Retour à l’accueil > Auteurs > LEUCKX Philippe > Lectures de Philippe Leuckx 2016

Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Jean-Christophe Belleveaux : « Fragments mal cadastrés

Un petit air souchonesque dans l’âme, ce poète apte à dénicher les failles comme on fouille son quotidien, puisque tout homme, un certain âge passé, semble exsuder une mélancolie certaine, voire une franche solitude, à regarder autour de lui le monde concret comme il va, à compiler juste pour soi « les miettes du pain du temps », à suivre « des autoroutes têtues », dans un silence grêlé d’inquiète fatigue.
Chaque poème enregistre, comme au cadastre intérieur, les pertes, ces incisions sournoises dans le réel, ce « vrac de fausses pépites », cette attente. L’homme glisse, écrit, se laisse écrire, puisqu’il « brûle de dire », en dépit des instants de panique, en dépit de ce retour en enfance « puni au coin », au temps de l’humiliation « souvenir commun ».
Fragments et diffraction : le livre de Belleveaux dit bellement cette sourde prégnance en nous de ce qui se délite, cette mort, celle « d’un chien », « ce bric-à-brac/ d’actes sanguinaires », la vie simple d’un homme, qu’est-il cet homme ordinaire, lui, un autre, « meurtrier de moi-même » ?
Dans le catalogue qu’il dresse du réel perçu, le poète réussit ce qu’il est si difficile à mentionner : le peu entre « prune et pain et cendrier », ce vague à l’âme dans une cuisine, quand il s’agit d’énoncer l’ennui, de penser au pire (« se tuer un dimanche »)...
Le grand mérite est dans la description intime des « regards en arrière », cet « angle mort » qui donne titre et prégnance à un ensemble où chaque homme se reconnaît, entre fragilité consentie et « panique » malgré « la lumière le possible ».
Un très beau recueil. Vraiment.
(Jean-Christophe Belleveaux : « Fragments mal cadastrés », Jacques Flament éditeur, coll. Paroles de poètes, 2015, 80p., 12€.)
Lire aussi l’article de Jacques Morin



Jean Christophe Belleveaux : « Démolition »

Le trop invasif (trop de douleurs, trop de rêves évanouis, trop de) traverse ces poèmes, les verse entre constats glaçants et projets inouïs (une jeune fille passe dans le « creuset » des mots, les mots « creusés » à force de sagacité).
Mort, tombée « du jour », déglingue, bris, douleur : le monde d’aujourd’hui se décline « démoli », « brûlé », « trop maison » ...
Soumis à la « sauvagerie », le poète n’en peut mais. Ses mots, à refondre, ses sens à retendre : quitte à « s’arracher le visage », à s’enjoindre à écrire autre chose, impossible !
Dans une langue qui s’élide, récrit, sangle des vers brefs, Jean Christophe Belleveaux dresse des aveux à hauteur des bâtiments détruits : la démolition intérieure donne « vapeur de la mort » et les mots exercent leur « dictature ».
Le poète, entre deux, ne peut que consigner les dégâts, les éclats, les murs éventrés, les interstices où filer, et faire de sa fonction de poète, un rôle tautologique, mimant l’effroi ou la barbarie des temps.
Prémonitoire ? Certes.
(Jean Christophe Belleveaux : « Démolition » Les Carnets du Dessert de Lune, 2013, 82p., 11€.)



Claude Donnay : « Poèmes du Chemin Vert »

Ce dix-septième recueil croise la ferveur et l’amour : engouement pour une ville, chérie, qu’on arpente avec légèreté ; amour partagé avec lyrisme pour cette compagne que chaque promenade dans la ville hausse au statut envié de bonheur enivré, fait de corps, de mains qui se découvrent, de trouble qui, de rue en rue, de lit en été, tisse autour des amants « une main d’huile que mon cœur guide entre les feuilles », « un infini » qui « touche à la vérité ».
Ces poèmes en prose ont le délié du souvenir-moteur qui emmène, « ramène » « vers des rues de paroles tendues entre les immeubles comme des lessives napolitaines ».
Le poème nourrit et les amants promeneurs « parlent une langue de vin blanc », « boiront la nuit à même nos peaux »  : ailleurs « on repart nomades d’une ville où les rues sont des sentiers peuplés d’archers amoureux ». Les flèches, comme tirées d’un film de Cocteau, symbolisent suffisamment le dieu amour, lyriquement décliné, « dans l’ombre des cuisses », « au désir nu ». Parfois même, le poème pousse les draps et nous révèle des corps au plus chaud du désir : « à déglutir le jour dans ses organes par saccades ». La pudeur, plus souvent, énonce avec poésie « la chair (qui) garde sa lumière d’orange ».
Dans une page très belle (p.62), le poète mosan s’enfièvre :
« Les autres hommes ne portent pas mon amour. Je le lis dans leurs yeux sans même les regarder.
Moi j’ai le goût de tes seins sur ma langue »

« Les autres hommes ne portent pas mon amour, ils marchent dans un désert sans le moindre puits et le ciel garde le silence d’un suaire »  : on n’est pas loin de Souchon et de « Au ras des pâquerettes  » où seuls les amants s’élèvent, le « cœur léger ».
« Le Chemin Vert » du titre dresse une topographie parisienne, à hauteur du « boulevard Voltaire » et des terrasses où il faisait bon flâner avant ce mois de novembre 2015, meurtrier, assassin.
Un beau périple, où la rue porte, et le temps reste « suspendu à tes lèvres vierges ».
(Claude Donnay : « Poèmes du Chemin Vert », Le Coudrier, 2016, 82p., 16€, ill. de Catherine Berael. Préface de J.M. Aubevert.)



Phoenix n° 20

Cette revue copieuse (160 pages) propose un numéro sur quatre l’an au lauréat/ à la lauréate du Prix Léon Gros, poète marseillais. Cette année 2016, le Prix honore Valérie Huet (1963). Le recueil primé « Dans la blancheur des signes » occupe 82 pages de ce numéro 20 de la revue. Chaque page comporte deux poèmes.
L’auteure a choisi les formes brèves (distiques, tercets, quatrains) pour privilégier les thèmes du temps, de la rue et des couleurs. Ces trois thèmes ordonnent le recueil : de l’œil à la page, de la rue au clavier, le regard de Valérie Huet sait dire en peu de mots que « chacun cherche les chats » (eh ! oui à la manière de l’œil-caméra de Klapisch), que l’extérieur (fenêtre, rue, monde) obéit à une inflexion intérieure, dans une perception de l’instant le plus souvent (présent de l’indicatif, « intuition de l’instant » bachelardienne qui tire de cette intime relation extérieur/intérieur des pépites de sens : « Nous sommes sorties / le vin avec nous » dit-elle justement).
D’une fenêtre donc, comme la romancière Mina Sungren (rue des Martyrs à Paris), comme le poète Bougel, la poétesse Huet voit se lever des « prodiges ordinaires » (pour parler comme feu Schmitz), en un brin d’ethnographie aussi : l’extérieur se lève à notre conscience de lecteur.
Un beau zeugme ramasse « je touche le mur, .toute la démesure » , d’heureuses réminiscences (Hardellet : « Par cette lucarne - la seule dans la ville - on assiste aux travaux secrets de la nuit » devient ici « A travers le hublot, la ville inconnue... » , p.54), le temps à la Ferré (« quand le temps lentement s’effeuille » (p.43) et on pourrait citer nombre de poèmes (« Blanc sale » , p.37 ; « Noisette » , p.38...) qui exercent une réelle ferveur du réel.
La fenêtre, selon une lecture sémiotique textuelle, on le sait, redouble l’œil, celui du lecteur comme celui du scripteur : c’est un don d’enfance tel que Huet le propose :
« Bleuet
« De tout ce qu’ils nous cachent les enfants
n’en savent rien.
Ils emportent leur butin
bordé de chardons » (p.51)

« Prune » est comme l’apologue du travail de notre poète, « il me plaît d’être assise » :
« Quelque chose est là tout près
qu’on voudrait crier.
Noisette sous la semelle
un chemin s’en va. » (p.92)

Un très beau recueil.
Le numéro 20 déroule aussi un hommage au grand poète et romancier Jean Joubert (1928-2015), dont on n’a pas pu oublier « L’homme de sable » (Renaudot 1975) ni les poèmes « Arche de la parole » (Le Cherche-Midi éditeur, 2001) :
« Pour le voyage d’hiver,
prépare le manteau, le pain et le livre,
prépare une lampe et ce qu’il faut d’espoir
à la pointe du cœur »
(p.25)
Honoré de lectures pédagogiques par B. Libert (deux fois à L’Arbre à paroles et à Couleur livres), par M.C. Masset, plusieurs fois aussi, ici même dans ce numéro, le poète des adultes et des jeunes mérite ce bel hommage.
Phoenix 20 ouvre d’autres fenêtres, celles que Jean Blot cite dans son beau récit « Au Portugal, en avril  » (pp.122-132) : « Le Portugal a brisé la vitre, ouvert la fenêtre de l’Europe sur l’Océan, c’est-à- dire sur l’infini et le sublime » . Ce récit de voyage en terre lisboète, à Evora, ailleurs, évoque bien la Lisbonne détruite, renée des projets du marquis de Pombal, à la manière de Lobo-Antunes et de ses « Livres de chroniques  » : nostalgie, mémoire, saudade, fado, en une science du regret de ce que nous avons perdu, qui nous prend à la gorge (à l’instar des photos de Boubat, « Nazaré », 1955)...
Oui, Phoenix 20 : ouverture d’un Hu(et)-Blot sur le monde.



Lucien Noullez : « Caresser les jours, Journal 2005-2006 »

Diariste, Noullez l’est depuis « Une vie sous la langue » et « Des équipages inaccomplis » (qui couvrent à eux deux les années 2001 à 2004, L’Age d’Homme, 2009 et 2013).
Sous la bannière heureuse de Julien Green et Charles Du Bos, Lucien tient au plus près ce qu’il a vécu, senti, écouté, rencontré, lu, découvert durant deux années pleines.
Écrire, la grande affaire, à caser entre mille et une activités et promenades dans le réel d’une vie placée à l’écoute « religieuse » des autres en rue, à l’école, dans des monastères, dans tous lieux de vie culturelle et autre, en concerts, à la lecture surtout (combien d’heures passées à grappiller, à noter, à lire et commenter !) de Mauriac (plusieurs livres-chevets), au casque pour Chostakovitch, et bien d’autres musiciens aimés, entre courses, fille, femme, ami(e)s (et l’amitié est comme une « religion »), famille (une cousine Yvonne...), souvenirs des père et mère (ah ! cette gentille Annie pour les autres !)...
J’aime assez ces aller-retour d’une sphère d’activité à l’autre, et la pudeur de ne rien inscrire ici de trop intime, de trop voyeuriste pour le lecteur ; j’aime cette subtilité à « caresser » alors que l’âge, la fatigue, le surplus d’activités corsètent le scripteur, et il ne s’en défend pas. Cette « fatigue » des choses accompagne la petite musique des jours, comme la grande qui berce ses oreilles d’expert.
« L’incurable enfance » (p.235), sa « vieille tristesse, inexplicable et si intime » (p.233), « cette déraison slave » à propos de Chostakovitch, l « on ne cote pas la littérature », devise d’un prof ancien (p.226), cette vie dont il sent « la battue en moi » (p.223), les rêves tapis dans le journal, nombreux (et même le « rêve d’un tapis », p.209), les journaux d’autrui, lus, entre autres, « Place de la Monnaie », le « réveil du grand poisson de mes poèmes » (p.183) quand il croit la source tarie, les « compositeurs qui m’apprennent à écrire » (p.177), même le rêve d’être en contact proche avec Jules, le grand Supervielle (p.120), les rencontres dans le trains et les saillies verbales à la Ernaux (cf. Journal du dehors)...les exemples abondent, d’un regard acéré, d’une fécondité renouvelée face au réel changeant, mobile et découvert, à force de mollets, de tickets de trains et de voyages. Armand Guibert évoquait la communauté des êtres dans un très beau distique : « Voyager à travers les terres habitées/ donc à travers les âmes » in « Oiseau privé ». Ces vers s’appliquent à notre ami, « chercheur » de sens, de vérité, au fil des notes, qui seraient « de chevet » pour plagier notre chère Sei-Shonagon.

(Lucien Noullez : « Caresser les jours, Journal 2005-2006 ». Editions du Pairy, 2015, 246p., 25€.)



Michel Bourçon : « Les rues pluvieuses n’iront pas au ciel »

101 poèmes de célébration du peu, de la pluie, du soir « échoué », de la mélancolie ordinaire d’un poète dont les yeux s’embuent comme les fenêtres pragoises de l’atelier de Josef Sudek.
Bourçon est un poète du soir, de la pluie, du minime dégagé des ornières de la vie, par un regard quasi antonionesque (comme la tache sur un mur blanc et andalou) : « jour bouclé à double tour », « un corps / plus imprécis au fil de la flânerie », « il n’y a pas assez d’espace en nous », « mendier une caresse », « quelqu’un va dans la peine ».
Le gars triste a une délicatesse de touche : les mots, les vers sont toujours d’une élégance qui ne pèse jamais. Il y a chez lui, comme chez l’Etranger, une manière presque entomologique d’évoquer le réel qu’on ne voit plus à force d’habitude ; il voit donc la faille, l’échec, la mort « des choses qui nous entourent », ces « poèmes réfractaires » d’une conscience hyper-aigüe, il va vers « la nuit » « dans l’air la lumière ».
Quelque chose d’atmosphérique traverse ces poésies très nostalgiques, très prenantes, aux ambiances intimes.
Le poète, l’homme, le passant, le flâneur attend, creuse sa patience, sa mémoire, découvre sous l’effacement des « chants d’oiseaux » et s’approche sans bruit du lecteur pour l’intimer de voir ce que l’habitude ne permet plus de voir. On scrute donc avec Michel, sans voyeurisme aucun, avec beaucoup de douceur, avec la sensation d’un regard qui éponge le réel, vibratile, et nous le donne à lire, sans apprêt, sans aucune imposition :
« souvent c’est trois fois rien
une journée »
« échoué dans le soir
bien peu de nous demeure »
« s’étend la douceur
qui nous abandonne
aussi vite que la nuit s’en va »

Un beau livre.

(Michel Bourçon : « Les rues pluvieuses n’iront pas au ciel », Les Carnets du Dessert de Lune, 2014, 114 p.,12€. Très belle couverture de J.C.Pirotte.)



Pierre Dancot : « L’absente »

Ce recueil est le sixième livre de poèmes d’un auteur né en 1971, qui publie depuis 2000, et que je considère comme l’un des meilleurs espoirs de la jeune génération poétique (celle de ce début XXIe) avec Pierre Warrant et David Besschops.
Voilà un poète qui n’écrit pas, vraiment pas, pour « passer le temps » ni se faire un nom ni occuper l’avant-scène mondaine. Ses poèmes sont la preuve clinique, entomologique et existentielle d’un être qui vibre, sent, enregistre les menus scintillements d’un corps, d’un cœur, d’une âme.
A force de lucide chagrin, le poème consigne l’innommable, ce que tout gars normalement fuit comme la peste, énumérer le blanc, le vide, l’échec, la gêne, la souffrance, l’absence, le repli, la peur de ne plus être aimé ni d’aimer, le froid, l’enfance terrible qui l’innerve :
« ta douceur posée sur mes saccages »
ou
« pour traduire ma honte dans toutes tes langues »
ou
« mes lèvres dans tes paumes sèches »
L’univers de Dancot se transcrit selon un lexique hautement personnel : crâne, froid, enfance, blessure, pleurs... Il y a un ton Dancot, ce Pavese hyperlucide, qui laisse tomber cette chute, terrible, terrifiante de justesse : « On ne m’a dit que la peau des choses ».
Les illustrations ajoutent à cette blessure insigne : une palette de « sanguines » grisées, comme des biffures au crayon noir sur une paroi de grotte ou de salle souterraine romaine...
Un très très beau livre.

(Pierre Dancot : « L’absente », Le Coudrier, 2016, 56p., illustrations d’Emilie Henry, 16€, préface de Ph. Leuckx.)



Jean-Michel Maulpoix : « Le voyageur à son retour »

Le poète, essayiste (spécialiste de Bonnefoy, cours à la Sorbonne), né en 1952, est surtout connu pour avoir relancé le mouvement et la réflexion autour du lyrisme poétique. Ses essais sur Michaux, Char, Celan, son activité de revuiste (Champ Vallon) font de lui une référence.
Le voici de retour pour un ouvrage, qui n’est ni un journal intime ni un recueil de proses poétiques, mais bien, selon sa définition « un carnet de route », qui puisse rendre compte de la « continuité dans la discontinuité du voyage ». Cette poétique du carnet, il l’exprime en quatre phases : prologue, « lis ceci en marchant », « projection privée », « poétique des pas perdus », qui structurent ce livre nouveau.
Il emprunte le titre de l’ensemble à von Hofmannsthal : « Lettres du voyageur à son retour ». Il se voit donc comme le dédicataire ou le continuateur de l’auteur allemand (1874-1929), au-delà de la mort, en littérature. Titre presque décalqué. Epigraphe révélatrice :
« Et pourquoi ai-je maintenant l’impression de ne plus sentir le sol sous mes pieds ? » in « Lettres du voyageur à son retour ».
L’intérêt est visible : dans la description de ces voyages, en petites phrases sèches, parfois rêches, en légères considérations lyriques sur le départ / le retour, sur la portée et le profit des voyages, en petites proses elliptiques, ...des choses vues, des anecdotes à visée morale, un peu de philosophie de train ou d’avion, quand l’esprit préparé à la découverte songe qu’il songe et qu’il se fait du bien...
Ce sont des carnets de « route » littéraire (des rencontres, des conférences, des promotions de bouquins) à Rabat, dans Moscou, à Point-à-Pitre, au Vietnam...à Bâton-Rouge. Les notations perçues et partagées ne sont pas toutes de la même veine : « A présent recouverte d’une toile électronique, la Terre dont on dit qu’elle fut ronde est redevenue plate » (p.32)
« Il ne me semble toutefois pas exagéré de dire que le carnet de route est le contraire d’un journal intime, celui-ci supposant une espèce de rituel privé, des retrouvailles régulières avec le cade familier d’un bureau ou d’une chambre... » (p.111)
« J’ai ramassé à même la neige l’idée de brèves traces brillantes, dessinant un éphémère chemin. Ce pourrait être l’en allée de quiconque vers nulle part » (p.89)
« Imperturbable et avec méthode, la petite brune d’en face continue de se maquiller...cheveux roux surfrisés, celle-ci lit Barthes en se curant le nez
 » (p.66)v
« La nuit est un épais manteau de laine noire » (p.55)
L’écriture lâche ses rosseries, ce côté léautaudien jamais en reste pour dénoncer des défauts, des travers, et parfois , des banalités « tout bonheur est un sablier ») , rarement des préciosités (« l’en allée » supra ) : « Moscou commence par ses banlieues : un jeu de dominos démocratiques » ou « Laure a mangé des huîtres au raifort, sur un plateau de plastique rouge, avec des crackers et des tortillas » (p.34)
Je préfère de loin le petit essai très bachelardien dans l’esprit, « la poétique du carnet de route », qui, au-delà des constats trop simples, prend plus de distance, et l’écriture, alors, retrouve sa densité et son originalité (l’analyse philologique d’un professeur de lettres) : « Ecrivain par intermittences, tel est le marcheur : un écrivain possible, en devenir, à l’état naissant, qui entame, s’élance... », fruit lyrique d’enthousiasme, de ferveur. Ou « Le plaisir électif du carnet commence à l’heure du choix de ce docile compagnon de route. »
Toutes ces pages (pp.109-116), nourries d’une analyse presque « philosophique », phénoménologique du carnet, de son devenir, de sa forme, etc. relèvent du même domaine qu’illustré par le grand Gaston pour traquer, sous l’usage, sous l’image, les potentialités du rêveur de chandelle ou d’eau calme. Ici, usage du papier, importance de l’encre, etc.
Le petit livre se clôt sur une série de commentaires consacrés au livre que l’on vient de lire : « carnet de lecteurs » et de lectures par, entre autres, Michèle Frick, Gilles Mentré, Catherine Wieder et Bruno Sourdillon.
Conservons du livre ce fantôme », du « prologue », qui est ce voyageur, entre deux séjours, pris au forceps de l’imaginaire et des réalités, cousu de blancs cheveux pour rendre compte du passé, plein d’émois « de gosse » et tout empli de lucide résistance (« Je n’aurai rapporté de ces voyages ni toison, ni pomme d’or, ni testament, ni pierres précieuses... »

(Jean-Michel Maulpoix : « Le voyageur à son retour », Le Passeur, coll. Hautes rives, dirigée par Dominique Sampiero, 2016, 160p., 15€.)



Colette Nys-Mazure et Christian Libens : « Piqués des vers »

Ceci n’est pas une anthologie mais « 300 coups de cœur ». Et quand le cœur bat, le lecteur suit, pourrait-on dire.
Voici donc la deuxième version de « Piqués des vers ». « L’anthologie » où les poètes ne meurent jamais, puisque le lecteur ne connaît d’eux (sans aucun apparat critique) que la date de naissance. En 414 pages, table de copyrights et index des auteurs, et donc, une enfilade de dates, de 1855 VERHAEREN à 1986 COTON. De quoi faire un petit tour en poésie belge francophone. Où chacun a droit à une page au moins, à deux, ou plus rarement à plus (Verhaeren, Brel, Elskamp...)
Ce qui change par rapport à la première édition : davantage d’auteurs accueillis et moins de poèmes pour certains. Si la premère édition proposait 208 noms, la deuxième en a ajouté 20 : parmi les jeunes plumes, agrégées au massif anthologique : Timoteo Sergoï, Eric Piette, Maxime Coton… D’autres noms ont disparu. Il y a eu, aussi, des repêchages d’oublis de l’édition première.
Cette « anthologie » est d’essence accueillante (ce qui n’est pas toujours le cas). Ici, pas de chapelle ni de promotion éditoriale spécifique. Tous les types de poésie, en outre, sont représentés : textes surréalistes, poèmes en prose, poèmes versifiés, classiques ou postmodernes, comptines, fables, signifiants (jeux de mots…calembours…)…
En tant que critique, je cherche les poèmes et les poètes, susceptibles de me parler, par leur intensité, leur originalité, leurs thèmes, la chaleur de leur voix, leur ton inimitable : les poèmes de Biefnot, Wouters, Vandenschrick, Aubevert, de Bosschère, Thiry, Maerterlinck, Elskamp, Verhaeren, Daine, Feyder ou encore Hoex, Logist, Noullez, Bonhomme correspondent à ma petite définition sans exclure d’autres textes. Je m’interroge : Kavian, Hanotte et d’autres encore sont-ils des poètes stricto sensu ? Les frères Piqueray et Chavée ne méritaient-ils pas d’autres textes, plus évocateurs de leur talent ? Où sont Romus, De Bruycker, Bauloye, Besschops, Ladrière ..? Je ne les ai pas rencontrés au fil des pages. Peu d’oublis toutefois ! Un autre équilibre est donné à l’ensemble : à côté de célébrités chantées depuis très longtemps (ces « incontournables » de la poésie belge), beaucoup de noms moins vantés sinon connus, de toutes les générations. Les toutes jeunes voix de Nicolas Grégoire, Florence Noël, Marc Menu, Charline Lambert, Aurélien Dony, Arnaud Delcorte devraient vraisemblablement figurer dans une prochaine livraison.
Je viens de citer une vingtaine de noms sur 228, c’est vous dire la difficulté de rendre compte d’une anthologie, puisque nous ne pourrons les énumérer tous !
Rendons donc hommage à d’autres auteurs de très grande qualité, exprimant une diversité poétique : Schmitz ("on l’a surpris à entraîner des anges dans les brasseries"), Kiesel ("j’ouvre par mon silence une issue entre nous"), Wauthier ("respire, une fois encore, / cet air bleui sur/ les prémices du monde"), Kinet ("la tristesse aurait-elle un visage ?"), Dugardin ("cet enfant ce oui/ dans le sommeil de la langue"), Imberechts ("Ouvriers d’ombre/ Habillent les prés de l’aube")…
Et ceci pour vous mettre en appétit :

Géo Libbrecht, 1891

Ils prirent l’homme
son ombre resta.

Ils prirent l’ombre.

Le ciel m’est témoin
que leurs mains
ruisselèrent
de lumière. (p.57)

Kathleen Lor, 1983
Inertie de la masse
Plus elle ouvre les yeux
Et moins elle y voit
L’hiver a dévoré l’été
Et chaque objet nommé
A perdu un contour.
A tâtons on cherche
Une chandelle.
Ne brûlent que nos nerfs effrayés
En chute libre dans l’infini. (p.368)

Daniel Simon. 1952
Quand vous serez dans les bras d’une femme, aimée
souvent et désirée toujours, que vous briserez des liens
encore neufs, que vos langues nouvelles iront en
des endroits où maraude et marelle sont de simples
ressorts, que vous prendrez les larmes pour essence
d’un aimable voyage… (p.294)

Le plaisir d’une anthologie est de pouvoir sans fin grappiller çà et là, retenir un vers, un verset, une strophe, un poème, et puis filer ailleurs en savourer d’autres !

(Colette Nys-Mazure et Christian Libens : « Piqués des vers », anthologie poétique, Espace nord, 2014, 414p., 13€.)



Eric Allard et Denys-Louis Colaux : « Les lièvres de jade »

Deux poètes nés en 1959. Deux exacts contemporains, forcément, ça facilite les collaborations, les échanges, puisque des connivences profondes parcourent leurs textes, puisque la poésie qu’ils exercent sort des sentiers battus, battant prose et poème, mêlant réel et imagination débridée.
D’un projet conçu comme un pari adolescent, sont nées des proses poétiques en répons d’une liberté inouïe pour dire le sens, le plaisir, l’amour, le désir, sans tomber dans le facile et le cliché, ce qui semble aussi ’straordinaire pour parler comme Zazie, celle de Raymond veux-je dire.
Sont donc nées soixante poésies, assez longues, réparties en quatre mouvements de 15, pour une alternance parfaite des voix. Les deux amis poètes s’arrogent le droit d’intervenir dans les textes de l’autre sous forme d’apostrophes amènes et ludiques. Le voussoiement s’agrège aux vocatifs pour donner du lustre « grand siècle » à ces proses de haute tenue.
La femme, au coeur des écritures jumelles et divagantes de Colaux/Allard, frères en poésie, leur donne sans aucun doute ce lyrisme de feu, irréel et physique, fécond en images brûlantes d’un érotisme entre décors japonais et lune saisie dans l’effraction des sens.
Ce livre serait à lire/écouter en se passant "C’est extra" de Ferré, tant ici se hausse le don de dire en poésie le pensé/ressenti sous la peau/sous le cœur.
A l’heure où certains se contentent d’une somme étroite de mots pour communiquer - ce que dénonçait Sallenave, combative pour exhorter un jeune public à lire pour construire la vie et sa compréhension - , les poètes ici exaltent le terme juste, le mot rare, la métaphore inédite : "printemps, jeune bovin noir" ou "Michiko délivre ses pieds du poids des grandes traversées" ou "en barrissant des foutaises...nous allions dans les rues, au hasard"...
"J’eus faim de futur" : le genre de fulgurance qui me met, lecteur, en appétit de neuf.
L’imaginaire libère une flopée d’inventivités de toutes sortes : des aveugles qui voient quand même ; des références à des univers aussi étrangers que Fellini ou Mishima ; des invites à écrire, à nommer « encrier », « littérature » …
La fratrie poétique génère de petites merveilles : je le crois aisément en lisant ces proses qui s’interfèrent, avec une disponibilité et un entrain lyriques.
« L’été est la saison conçue pour les femmes »
« les baleines de la mer gardent à jamais le sanctuaire du bleu »
« Il existe sur la Lune des aires d’écriture aux croisements des routes de l’information très prisées des résidents en écriture »

Quant à l’écriture des deux compères, elle tient à la singularité chez l’un de jouer davantage sur la concision et le jeu de mot, chez l’autre sur un lyrisme profus et profond. Au lecteur d’en retrouver les pépites. Vous l’aurez compris…un beau livre, d’où la poésie ressort revivifiée.

(Eric Allard et Denys-Louis Colaux : « Les lièvres de jade » , Jacques Flament Editions, 2015, 92p., 12€.)
Philippe Leuckx



Lire aussi :

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)

« Carnets de Ranggen »

« Selon le fleuve et la lumière » & « Quelques mains de poèmes »

« Lumière nomade »



vendredi 15 janvier 2016, par Philippe Leuckx

Remonter en haut de la page



Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Mathias Enard : « Boussole »

Né en janvier 1972, détenteur d’une quinzaine de prix littéraires pour huit livres parus depuis 2003, Mathias Enard est plus célèbre encore depuis le Goncourt 2015 décerné à son livre « Boussole » . Avant, « Zone », « La perfection du tir » , entre autres, avaient déjà attiré l’attention sur ce jeune romancier doué.
D’une chambre viennoise, sise Porzellanstrasse, le narrateur Franz Ritter, musicologue, le temps d’une nuit ponctuée d’autant de phases qui construisent ce livre, convoque son passé, son amour déçu pour Sarah, ses aventures orientales avec les spécialistes Bilger, Faugier en Mésopotamie, en Syrie ou à Téhéran.
La maladie aujourd’hui le contraint au souvenir, à la remémoration plutôt qu’au voyage réel. Il dispense ses cours à l’université, Spitalgasse, et attend les courriers de la belle Sarah, aimée, et perdue, qui, de loin en loin, lui donne quelques nouvelles du Sarawak ou du Tibet.
L’orientalisme, au cœur du roman, est sans aucun doute le thème essentiel du livre jusqu’à foisonner en toute une série d’histoires parallèles : Franz, Sarah, Marc, Bilger, de Morgan, sont quelques-uns des personnages de missions musicologiques, archéologiques, poétiques qui entrouvrent la mine de richesses de l’Orient, réactivant les grands voyageurs français et étrangers d’un Orient au XIXe.
Au fil des pages, ce sont des pans entiers de décors (Palmyre, Istanbul, Téhéran…) qui sont donnés à lire au travers d’une fiction à plusieurs couches : il y a les récits du narrateur Franz, les lettres qu’il échange avec Sarah, le récit axé sur la personnalité de Morgan, les fragments d’œuvres orientales, etc.
La trame est constituée en outre d’une exploration complexe de sources multiples autour de la musique, de la poésie et de l’architecture.
Le deuxième grand thème est certes l’amour que Franz éprouve pour Sarah, qu’il ne concrétise qu’à de très rares occasions, et qu’il conçoit donc comme un échec.
Entre Vienne et l’Orient, entre Franz coincé par la maladie et Sarah, aujourd’hui quadragénaire, la mémoire restitue vingt années de vie intense, où l’histoire aussi est un témoin fécond de ce que les révolutions, les voyages, les réseaux ont pu engranger en pertes et profits.
Le roman déroule, comme en une nasse où se prennent passé, présent, mœurs et traces orientales, une pelote entière d’aventures vécues, imaginées, éclairées par une flopée d’œuvres et de références artistiques, qu’il serait fastidieux d’énumérer ici.
D’une grande richesse, qui plombe parfois ce livre, on retiendra entre autres pépites : la nuit palmyréenne, aux portes de la forteresse, l’atmosphère recluse de la chambre viennoise, Téhéran basculant d’un shah à la révolution islamique, les quatrains de Khayyam, les ombres de Nouveau et Pessoa, et la trame même de l’aventure née des mots et des voyages.
On ne peut décemment quitter cette lecture sans parler de la plurielle boussole, que l’on retrouve à divers stades de la narration, celle du narrateur, celle de Sarah, celle de tous les aventuriers anonymes ou célèbres…
D’un livre, qui longtemps m’échappa, je garde de fortes traces : toutes de culture profonde, d’évocations livresques et autres, comme s’il s’agissait pour Enard d’archiver pour le futur une masse de connaissances censées disparaître ou s’étioler dans la médiocrité de l’époque que nous vivons.
Un livre qui offrirait au chercheur la matière presque inépuisable de recherches nouvelles à entreprendre, au sein de la mise en abyme.
Un Goncourt mérité.

(Mathias Enard : « Boussole » Actes Sud, 386p.,21, 80€.)



Pierre Perrin : « Une mère Le cri retenu »

« Je voudrais tant la voir revenir
sans elle je ne serais rien »

Le livre commence et se clôt sur le thème de la face et de son contraire, effacer.
Le face à face que poursuit avec une inouïe persévérance ce livre, c’est celui d’avec la mère, décédée en 1977, que vingt années et un peu plus n’ont pas fini de graver dans l’intime conviction du fils, celle de l’avoir ratée sinon aimée.
Des premiers mots de ce récit à la scène finale, celle d’un visage ravagé, la littérature a donc fait son office, avec les atermoiements d’usage, les replis, les retraits, comme si le fils, unique enfant d’un couple désaccordé, déchiré, se devait de remplir une tâche, celle de rendre mémoire à une morte, déjà prête de s’enfuir dans le tissu décousu des années.
En douze stations, pour une mère dévouée à la cause de l’église, présente aux processions, grande ouvrière des cimetières à sauver des herbes, le fils qui se dit indigne, cruel, rameute le portrait d’une femme avare en tendresse, en sentiments, prompte à rudoyer, à blesser, à gifler cet enfant qui fait tout cependant pour s’attirer un peu d’amour, et qui recueille les offenses. Le père, revenu d’Allemagne, est décrit comme un être faible, malade, jouet du silence farouche de sa femme. Il disparaîtra huit années avant elle. Pourtant, l’enfant trouve chez lui ce que la mère ne lui donne ; les rares souvenirs heureux se greffent au creux de ses mains d’adulte, défaussé.
Sans une once de sentimentalisme, en ethnographe des vies familiales, comme Ernaux et Lefèvre peuvent en donner d’autres subtiles illustrations, le poète Perrin ne se paie de mots pour relater l’irracontable d’une douleur que même la littérature ne dégagera du « puits » où elle s’est logée. Avec une nudité qui est source pour le lecteur d’un vertigineux naturalisme (la ferme, la « rasade de Mercurochrome dans le cordon » d’un jeune veau, les obsessions silencieuses d’une mère confite en nettoyage, les errements d’un fils qui se sait dévoyé….), le narrateur distille une quête elle-même vertigineuse : comment rendre compte d’une séparation telle que la mère et le fils se sont à peine connus et reconnus ? comment dire ce malaise fondamental qui vous pousse à entreprendre une recherche précise qui vous donnera d’éternels tourments à forer ainsi dans la gangue du non-dit, du non-aimé, du non-désiré, qu’il faut déloger pour le rendre à la littérature ?
Des épisodes sont hallucinants de cruauté vécue, ressentie, ainsi en va-t-il de ce petit de l’assistance publique, accueilli à la ferme, et que l’enfant-narrateur, jaloux, fait conspuer. Ou ce chien décapité, seul compagnon de la misère affective du petit enfant.
Les aveux sont nets et coupants comme seule la grande littérature peut inciser : s’il faut des comparaisons, citons « Blesse, ronce noire » de Louis-Combet ou « La peau sur les os » d’Hyvernaud ou encore « La première habitude » de Françoise Lefèvre. Puisque la grande littérature s’offre sans apprêts, glaçante s’il le faut, hallucinante de vérité.
Perrin trouve les mots, le rythme pour énoncer sa recherche, offrir et partager son histoire en l’élevant au statut de tous les livres consacrés à ces mères, parfois cruelles, parfois distantes, parfois si précieuses dans le souvenir : « La Consolation du voyageur », « Vipère au poing », « Les mots arrachés », « Une femme », « La place », « Je l’écoute respirer »…
Car le style, ici, répond à la richesse du thème : pas de place pour l’à peu près, une description des lieux (la maison, les rats au plafond, les mouches qui vrombissent), une persistante analyse des êtres, une volonté aussi de hausser l’anecdotique jusqu’à la nudité des réflexions majeures sur la vie, le manque, l’autre…
On n’en finirait pas d’égrener les atouts majeurs d’un tel récit, qui va jusqu’à consigner ses doutes et ses arrêts. L’œuvre en cours, que nous sommes en train de lire, n’apparaît jamais comme le fruit d’un travail irrégulier, mais offre l’attrait d’un témoignage unique, entomologique d’une quête d’un passé qu’on sait à la fois sensible et décevant, meurtri et cependant ouvert à une certaine rédemption.
Jamais, on ne sent que c’est l’ouvrage d’un grand lettré qui se donnerait en miroir de sa grande culture. Non, le témoignage a la force d’un aveu, d’un constat, sans cesse maîtrisé par le corset du style. Dire au plus juste la peine comme celle d’un puits de chagrin et ressourcer le lecteur à l’eau même des tourments.
Un grand livre.

(Pierre Perrin : « Une mère Le cri retenu ». Le Cherche Midi éditeur, 2001, 160p., 16,50€. Réimpression, novembre 2015.)



Roger Gonnet : « La voie haute »

Le poète est peintre et l’homme fut médecin. Roger est né en 1923 et publie un quarantième livre. Il emprunte la voie haute pour épeler à petite voix, humble, légère, fluide, le silence, le grand âge, l’hiver, l’ombre, la lumière projetée par le soleil sur la table du jour.
« Ce qui s’incline est une approbation d’herbe » : le genre de fulgurance qui donne tout son prix à ce livre soigné, sur pages ivoire, plein de questionnements quand tant d’autres croient aux certitudes faciles : « qui dira sous la pâleur des ciels/ le fleuve qui court à la mort ». Ou : « Dis-moi la couleur du temps/ sur le ciel qui s’efface »
Certes, la mort, le vide, la fuite sont au cœur d’une écriture complice, qui appelle le lecteur à la ressource du « soleil sans voix ». Bien sûr, le poète ne cache rien du « temps qui tourne les pages » ni « le brûlé de nos projets détruits ».
C’est avec calme et une scansion légère de vers - groupés par distiques, le plus souvent - évidents que l’auteur nourrit « comme un vieux tramway/ qui ferraille à l’assaut des rues » : métaphore de ce qu’il devient, puisque « le matin essuie ses larmes » et « nous allons légers/ sous nos habits de vent ».
Mais la lucidité est entière, celle qui énonce « fermer les yeux/ne fait rien disparaître ». La poésie, avec Roger, ouvre des chemins et vous accompagne, sans une once de lourdeur aux semelles !

(Roger Gonnet : « La voie haute », Sac à mots, 2015, 72p.)



-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0