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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Jean-Christophe Belleveaux : « Pong »



De « Bar des platanes » à « Pong », près de vingt années de créations poétiques, dispersées chez dix-huit éditeurs.
La lecture récente de « Démolition », de « Fragments mal cadastrés  » et de ce « Pong » qui dérange, perturbe, met en lumière un poète mal assis entre humour gris ou rosse et détresse non feinte, de quoi souligner sa « place » comme dirait la grande Annie. Une position inconfortable sans doute dans un monde de la poésie qui fait du signifiant un roi ou de la saillie absconse un dieu. Ici, on n’écrit pas pour rien : on consigne des « fragments » d’un séjour glauque dans une maison médicale aussi glauque. Disons le mot, quoique moins poétique que les vers qui y sont nés : hôpital psychiatrique. Maison mi ouverte mi fermée, où il est interdit, certes, de tirer la clope après une certaine heure.
Les poèmes d’enfermement résonnent loin par des chutes denses, coups de poings à soi et à une institution qui règle comme papier à musique votre train-train qui ne marche pas très fort.
Le poète est à l’aise, verbalement parlant. Sa plume réserve le « pong » d’une table de « ping en béton », que le lecteur ne trouve guère en amorce du livre, et comme le patient, il devra faire preuve d’ « attente » lente, longue, dispendieuse pour ses nerfs.
Belleveaux désosse lieux, objets, personnes et ça donne :

« ossements de la presque vérité (..) / la vitre sale / qui me sépare de moi (…) / sa carcasse / qu’il faut bien / habiter un peu (…) / éclairage intransigeant des néons (…) / je ne repasse rien / ni mes chemises / ni par la case départ »

Ce poète du zeugme déjanté, désenchanté, manie la langue poétique « jusqu’au noyau du néant » ; il sait « les âmes malades » ; il attend « le toboggan du sommeil » ; « puisque j’ai un corps je le nourris/ quant à l’esprit, doux jésus ! / le premier verbe qui me vient : se méprendre »…
Le séjour est lent, long : le temps de l’hôpital psy est « une journée vaste à perte de vie » : il y a du Michaux incisif dans ces plans très cinématographiques, entre « Pong » et « Persona » de Bergman : « juste la chimie somnambule (…) / je n’aurais moi / que ratures / pour bâton de pèlerin »
Bref, Belleveaux, mal « cadré », dans ce « cadre », réussit ses « exercices de détestation » de soi pour passer à autre chose. Une autre vie, une autre vue, pour ne plus devoir dire « je meurs souvent ».

(Jean-Christophe Belleveaux : « Pong », la tête à l’envers, 2017, 96p., 14€.)

Voir aussi l’article de Jacmo.



Roland Ladriere : « Inconnaissance éblouie » suivi de « La ville reflétée »



Le poète belge, né en 1948, et par ailleurs excellent traducteur de l’italien (Quasimodo, Marcoaldi), est l’auteur rare d’une œuvre qui se signale par son économie, sa densité, et la rigueur de ses thèmes. On a affaire ici à une écriture très elliptique qui se donne pour mission d’éveiller à une meilleure connaissance de l’être intérieur.
Les titres parlent d’eux-mêmes : « Le feu grégeois », « Aimer l’obscur », « Inconnaissance éblouie », parmi d’autres, expriment cette quête, loin des conventions, des clichés, en marge des veines traditionnelles d’une poésie sentimentale, d’une matière poétique qui soit pour le lecteur un terreau, un « éblouissement », une autre lecture du monde.
Le dernier volume de Ladrière, constitué de recueils parus sous forme de livres « d’artistes » et de portions neuves, ausculte le monde comme un pouls qui « dénoue la gorge », comme une langue qui puisse « éclairer » d’une « braise inconnue ». Les paysages humains, géographiques, intérieurs, comme un accueil des quatre éléments – chers à Bachelard, à Hennart ou Vandenschrick -, offrent le « chant », la vision par un poète de réalités peu souvent perçues :
« Vivre est en avant d’aujourd’hui »
ou
« La distance qui nous rapproche,
le poids de l’air.
Dans la dissolution des larmes :
l’inconnaissance éblouie. »
Ce recueil éponyme traverse la « beauté en croissance », le « bord des choses », « la mort en nous / comme une poche natale ». Les images très belles écoutent la respiration d’un monde, ses « corps aimés » : « Un long amas d’étoiles/ nous garde infiniment ».
« Un cœur nocturne », tissé de mémoire et d’enfance veille au destin de l’homme. L’homme, oui, est cet être de « désir », apte à la maturité, toujours près de tomber et toujours prêt à grandir, à partager son être : « nous partageons/ ce pain d’innocence ».
« La ville reflétée », second volet du livre, relie et relit des œuvres artistiques : dix manières de traduire une autre beauté que celle sentie, perçue, humée, la réalité créatrice à l’œuvre au sein de toiles.
C’est aussi l’occasion, un peu à la manière de Daniel Boulanger dans « Le chemin des caracoles » qui arrêtait le temps d’un tableau de Vermeer, de mettre au jour les « gouttes de lumière », « le visage baigné par le ciel », l’émergence subite d’une « vigne rouge » au détour d’un passage de train…
Une poésie reliante, sinon très spirituelle au sens où l’esprit détecte ici, au fil des images étonnantes, un neuf regard sur soi et le monde. Un travail d’orfèvre. Admirable phénoménologie.

(Roland Ladriere : « Inconnaissance éblouie » suivi de « La ville reflétée », Editions du Corlevour, 96p., 2015, 16€.)



José Havet : « Pour Rebecca »



Sur le tard (J. Havet est né en 1937), l’auteur, enseignant en Bolivie, à Ottawa, à Porto Rico, s’est mis à écrire de la poésie. Un premier recueil, en 2013. Le voici, aux commandes d’un second, très différent, plus personnel, poignant, puisqu’il s’agit, ici, d’énoncer une douleur (il se nomme d’ailleurs « artificier de la douleur ») pour une perte qui remonte à trente années, la mort de sa fille, à dix-sept ans.
Le « poète obscur » écrit pour taillader la souffrance, explorer ces zones interdites des blessures intimes, de longtemps ressenties, que les vers doivent nettoyer, épurer de toutes traces. Il lui faut dire l’innommable, le cri, la détresse, les lettres restées sans envois, avec des mots nus, transparents, terribles.
« traverser tes cris ta pluie
tes ombres ravagées

bercer ton corps décontenancé »

L’adieu se ressasse, s’exaspère dans de longs thrènes d’un père éploré.
« ô toi
l’obscur
grâce te soit rendue
pour tes mots nus
vierges immaculés »

En six parties, le livre donne à ressentir l’expérience filiale, nourrie jusqu’à la lie de tous les tourments, des pourquoi vains, des questions répétées jusqu’à s’y perdre, au sein d’obscurités de plus en plus pesantes.
Le livre, pourtant, niche de pures beautés, comme exhumées d’un deuil trop long, que le temps exonère enfin. Très beau, très fin. Un témoignage au-delà de la peine.

(José Havet : « Pour Rebecca » Editions Mer Bleue, 2017, 72 pages . Prix non indiqué. Québec)



Colette Minois et Martine Le Calonnec : « Ode à l’été »



Neuf linogravures de Martine Le Calonnec accompagnent ces poèmes de la collaboratrice d’Arpa, Colette Minois. Ce sont des visages tranchés de noir et blanc, simples et évocateurs.
Les poèmes suggèrent l’été, la terre méditerranéenne, sa « lumière maraudée aux ciels », ses « criques », ses « statues », le « vin coule des jarres aux bouches ».
« Midi décoche ses flèches. / (…) Les fruits se rassemblent pour mûrir autour du noyau. »

C’est un temps pour les bals, les abeilles, les « offrandes païennes ». Sous les mots simples, c’est toute une saison qui fleure bon, c’est toute une nostalgie de ciels purs et de « marée humaine et colorée » dans les rues de l’été.

(Colette Minois et Martine Le Calonnec : « Ode à l’été », Petites mythologies de l’été n°1, Cahier des Passerelles n°18, 2017, 20p., 5€.)



Colette Minois : « Ode au jusant »



Aux illustrations plus fantaisistes, au découpage original correspondent des poèmes plus sombres où quelque chose s’achève.
« S’achevaient les péripéties. / Quelle bouche dans la gourmandise goûte /
l’entame du récit ? / Aux terres du poème la braise têtue reconduisait le feu./

Et le monde s’élançait impatient de mesurer ses ailes. »
Le lyrisme pourtant évoque « essor », « trombe », « danse » , « mouvement ».
Il y est question d’un récit, peut-être personnel, d’une perte, d’un « dormeur éveillé », d’une « Histoire »
« Le cœur suffoque un peu dans la moiteur »

La mythologie élève les textes à « la langue originelle » d’une poète qui rameute à elle les sensations premières d’eau et de feu pour faire dire à ses textes l’empreinte des émotions.

(Colette Minois et Marie Deschamps : « Ode au jusant », Petites mythologies de l’été n°2, Cahier des Passerelles n°26, 2017, 24p., 5€.)



Jean-Louis Massot : « Nuages de saison »



Le poète et éditeur Massot, dont on a pu apprécier « Séjours, là  » ou encore « Sans envie de rien », s’amuse à masser et à cumuler divers nuages, dans de brefs poèmes, où il s’adresse directement à ces passagers éphémères des airs :

« Altocumulus,
Le ciel est libre ;
Profitez-en
Mais ne prenez pas
Toute la place » (p.29)

Les voilà donc ces fameux nuages, déclinés sous toutes les formes vaporeuses, comme pour combler le vide (ce mot revient), la quête, l’absence.
Ce sont presque des confidents anecdotiques, quotidiens, compagnons du café ou d’une belle journée à venir. Le nez en l’air, le mot léger, le poète peut afficher cette élévation entre « martinets » qui « valsent », et se sentir moins « seul ». Et si la réponse venait, de fait, de cette voûte au loin, si proche, si étrange, si duveteuse soudain sous la caresse des vers.
« Des corneilles
Posées sur
Le clocher de l’église
Questionnent les nuages
Qui flottent,
Indifférents »

Et parfois « nulle trace » et un vers pour la dire, avec un brin d’angoisse. De vide.

(Jean-Louis Massot : « Nuages de saison » Bleu d’encre, 2017, 68 pages. 12€. Belles photographies d’Olivia HB.)



Claude Albarede : « Le dehors intime »



Quand un poète explore son rapport au monde, il lui faut aller « au fond des choses » (titre du recueil inaugural du poète), exprimer cette marche ambivalente, tissée d’intériorité et de dehors, pour y puiser solitude, déchirure, silence, « fuite », « oubli ». Les poèmes offrent donc cet accord avec l’autre de nous-même, une fois passé le seuil, au-delà des « murs écrits ».
« Le village se tient / cambré dans la lumière / avec femme au pays / et source dans la pierre. »
« Ombre et mélange
 » du dedans, du dehors. « Où sommes-nous ? »
Le poète écrit donc la terre « si peu trouvée », « le silence qui tue la terre », la nostalgie pour « un vieux village abandonné ». Il faut « traverser un pays désert », « aller profond » pour « recevoir le dehors intime/ noué à l’herbe et au chemin » (p.72).
Tout le travail reste dans la langue qui puisse offrir au poème substance et aliment ; parfois le poème attend, écarté de « l’émotion intime ».
Le poète sait bien qu’il doit réintégrer la maison, au bout de la marche, « aller plus près/ comme on franchit le jour »
« c’est le silence comblé d’amour / d’où va jaillir la source claire / déjà fusion, déjà poème »
Dans des textes qui, d’être lumineux et denses, se partagent avec aisance, le poète signe son bel attachement au monde proche, intime, fusionnel, et tout à la fois désiré comme si les mots l’éloignaient dans la langue.

(Claude Albarede : « Le dehors intime » L’herbe qui tremble, 2016, 128 pages, 16€. Peintures de Marie Alloy, automnales.)



Véronique Wautier : « Cabaner chavirer »



Ce huitième recueil de poèmes (depuis 1998) tisse des poèmes en quête d’enfance et des constructions graphiques mêlées de planches, de cabanes et de formes géométriques. Métaphore sans doute d’une enfance rassembleuse, qui échafaude ses rêveries à coups de bouts de bois et de mots et de larmes.
« Cabaner », nous dit la définition proposée en début de volume, vise tout à la fois l’action de loger dans une cabane et celle de chavirer en mer : de quoi alimenter la réflexion du lecteur à propos de l’enfance, notre mémoire d’être, double, multiple, complexe.
Véronique Wautier veut « habiter » un territoire perdu, qu’il s’agit de retrouver :
« dans la cabane aux yeux propres
parfois t’épuises et te couches
moitié de toi-même
et le noir rit »

Le poème semble être cette cabane désirée, ce refuge. Les mots, la nature, le merle, la neige déposent ici leurs vœux : « écrire le nom des gens » ou « un poème sincèrement cabane/ et soudain tout l’espace/ comme des voix qui chavirent. »
Une voix douce, mélancolique, attentive au moindre sursaut de vie, par le regard, par la présence, accompagne sans cesse le lecteur. Ici s’énonce la gravité d’être comme en suspens, entre le passé qui fuse dans ce coin de ciel et l’écoute présente d’une vie mesurée, peut-être amoindrie, sans cesse guettée comme on attend ces cris d’oiseaux.
L’écriture brève s’écoule en quelques vers, fragments tendus de constats, de descriptions concises et de souhaits. À l’image de la vie.
Même au cœur de la perte, de l’absence, une petite lumière – celle de l’écriture, celle de la cabane désirée – semble défier le sort. C’est la beauté du livre de conjoindre ainsi les pôles de l’existence, toujours tendue, déchirée, entre peur et vie, comme une cabane qui prendrait l’eau, dans le risque de toute aventure.

(Véronique Wautier : « Cabaner chavirer » Eranthis, 2016, 82 pages. Illustrations (dessins et peintures) : Godelieve Vandamme.)
Philippe Leuckx



Lire aussi :

Philippe Leuckx : DOSSIER
Philippe Leuckx : « D’obscures rumeurs » (Michel Baglin) Lire
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Philippe Leuckx : « Lumière nomade » (Michel Baglin) Lire
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Philippe Leuckx : « Selon le fleuve et la lumière » (Michel Baglin) Lire
Philippe Leuckx : « Quelques mains de poèmes » (Michel Baglin) Lire
Philippe Leuckx : « Rome à la place de ton nom » (Michel Baglin) Lire

et :

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)



lundi 9 janvier 2017, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Chantal Dupuy-Dunier : « C’est où poezi ? »



« L’exotisme n’est que le réel déguisé en tourisme », nous dit l’auteure. C’est pourtant à un exotisme bien posé que la poète nous invite grâce à ses textes qui évoquent le Sénégal, le Liban.
Ces textes explorent le milieu, décrivent « la savane proche / où paissent des buffles maigres », les bras du fleuve, « l’appel des muézins (qui) rythme les heures ».
« L’air est épais comme du miel »
 : c’est un autre continent, « des hommes cherchent un peu de fraîcheur / sur le pas de leurs portes ».
Le voyage en orient donne lieu à des échos de « terrasse d’une maison ancienne » :
« À la terrasse, les narguilés brasillent / dans leurs habits de verre. »

La poète passe par les traces anciennes, restes de voyageurs, tels Nerval, Goethe, et en quête de poésie s’interroge : « Où a-t-on caché la poésie / afin de la garder intacte ? »
L’hommage à Beyrouth, à sa lumière, à ses usages, résonne comme un poème offert : « Parfois un air de Beyrouth ancien,/ quelques maisons basses. »

(Chantal Dupuy-Dunier : « C’est où poezi ? », Editions Henry, 2017 136 pages., 10€.)


Jean-Pierre Nicol : « La juste lumière »



Ce beau livre comporte trois parties  : « La juste lumière », « L’alouette » et « L’inaccessible » : de quoi parler avec justesse des marges, des seuils, des marches pourvoyeuses de poèmes et de découvertes.
« Je m’encorde à la brève avalanche
qui dévale de l’arbre
jusqu’à l’autre bout de l’été ».

Tel pourrait être l’art poétique d’un auteur, privilégiant la notation brève, l’éclair du regard, la prouesse née d’un chemin emprunté ; il faut, selon lui , « dans la fuite éperdue des jours », être, « écrire toutes marges ouvertes » pour en garder la lumière, l’écho dans les mots, la source. Cette quête de quiétude, à l’ombre de l’alouette – qui signe l’été, le village, « ce soleil caché dans un ciel pur »  -, passe aussi par le don d’une femme, puisque « dans le manque/ le poème grandit en toi ».
Il faut faire silence, recueillir le peu, s’astreindre au bref, s’émerveiller de ce qui passe, de ce qui reste, « dans la marge d’un livre », puisqu’on le tient, qu’on le parcourt, et qu’on s’en nourrit.
L’écriture, ici, refuse le solennel, aime le lyrisme adouci – la juste mesure -, ce ton entre « l’eau d’amertume » et « cette brève avalanche/ à l’autre bout du ciel ».
Le poète frôle les derniers jours, inspecte les nuages, se réfugie dans les branches, anime le « jour qui s’achève ».
C’est un être proche des paysages, qui puisse, grâce à eux, donner quelque leçon de vie, sans moralisme aucun, simplement en écrivant des « phrases sur la plaine », lui qui sait « épeler les étoiles ».
J’aime « la meute grise du silence », « la dictée des ombres », « une oraison de feuilles mortes » : signes d’un regard hors pair pour énoncer la vie qui n’appartient qu’à lui.

(Jean-Pierre Nicol : « La juste lumière », Les Déjeuners sur l’herbe, 2016, 86p., 12€.)



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