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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2014

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.
Désormais, revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Patricia Castex Menier : « Passage avec les voix »


« Né en Grèce » et d’une ferveur intense pour ses figures, ses lieux, ses Iphigénie et autres Hélène, ce beau livre de poèmes restitue tout à la fois la magie rocailleuse des sites indicibles et la prégnance de toutes ces voix que l’auteur chérit dans les paysages, les « passages », proches ou légendaires.
Toute une réflexion sur la mort et les morts de l’auteur traverse ces textes, d’une beauté altière, quasi solennelle, puisqu’il faut rendre aux morts ce service de notre présence, cet hommage des mots :

« Avant-hier,
vers une heure du matin,
je suis allée chez mes morts. »


Le temps, l’amour, « la poussière » des chemins, l’attente « en pays natal » ordonnent ce voyage intérieur, traduit comme en une tragédie, avec ses ombres qui « hantent », l’envers de toute gloire, avec au cœur « un cheval d’épouvante ».
L’écriture est magnifique, solaire et tout à la fois enténébrée de craintes, de désespoir tranquille, puisque « nous ne savons jamais », « aveugles » de notre propre destin.

« C’est l’heure tardive
où se dégustent le vin doux du chagrin
le lait miellé du souvenir. »

(Patricia Castex Menier, « Passage avec les voix », Ed. du Cygne, 2013, 52p., 10€.)



Danielle Terrien : « Quand même »


Une femme attend, regarde, scrute, saisit son reflet, se donne comme consigne « d’approcher du point/ qui délivre » ou de « retrouver les sons/perdus dans la nuit ».

En poèmes très brefs, deux, trois, quatre vers, le poète questionne, propose des aphorismes (« exiger/l’amour/ comme un dû »), est sensible au travail d’écriture face au réel :
Echo des sourdines
les syllabes s’étirent.

L’espace concède ses limites et l’œil tente « de s’accrocher/ au bleu de l’air ». La voix rameute, en trente-trois textes, les balises d’un univers sensible, qu’il faut conquérir « contre les mots », puisque le réel souvent « tranche », coupe la vision. Un très fort sentiment d’altérité ennuage la vision :
Sans mains
pour toucher l’air
atteindre l’os
de l’autre là
séparé.

[/(Danielle Terrien : « Quand même », La Porte, 2014, 28p., 3,75€.)

/]



Christophe Mahy : La flamme du seul


D’une énonciation douce et personnelle, les poèmes, souvent très brefs (beaucoup de sizains), caressent les quatre éléments et donnent à voir. Au-delà de la vitre, les jardins, la lumière rameutent des pans de réel et le poète, en toute simplicité, avoue son attente, scrute en lui-même, serre en peu de mots agencés « ce feu hors la nuit ». <br/>
Oui, ces textes éclairent un parcours, à la manière d’une flamme qui balaie doucement, sereinement, « la terre obscure », « jusqu’au point ultime ».
Descriptifs, ces poèmes cernent l’essentiel d’un regard paisible :
Dans les reflets
flaques au pied
des nefs
l’herbe sans pesanteur
se nourrit
sans rien éteindre

La quête d’identité, l’étrangeté du statut de poète innervent ces textes et poussent le lecteur à entrevoir, sous les signes simples, l’envers d’un destin « pour être au monde », dans l’alliance de la lumière et de la solitude, compagnes prégnantes du poète.

(Christophe Mahy, La flamme du seul, L’Herbe qui tremble, 2014, 112p., 16€)



Jean-Pierre Nicol : « Telle est l’ile »


Petit recueil précieux que ces trente-six poèmes en l’honneur de la lumière, du ciel et de l’écriture personnelle. De très brefs poèmes dont la résonance est profonde, intime, qui, sous les descriptions apparemment éloignées de l’auteur, en dessinent bien un portrait vivant : l’espérance, « j’étais cette île / toujours à l’ancre », « tu es venu sur le soleil des mots ».
« La chaux vive de l’été », « le sel pur/ dans la pure lumière », « cette lumière/ qui hausse son fanal » sont autant d’éclats de pure poésie.
Puisque « Chaque parole élevée/ au rang de poème », la voix du poète inscrit sa « marche », sa perception si personnelle des ingrédients de la mer, du rivage. Là bruissent les silences, « l’essence même du chant ». Il sait, le poète, qu’il « est temps d’écrire/ dans le jusant/ quelques phrases/ brèves et sèches » : déclaration de principe esthétique ? Sans doute.
La mémoire, la sensibilité rameutent des pans de réel et nous nous faisons plaisir à écouter « quels oiseaux jacassent encore si /tard », à prendre ce chemin qui « me montre le ciel ».
Les évidences poétiques ont leur poids de vérité : « Le ciel invente à chaque page/ une nativité à l’étoile ».
A lire, déguster et relire patiemment.

(« Telle est l’ile » de Jean-Pierre Nicol. Ed. Henry, La main aux poètes, 2014, 8€.)



France Cayouette : « Voix indigènes »


Rameuter les visages « indigènes » des siens, rameuter leur souvenir, voilà le beau projet de ces poèmes de la Québécoise France Cayouette.
Dans des poèmes brefs et prenants, elle ramène au jour les images de ceux qu’elle a aimés, elle conjugue au présent, au futur antérieur, à l’imparfait les figures chéries. Ce travail d’exploration de la mémoire, pour âpre qu’il soit, réussit à donner matière et densité à ces voix tues, que chaque poème ressuscite avec dignité :
« Il a été l’homme
de la maison du bout de la rue
grandes mains de ciel palmées
chorégraphie des champs

Elle n’aura pas pris
la première mort venue
des os auront assiégé le lit
évidé le réel »

L’écriture sobre, aux images transparentes, décrit des gestes, rappelle des atmosphères, souligne des visages, restitue des pans d’histoire intime, ranime l’enfant qu’elle fut qui « ne savait pas lire / les bas-reliefs des veines » , « qui n’entendais pas les bruits / des villes étrangères / dans les trous noirs des mots ».
Architecturé en huit sections, aux beaux titres (Des alliances sous les pierres – L’échéance des visages..), le livre mise sur les temps de la conjugaison d’antan pour affronter le présent et lui donner des motifs de vivre, nourri(e) du passé et de ses forces vives – père, mère.

(France Cayouette : « Voix indigènes », L’arbre à paroles et Noroît, 2014, 10€)



Serge Meurant : « Ceux qui s’éloignent »


Le poète, fidèle au Cormier depuis 1975, et à quelques autres éditeurs choisis (L’arbre à paroles, Esperluète), l’est aussi à une poésie intimiste et dense, qui s’épaule sur des émotions récrites avec pudeur, distance et une élégance rare pour traiter de sujets graves : absence et mort.
Six sections ordonnent cette élégie, toute empreinte des « gestes profonds », d’effleurements de conscience.
D’avoir lu Supervielle, le poète en retient, ce qui tombe bien à propos, le « toucher », ce verbe qui frôle l’autre. Mais la connivence s’enrichit de thèmes personnels et d’un choix sobre des mots du poème :

« Celui qui hurle
en son sommeil

celui que le cri obstrue
dont la violence implose

ne l’abandonne pas
à l’étreinte mortelle

saisis sa nuque
ramène-le vivant ! »


Toute la quête de Meurant vise à éclairer la traversée terrible « de la naissance à la mort » et il faut dès lors que corps et souffle s’atteignent :

« son visage est beau
offert à l’obscurité
je le touche de la main »


Le poème, ici, rejoint les préoccupations d’un livre du même éditeur, au titre très proche, « Celles d’avant » de Corinne Hoex. Accompagner l’autre, jouer non seulement le rôle du passeur de la fameuse barque mais aussi des mots que relaient le souci et la peine.
Cette manière de rameuter la vie au sein même de la douleur et de l’absence des figures aimées donne au livre son poids, et de vérité, et de partage : le lecteur est lui-même alerté au plus profond de cette langue qui le rend aux tâches universelles du deuil.
Un beau livre.

(Serge Meurant : « Ceux qui s’eloignent » Le Cormier, 2014, 72 p.)



Pascal Quignard : « Les solidarités mystérieuses »


Quignard, sans doute l’un des plus grands écrivains francophones (avec Djebar, Lefèvre, Ernaux, Sallenave, Modiano, Claudel, Enard, Mauvignier, Mingarelli, Visage...), qui aime tant la musique, la vraie, et celle des émotions, traite, dans ce dernier roman (au sens strict, il a écrit d’autres livres depuis), les tissus familiaux et les textures plus subtiles, plus invisibles que les êtres peuvent coudre avec la nature, les éléments, les espaces.
Structuré en cinq parties (avec les noms des principaux protagonistes : Claire, Simon, Paul, Jean...), le livre donne à lire le portrait complexe, nuancé d’une femme prise et éprise par un amour qui remonte très loin, dès l’enfance. Simon, l’objet de cet amour, est marié, indisponible, maire d’une commune de la côte bretonne, passionné par la mer.
Paul, le frère de Claire, la rejoint en Bretagne, à l’heure où le professeur de musique de sa sœur, Madame Ladon, fait de Claire sa fille et son héritière. Il s’éprend d’un jeune et beau curé, Jean.
La beauté du livre ne sourd pas des événements d’une intrigue qui va de 2007 à 2016 mais bien du réseau impressionnant que Pascal Quignard entend dévoiler des immenses ressources humaines de l’émotion, de la famille première, des alliances, de l’intelligence et des arts. On retrouve là les options capitales d’un romancier épris de subtilités, apte à saisir l’infinie sollicitation des sentiments et des sensations premières. Rappelez-vous ces pages consacrées à la Bergheim de son enfance - le Combray quignardien, toutes tremblantes des sensations, autour des odeurs et de la lumière. Quignard sait, ô combien, faire briller le moindre geste, le moindre élément, la plus infime lueur - un peu à la Tarkovsky du « Miroir ».
La langue, comme toujours, resserre les enjeux humains en de petites phrases denses comme des perles, en des dialogues qui ont leur poids de vie et d’intimité.
De ce roman, où chaque phrase énonce la progression vers le dévoilement de tous les ressorts du récit-intrigue, les femmes émergent avec des portraits ciselés dans la finesse : Madame Ladon, Claire, Juliette (sa fille), Madame André ne sont en rien des mécaniques romanesques, non, des êtres de chair.
Le portrait de Claire, sauvage, rétive à la norme, fouineuse de nature, experte en découvertes de toutes sortes, en quête d’un Simon insaisissable, donne tout son pesant de vérité psychologique à une histoire qu’on ressent au plus profond, comme si elle était notre propre miroir, puisqu’il s’agit d’évoquer le temps, la mémoire, l’enfance, les autres, thèmes universels.
Un grand livre.

(Pascal Quignard, « Les solidarités mystérieuses », Gallimard, 264p., 2012.)



Corinne Hoex : « Décollations »


Seize livres publiés en cinq ans (2008-2013) dans des genres différents (romans, poèmes, ouvrages bibliophiliques) : Corinne Hoex est sans doute notre auteur belge le plus prolifique et créatif.
L’auteur a son univers : la noire et étrange famille déjà décrite par ailleurs, ici convoquée autant que la langue, puisqu’il s’agit au fond de tresser lexique et cousinage et fratrie. « Celles d’avant » (Le Cormier) portraiturait déjà quelques spécimens de femmes pas piquées des vers !
Sur la trame de la « tête » à friser, à couper, à découper…l’auteur s’en donne à cœur joie pour dérouler presque toutes les expressions françaises relatives au « chef », au sens étymologique. L’intérêt, certes, n’est pas savant, on s’en doute (quoiqu’il y ait ici beaucoup de références historiques et autres), mais comment mieux servir le propos qu’en servant bien cette langue qui tisse tant de fleurs à cette « tête » de veau, à celles et ceux qui n’en ont pas, écervelés…, à ceux qui ont « tête persillée »…L’ingénieuse poète rameute bêtes et gens autour du thème central. On perd beaucoup de têtes dans l’aventure dans ce recueil de textes et les « Décollations » du titre visent autant Salomé que les pauvres hères d’une famille déjetée, aux prénoms improbables et surannés : Madame Armance, modiste ; Eugénia, la narratrice, Cousine Edwige, Cousin Désiré, Alphonsine, Léontine…
Il y a le père, il y a la mère, les frères et sœurs, les célèbres sans tête, les Denis et autres Eusèbe, qui ont continué à penser sans tête, à vivre comme si…
En matière de récit familial, déjanté et assuré par un style qui puisse relayer folie, étrangeté, le livre 18e de Corinne peut être comparé à ces ovnis de la littérature belge que sont « Plume » de Michaux, « Martin mon cœur » de Savitzkaya , « Trou commun » de Besschops, « Le laitier de Noël » de Counard (dommage que ces deux derniers soient si discrets !).
L’humour – noir, forcément-, l’insolite, les dialogues impayables ( - Je vais lui tordre le cou ! hurle Mère/ Coupez-lui la tête ! ça lui fera les pieds !) font de cette œuvre un jalon essentiel de notre littérature.

(Corinne Hoex, « Décollations », L’âge d’homme, La Petite Belgique, 2014, 96p., 14€.)



Maxime Coton : « L’imparfait des langues »


Deux êtres se sont apprivoisés, entre Helsinki et Bruxelles. Langue de l’autre apprise ou approchée. Langue de l’autre saisie au jeu des corps.
Deux êtres se sont quittés…
Sur cette trame hyper-classique, Coton, avec ce troisième livre, décode, en trente-sept petits poèmes aux formes variées (poèmes versifiés, proses), en trois parties presque égales (14, 11, 12 textes), le tissage amoureux, révèle une histoire qui est déjà finie, d’où l’imparfait du titre.
Topographie et sentiments glissent leurs métaphores, conjoignent leurs territoires : « je fis ce chemin jusqu’à toi », « nous sortons sur la route en pointillé », « je suis né dans ta langue, rue du corps »… De la naissance de l’amour (« nos langues se cherchent »… », « amour qui bourgeonne »…) à l’érosion du couple, Coton décline une « aventure » d’aujourd’hui où langue, sexe, sentiment forment d’improbables dérives et laissent traces.
En dépit de quelques clichés et facilités (cœur qui bat – long fleuve tranquille – bonheur sans fin – nulle autre pareille – nuages tapis de …), et de quelques scories précieuses de constructions (dignes d’Aragon : « Nous avons franchi le gué Que d’être ensemble » – « Je te suis où je peux si bien que je ne sais plus qui de toi ou la ville j’aime » – « le plus tors loin m’en est l’envie »…), la langue du poète ménage de belles chutes : « je cherche la mécanique du sensible » ou « Tagge les cursives de mon cœur ».
Tributaire de Prévert (jeu sur le signifiant), de Romus (ah ! ces couteaux et cendres romusiens !, poussières des lectures !), la poésie de Maxime Coton est une langue des corps qui, avec le recul, « s’ouït », pour reprendre le terme du poète. Il ne faudrait pas qu’elle s’écoutât trop chanter : la sobriété du « Geste ordinaire » est, selon moi, plus grande, sinon plus agissante.

(Maxime Coton, L’imparfait des langues, L’Arbre à paroles, 2014, 56p., 6,50€.)



Béatrice Bonhomme : « Variations du visage et de la rose »


Un vingt-deuxième livre pour cette poète, qui consacre toute son énergie au travail de revuiste et de création (la Revue NU(e) ).
Variations, certes, en trois mouvements de dix poèmes. Trente variations, donc, pour cerner des thèmes proches, intimes, des objets du quotidien, des traces, et aussi, des visages au cœur de « la vigne vierge » ou « au centre dans la tige et le lien ». Le thème de la rose, de Celan à Namur, en passant par Pasolini et Hons, serait-il, en matière de poésie, un passage obligé ou une invite à mesurer autrement notre relation essentielle à la nature, à cette « proie du temps » ?
Au cœur d’une maison, et dans l’éclairage du temps, « le regard nous parle » et nous dévoile des facettes insoupçonnées, ou invisibles, ou peu perceptibles de notre mouvement au monde.
La poète, intimiste déclarée – si l’expression n’impose pas un léger paradoxe - , portraiture l’aire connue de ce qu’elle partage, de ce qu’elle découvre dans la texture du monde , et, parfois, « la maison n’est plus habitée », il reste donc à sauver ce qui peut l’être par le biais des mots, des versets, des pages :
« Dans une maison abandonnée aux graffiti, des gens de passage ont griffonné leur cœur sur les dalles. D’anciens meubles de chêne sont demeurés et portent des compotiers de céramique. »
Demeure le regard de poète, qui cisèle, reprend, recoud, à l’aide des répétitions signifiantes, le texte de son monde : à force, la rose, la maison, le cœur, la vigne et le visage reprennent place et sens, présence, jusqu’à « entre(r) dans le tableau », peut-être celui qu’en frontispice l’auteur a mis en exergue de son travail, dû à l’inventive création de Stello Bonhomme-Villani.
Un beau recueil, au vrai du sens du terme, qui recueille et colle et collationne les fragments d’une vision, avec ses variations, ses tropismes du cœur.

(Béatrice Bonhomme, « Variations du visage & de la rose », L’Arrière-Pays, 2013, 48p., 8€.)



Christophe Forgeot : « Saisir la route »


Le thème, le mythe de la route est à lui-même un sujet en or pour toute lecture. Sansot ne nous dit-il pas que nous sommes le chemin et la poussière et la densité de nos pas ? En littérature, combien de chemins entrepris, de routes kérouac(qu)iennes !
Christophe Forgeot, aidé d’Agnès Mallez pour les photographies superbes en noir et blanc, en grand voyageur des espaces de pierres et de sables, africains ou autres, est parti « saisir la route » américaine, happer ces espèces de terres qui ont tant laissé de traces dans nos imaginaires.
Bien sûr, à flairer les textes et les photos, on se sent d’emblée transporté et chaque mot de route nous fait refluer tant de textes, de road-movie, de « ruban » goudronné, et nous empruntons avec le Christophe provençal les pentes, les lacets rocheux, les terrains vagues de l’ouest, la route de Jack, celle de Lynch, celle de Wenders désenchanté, celle de tant de westerns accouplés à Monument Valley. Entre en nous, insidieuse, lancinante, précieuse pour tout dire, une envie irrépressible de voyage :
« Pourquoi se compliquer la vie
Prends un sac et taille la route »

Ce n’est plus la zone à la Souchon, qu’on taille comme un crayon, c’est le far west, le far away LA de ce chanteur des années 70, à l’heure où l’on « découvrait » les ferveurs américaines (Yves Simon chantonnait New-York).
Christophe, par ses poèmes, convoque toute cette matière, tissée de nostalgie, de géographie intime et de références multiples, indéracinables,
et les images indémodables :
« La montagne a une peau rouge
La route un visage pâle »

Le poète décrit les stations délaissées, les voitures abandonnées à leur propre déchéance de tôle, et la bonne mesure, le bon rythme se donne à lire en quintils, parfois aérés de blancs, comme pauses dans l’espace :
« La route un passé qui mue
Les distances falsifient sous la voûte céleste
D’anciennes victoires tannées
On ne sait pas encore précisément
Quand les cauchemars se transforment »

Mais comment écrire sur l’ouest, tant filmé, tant sollicité, tant décrit, tant décrié ? Pourquoi aujourd’hui rameuter cette flottille d’images qui pourraient très vite sentir le cliché, le convenu ?
Christophe a ses réponses : il a la plume et l’âme voyageuses et il l’a prouvé nombre de fois, par ses ouvrages : il suffit de citer "Caravane mirobolante" ou sa "Porte de la paix intérieure" . Qu’il ranime les terres sèches et brûlantes du Sahara ou sa vision de la Chine hic et nunc !
On sent, dans la trame des poèmes maîtrisés, dans la géographie soucieuse du poète, la volonté d’échapper à l’exotisme facile, aux stéréotypes, aux images traditionnelles : l’œil est incisif et la versification dense.
Ce dixième recueil, depuis "Douves et coursives en 1995" , restitue une vision, approfondit des thèmes personnels et porteurs, fore loin des espaces revus, alors qu’ils semblent de longtemps épuisés. C’est le grand mérite de notre poète, animateur, comédien, passionné de poésie, passeur de rêves.

(Agnès Mallez et Christophe Forgeot, « Saisir la route », Ed. Jacques André, Lyon, 2013, 58p., 16€.)



Phoenix, n°11 – Maura Del Serra


La revue, qui aura trois ans en ce janvier 2014, en est déjà à son onzième numéro. L’équipe, autour d’Yves Broussard, André Ughetto, Joëlle Gardes, Marie-Christine Masset, s’est élargie et a donné écho, par ses contributions précédentes, à de grandes figures poétiques : Alyn, Bauchau, Mazo, Metellus, Cheng, Jaccottet, entre autres. Cette fois, c’est à l’Italienne Maura Del Serra d’être honorée par un dossier concocté par le poète et traducteur André Ughetto.

(Phoenix, n°11, octobre 2013, 178 p., 9, rue Sylvabelle, F-13006 Marseille, 12€.)


Lire ici



Lire aussi :

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)

« Carnets de Ranggen »

« Selon le fleuve et la lumière » & « Quelques mains de poèmes »

« Lumière nomade »



mardi 1er juillet 2014, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Jean-Luc Wauthier : « Sur les aiguilles du temps »


Tous les thèmes du poète trouvent écho et densité dans ce recueil que publie le Le Taillis-Pré - le pays natal, les territoires de l’ombre, le vieillissement, le décalage de plus en plus prégnant entre l’adulte et l’enfant qu’il fut – et dont Philippe Leuckx rend compte.
Lire



Phoenix n°13 : Un numéro sur Jeanine Baude


La revue Phoenix consacre son numéro 13 à Jeanine Baude. Philippe Leuckx a apprécié. Lire ici



Revue Phoenix n°12 Spécial Martino Baldi


Originaire de Pistoia, comme Bigongiari Piero, Martino Baldi, né en 1970, propose avec ce recueil lauré (Prix Léon-Gabriel Gros 2013), « Chapitres de la comédie » , récompensé par un jury réuni autour de Gabrielle Althen, Marie-Christine Masset, Angèle Paoli, Josyane de Jésus-Bergey, Jean Blot, François Bordes, Gil Jouanard, un regard distancié, ironique, original sur la société, un catalogue assez nuancé et minutieux d’un monde-canettes, consumériste en diable, qu’il observe avec beaucoup de scepticisme voire de cruauté.

(Phoenix n°12 – Numéro Spécial Prix Léon-Gabriel Gros 2013 – Martino Baldi – décembre 2013, 12€.)

Lire ici



André Hardellet : « Donnez-moi le temps » suivi de « La promenade imaginaire »


Sixième livre d’Hardellet à être réédité dans la collection de poche L’Imaginaire, « Donnez-moi le temps » est le dernier livre paru du vivant de son auteur, mort le 24 juillet 1974. Quatre-vingts pages charpentées en 17 chapitres qui explorent ce que le poète de Vincennes et de la rue Beaubourg a tenu pour le thème essentiel de ses déambulations, traversées et autres voyages dans l’ère assez étroite de la banlieue parisienne.



Maurice Carême : « L’évangile selon Saint Carême »


De Maurice Carême (1899-1978), poète né à Wavre, devenu l’un des derniers Princes des poètes, rendu célèbre par ses poèmes pour enfants et les récitations classiques et scolaires, et enfin par les mises en musiques de nombre de ses textes. Pourtant, certains continuent de prendre un peu de haut ce poète pour les simples, à la métrique traditionnelle et à la fécondité à rendre jaloux. Certes, le poète a beaucoup publié, et pas uniquement de la poésie, il s’est même mis à dos dans certaines années un pan de la critique.
Toutefois, dans cette œuvre copieuse, nombre de pièces retiennent encore et pour cause : le recueil consacré à sa « Mère » (honoré du prix triennal de poésie en 1935) reste une œuvre de profonde émotion et aux images admirables.
Voici, après tant de poèmes et recueils publiés de son vivant, le neuvième opus posthume : pour l’essentiel, une centaine de poèmes écrits durant les vingt dernières années de sa vie.
Le rapport du poète avec la spiritualité, avec une enfance qui baigna dans les évocations rituelles d’une église omniprésente, offre ici diverses voies d’accès : aux textes empreints de gravité s’ajoutent des fables cocasses, des tableautins charmants, et quelques poèmes d’une légèreté de plume, aux trouvailles éclatantes. Citons-en quelques pépites :
« Je pêche le ciel à la ligne » ou « Mon cœur est plus obstiné qu’un mur » ou encore « On entendait prier la bise ».
Les thèmes de la mort annoncée et de la fragilité humaine donnent lieu à de beaux passages, empreints d’émotion non feinte :
« Jamais l’homme ne fut si perdu sous le ciel »

« Hé oui ! je sais que je devrais
Me laisser couler comme l’œuf
Dans la paille crue du bonheur… » <
br/>

Quelques textes redonnent à la mère sa place unique et référence reposante dans l’inquiétude.
Dans cet ensemble, témoin d’une société qui était redevable de piété, le poète belge réussit à décrire une nature très présente (« Ah ! pouvoir être truite en son fourreau d’eau claire »), apte à remettre l’humain au sein d’une création qui, pour lui, est sens divin.

(Maurice Carême, L’Evangile selon Saint Carême, L’Age d’Homme, 2013, 128 p., 16€.)



Philippe Mathy : « Sous la robe des saisons »



Le poète hainuyer (né en 1956) vient de remporter le Prix littéraire du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec ce livre de poèmes, assez copieux, « Sous la robe des saisons » paru aux éditions L’herbe qui tremble.



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