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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2013

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.
Désormais, revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Xavier Forget dans « un coin de siècle »


Les mots du siècle, de la modernité tapageuse, des contraintes sociétales pleuvent dans ce contre-chant lyrique, qui dénonce l’anonymat d’une foule sentimentale, pourrie par les mécaniques de toutes sortes, les horaires, les crédits, les ordinateurs de vie quotidienne, les prédations communes et ordinaires.
Dans ce deuxième volume de vers (après un bookleg), Xavier Forget, jeune recrue d’une poésie belge et qui a le vent en poupe (citons Wauters, Ben Arès, Dancot, Delcorte, Piette et consorts), alterne les formes plus classiques, les répertoires prévertiens, les listes récrites, le pastiche du notre père et autres langages plus verts.
Celui qui déclare d’emblée « Je me fonds dans l’anonymat » « dans les rues figurantes » sait, et c’est un atout pour le débutant, contrôler ses élégies, ses états d’âme, ses appétits de marcheur, ses errances, ses migrations (« nomades malgré eux/ trimardeurs vers toujours plus d’incertitude »).
Du haïku maîtrisé à la longue mélopée engagée contre l’inertie, l’invisibilité des êtres, le poète traverse en biais, sur des sentes personnelles, un « coin de siècle », mal troussé, mal foutu, mal né, et s’emporte à bon escient contre les logeurs d’incertitudes, les fabricants de sommeils tristes, en tablant sur de belles images :

Habiter
ta main dans ma main
au-dessus
de ma chambre élégiaque

Tandis qu’une fois le noir venu
l’on aimerait encore sourire d’étourderies
et plaire.


Que s’évanouisse l’ennemi/ qui résonne/ en moi

Parfois, un zeste de prosaïsme, parfois quelques effets non désirés, mais dans l’ensemble, un livre qui promet et un auteur dont l’engagement sincère nous touche, par sa lente et précise description d’un réel sans âme.

(Xavier Forget, Un coin de siècle, Ed. M.E.O., 2013, 112p., 14€.)



Lucien Noullez : « Sur un cahier perdu »


La poésie, chez cet arpenteur de celle des autres et des grandes questions métaphysiques, est un viatique puissant qui lui permet d’échapper à la grisaille, à la médiocrité, à l’usure du temps.

Lucien Noullez joue, dans ce livre au titre en résonance « Sur un cahier perdu », des mille et une facettes d’une écriture qui aime suggérer la personnification, l’intimisme des fables, l’ironie d’un moraliste doux, les petites histoires d’un monde en déroute, les récits de nous-mêmes, les visages et les riens, la quotidienneté de la langue (ça - cela), les restes d’enfance enfouis, la sueur des jours, la « transpiration du seigneur »...
Après une vingtaine d’ouvrages (essentiellement des livres de poèmes, mais aussi des journaux intimes, un récit familial), voilà le poète aux prises avec un style qui le définit, qui se nourrit d’images sonnantes, de métaphores ; le voilà, nouant apostrophes, constats sur soi, petites fables, griffonnant le réel à coup de poèmes brefs, décrivant l’aujourd’hui pour rêver, sans doute, d’un monde meilleur.
« Pauvre parleur, sous ta chemise des oiseaux/ pinaillent »  : le poète ne s’épargne pas dans ce catalogue d’images et il sait laisser derrière lui de bien beaux blasons :

« Des bûcherons
coupent les violons à la racine
et les luthiers recousent »
.

Ne serait-ce pas la métaphore du poète artisan, luthier de mots et d’images ?
Lucien Noullez nous dit ses peurs, ses « chiens » qui lui mordent le réel, « son dieu froid », et s’il s’adresse au créateur, c’est sans faire de manière, à la façon d’un pote dont on secoue l’épaule !
Dans l’urgence d’un monde qui ne va pas comme il le voudrait, le poète est en totale résonance : il dit l’enfance à retrouver, les relations à nouer, les désirs fous (ah ! les ailes d’un être qui se veut, se sent maladroit !), de pures images tentent de combler les abîmes :

« Dans l’enfance, il y avait aussi
un tas de sable
un petit bonheur sans histoire
et
toi
qui creusais des châteaux
parce que la plage était chaude
et ton enfance
en ton enfance même
déjà loin »

Le temps présent est une « casserole cabossée »et il fait froid, nous avons « les bras cassés ».
Bref, le réel exige une poésie riche, chaude, apaisante, et le poète nous l’offre, entre constats du pire et folles espérances.
La tristesse, l’incurie, la désolation, l’échec, l’impuissance : autant de souffrances à renverser par la force et la beauté des mots, des vers.
Bref, le poète a du boulot sur la planche du monde !
Lisez, relisez ce beau livre.

(Lucien Noullez, « Sur un cahier perdu », L’Age d’Homme, 2013, 80 p., 15€).



Vincent Tholomé : « Vuaz »


Vincent Tholomé (1965-) poursuit une poétique de la recherche sinon de la résistance, au sens de l’écriture résistante. Nulle facilité ici pour créer ou recréer une vie précaire dans un entourage naturel résistant lui aussi. Et donc comment mieux relayer le thème qu’en agissant sur une forme elle-même résistante.
Voici donc « Vuaz » , cent et huit pages de textes en vers très courts, disposés selon une lecture non conventionnelle, il suffit de retourner le livre dans l’autre sens et de voir, en cascade, toutes les phases de la vie à Vuaz : recherche de nourriture, de solidarité, de raison de vivre pour échapper à la misère et à la famine. Les vers s’égrènent comme les jours, longs, lents, pareils, et la vie commence avec ces résidents du « fond » du « trou » , aux noms folkloriques (Surin, Mère, Surimi, Gagarine…) dans une nature contraire, avec des chiens, pour une vie de chien.
L’exercice de style et de vie, empreint de gravité et d’une philosophie vitaliste de survie, vise sans cesse à tisser entre le livre et le lecteur cet espace de nature et de vie où les tâches ordinaires prennent acte de blasons, de convictions et de renoncements. Apprivoiser, si l’on peut dire, puisqu’il faut lutter, ramasser la collecte des choses venues du ciel, refaire sans cesse les mêmes gestes jusqu’à l’usure. L’auteur reste entier devant ces blocs de sens : aucune concession. Même si les mots se répètent et foisonnent dans l’espace restreint d’un lexique jurassien (saumon, vallée, sphaigne…), la thématique peu à peu libère ses atouts. Une force. Une nouvelle perception du monde. Une lutte de tous les jours. Un sentiment de fraternité retrouvée. Une litanie de gestes à reprendre.
La chronologie absurde procède des mêmes effets : étirer le temps, le rendre substance et profondeur. Combien de journées à tisser les mêmes gestes ? Peu importe. Au fond, c’est le temps de la vie et des autres humains.
Sous un style qui s’apparente aux récits pour enfants, le livre dessine ses atouts : une profonde humanité. L’univers de Tholomé n’est pas si éloigné de celui d’un Mingarelli ( « Marcher sur la rivière » ) ou d’un London. L’espèce traquée doit avoir ses chantres.
Un beau recueil.

(Vincent Tholomé, « Vuaz », MaelstrÖm, Compact n°28, 2013, 108 p., 8€.)



Jacques Vandenschrick : « En qui n’oublie »


Arrivé à ce point de maîtrise de son univers, décliné en thèmes identifiables – chagrin, mémoire, solitude – et en un ton sans cesse repris puisque nécessaire, celui de la mélancolie, Jacques Vandenschrick, dans ce dixième opus poétique, signe toutefois une légère variation des formes stylistiques : ses derniers poèmes (une quarantaine, comme pour chaque livre) sont écrits en prose et la prose leur convient bien pour signifier la complexité d’émotions, d’expériences et de vie.
Trois sections sans titre se distribuent ces textes (13/13/14) qui s’insinuent longtemps dans notre mémoire de lecteur, parce qu’ils reposent sur des éléments familiers, donc connus, parce que, loin de tout récit classique ou de toute déploration, ils décrivent, signalent, murmurent, nous confinent dans des terres rarement balisées, celles de l’exploration patiente comme si l’enfant en nous fuyait et pourtant retrouvait quelques traces d’un passé qui se délite. Familières tout autant qu’étranges reconnaissances que ces granges, que ces « vergers obliques » (on se croirait chez Balthus et son champ triangulaire de Chassy), que ces graviers, que ces bêtes ou autres mélèzes que l’on peut déceler au fil des poèmes.
L’étrangeté se renforce ici par l’imposante série de questions, d’énigmes : à lire ce « pays (qui) est dans son chant », on comprend peu à peu ses brouillards, son indécision foncière, comme si à s’égarer on avait à retracer des territoires ou à mieux cerner un terroir de prédilection. Cette « mémoire de sombre amarante » redessine le temps fondateur : l’ennui « des lundis », des « lessives »  ; les routes s’effacent aussitôt mentionnées …
La terre (élément bachelardien ici majeur) s’énonce en guérets « de seigle », en villages, ou autres « bourgades comblées de remparts ». Mais c’est une terre, non réaliste, quoique toujours décrite comme nimbée d’une réalité autre, qui prendrait la gourme des montagnes retirées ou la couleur de l’aube ou des soirs, sur « des moraines très étroites ». L’appel d’air de ces terres d’enFrance (on pense à l’Auvergne, bien sûr) résonne longtemps, avec ses blasons d’atmosphères gainées de brumes, avec ce mélange saisissant de « frayeur dans les songes » et de « lueur dans l’ajour des branches ». Mais que sauver de tout cela ? Sans doute l’écrire est une manière de mémoire. Sans doute faut-il compter sur les secours. La poésie ici atteint à des questionnements existentiels : pourquoi revenir si souvent sur les mêmes lieux ? pourquoi ?
Et quel secret porte l’enfant à user de ses mots, de ses pas pour que l’exploration porte ses fruits ? Et la nuit toujours conseillère (ah ! ce mythe des lumières de l’obscur !) est-elle à même de nous guider ?
La beauté de ces poèmes s’offre aussi dans la simplicité de ses formes : phrases courtes, questionnements, vocabulaire familier à l’auteur (on reconnaît sans cesse ses traces), syntaxe claire, et se nourrit de l’élégance des métaphores et des autres images (appels marbrés de bêtes – l’amitié des vignes rouillées – treillis séché des buissons…).
« Dans le grésil qui commence » serait sans doute l’emblème de nombre de ces poèmes, écrits pour éclairer tout en délivrant une part de mystère.
Un livre admirable de justesse.

(Cheyne, 2013, 64p., 16 €.)



Dominique Grandmont : « Noir sur blanc »


L’univers grandmontien tient à des strates reconnaissables – la ville, le regard, l’écriture, le mouvement – et à une écriture unique, visant à unir dans la texture des vers des réalités parfois très éloignées, par un jeu d’ellipses et de raccourcis significatifs.
Le dernier opus expose, outre deux longues parties en prose, sept séries de dizains qui maîtrisent cette conception d’une poésie attentive à la vitesse des réalités observées. Le poète retravaille la syntaxe et le découpage des vers jusqu’à parfois s’exposer à une relecture, tant le procédé contraint le lecteur à un meilleur regard sur la teneur du poème. Le recours à l’aphorisme au sein du vers, l’implication incessante de l’observateur-poète qui consigne avec célérité tout ce qu’il peut enregistrer des mouvements quasi sismiques du réel donnent à ces poèmes une matière hyperréaliste assez saisissante. On croit lire sous sa plume ce que nous observons nous-mêmes, à la vitesse des choses.
Et pourquoi donc ramasser tant d’éléments d’un réel disparate ? Sans doute pour en garder des traces. Sans doute aussi pour donner à l’écriture la nécessité du vivre. Grandmont sait que « ta phrase continue même si le stylo n’a plus d’encre », « heureux de ramasser des mots façonnés par la routine ».
L’extrême richesse des textes jaillit de l’inventivité constante d’un regard apte à saisir, à happer, en traces noires sur le blanc éblouissant du monde, « l’espace », puisque «  ma langue n’est pas celle du repli ». Sans oublier, précepte indispensable, que « ce qu’on dit commence avant de / commencer ». L’apparent paradoxe fait partie des intentions de l’auteur qui nous enjoint à mieux scruter : il fait fi des fausses appréhensions, des apparences illusoires, des mots qui ne seraient que des mots. Aussi, la complexité du livre résonne-t-elle d’une étrange adéquation entre le clair et l’obscur, entre le dit et la vitesse du réel.
« Le hasard n’a pas le choix dans ces rues où tout compte
sans être compté ou qui serait seul à rester lui-même
en étant autre chose que ce qu’il dicte et toi aussi… »

Ainsi se dessine la vie selon cet artiste, entomologiste de la réalité quotidienne, qui sait, ô combien, que le langage pour évoquer le monde doit s’insinuer profond dans les interstices du vivre. Il a choisi de l’articuler d’une manière originale, en disposant chaque dizain, tronçonné selon la rythmique 3/3/3/1, ce qui ajoute à l’intense lien qui ordonne les choses, ce qui conforte leur justesse.
Un livre bien singulier, d’un style étonnant.

(Dominique Grandmont : « Noir sur blanc », Tarabuste, 2012, 11€.)



Arnaud Delcorte : « Eden »


ll y a chez ce poète hainuyer, dont les premiers livres m’ont plu et interpellé, un « goût sûr de l’azur cru », une sensualité franche pour les corps et les éléments, une vraie connaissance des mondes étrangers, africains. Arnaud Delcorte, la belle quarantaine, offre - et le mot n’est pas usurpé - ses poèmes comme sa chair, son corps, son âme. Ame, oui, tant ses textes, pour être humains, tendres, audacieux, osés, érotiques et fraternels, n’en sont pas moins très révélateurs d’une âme, qui sait ses limites, ses grâces, qui se donne à lire dans une empathie non forcée, fluide comme les éléments.
J’aime, dans « Eden » , qu’il rappelle ses amitiés, ses déchirures, ses découvertes des espaces charnels, ses subtiles connivences avec le monde.
Arnaud aime, il le dit, il le rappelle, il s’en fait une gloire de poète lyrique, qui ne cache pas. Ses impudeurs sont des beautés, conquises de haute lutte. Il y a une grâce à se dire ainsi, entre « paumes », « dans une calligraphie vertigineuse », avec l’assurance que le temps passe, presse, avec « une empreinte de vent ».
Son écriture a mûri, ses images enlèvent une adhésion plus franche ; il y a le sens de la nudité des éléments, de la chair convoitée ; il y a le sens de la beauté des partages. « S’il prend la mesure des refus », il a le sens de l’autre, du pardon, et forcément, de la perte.
Cet arpenteur des rues du monde parle très bien des lieux de crasse et de blessure, où sa propre place consent à marquer son empreinte.
Chez lui, le « vent a une texture inédite ». Chez lui, les « cataractes de miel sur ma peau » disent qu’on brûle au ciel des désirs et des sens. Tout est amour et sensualité. Les beaux poèmes où Driss et d’autres figurent relatent de belles expériences sensibles. « L’air qui acère nos chairs sous la vitesse ».
Apte à saisir la matière même de la lumière, entre autres par l’expérience des rêves, le poète confie à l’écriture la part la plus heureuse d’être : au sein des visions, à la lisière de la réalité vécue et de la forêt des songes.
Ce livre, « avec l’entendement de la lumière », dit doucement, très doucement, le bonheur de vivre.

(Arnaud Delcorte, « Eden », L’Harmattan, 2013, 166 p.)



Cécile Guivarch : « Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour »


Un septième recueil de poèmes pour cette Nantaise de résidence, en hommage aux siens, à la langue des aïeux, l’espagnol, à leurs combats. Une langue, toute tissée d’ellipses et de silences – ne dit-elle pas « des poèmes où l’on sait le silence/ entre chaque vers » – pour dire nombre de blessures rentrées, pour évoquer ces heures violentes des départs, de la guerre civile, de ceux qu’on a perdus.
En quelques vers (les meilleurs poèmes tracent en densité les souvenirs), le poète sait nous faire partager les ressources de l’émotion filiale et la gravité des constats :

« elle cherche le sein
le peu de douceur

longtemps après

on revient
ça s’est arrêté
figé englué

on se questionne
rien ne bouge plus »


Cécile Guivarch rameute le passé des siens, non pour une vaine nostalgie, ni pour forer plus loin la mélancolie mais bien pour étayer son parcours :
« se sentir de ces gens/ venus de l’arbre/ du ciel et de la terre ». « Son père écrivait/ enfermé dans un moulin/ carnets couverts d’encre… »
Quand tout s’éloigne, il reste le poème, l’offrande au temps, sans nul doute.

(Cécile Guivarch, Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour, L’Arbre à paroles, 96 p., 7,50€.)



Olivier Dombret : « Dansent les ombres »


La Ville – déclinée dans un livret précédent « L’Empire d’Occident » (Maelström, 2008), est une réelle matière poétique chez ce poète de trente-trois ans, auteur de quatre livres. Ici, dans ce nouvel opus, elle « enfle », « respire ». Elle est au cœur de quatre Chants qui structurent cette langue très hachée, saccadée comme les pulsations d’un cœur. Les saccades ordonnent les vers, les coupent, les donnent à lire dans une tension qui fait sens :

Pourtant la sève.
Et le sang.
Qui coulent entre les pierres.
Irriguent le Cœur.
Le Cœur de la Ville.
Le Cœur du monde.


Le poète aime énoncer. Les thèmes. Les matières. Les rites. Sa volonté est de « tout » consigner, dans une gourmandise qui l’honore. Une sensualité « pulpeuse » traverse ces brefs textes, démantibulés, qu’il s’agit de rassembler dans une manière de surplomb des réalités. Un chant profond surgit de ces vers, où l’Océan peut être un frère, où tout mot peut prendre majuscule pour dire plus que son simple énoncé. Mais ce n’est guère un lyrisme lénifiant qui préside ici, mais une rythmique qui balance ce qui « adore », et ce qui « contracte », et le temps est la grande affaire pour qui vit, raisonne, résonne dans ce « ventre », et le Chemin, et la Nuit, et l’Oubli sont autant de signes sur la voie.
Sens des aphorismes (« Rien ne peut arriver aux âmes sèches »), découpage de la langue en petits tronçons de sens, appel du pied au lecteur attentif et qui ne soit pas trop agacé des multiples ponctuations, sens de la métaphore : les atouts émaillent ces vers qui nous donnent, au-delà du vertige et du réel qu’ils forent, un autre goût du monde, entre accélération et ombre – c’est-à-dire dans la juste mesure de notre lecture, puisque le suspens crée une autre lumière.

(Olivier Dombret, « Dansent les ombres », L’Arbre à paroles, 2013, 80 p., 6,50 €.)



André Doms : « Voyeur voyageur »


Dans une langue solide, où le mot s’entend, se forge, s’articule fort, André Doms creuse ses enfances, voyageuses, libres, ses adolescences de formation, toute sa vie de voyageur et traducteur. En une belle série de poèmes tassés où le signifiant ordonne au sens ses moulures, le poète de « L’Aube et L’Aval » recense des instants privilégiés, cueille dans la nasse de ses voyages et souvenirs quelques traces de soi. Mais l’écriture distancie l’impact autobiographique : une écriture nourrie de blancs, d’ellipses, de constructions parfois chantournées où glissent des préciosités lexicales et syntaxiques. La langue est noueuse, et il faut de temps à autre puiser dans la difficulté pour assoupir quelque transparence. N’empêche, au fil des « gravures », des aphorismes, de l’écriture prompte à se décrire, le poète se révèle, comme on le dit des photographies.
Ce détour par le passé jette quelque lumière sur des scènes, sur des observations, sur des expériences, et la langue, somptueuse par endroits, rend compte des trajets :
« À flairer l’air des temps, je vais sous le couvert de mes parcs…
Pourvu que, vibrante, la voix jette ses éclats sombres de passion. »

Puisque « voyager désordonne et rajuste les mesures », le poète s’en donne à vers-joie pour évoquer, dans tous les sens, et porté par toute l’essence de son écriture, une sensualité gourmée, avide, nécessaire, loin des « icônes », « ajustée à l’aisance des hanches ». C’est, en une « chair de mémoire » que s’évident ces proses colorées, baroques, pleines de parenthèses, de précisions, très écrites, très maîtrisées, où le moindre signe doit prolonger l’ascèse de la mémoire. On marche donc avec l’auteur. On frôle les nombreuses matières poétiques qu’il brasse. « Le cœur cuit comme une motte » ou « Pourtant, je porte visage » signalent une densité, qui n’est pas toujours à l’œuvre dans les nombreux versets. Mais, il ne faudrait pas y voir des maladresses, non, pour le poète, la reprise des motifs, la lente reprise de certains termes (buée, sève...) est essentielle : il en va de la conviction de l’auteur, longtemps après les actes. Longtemps après les sensations premières.
Et parfois, il est agréable de se perdre dans les circonvolutions d’une langue personnelle, qui s’affranchit des codes, qui soit affaire de style. Car vous l’aurez compris, « Voyeur voyageur » en a, à revendre.

(André Doms, « Voyeur voyageur », Le Taillis Pré, 2012, 120 p., 12€.)



Jean Miniac : « Et ta main fermera mes yeux… »


Jean Miniac (1960), poète, traducteur, latiniste, propose aux Éditions fondencre, dans leur collection « Écrits sur l’art », le journal intime et imaginaire de Bach. Sans doute le poète intimiste de « Histoire de nous » et de « Le Jour » était-il le mieux placé pour restituer avec talent les derniers mois de la vie de l’illustre compositeur. Le poète d’aujourd’hui fait parler l’artiste d’hier, dans une langue concrète, autant attentive à la quotidienneté qu’aux circonstances de composition. La gourmandise de Jean-Sébastien relaie la boulimie artistique, cette irruption incessante de la musique dans sa vie. En pur réaliste, Miniac prête à Bach cette force tranquille, cette sérénité d’un homme apte à découvrir dans le flux de la vie les terreaux de sa création, à la fois dans l’assaut des émotions et à l’œuvre des sentiments filiaux, amoureux et religieux. Dans ce journal deviennent essentiels ferments ces références au divin, celles au travail quotidien de composition, entre la pipe qu’il sait fâcheuse pour sa santé et la stricte observance du monde qui coule.
Tout l’art est de recréer, avec des mots, un style, l’univers d’alors : Leipzig, les chambres et salles de composition, les élèves, les deux femmes aimées, dont Bach parle admirablement, le fils perdu, les proches, le rejet des pouvoirs et les aléas liés à la quête des charges. L’élégance des phrases, le coulé des séquences, la fluidité de l’ensemble offrent à ce récit la charge suffisante d’émotion et de culture vraie. Bach est là, très proche, dans cette attention intime et universelle au monde qui le borde, comme si nous partagions sa chambre, sa rue, son monde. Miniac sait, et l’on sent l’organiste qu’il est, évoquer avec infiniment de précision et d’art la musique, majeure, d’un génie qui la subodore dans chaque parcelle de réel, qui la joue, aux bords de l’exigence et de la beauté. Nombre de séquences nous immiscent dans son cœur pensant, tant la raison musicale et la perception affective du monde jouent de concert chez lui pour nous donner toutes les formes : psaumes, cantiques, messes, passacailles et autres fugues. La vérité d’un artiste est dans cette langue précise, sans afféterie, sans mièvrerie, qui relate et affine une vision. Des épisodes appellent par leur inventivité de plus longs développements : cette souris qui inspire l’organiste au travail par sa présence ; la rencontre avec Anna Magdalena, la seconde épouse ; les liens familiaux, resserrés autour de la perte de l’un de ses fils ou autour d’une lettre d’encouragement à un neveu…
Le livre de Miniac, pour apocryphe, n’en reste pas moins une porte d’entrée essentielle pour décoder un univers. Un beau livre admiratif et prenant.

(Jean Miniac, « Et ta main fermera mes yeux… » Pages de journal, réflexions sur l’art et autres écrits imaginaires de Jean-Sébastien Bach, fondencre, 2013, 104p., 16€).



Karel Logist : « Desperados »


Le livre « Desperados » inaugure, à l’Arbre à paroles, la nouvelle collection « if », que dirige Antoine Wauters, en même temps qu’un autre très beau recueil, celui de la Roumaine Doina Ioanid ( « Rythmes pour apprivoiser la hérissonne » dont j’ai évoqué l’intérêt dans revue texture voir ci-dessous).
L’auteur de « Ciseaux carrés » consacre ici tout un livre aux « poèmes pour la peau », sous-titre assez indicatif d’une œuvre axée sur le rapport physique amoureux, le temps d’une saison d’ébats, de rétentions, de rejets, de regrets.
Sous la bannière de l’oulipo et de ses littératures à contraintes (style Perec, Queneau et autres Jouet), le poète liégeois s’est obligé à ne pas utiliser, tout au long de ses 84 pages, une de nos voyelles (voyez-y l’étonnement digne d’un Rimbaud) pour sans doute se confronter à bien d’autres contraintes contrariantes et contrariées : l’amour s’y décline avec obstination, certes, avec moult difficultés.
L’objet du désir, obscur jeune homme dégotté dans un café du « Carré », occupe l’essentiel de ces pages où la joute des pronoms personnels et celle des cœurs/corps libres, offerts, cerne au plus près la peau sous l’effet, sous l’éclat, sous la loi des désirs.
L’impudeur règne ici en maîtresse des pulsions et la franchise du poète n’a rien à se reprocher dans les lentes et précises descriptions des corps gays qui s’offrent en matière d’observation des lecteurs. Mais il y a plus que cette entomologie sexuelle de base, il y a, chez Logist, une amertume, qui n’est pas éloignée de celle du Romain Penna, une nostalgie adulescente (que j’avais déjà pointée dans l’un des ouvrages précédents).
Des accès de prosaïsme, des pointes hyperréalistes, des accents poignants émaillent ces longs poèmes désarticulés en tout petits vers : l’écriture exploite les à-coups blessants d’un jeune danseur qui ne répond plus aux attentes, et le poème reste là, versé dans sa plainte malheureuse, comme un enfant perdu.
Cette écriture, portée par une tension - celle des jours, des bus qu’on prend à toute allure, des guignes des bars et autres saunas saumâtres - de tous les instants, inscrit ce livre très cru dans la poignée d’ouvrages aptes à renouveler l’analyse du rapport amoureux.
« Pendant que je m’acharne à embrasser sa bouche » pourrait être le blason de cette quête de chair accompagnée d’une violence à soi, et, parfois, la poésie triste affleure, le temps d’une image, comme « mes poèmes sont morts » ou « je n’ose pas un mot sur ces échanges-là".
Logist déclare sa conversion passagère, avec l’autorité nouvelle de quelqu’un qui a franchi un cap, en est revenu, tout assourdi des coups qu’il a pu prendre ou donner, en dépit quasi de lui-même.

Karel Logist, « Desperados », L’Arbre à paroles, 2013, 10 €.



Corinne Hoex : « Celles d’avant »



Une fille (une femme, fille ou petite-fille…) s’adresse à ces voix qui hantent la mémoire. Toute maison, toute demeure (en soi) est hantée. Que de voix n’ont-elles pas franchi les murs ! Que de fois n’avons-nous pas senti venir quelque voix des fonds, « des caves de la mémoire » comme le disait Pessoa dans « Le livre de l’intranquillité  » !
Corinne Hoex, dans ce dixième recueil, poursuit sa quête des blessures de l’enfance. Le « rouge » de la souffrance émerge çà et là, dans le tissu de poèmes brefs, six ou sept vers pour dire l’impact (comme on le dit de balles !) de ces voix féminines « gaveuses » qui l’enjoignaient à « se secouer ».
Six parties structurent ce beau livre hanté. Les titres rappellent « la veilleuse » de la mémoire. Les « racines nouées » en soi, de toutes celles qui nous ont porté(s). Avec leur force, leur orgueil, leur conviction.
Une langue qui resserre le cou, qui engonce le lecteur dans un puits de plâtras, de ruine. Mais langue sûre ! Dans « Farces et attrapes », les sizains cisaillent la réalité. On est « sans air », « sans oxygène », « dans le trou ». Dans le caveau des morts. Où les mots frôlent les murs et l’on en perçoit les voix, les plaintes, les souffles. Sous l’égide d’un beau vers de Rilke, Hoex sait que le travail de mémoire vive (comme la chaux) est une œuvre de sape, de saccage.
« Jusqu’où faut-il creuser ? » semble nous dire, au fond du trou, celle d’aujourd’hui qui, au plus nu, au plus vrai, creuse, fore loin. Oui, oui, « ce sont elles en robes de voyage » comme nous l’assure l’auteur à l’entame de son livre car nous sommes tous « à l’origine de la faille ».

(Corinne Hoex, Celles d’avant, Le Cormier, 2013, 64 p.)



Doina Ioanid : « Rythmes pour apprivoiser la hérisson »


La poétesse roumaine, née en 1968, propose ici un cinquième recueil, petites proses inquiètes et graves, comme fouines dans la nuit désolée. Une science exacte de la solitude et de la mélancolie ordonne ces textes qui poussent l’attente vaine jusqu’au statut de la souffrance :
« elle m’habite comme un chien empoisonné et sans secours »
Poésie nue, terriblement physique que ces chairs , ces « soleils effrayés », poèmes d’os « pour que le vent les traverse et les fasse chanter ? ».
Il y a ici registre de soi et d’un monde en lambeaux : « la solitude avec sa bave de bouledogue », les passants ne sont que des « mannequins oubliés sur les bancs ».
L’exilée volontaire voit Paris d’un œil cinglant et revoit ses lieux d’enfance, sans aménité non plus : elle s’y décrit « empaquetée dans le noir de fumée » ou « loge dans un sommeil avec des mites »
Les nombreux questionnements et les constats à l’acidité de glace donnent à cette littérature essentielle un poids d’existence et d’effroi : que ne faut-il déloger du réel – poisseux, rampant – pour trouver à soi quelque nécessité ! Doina Ioanid porte loin ses blessures, jusqu’à en rendre le catalogue universel, dans cette lente mastication – en vers étonnants – d’un monde cruel, qui peut nous sembler irréel tant elle a l’art de décrire les odeurs, les corps « disloqués », dans une vision hallucinante de vérité.
Tard la nuit, lorsque les panneaux-réclame brillent plus fort et que le monde semble confit dans le bidon au saindoux. »
Le beau livre est traduit et préfacé par Jan H. Mysjkin.

Doina Ioanid : « Rythmes pour apprivoiser la hérissonn », L’Arbre à paroles, coll. If, 2013, 10 €.



Hervé Bougel : « Petites fadaises à la fenêtre »


D’une fenêtre, quel beau surplomb sur la ville, ses rumeurs, ses clameurs, ses badauds, ses points de fuite, quelle manière ainsi de piéger la vie pour qu’elle rende un peu de sa vibration, de ses saisons, de la vie, tout court.
Le projet se dessine : regarder ne serait-ce pas la meilleure des écritures, puisqu’à forcer ainsi la réalité, elle finira bien par se retrouver dans les mots, dans ces notations de palpitante certitude sous les yeux du poète ?
Le regard qui prend bonne mesure, toute une longue année, d’un solstice d’été à l’autre, de ce monde qui bouge sous nos fenêtres, les figures et les objets, les filles, les enfants « qui pleure(nt) », le temps, ah ! oui, la grande affaire, ce temps qui fait se dépêcher le monde, « le ciel obscur », « le soleil (qui) fait bavarder les gens ».
Ces brèves de l’appui de fenêtre ont un charme fou, évocateur des mille et une facettes dérisoires ou denses de la vie, et le poète a le sens des formules brèves, la dextérité de la langue pour dire parfois l’insignifiance porteuse des mondes :

Rien de moins neuf que le temps

Des lampes cognent les murs.

Le ciel d’automne est bleu comme un ange attrapé.


L’hyperréalisme des descriptions parfois confère à l’ensemble une épaisseur, celle de nos vies, celle du temps qui glisse sous les fenêtres, celles des immeubles que l’on habite, avec le regard pour en garder traces. Le livre d’un réel fugace, restitué par petites touches légères, impressionnistes.

(La Chambre d’échos, 96p., 12 €)
Philippe Leuckx



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Les critiques de Philippe Leuckx (2013)

« Carnets de Ranggen »

« Selon le fleuve et la lumière » & « Quelques mains de poèmes »

« Lumière nomade »



mercredi 30 octobre 2013, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Seyhmus Dagtekin : « Élégies pour ma mère »


Du poète d’origine kurde, auteur de neuf recueils dont les très beaux « La langue mordue » et « Juste un pont sans feu » (Prix Mallarmé), nous reconnaissons d’emblée une langue, qui aime les longs développements, les images hardies, l’âpreté que je nommerais orientale, non par facilité, mais parce qu’elle est la véritable assise des poèmes de Seyhmus, dont la sensibilité nous touche comme on l’est par la tendresse d’un ami.
Dans ces « Elégies pour ma mère » , son livre tout récent, le poète nous offre un accomplissement des thèmes et des formes, puisqu’il mêle à sa vision les traces, les remémorations de sa terre natale, puisqu’il ressent le besoin de renouer avec les figures quasi emblématiques de son orient kurde, aidé par les images de feu, de terre, d’eau, suscitant chez le lecteur gravité et profondeur, à l’image des puits qu’il évoque si souvient, à l’instar des parfums et des ruines des villages explorés. Je retrouve là, la même langue forte, dense, pleine, imagée, haute en couleurs d’un Varoujan pour parler de son Arménie. Ici, Seyhmus lève les images, hausse son style à l’évocation des pertes, des richesses, de l’âme de la terre aimée.
Les métaphores, les apostrophes, les impératifs signent un rapport aigu du poète avec les siens, qu’il rameute pour les hisser à sa vision du monde. Les images très charnelles, très vives, très orientales, pleines de fièvre et haletantes, traversent les montagnes, ressuscitent le corps et le cœur des logis, dressent le catafalque de la mère, raniment le souvenir du père.
Dix-sept longs poèmes tressent l’hommage. Tous aux beaux titres (Dans la lumière de la folie / Les moissons du sombre…). Ils sont autant de clefs pour s’approprier une vision, celle d’un monde à la dérive, grevé de mort, tissé de sécheresse, de maladie, de travail dur et aride. En prenant le parti de s’envoler vers les terres qu’il a délaissées, le poète nous donne la mesure de son chant, de ses élégies, nourris de la bonne terre de chez soi. Mais aucun angélisme, rassurez-vous ! La vision est de chair, de sang, et les métaphores ont leur poids de violence contenue.
Peu de poèmes osent autant d’images autour des éléments fondamentaux. C’est la magie de ces textes :

Dans la nuit de la grenouille tirée de la nuit des pères
C’est la langue, la langue de l’époque
Les eaux partent au crépuscule
et deviennent lac de ruines face au vil appétit de ce monde

Et que ta chèvre reste à la croisée des routes
Un pied dans la terre, un pied pour contrarier ma syllabe
Un pied pour prolonger ma pupille jusqu’aux os de ma mère

Sont comptés les jours et les mois
Ils sont décomptés de la vie de nos ânes
Les jours s’en vont et nous reviennent
Avec la roue du matin, les mains des ténèbres
Avec ton ventre gonflé (…)

La grande question n’est pas seulement de dire le monde, avec ses fracas et ses drames, mais de le porter à bout d’images, en questionnant souvent les matières, en heurtant la langue – où va-t-elle, si on ne la tire pas à soi ? -, en désirant avec passion joindre et conjoindre ce qui peut l’être, comme en un pont.
Un très beau livre, poignant et personnel.

(Le Castor Astral, 2013, 80 p., 10€.)



Georges Cathalo : « Quotidiennes pour résister »


Je profite de la nouvelle parution de Georges Cathalo, né en 1947 et qui publie depuis 1980, pour rappeler quelques beaux titres : « Douze vœux », « Lignes de charge », « Silence on tourne », « Le ciel masqué », « Quotidiennes du proche et du lointain »…
Un sens de l’économie verbale, un sens aigu des réalités quotidiennes à chanter ou à dénoncer, une écriture assez proche parfois du haïku, un vrai langage de poète sensible aux allitérations (ah ! cette « fête / dans la fournaise des foules »).
Parcourir « les sentiers de l’enfance », le poète le sait, lui qui connaît « ce qui tremble/ tapi sous la menace », lui qui sent « l’odeur de la glaise / qu’il pétrit/ lui monte(r) à la tête ».
Fidèle à ses « quotidiennes », une manière d’évoquer le monde en quelques tableaux de sens, Cathalo énonce en dix-sept poèmes un petit traité de résistance : « il ne suffira pas de s’indigner », « comment faire pour résister / à tout ce qui défigure et dégrade ». Le poète de Saint-Vincent revendique les signes qu’il s’agit de tracer contre, à côté, dans les marges du sens, au lieu de « s’aligner dans les files dociles ».
Le petit livret de La Porte ouvre « sur le sable des pages » et le devoir des poètes, qu’assignent fidélité et urgence. Cathalo sait, comme il le consignait déjà en 1980, qu’au « fond du jour / un autre jour », qu’il faut échapper au « défilé moutonnier », que patience, courage, révolte un jour auront raison de l’exclusion, des «  flaques de l’actualité ».
En lisant les poèmes de Georges Cathalo, on souhaite répondre à leur attente intense : « réveillez-vous les poètes / il est temps que vous vous leviez / au milieu des champs de ruines ».

(La Porte, 2013, 3,75€)



Jean-Jacques Nuel : « Courts métrages »


Revuiste, nouvelliste, romancier et poète, lyonnais de naissance et de résidence, Jean-Jacques Nuel a lancé, il y a trois ans, une maison d’édition à l’enseigne de « Le Pont du Change ». L’éditeur a mis en évidence les ouvrages de Roland Tixier, Roland Counard et Christian Cottet-Emard. Pour le neuvième volume, il s’est fait plaisir : voici donc « Courts métrages » , un ensemble de textes brefs, nouvelles courtes, contes, blasons, tableautins, vignettes descriptives et narratives, ironiques, humoristiques, caustiques, d’une logique imparable, bien dans l’esprit de ses auteurs fétiches et publiés. On y reconnaîtra sans doute quelques dettes littéraires, je veux dire des hommages discrets à des auteurs comme Perec, Beck, Bougel ou, évidemment, Hardellet, dont on n’aura jamais fini de dire à quel point il a pu nous influencer, et combien d’auteurs comme Lefèvre, Blondiau, Darol, Claudel…
Le volume de 76 pages, petit, élégant, est une mine de trouvailles heureuses, entre constats amers, vacheries bien senties et saillies poétiques. Inénarrables moments d’histoires prises au pied de la lettre de leur narration. Détournements narratifs de travers quotidiens ou d’usages dévoyés : tout y passe, je veux dire que Nuel, au trémis de son humour ravageur, nous rend bien faiblards, nous retire la brosse à reluire, nous invite à la lucidité, nous enjoint à sortir des chemins battus pour enfin nous dessiller les yeux. Rêve ? Réalité ? Parfois la cloison est si mince que l’on songerait à prendre notre vie pour une vessie mal éclairée comme dirait l’autre.
Quatre-vingts textes, de quelques lignes à une page, dont les thèmes récurrents touchent à la mort, aux tombes (celle du père, de Faulkner, sans oublier le tombeau littéraire), au statut des écrivains (qui en prennent pour leur grade), au temps (incertain comme le sort, très hardelletien en somme), ainsi à ce passé du narrateur sensible au délitement, à ce qui se « se perd dans les sables mouvants du temps ». Même « la vieillesse avait rejoint notre cercle d’amis sans y être invitée », dit-il en page 57. Le style réserve des beautés, des surprises, et l’économie verbale règne en maître chez cet artiste du blason qui restitue la « réalité » avec sa trempe personnelle :

« l’impermanence des choses comme d’un fleuve d’où émergent, çà et là, quelques îlots de constance »

... il poursuivit sa lecture, mais parvint vite à la conclusion que cette table des matières était le texte le moins mauvais de l’ensemble. »

« La rue du souvenir…s’appelait maintenant la rue du repentir. »

.
L’imagination, le jeu avec les codes littéraires offrent à ces textes une liberté de circulation, un dynamisme, et une légèreté, qui instillent chez le lecteur une envie folle de poursuivre la récolte, en rédigeant de concert des séquelles à l’infini…

(NUEL J.J., "Courts métrages", éditions Le Pont du Change, 2013, 76p., 12 €.





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