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Gaston Puel

Les carnets d’un veilleur

Veilhes est le nom de la commune où réside Gaston Puel. Les quatre "Carnets de Veilhes" qu’ont publiés les éditions de l’Arrière-Pays, mélange de prose et de poésie, sont aussi ceux d’un écrivain dont toute l’œuvre témoigne d’un effort de lucidité.

Les "Carnets de Veilhes" (du nom du village où vit Gaston Puel) publiés par les éditions de l’Arrière-Pays, témoignent des qualités de veilleur d’un auteur dont la volonté de lucidité marque toute l’œuvre. Notes, réflexions, poèmes s’y entrelacent – on y lit même un « petit manifeste » (carnets 2) –, mais c’est bien une même voix, une même écriture serrée et incisive, qui interrogent le monde, s’arrêtent sur le travail d’un peintre, la fascination d’un objet, brossent un tableau, réfléchissent sur le surréalisme et la poésie, sans se refuser « le léger sourire qui adoucit la gravité parfois hautaine de la poésie ».

Le visage, païen de la mort.

Vers et proses poétiques mêlés, on y retrouve le regard critique du poète impliqué dans son époque, mais resté attaché aux lenteurs paysannes, en révolte contre le productivisme ambiant. Avec des retours sur des lieux où l’enfant « s’incorporait à la terre, au jacassement des pies, au filet d’eau fraîche (...). Telle se donnait alors la valeur, l’inappréciable valeur. Toute de bonheur contenu, d’attente fruitée, de sève patiente. » (Carnets 3)
On chemine avec Puel comme avec un ami sur une route d’automne, dans la complicité d’un paysage et dans « l’obscur du bonheur ».
Obscur comme le travail des racines et du poète qui ne rechigne pas à « fouir » l’humus, cet autre visage, païen, de la mort. Car Puel ne donne jamais dans la sérénité béate, même dans la pleine clarté d’un accord parfois trouvé avec le monde : « l’instant s’illumine si haut – sans avenir – un bref sanglot ».

Michel Baglin



Une vie

Gaston Puel est né en 1924 à Castres. Son enfance est marquée par la mort de sa mère, alors qu’il est encore très jeune (il sera élevé par sa grand-mère).
A la Libération, il rencontre et correspond avec Joë Bousquet, René Char, André Breton. Il participe en 1947 aux activités du groupe surréaliste et s’en éloigne en 1950, mais reste en relation avec Breton.
Entre temps, il fait un séjour en sanatorium (un an à Ste Feyre près de Gueret, notamment), pour une tuberculose contractée au sortir de la guerre. C’est au sortir de la maladie qu’il s’installe définitivement à Veilhes, près de Lavaur (81), où il crée son atelier d’imprimerie. Il y fonde en 1961 les éditions de la Fenêtre ardente. Il publie alors René Char, Pierre Albert-Birot, Pierre-André Benoit, Joë Bousquet, Jean Grenier, Jean Malrieu, Pierre Gabriel, René Nelli, etc. et de nombreux livres d’artistes (Arp, Bajen, Ernst, Carrade, Miro, Dax, Dubuffet, Ubac, Tapies, Staritsky, Héraud, etc.).
En 1971, il dirige à l’Université de Maryland (USA) deux séminaires sur Claude Simon et René Char.

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Christian Da Silva, Gaston Puel, Serge Pey et M.B. à Rodez, au début des années "80".

En 1997, il publie son premier récit, « Le journal d’un livreur » (L’Arrière-Pays) qui constitue, sous la forme d’un journal, un retour sur son enfance et sa passion des livres. Le même éditeur a publié ces dernières années quatre de ses « Carnets de Veilhes » ainsi qu’une anthologie, « D’une saveur mortelle » (2004), faisant suite à celle de Georges Cathalo, « Au feu », publiée au Dé Bleu en 1992.
Les éditions des Vanneaux viennent de lui consacrer, dans leur collection « Présence de la poésie » une étude signée Eric Dazzan, enrichie d’un choix de poèmes et d’un portfolio. (200 pages. 15 euros).



Bibliographie sélective


Poèmes, Confluence, Lyon, 1945
Paysage nuptial, édition G.L.M., frontispice Hans Bellmer, 1947
La jamais rencontrée, collection P.S., Seghers, Paris, frontispice de Max Ernst, 1950
La Voix des pronoms, Editions du Lampadaire, Rodez, lettrines d’A. Dax, 1952
Lustres, Editions de la Tête Noire, 1953 (anthologie où se trouvent Les Propriétés spectrales, Un soleil nous habite, L’engagement).
La randonnée de l’éclair, les Cahiers de Rochefort, collection fronton, n°1, lithographie de Francis Bajen, 1954
Ce chant entre deux astres, Henneuse éditeur, Lyon, 1956 ; réédité en 1962 à la Fenêtre ardente avec une sérigraphie de Arp et 1978 par Thierry Bouchard, collection Terre.
D’un lien mortel, gouache de Carrade, librairie José Corti, 1962
Lucien Becker, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1962
Le cinquième château, La fenêtre ardente, Lavaur, deux bois de Raoul Ubac Lavaur, 1965
La lumière du jour, bois de R Ubac, La fenêtre ardente, Lavaur, 1967. Prix Max Jacob.
Terre-Plein, Thierry Bouchard, collection Terre, eau-forte de Carrade, 1980
L’évangile du très-bas, Solaire, 1982
L’amazone, Editions Tribu, Toulouse, 1982.
Le cep de la nuit, Les Cahier du Confluent, gravures de Carrade, 1986
L’incessant, l’incertain, sérigraphie de Jean Capdeville, Sud, Marseille, 1987
L’âme errante, le dé bleu/ Le Noroît, 1992
Carnet de Veilhes I à IV, L’Arrière-Pays, 1993-2001
L’herbe de l’oubli, Thierry Bouchard/ Yves Prié, 1996
Le journal d’un livreur, L’Arrière-Pays, 1997
Ce chant entre deux astres, Verlag im Wal, Allemagne (version française, anglaise, allemande, italienne, espagnole, occitane), 2000
Cheyenne Autunn, peinture de Bruno Foglia, Voix d’encre, 2003
Le Fin mot, L’Arrière-Pays, 2003
D’une saveur mortelle, L’Arrière-Pays, 2004
L’âme errante & ses attaches, L’Arrière-Pays, 2007

Études, articles sur l’œuvre de G. Puel :

Gaston Puel, étude de H. Mozer, Edition Subervie, Rodez, collection Visages de ce temps, 1969
Gaston Puel, Les Cahiers de L’Amourier, études, textes rassemblés par A. Freixe 2003
Gaston Puel, En chemin¸ textes rassemblés par R. Piniès, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne, 2003
Gaston Puel, coll. Présence de la poésie, Editions des Vanneaux, présentation et choix de textes d’E. Dazzan. 2008



Lire aussi :

Gaston Puel : DOSSIER
Gaston Puel : La passion d’un « livreur ». Portrait. (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : « Carnets de Veilhes » (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : une étude d’Eric Dazzan (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : «  Il faut survivre à l’absence... » Entretien avec Michel Baglin Lire
Gaston Puel : « 42 sirventès pour Jean-Paul » (Georges Cathalo) Lire & (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : « Journal d’un livreur » (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : « L’Ame errante » (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : « L’Herbe de l’oubli » (Michel Baglin) Lire
Gaston Puel : Un choix de poèmes & proses. Lire



mardi 11 août 2009, par Michel Baglin

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"La nuit ne cache rien
Ne dit rien en sa ténèbre

En chacun la nuit résiste
Comme un bloc de vérité

(Poète somnambule,
Ses traces dans la neige
Flairées par des ours).


Carnets de Veilhes 1

À Éric


Une vieille chienne famélique aux mamelles pendantes remonte la lisière du pré. Crottée, détrempée, elle progresse lentement, flairant des touffes d’herbe, reprenant sa route vers ceux qui l’ont peut-être abandonnée.
Je pense : elle marche vers la Maison du Père ; la formule me choque aussitôt. Mécréant, je n’emploie jamais cette expression et ne suis pas capable de la définir correctement. Autant dire que j’entendais évoquer ce lieu sans lieu où s’achève l’errance, lieu de convergence tôt ou tard de tous les enfants perdus (nous sommes tous des enfants perdus)
.


Un colvert flotte sur l’étang. Pourquoi m’enchante le vert qui entoure son cou ? Si lumineux, si velouté, si diapré, ce vert, qu’exalte le reste du plumage plus sombre, suffit à m’insuffler l’émotion du beau, l’enchantement du regard.
Regarder comme si on n’avait jamais vu. S’oublier dans son regard, laisser les choses vous regarder avec leur simple fraîcheur, leur beauté native.
Dans le vert du colvert il y a une part de surprise, de découverte. Le chasseur de canard s’en soucie-t-il ? Et moi, ému et absorbé par cet arpent de cou, ne l’ai-je pas extrait de ce tout de canard ?
On peut aussi s’exercer à la fascination volontaire. Regarder-sans se lasser, regarder obsessionnellement un seul objet jusqu’à en faire une idole. C’était un conseil de Joè Bousquet.



PETIT MANIFESTE

Sur l’océan des mots on peut naviguer à l’estime, se confier au hasard ; après l’aventure surréaliste cette confortable transgression implique une lamentable hypocrisie :
dans l’infinie possibilité d’agencement verbal (qui finit par obéir aux lois de la rhétorique) on ne manquera pas de rencontrer l’induction qui fait sens, l’image écartelée qui impose un contenu poétique manifeste mais qui ressortis sent à un double jeu : d’une part passivité, non-direction du sens, de l’autre signature du poète et revendication implicite du sens qui lui a échappé. René Daumal, on le sait, séparait poésie noire et poésie blanche.
Cette dernière affirme une manière d’être et de faire qui se poursuit en esthétique. Vie et poésie s’affirmant l’une l’autre. Un style serait moins une façon de faire que d’être. Soit une conduite éthique (qui ne signifie pas moralisatrice). Retour à la raison, sa saturation en art ( après le triomphe de l’irrationnel). La raison constitue et fortifie les forces sacrificielles sans lesquelles l’art sans rigueur s’abandonne aux poubelles et aux fosses d’aisance


Carnets de Veilhes 2




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