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Des notes et des mots

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2018)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



Ysabelle Lacamp : « Ombre parmi les ombres »



Il se nomme Leo Radek. C’est le dernier enfant survivant du camp de Terezín, cette petite ville de garnison située en Bohème, que le Reich avait présentée comme une sorte de havre mis généreusement à la disposition des juifs de la région pour leur permettre d’attendre tranquillement la fin de la guerre. En fait, Teresín est un des plus abominables camps de concentration, une « Babel du désespoir » où sont regroupés en simple transit avant d’être exécutés ou déportés ailleurs, juifs et prisonniers politiques.
L’enfant croise justement l’un d’eux, journaliste et poète, un nommé Robert Desnos arrêté par la Gestapo en 1944, interné à Compiègne puis dirigé vers des lieux dont la litanie sonne sinistrement dans la mémoire collective : Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg, Flöha et pour finir, donc, Teresín.
Pied de nez du destin, clin d’œil ironique ou « hasard objectif », quand Desnos arrive à son ultime destination, le camp va être libéré par les troupes russes. Mais le poète est au bout du rouleau.
« Il claque des dents à présent, réduit à jouer au squelette de la leçon de choses dont il s’amusait à tirer sur la mâchoire amovible au collège Turgot. » Et voilà que dans la présence amie de ce gosse, Leo Radek, qui parle le français, surgissent les souvenirs de l’enfance parisienne du poète dans le quartier des Halles, la découverte des premiers émois et des premières perversités humaines.
Puis apparaît Yvonne, « la fille de l’Océan, sa blondeur de dune jouant les Antigone sur la scène du Zoute ». Yvonne qui lui raconte le trauma d’un viol collectif perpétré durant la Grande Guerre et qu’il pourvoit de son mieux en opium et morphine pour adoucir son mal, « alors qu’il n’a pas un radis ». Yvonne à qui est adressé le Poème à la Mystérieuse  : « J’ai tant rêvé de toi,/ tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus, peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes… »
Et l’autre amour, Youki, « aussi brune, exubérante, solaire, qu’Yvonne était blonde secrète et sombre », Youki la femme libre pour laquelle Desnos subvient aux dépenses incessantes. En la compagnie de Youki, c’est toute la machinerie de sa vie, heureuse, difficile, combative qui défile : la fréquentation des surréalistes, les engagements d’un « rebelle sans parti » recevant émigrés antifascistes, Juifs, exilés espagnols. Et les amitiés innombrables avec les écrivains, les comédiens et les artistes époustouflés par ses dons de conteur, son écriture multiforme et par son énergie.
Ysabelle Lacamp suit pas à pas ce frère en poésie dont « l’état ne cesse d’empirer » malgré les soins affectueux de Josef Stuna, un étudiant en médecine qui vient d’arriver au camp, qui admire le poète et l’assistera jusqu’au bout.
Le récit nous a empoignés dès les premières phrases et ne nous lâchera plus tant la puissance d’évocation est forte. L’auteure, en étroite empathie avec un tel homme de bonne volonté dont le « devoir d’humain est de résister. Par tous les moyens, ne serait-ce que pour mieux l’honorer », nous immerge avec sa propre vision poétique, dans l’enfer des dernières journées de Robert Desnos. Un enfer traversé par de nombreuses fulgurances de haute teneur, qui font toute la différence entre un simple récit biographique et un livre d’écrivain. Celle-ci, par exemple : « Sans doute fallait-il en découdre avec la langue, la déboutonner, la triturer, la violer. La retourner comme un gant et en déchirer ludiquement l’hymen pour en goûter l’eau pure. Et plus tard, écrire des choses aussi simples que Il y a toi,/ Un air de piano, un éclat de voix / Une porte qui claque. Une horloge. Passer de la forme au fond en quelque sorte. » À éclairer de cette façon lumineuse l’art poétique de Robert Desnos, Ysabelle Lacamp se hisse à la hauteur de son sujet.

(Ysabelle Lacamp : « Ombre parmi les ombres ». 186 p. 16 €. Éditions Bruno Doucey)



Ernest Hemingway : « Nouvelles complètes »



Hemingway a revêtu bien des tenues de camouflage et sa réputation de chasseur-pêcheur au gros, buveur de cocktails, coureur de jupons, va-t-en-guerre impénitent, aficionado ou boxeur, il a lui-même contribué à l’asseoir. Histoire de donner le change avec élégance, afin de masquer son mal de vivre. La publication de ses nouvelles associées à la correspondance qu’il entretenait avec ses éditeurs et ses amis, dressent au final un tout autre portrait de l’homme qu’il était.
Et d’abord de l’écrivain. Un écrivain appliqué à sa tâche, pas très sûr de lui et formé à l’école du journalisme. Grâce à laquelle il acquerra un style direct, simple et efficace qui n’a pas pris une ride. Quant à sa « petite musique », il la tire du fond de lui-même et cela ne s’apprend pas.
Dans son œuvre de nouvelliste, il ne cessera de revenir à une enfance dont il ne s’est jamais remis : c’est le cycle de Nick Adams dont cette édition nous gratifie de l’intégralité des pièces. En relatant les épisodes de sa formation et en rendant hommage au père, avec lequel il entretient une relation d’attraction-répulsion, Hemingway ne triche jamais. Et la concision, son idéal de style, fait mouche à tout coup : « Ensuite, il s’était assis dans le bûcher avec un fusil chargé et armé ; la porte était ouverte et il regardait son père qui liait le journal, assis sur le porche de la maison.’’ Je peux lui faire sauter la cervelle. Je peux le tuer. ‘’ »
La matière de ces nouvelles, dont certaines ont la dimension de courts romans, est toujours puisée à la vie même de l’auteur. La guerre y tient une place considérable : Grande Guerre, guerre d’Espagne, Seconde guerre mondiale. Elle met toujours en scène des perdants ou des leurrés menés par les évènements. Quant aux survivants, ils constatent les évènements avec fatalisme. « Et vers le haut de la pente en direction de la grande ferme, il y avait les victimes de l’attaque comme autant de bottes de foin dispersées sur la verte colline. Le tank, noir et calciné, brûlait au milieu des arbres. - C’est horrible dit la fille. C’est la première fois que je vois ça. C’est vraiment horrible. - Ça l’a toujours été. - Ça ne vous fait pas horreur ? - J’en ai horreur et j’en ai toujours eu horreur. Mais quand il faut le faire, vous avez intérêt à savoir comment. C’était une attaque frontale. Ce sont des assassinats. »
Dans tous ces textes, le spectacle de la guerre, les divertissements de la chasse et de la corrida alimentent les pulsions meurtrières d’un homme hanté par la mort et qui mettra un point final à son existence en devenant tout à la fois, dans un geste ultime, chasseur et gibier.
Reste l’oubli dans les fêtes et l’alcool, autres remèdes à l’ennui. Et l’amour, ultime refuge face au malaise existentiel. Là encore, ces nouvelles vont à l’encontre de l’image de « macho » dont on avait affublé ce sentimental. « L’amour, comme vous dites, n’est pas la fornication, (…) lorsque nous couchions ensemble il suffisait que nos pieds s’effleurent et c’était comme si nous faisions l’amour », confie l’auteur de « Portrait de l’idéaliste amoureux » à son ami Bernard Berenson.
Et dans « L’étrange contrée », l’un des plus beaux textes de l’ensemble, le narrateur se confond une fois encore avec l’auteur : « C’est sacrément bien de l’avoir là, endormie dans la voiture, pensa-t-il. C’est une bonne compagnie même quand elle est endormie. Tu es un drôle de veinard, mon salaud, pensa-t-il. Tu as beaucoup plus de chance que tu ne le mérites. »
Ainsi, loin de l’image du fêtard véhiculée à satiété par les chroniqueurs, la lecture de ces « Nouvelles complètes » présentées dans leur ordre chronologique, nous restitue l’image complexe d’un auteur dont les personnages que l’on croit occupés à des actions brutales, vaines ou futiles, se livrent en fait à des introspections vertigineuses et des interrogations que nous pouvons partager.
Et qui plus est, elles nous donnent une magistrale leçon d’écriture.

(Ernest Hemingway Nouvelles complètes éditions Gallimard Quarto 1232 p. 32€)



Éric Chassefière « Ce regard qui nous vient du monde » & « Sous l’eau des muriers »



Éric Chassefière collectionne les silences quand il est « seul dans la profondeur nue/ des langues du jardin » ou qu’il se promène l’hiver « sur un chemin mille fois parcouru ». Et c’est fou comme ils sont éloquents, les silences. Aussi peuplés qu’un ciel d’étoiles. Ils ouvrent sur la clameur des mouettes, sur le bourdonnement des vieux pommiers ou la nuée des grêlons, permettent de se réjouir de « la vague du vent creusant la terre » et sont le tremplin de « la voix aux cordes de sève/ quand le poème naît ».
Le poète, toujours au plus près du présent, patrouille « sous de grands arbres murmurant de pluie », voit flamber « la soie d’un papillon », perçoit la voix d’un coq qui scande « à intervalles brefs/ la multitude des dialogues silencieux » et qui le ramène au coq rouillé de son enfance qui « lui depuis longtemps ne tourne plus/ ne (…) montre plus le chemin /de la pleine nuit du rosier ».
C’est ainsi, « immergé dans ce qui est là », qu’il nous ouvre les chemins de sa poésie et nous donne en partage la beauté du monde, attentif au vent « toujours sur le départ », à la lumière qui « lit la partition de pierres », au feu qui « donne vie à la souche grise / qui des heures durant s’y est consumée », aux arbres « murmurant de pluie »…
Dans sa quête à « circonscrire l’instant » le poète capte avec ferveur l’ombre des arbres qu’il enlace, saisit « la luciole de l’écureuil », dialogue avec le corbeau qui rampe « dans les catacombes du soir », salue les champs qui « s’étirent comme des lacs/ sous la vague paresseuse du vent », ou encore se laisse porter par un concerto de Mozart ou un poème de Suarès...
Bref, avec Éric Chassefière, tout est sensualité, délicatesse et attention à ce qui est autour de lui. Il creuse toujours plus avant, pour notre bonheur, « dans la substance des mots » qui est tout à la fois retrouvaille des sensations de l’enfance et bonheur d’exister « dans la nostalgie joyeuse / de ces instants où tout naît ».
Et dans la plaquette « Sous l’eau des mûriers » publié par La Porte, qui procède de la même inspiration, Éric Chassefière nous livre la clef de son art poétique :

« il faut pour entendre le poème
écouter au profond des mots
respirer celui qu’on a oublié d’être
l’enfant que porta cette terre
et qui aujourd’hui rêve en nous »

(Éric Chassefière « Ce regard qui nous vient du monde » Éd.Rafaël de Surtis
72 p. 15 € & « Sous l’eau des muriers », Éditions La Porte n.p. 3,80€)
Jacques Ibanès



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mercredi 17 janvier 2018, par Jacques Ibanès

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La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Jean-Albert Guénégan « Elle a frappé à ma porte. Une pensée pour Charles Le Quintrec »



La poésie était étrangère à Jean-Albert Guénégan. Et puis, voilà qu’il y a une trentaine d’années, à la suite d’un choc affectif, elle s’est invitée dans son existence : « Elle a frappé à ma porte incognito, sans être attendue, s’est faufilée dans mon quotidien sans que je le veuille. Elle a changé, orienté ma manière d’être ».
En maîtresse impérieuse elle enhardit le poète en herbe à publier ses premiers poèmes à ses frais, puis à les faire connaître. Et c’est là qu’interviennent les passeurs.
Le premier est mort depuis longtemps. Il était, comme Jean-Albert, natif de Morlaix, mais c’est à Roscoff que l’éternité le change. Il a nom Tristan Corbière et son nid d’aigle de Roscoff , « trou à flibustiers », attire toujours les amoureux de la poésie. Quand il est invité à participer à un salon du livre en ce haut-lieu, le jeune Guénégan y court comme à un rendez-vous d’amour : « Jeune auteur empreint de timidité, je me rendis dans cette si belle cité de caractère y déposer de mon âme. Sous un soleil agréable, les vents négociaient avec les dieux se baignaient sous le fouet de l’écume, se coiffaient de prophéties et s’enroulaient dans les crécelles des voiles roscovites. »
L’amitié était au rendez-vous, car un second passeur, vivant celui-là, et connu, Charles Le Quintrec, lui achète son recueil : « D’une main tremblante et pas encore habituée aux dédicaces, je signai le recueil… Jamais, je n’aurais imaginé qu’un jour, cet écrivain aussi reconnu puisse m’acheter un livre. »
Ainsi débute une relation de mentor à élève dont Jean-Albert Guénégan narre les épisodes avec émotion, à commencer par une première invitation à déjeuner, un jeudi, « jour de congé qui me libérait de mon fade quotidien professionnel », où Le Quintrec lui confie combien la poésie a à voir avec le sacré : « La poésie, c’est parler au plus haut de soi-même. J’ai foi en elle de même qu’en religion. ». S‘ensuivront des échanges de correspondance et de nombreuses visites où le jeune poète reçoit chaque fois « un déluge de conseils », tantôt bougons, tantôt professoraux mais toujours bienveillants : « Écoute ce que je te dis. Est-ce que tu lis les poètes ? Prends de bons maîtres. Au bout de ta lecture, tu verras clair en toi et tout te sera donné par surcroît. »
Dans ce livre de ferveur, Jean-Albert Guénégan confie comment il a « appris la poésie et abordé le monde des lettres » par la grâce d’une amitié vraie dont il déroule les nombreux épisodes avec reconnaissance : « Charles Le Quintrec m’a mis le pied à l’étrier de la poésie, poussé sur la route de l’écriture qui s’ouvrait à moi. ». Son évocation se lit d’une traite. L’on croise de nombreux familiers célèbres, tels que Guillevic, Xavier Grall ou René-Guy Cadou, et aussi tous ceux qui, en organisant des salons, des rencontres, lectures, conférences et spectacles font de la poésie un moteur qui anime nos vies.

(Jean-Albert Guénéguan « Elle a frappé à ma porte. Une pensée pour Charles Le Quintrec » éditions éditinter 60 p. 8€ )



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