ». Voici donc un recueil original qui s’inscrit dans la lignée d’une production prolifique. « Oui je voudrais partager cela » : à nous de partager avec l’auteur ces approches du monde sensible.

(Jean-Michel Bongiraud : Je n’en dirai guère plus De l’Atlantique éd., 2012, 46 pages, 14 euros – B.P. 70041- 17102 Saintes cedex)



Friches N°109

Jean-Pierre Thuillat profite de son éditorial pour dénoncer « l’uniformisation rampante » qui mine nos sociétés avec la disparition programmée de la solidarité et de la convivialité. Afin d’appuyer son point de vue, il ouvre les pages de sa revue au trop discret Jean-François Mathé qui propose six poèmes inédits. Quant à « l’invité de l’hiver », il s’agit de Jean-Paul Klee, un invité hors-normes, qui taille sa route singulière dans les maquis de la poésie contemporaine. Suivent des « cahiers de textes » avec des inédits de sept poètes de différentes générations et « sur la table inventée » où Josette Segura donne à lire quatre poètes dont les textes se répondent. Enfin, la partie critique de Friches est toujours aussi étoffée avec sept critiques pour une vingtaine de publications. A signaler enfin une émouvante lettre de Francis Krembel à des déserteurs de ses amis (Wellens et Mougin), lettre qui aurait pu aussi être adressée à d’autres poètes disparus que signale Thuillat dans sa chronique finale.

Friches N°109 (janvier 2012), 74 pages, 12 euros -
Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix



Cairns n°10

Avec deux parutions annuelles, l’une à la rentrée scolaire et l’autre au début de l’année civile, « Cairns » a trouvé son rythme de croisière. Elle présente ici une brassée de poèmes dans la perspective du proche Printemps des Poètes 2012 dont le thème central est consacré aux Enfances. C’est d’ailleurs Jean-Pïerre Siméon, le directeur artistique, qui ouvre ce numéro, suivi d’une pertinente présentation du rôle que peuvent jouer le poème et la poésie dans la vie d’un enfant à partir d’une expérience scolaire bien menée. De nombreux textes proposés peuvent servir de déclic pour se lancer sur des pistes pédagogiques, en particulier ceux d’Alain Boudet, de Thierry Cazals, de Luce Guilbaud, de Jean-Claude Touzeil ou de Catherine Leblanc. Patrick Joquel boucle cette livraison en présentant une copieuse partie critique portant sur 13 recueils dont il conseille la lecture pour une présence fertile dans les bibliothèques des classes et de tout un chacun.

(« Cairns » N°10 . janvier 2012, 64 pages, 6 euros – 5, Traverse de l’Orée du Bois – 06370 Mouans-Sartoux)



Chantal Dupuy-Dunier : « Et l’orchestre joue sur le pont qui s’incline »

Il est impossible de lire cette mince et élégante plaquette sans penser au naufrage récent d’un paquebot de croisière au large de la Toscane. Déjà, en ouverture du livre, avec l’évocation du Titanic, l’on est plongé dans une atmosphère à la fois légère et pesante. Très vite, « Nous prenons le large / à bord d’une journée » avec « des poèmes plein les poches ». Mais partir, c’est aussi prendre des résolutions : « Nous délaissons nos mots de compagnie / pour ceux que nous offrira la traversée ». De port en port, d’émerveillement en surprise, on prend conscience, qu’il y a « tant et tant de portes à ouvrir / avec tous ces couloirs comme des veines ouvertes » dans lesquelles circuleraient d’étranges passagers. L’on se prend alors à rêver car « Nos rêves sont à la démesure d’un paquebot » même si « l’air prend un goût amer » et s’emplit de sourdes menaces.

Chantal-Dupuy-Dunier : « Et l’orchestre joue sur le pont qui s’incline »
La Porte éd, 2012, non paginé (20 pages), p.n.i. (3 euros),
215 rue Moïse Bodhuin – 02000 Laon





Nouveaux Délits N°41

Sans se présenter sous la forme d’un « numéro spécial », cette livraison est une singularité, même si elle s’inscrit dans le droit fil de la ligne éditoriale impulsée par Cathy Garcia. En effet, après un original éditorial, on peut y lire des ensembles de textes cohérents autour de ce que l’on pourrait nommer : la menace nucléaire et la survie sur la planète. Avec « Après Fukushima », on peut lire une brassée de haïkus japonais présentés par Seegan Mabesoone, pour qui « la menace nucléaire n’est comparable à aucune autre ». Suit un bel ensemble de poèmes d’Alain Gourhant extraits de « Poésie du désastre et de la guérison ». De la même veine mais d’un tout autre aspect formel, viennent ensuite de troublants poèmes de Basile Rouchin et une étonnante suite de Timoteo Sergoï. L’ensemble de cette livraison est de bonne facture et la lecture est aérée par les discrets accompagnements graphiques de Karolinda et par d’opportunes citations. Allons, suivons Cathy Garcia qui nous adresse ce vœu des Indiens Navajos : « Hozho ! Que le monde soit hozho ! » c’est-à-dire qu’il nous apporte à la fois beauté et santé.

(Nouveaux Délits N°41 (non paginé (44 pages), format A6 –
Cathy Garcia, Létou – 46330 Saint-Cirq-Lapopie – delitpoesie@wanadoo.fr- l’abonnement est de 25 euros pour 4 numéros)



Thomas Vinau : « Chaque matin »

On n’est jamais déçu avec les publications de ce jeune poète prolifique désormais bien connu après des dizaines de parutions en revues et une bonne vingtaine de plaquettes en 5 ans. Son nouveau livre est magnifiquement édité par Vincent Rougier dans sa célèbre collection Ficelle, avec des illustrations de Dominique Mac Avoy. Le contenu déroule des poèmes en prose dont le fil conducteur est la référence permanente à la lumière, lumière matinale surtout, peinant à dissiper les moments troubles du petit matin. « L’ombre et la lumière avaient commencé leur petit jeu depuis longtemps », à la fois dans l’espace intime et dans la ville engourdie. « La lumière murmure un nouveau jour à travers les vitres », ce jour qui peine à se lever alors que « le soleil tient son carnet de bord dans les ombres des arbres ». La fine observation des gens de la rue et l’attention permanente aux menues choses du quotidien font penser à l’univers de François de Cornière, mais surtout à Jean-Claude Martin dans l’expression nerveuse et saccadée. Les poèmes de Thomas Vinau se découvrent comme des instantanés photographiques dans lesquels l’émotion est toujours aux aguets.

(Thomas Vinau : Chaque matin (Rougier V. éd., 2012), 44 pages, 9 euros, format A6, tirage limité à 500 exemplaires,
Les Forettes-61380 Soligny-le-Temple – rougier.atelier@wanadoo.fr)




Décharge N°152

Voilà qu’après avoir fêté ses 30 ans avec un hors-série proposé à ses abonnés, la revue Décharge accueille Tomas Tranströmer, le Prix Nobel de Littérature grâce à l’un de ses traducteurs, Romain Mathieux. Un fort article de Jean-Pierre Siméon, le Directeur artistique du Printemps des Poètes, vient compléter la riche présentation du traducteur. Ce copieux numéro contient par ailleurs des dossiers documentés et d’abondantes chroniques, sans compter avec les inédits d’une vingtaine de poètes qui se bousculent au portillon du « Choix de Décharge ».
On y lit aussi une douzaine de bouleversants poèmes inédits de François de Cornière qui rompt un long silence éditorial. Signalons enfin les chatoyantes illustrations d’Antiocha Ouachir que présente Catherine Mafaraud.
Pour conclure, affirmons que Morin et ses complices pratiquent un art consommé du revuisme en proposant chaque trimestre une livraison de qualité où s’articulent avec bonheur poèmes inédits, chroniques, dossiers et notes de lecture.

(Décharge N°152 (décembre 2011), 142 pages en A5, 6 euros – Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie 89240 Egleny – abonnement simple pour 4 numéros de 128 pages minimum : 22 euros – http://www.dechargelarevue.com)



Pierre Autin-Grenier et Christian Garcin : « Quand j’étais écrivain »


Avec 24 pages accordées à chacun, voici deux écrivains-pugilistes qui s’affrontent sur le ring symbolique qu’est ce livre tête-bêche. Paul Autant-Grognard et Christophe Garçon, puisque ce sont leurs noms d’emprunt, se rencontrent pour échanger leurs avatars d’auteurs méconnus. Comme ils en ont assez, ils s’accordent autour d’un pari non-pascalien qui va consister à savoir lequel des deux rencontrera le moins de lecteurs lors de ventes-dédicaces effectuées dans des librairies désertes ou autres lieux culturels. Et voici nos deux lascars en train d’élaborer des stratégies fumeuses pour obtenir le Graal suprême, c’est-à-dire l’objet du pari : « une caisse de Bourgogne Montrecul du château de Marsonnay » pour l’un ou « une bouteille de Châteauneuf du Pape. Non, deux : un rouge et un blanc » pour l’autre. A grands coups de résolutions et d’aphorismes chinois, les voilà partis dans un exercice de style de haute volée dont un se gardera bien de citer des passages, pas plus que l’on ne révèlera l’issue du combat. Tout se terminera autour d’une bonne table remplie de mets succulents bien arrosés, l’on s’en doute. Santé et bonne lecture !

(Pierre Autin-Grenier et Christian Garcin« Quand j’étais écrivain » (Finitude éd., 2011), 48 pages, 7,50 euros – 45 rue Marcelin Jourdan 33200 Bordeaux – http://www.finitude.fr)



Lieux d’Etre N°52/53

Lieux d’Etre, « revue thématique de création littéraire et artistique » est bien connue depuis plus de 20 ans qu’elle circule dans le réseau. Elle consacre ici une forte livraison aux « auteurs-femmes, issues de diverses tendances et générations » comme l’écrit Régis Louchaert dans son éditorial. Le risque est grand de se retrouver face aux sempiternelles questions : Existe-t-il une poésie féminine ? Pourquoi un spécial femmes ? Les responsables de ce numéro ont résolu le problème en ne proposant aucun texte théorique, aucune analyse et aucune interview. Ainsi, on ne trouvera que des poèmes écrits par une cinquantaine de femmes-poètes ou de poètes-femmes, c’est selon. Nous ne citerons aucun nom car toutes méritent une attention particulière et l’ensemble, malgré sa diversité, est d’une grande cohérence. Des illustrations dues à des lycéennes d’un établissement belge viennent ajouter une touche élégante à cette belle présentation. Vingt pages de notes de lecture et une riche liste bio-bibliographique complètent cette livraison de Lieux d’Etre qui est une réussite totale.

(Lieux d’Etre N°52/53 (décembre 2011), 200 pages en A4, 15 euros – Madeleine Carcano, 17 rue de Paris 59700 Marcq en Baroeul – abonnement simple pour deux numéros annuels : 27 euros port compris )



Roland Tixier : « Le passant de Vaulx-en-Velin »

Familier des formes brèves et du haï-ku en particulier, Roland Tixer nous entraîne ici dans une déambulation nonchalante au cœur de la cité qui est la sienne depuis de nombreuses années. La municipalité s’est même associée à la publication de cette élégante plaquette dans laquelle l’auteur ouvre des pistes oniriques. Composé des 7 parties distinctes correspondant à 7 quartiers, il se parcourt comme on découvre une « ville de cœur à ciel ouvert ». En suivant ce « piéton parmi tant d’autres », on rencontre des promeneurs et des travailleurs avec leurs « gestes ordinaires ». Ainsi, on peut voir autrement ce qui risquerait de devenir banal. Avec Tixier, le lecteur prend son temps, aiguise ses sens pour découvrir à chaque instant quelque chose de nouveau. Mélancolique mais pas nostalgique, Tixier ne se lasse pas de cette ville : « sur les lieux de l’enfance / rien n’a changé semble-t-il / seuls les arbres ont grandi », et le lecteur, comme par magie, se retrouve en lévitation : « nous voici assemblés/ frêles équilibristes / dans l’escalade du temps ».

(« Le passant de Vaulx-en-Velin » (Le Pont du Change éd., 2011), 68 pages, 12 euros - Jean-Jacques Nuel, 161 rue Paul Bert, 69003 Lyon.)



Georges Cathalo



Lire aussi :

Lecture-flash 2013

Georges Cathalo : « La feuillée des mots »

Georges Cathalo : « Au carrefour des errances »

Georges Cathalo : « Noms communs, deuxième vague »

Georges Cathalo : « A l’envers des nuages » & « L’Echappée »

Georges Cathalo, le poète du quotidien (portrait)



mercredi 4 décembre 2013, par Georges Cathalo

Messages

  • très très bonne idée cette lecture flash qui permet d’en voir beaucoup rapidement, et de faire son choix en toute connaissance de cause. En l’occurence, je crois que je vais craquer sur "Je n’en dirai guère plus" qui m’a l’air très bon.

     
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