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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Chantal Dupuy-Dunier : « C’est où poezi ? »



« L’exotisme n’est que le réel déguisé en tourisme », nous dit l’auteure. C’est pourtant à un exotisme bien posé que la poète nous invite grâce à ses textes qui évoquent le Sénégal, le Liban.
Ces textes explorent le milieu, décrivent « la savane proche / où paissent des buffles maigres », les bras du fleuve, « l’appel des muézins (qui) rythme les heures ».
« L’air est épais comme du miel »
 : c’est un autre continent, « des hommes cherchent un peu de fraîcheur / sur le pas de leurs portes ».
Le voyage en orient donne lieu à des échos de « terrasse d’une maison ancienne » :
« À la terrasse, les narguilés brasillent / dans leurs habits de verre. »

La poète passe par les traces anciennes, restes de voyageurs, tels Nerval, Goethe, et en quête de poésie s’interroge : « Où a-t-on caché la poésie / afin de la garder intacte ? »
L’hommage à Beyrouth, à sa lumière, à ses usages, résonne comme un poème offert : « Parfois un air de Beyrouth ancien,/ quelques maisons basses. »

(Chantal Dupuy-Dunier : « C’est où poezi ? », Editions Henry, 2017 136 pages., 10€.)



Claude Albarede : « Le dehors intime »



Quand un poète explore son rapport au monde, il lui faut aller « au fond des choses » (titre du recueil inaugural du poète), exprimer cette marche ambivalente, tissée d’intériorité et de dehors, pour y puiser solitude, déchirure, silence, « fuite », « oubli ». Les poèmes offrent donc cet accord avec l’autre de nous-même, une fois passé le seuil, au-delà des « murs écrits ».
« Le village se tient / cambré dans la lumière / avec femme au pays / et source dans la pierre. »
« Ombre et mélange
 » du dedans, du dehors. « Où sommes-nous ? »
Le poète écrit donc la terre « si peu trouvée », « le silence qui tue la terre », la nostalgie pour « un vieux village abandonné ». Il faut « traverser un pays désert », « aller profond » pour « recevoir le dehors intime/ noué à l’herbe et au chemin » (p.72).
Tout le travail reste dans la langue qui puisse offrir au poème substance et aliment ; parfois le poème attend, écarté de « l’émotion intime ».
Le poète sait bien qu’il doit réintégrer la maison, au bout de la marche, « aller plus près/ comme on franchit le jour »
« c’est le silence comblé d’amour / d’où va jaillir la source claire / déjà fusion, déjà poème »
Dans des textes qui, d’être lumineux et denses, se partagent avec aisance, le poète signe son bel attachement au monde proche, intime, fusionnel, et tout à la fois désiré comme si les mots l’éloignaient dans la langue.

(Claude Albarede : « Le dehors intime » L’herbe qui tremble, 2016, 128 pages, 16€. Peintures de Marie Alloy, automnales.)



Jean-Pierre Nicol : « La juste lumière »



Ce beau livre comporte trois parties  : « La juste lumière », « L’alouette » et « L’inaccessible » : de quoi parler avec justesse des marges, des seuils, des marches pourvoyeuses de poèmes et de découvertes.
« Je m’encorde à la brève avalanche
qui dévale de l’arbre
jusqu’à l’autre bout de l’été ».

Tel pourrait être l’art poétique d’un auteur, privilégiant la notation brève, l’éclair du regard, la prouesse née d’un chemin emprunté ; il faut, selon lui , « dans la fuite éperdue des jours », être, « écrire toutes marges ouvertes » pour en garder la lumière, l’écho dans les mots, la source. Cette quête de quiétude, à l’ombre de l’alouette – qui signe l’été, le village, « ce soleil caché dans un ciel pur »  -, passe aussi par le don d’une femme, puisque « dans le manque/ le poème grandit en toi ».
Il faut faire silence, recueillir le peu, s’astreindre au bref, s’émerveiller de ce qui passe, de ce qui reste, « dans la marge d’un livre », puisqu’on le tient, qu’on le parcourt, et qu’on s’en nourrit.
L’écriture, ici, refuse le solennel, aime le lyrisme adouci – la juste mesure -, ce ton entre « l’eau d’amertume » et « cette brève avalanche/ à l’autre bout du ciel ».
Le poète frôle les derniers jours, inspecte les nuages, se réfugie dans les branches, anime le « jour qui s’achève ».
C’est un être proche des paysages, qui puisse, grâce à eux, donner quelque leçon de vie, sans moralisme aucun, simplement en écrivant des « phrases sur la plaine », lui qui sait « épeler les étoiles ».
J’aime « la meute grise du silence », « la dictée des ombres », « une oraison de feuilles mortes » : signes d’un regard hors pair pour énoncer la vie qui n’appartient qu’à lui.

(Jean-Pierre Nicol : « La juste lumière », Les Déjeuners sur l’herbe, 2016, 86p., 12€.)



Véronique Wautier : « Cabaner chavirer »



Ce huitième recueil de poèmes (depuis 1998) tisse des poèmes en quête d’enfance et des constructions graphiques mêlées de planches, de cabanes et de formes géométriques. Métaphore sans doute d’une enfance rassembleuse, qui échafaude ses rêveries à coups de bouts de bois et de mots et de larmes.
« Cabaner », nous dit la définition proposée en début de volume, vise tout à la fois l’action de loger dans une cabane et celle de chavirer en mer : de quoi alimenter la réflexion du lecteur à propos de l’enfance, notre mémoire d’être, double, multiple, complexe.
Véronique Wautier veut « habiter » un territoire perdu, qu’il s’agit de retrouver :
« dans la cabane aux yeux propres
parfois t’épuises et te couches
moitié de toi-même
et le noir rit »

Le poème semble être cette cabane désirée, ce refuge. Les mots, la nature, le merle, la neige déposent ici leurs vœux : « écrire le nom des gens » ou « un poème sincèrement cabane/ et soudain tout l’espace/ comme des voix qui chavirent. »
Une voix douce, mélancolique, attentive au moindre sursaut de vie, par le regard, par la présence, accompagne sans cesse le lecteur. Ici s’énonce la gravité d’être comme en suspens, entre le passé qui fuse dans ce coin de ciel et l’écoute présente d’une vie mesurée, peut-être amoindrie, sans cesse guettée comme on attend ces cris d’oiseaux.
L’écriture brève s’écoule en quelques vers, fragments tendus de constats, de descriptions concises et de souhaits. À l’image de la vie.
Même au cœur de la perte, de l’absence, une petite lumière – celle de l’écriture, celle de la cabane désirée – semble défier le sort. C’est la beauté du livre de conjoindre ainsi les pôles de l’existence, toujours tendue, déchirée, entre peur et vie, comme une cabane qui prendrait l’eau, dans le risque de toute aventure.

(Véronique Wautier : « Cabaner chavirer » Eranthis, 2016, 82 pages. Illustrations (dessins et peintures) : Godelieve Vandamme.)
Philippe Leuckx



Lire aussi :

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)

« Carnets de Ranggen »

« Selon le fleuve et la lumière » & « Quelques mains de poèmes »

« Lumière nomade »



lundi 9 janvier 2017, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



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