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Des notes et des mots

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2018)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



Matfre Ermengau : « Le Bréviaire d’Amour 1288 »



Il faut rendre hommage aux Éditions du Mont de s’être lancées dans la publication du « Bréviaire d’Amour » un monument de la langue d’oc dû à Matfre Ermengau, professeur de lois à l’École de Droit de Béziers qui entreprit son grand-œuvre « le premier jour du printemps 1288 ». La traduction française est d’Henri Barthès.

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Jean-Albert Guénégan : « Du baume aux cœurs »



Monsieur le pêcheur est poète. Breton de surcroît. Et primesautier parfois. Aussi, les jours de marché, curieux de tout, il se fait volontiers badaud et gobe-mouche « Monsieur ne bouge pas mais surveille le commerce faire loi, prend des notes sur son carnet qui ne le quitte jamais et regarde la ville se décorer, arborer un autre visage une fois par semaine… car la place du marché est une grande surface délocalisée à ciel ouvert. » Ce jour-là, ce petit bonheur hebdomadaire réglé comme papier à musique va se trouver chamboulé par l’horrible nouvelle de l’attentat de Charlie. Son univers vacille tout à coup : « Que doit faire le poète ? Un poème et puis… Là se pose la question à laquelle doit répondre l’artiste. Son rôle n’est-il pas d’être le crayon chargé d’encre, le porte-voix de la nausée ? »
Monsieur le poète pêcheur breton continue de vivre, mais avec la fraternité du malheur en bandoulière. Il se transforme, comme tout le monde, en monsieur Charlie nanti madame Charline sa compagne. Tous deux tentent de conjurer l’effarement en accolant à chaque circonstance des répliques de films culte : « La Folie des grandeurs », « Hôtel du Nord », « Les Tontons flingueurs », « Quai des brumes », histoire de surmonter avec une pincée d’humour la dureté du moment. Et la poésie, que fait-elle pendant ce temps ? Monsieur le pêcheur désormais renommé Charlie a beau convoquer Machado, Garcia Lorca ou Aragon, il fait un constat amer : « La poésie ? Elle a le souffle trop court et ne sait pas se faire aimer. Trop intellectuelle, trop compliquée, trop élitiste, toujours trop jamais assez. »
Ainsi va la tristesse de l’après-attentat. Les jours de marché se succèdent au cours de cet automne sinistre et monsieur Charlie appose sur toutes choses, avec son talent de poète, une mélancolie douce-amère. Il remonte le fil du temps, celui où il était trader avant de se transformer en chômeur pour finalement devenir celui qu’il voulait vraiment être : auteur. Et puis, éclaircie dans la débâcle des mauvais jours et heureux coup de théâtre : apparaît un chaton que madame Charline sa bien-aimée sort un jour de son panier, comme un prestidigitateur extirpant un lapin de son chapeau. Cet intrus aussitôt baptisé Plume Charlie va remettre la maisonnée dans le bon sens de la vie par sa simple présence. D’ailleurs, se souvient l’auteur, Huxley l’a bien dit : « Si vous voulez être écrivain, ayez des chats. »
Enfin, Morlaix la ville aimée, apporte l’apaisement : « Les yeux fermés, je me hisse à la verticale de mon intériorité. La toucher c’est encore un peu plus haut, la sérénité toute blanche m’attend et là, tout s’écoutera, s’allumera, je serai dans la paix, j’écrirai. ». Car au jardin du Carmel, « se blottit un paradis qui ne dit jamais un mot ». Et pour parfaire la convalescence, viendra le temps d’un séjour sur une île à Locquirec : « Ici, nous égarons nos ancres… tout est miroir dans l’effacement du temps quand toute page reste à écrire. Dans la blancheur, je marche sur cette terre de nuages couleur paradis, en mains j’ai les heures en ballons, me voici danseur sur le fil de l’île Blanche. »
Lisons Jean-Albert Guénégan au style si attachant qui nous fait pénétrer dans sa sphère d’intimité. Et nous sommes heureux d’apprendre qu’en suivant bon gré mal gré - comme nous tous - les méandres d’une époque difficile, il finira par goûter à un peu de sérénité : « Mon chemin de sable retrouve mes traces. Le bien-être me berce, je ferme longuement les yeux et j’oublie tout. »

(Jean-Albert Guénégan « Du baume aux cœurs » Éditions des Montagnes Noires 116p. 12 €)



Jos Garnier : « Vertige »



C’est une rude Leçon de Ténèbres à laquelle nous sommes conviés, où il n’y aura « pas de tombe / pas de tombeau / juste un peu de craie de cendre laissé tombée / envolée pas envolée / tombée à mes pieds / proche du vide / voulu envoyer au ciel / mais tombée / juste tombée ».
Jos Garnier n’écrit pas pour enjoliver les choses, mais pour répondre à une nécessité qui est d’ordre intime : celle de décliner désormais son existence avec le poids d’une inacceptable double perte.
Entre le néant d’avant la naissance et celui « où nul ne nous attend », il y a le vertige de la terrible recension du malheur qui l’empoigne pour continuer malgré tout à vivre avec cet inacceptable, pour continuer à demeurer debout.
Ne rien escamoter, dire la chair : « Plus de peau plus de souffle / plus de lait plus de rire / épiderme rongé / plus d’os à blanchir / extermination ». Et trouver la vaillance d’énoncer le tragique dans sa réalité : « juste deux êtres placés sous scellés/ comme suspendus / aux branches mortes/ chacun lové / dans sa poche de plastique ».
Puis développer en une déploration d’une rare densité, 56 poèmes : des « verticaux » comme on déroulerait le parchemin d’une douleur inextinguible et les « horizontaux » qui sont comme des masses scellées, des concentrés d’une écriture compacte qui sait dire qu’« on a tout connu de l’horreur on a vécu une vie pleine un arc de cercle bien dessiné du berceau à la presque mort puisqu’il faut encore être là dans sa boue surnageant au-dessus des débris de sa vie qui s’engloutiront dans la mémoire des siècles de l’ombre ».
Le combat pour la survie, Jos Garnier le mène avec ses armes, sur le terrain de son art. Comédienne, elle connaît l’impact des mots justes et leur musique, ici syncopée, haletante, sans relâche : « c’est le monde j’y suis - je joue contre chaque pli de l’existence ».
Avec Vertige, dont c’est le premier recueil, Jos Garnier fait claquer haut et fort l’oriflamme de la poésie et parvient à « défaire le vide / puis refaire / avec quelque chose de nouveau de neuf / quelque chose de beau / qui n’aurait jamais été dit ». Cette « autopsie / d’un désastre / parfait » se situe dans les contrées de la pure douleur, de la pure beauté, avec des mots justes sans doute mâchés et remâchés durant les nuits d’insomnies, à « retourner le monde et rester sous une pluie d’étoiles à l’abri sans pression d’aucune sorte sans un cri pas un pli qui ne dépasse la démesure s’enfoncer dans le creux du silence ce qui compte c’est celui-ci en l’absence de tout échafaudage de surcroît on y croit y croit encore on se retrouve suspendu dans la béance du vide jambes tenues le long des rêves qui s’accrochent encore un peu que l’on a mis du temps à comprendre juste une petite ouverture pour y glisser le désordre et l’oubli ».

(Jos Garnier Vertige Éditions Tarmac 72 p. 14 €. Avec une image inspirée d’Antho Valade et une très belle préface de Jean-Christophe Belleveaux)



Guillaume Apollinaire  : « Poèmes de Stavelot librement commentés par Claude Debon »



La petite cité de Stavelot dans les Ardennes belges peut s’enorgueillir d’avoir été tout à la fois le lieu où Guillaume Apollinaire connut quelques primes amourettes et celui où il commença à poétiser sérieusement.
On connaît l’histoire joliment contée par l’image dans le film de Paolo Zagaglia « Une saison de myrtilles et d’airelles » dont il a été rendu compte ici : madame mère et son compagnon du moment tentent leur chance au casino de Spa, tandis que les deux fils Kostrowitsky, Guillaume (qui se prénomme encore Wilhelm) et Albert sont acceptés à vivre à crédit au sein de la pension Constant sise à Stavelot. Le crédit ne sera jamais réglé puisque les deux jeunes gens enjoints par leur mère de quitter les lieux après plus de trois mois, partiront sans payer.
À l’époque, Apollinaire a dix-neuf ans. Il s’insère très rapidement dans la société de la petite cité et il y laissera un souvenir inoubliable.
Ce recueil regroupe la totalité des poèmes qu’il écrivit sur place, dont certains figuraient dans « Alcools » et d’autres avaient pris place dans diverses revues.
Le jeune poète y fait ses gammes en dédiant des acrostiches à quelques jeunes personnes et particulièrement à Marie Dubois avec laquelle il aura le temps de nouer une idylle. En outre quelques vers de circonstance dédiés aux Stavelotains nous éclairent sur la facilité avec laquelle Apollinaire a su très vite s’insérer dans la vie locale.
Mais le grand intérêt de cette publication réside dans les commentaires éclairants de Claude Debon. Bien qu’elle se garde de toute « prétention scientifique », l’éminente spécialiste du poète décrypte avec une précision passionnante chacune des 25 pièces et nous révèle quelques trésors. Car ces vers d’un débutant sont loin d’être anodins. « La variété des mètres, des formes poétiques, des tons, les recherches sur les rimes, l’étendue du vocabulaire, les références savantes témoignent d’un talent déjà affirmé. »
Envers Augustine, Élodie, Louise, Alice, Henriette, Marguerite, Irma ou Maria, Apollinaire use en effet de son pouvoir de séduction, allant même jusqu’à écrire en langue wallone ! « Toute sa vie il sera virtuose en l’art d’amorcer les relations amoureuses », nous dit la commentatrice. L’érudit, l’élégiaque et le mal-aimé pointent tout à la fois. Bref, à la lecture minutieuse de ces poèmes on s’aperçoit que les grands thèmes qui parcourront la geste poétique de Guillaume Apollinaire sont déjà en place tels que « l’indifférence voire la cruauté des femmes, la douleur inséparable de l’amour. ». L’instrument existe, prêt à être accordé et les épisodes de la vie se chargeront d’en faire sonner le chant profond : « Les scénarios fantasmatiques qui alimenteront ses « tristesses plénières » sont tous déjà présents, ce qui ne saurait étonner : on ne guérit pas de son enfance, on ne peut que s’en consoler grâce à la poésie. »
Le recueil s’achève sur « L’Adieu » qui, s’il ne date pas de Stavelot, « en est l’élixir ».
Comme le relire sans avoir en mémoire la mélodie admirable que Léo Ferré lui accola ?

« J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends »


(Guillaume Apollinaire « Poèmes de Stavelot librement commentés par Claude Debon » Éditions Irezumi 76p. 12 €. Une édition très soignée avec de nombreux fac-similés)



Philippe Bonnet : « Apollinaire. Portrait d’un poète entre Deux-Rives »



Cela démarre placidement. Apollinaire est en visite chez son amie Louise Faure-Favier. De l’appartement de celle-ci dans l’île Saint-Louis, le poète qui vient de publier « Alcools » savoure, un verre de marasquin à la main, sa vue préférée de Paris : « Depuis la fenêtre, il voit les deux bras de la Seine qui se rejoignent en un flux sûr et silencieux. ». S’il est né à Rome et a passé son enfance sur la Côte d’Azur, Apollinaire a élu domicile dans la Ville lumière qui à cette époque est sans conteste la cité-phare de la modernité. Dans cet arrêt sur image où il est saisi, en 1913, il a trente-trois ans et de solides amitiés dans l’avant-garde littéraire et artistique dont il est un des moteurs. « Il est celui qui repère, qui dispatche, qui facilite, qui provoque et qui fait. C’est un personnage de l’aventure, un gentilhomme de fortune, un animateur du hasard. »
Philippe Bonnet, grand connaisseur du poète, réussit le prodige de revisiter la vie brève et intense de Guillaume Apollinaire au gré de ses domiciles parisiens en une petite centaine de pages. Et à nous tenir en haleine, même si l’on connaît bien la biographie de l’auteur. C’est une affaire de style, dont le brio et l’allégresse nous emportent.
L’enfance d’Apollinaire est tumultueuse. Le père est inconnu et la mère, « une femme au caractère fort, colérique, intransigeante, capable d’excentricités et de scandales tapageurs » a le goût du jeu et ballotte ses deux fils (Wilhelm, le futur Guillaume, et Albert) entre la France, l’Italie et la Belgique.
Arrivé à Paris en 1899, Apollinaire enchaîne les petits boulots : nègre littéraire, sténographe, secrétaire, rédacteur d’ouvrages licencieux, précepteur, employé de banque… Côté femmes, le « mal-aimé » multiplie les échecs : Marie Dubois à Stavelot, Annie Pleyden en Allemagne, Yvonne à Paris, puis Marie Laurencin, l’ardente Lou au début de la Grande Guerre, enfin la sage Madeleine avec laquelle il se fiance et qu’il ira voir à Oran (1). Quant à Jacqueline « la jolie rousse », il l’épouse quelque mois avant son trépas.
Sa grande affaire sans doute, dans l’ordre des sentiments, ce sera l’amitié : Rouveyre, Billy, Max Jacob, Picasso qu’il fréquente au temps du Bateau-Lavoir et tant d’autres, peintres, littérateurs, avec lesquels il voyage d’Étival dans le Jura à La Baule et Bénodet en Bretagne, en passant par Villequier en Normandie.
Philippe Bonnet fait revivre Guillaume Apollinaire dans ses multiples pérégrinations parisiennes « entre les Deux-Rives » ; dans les évènements heureux : créations de revues, soirées excentriques, banquets, enregistrements phonographiques, essais de peinture ; dans des épisodes drolatiques : duels, séjour à la Santé, et ceux, dramatiques, de la guerre où l’artilleur polonais devenu fantassin dans sa hâte d’être naturalisé français, parvient même à se faire éditeur.
Et au-delà des anecdotes, Philippe Bonnet arrime son récit endiablé à l’essentiel : l’œuvre de l’écrivain et du poète dont il parvient à instiller avec pertinence çà et là la quintessence, de « l’unique cordeau » de « Chantre » qui est le plus court poème de la langue française, à la révolutionnaire « Lettre-Océan ». Sans omettre le rôle important qu’il joua dans la naissance du cubisme, du futurisme et du surréalisme dont il inventa le nom.
Une fois entamé, l’ouvrage ne se lâche plus. Il est, mené au pas de charge tout en ayant l’air de prendre son temps, un des très beaux hommages de cette année où l’on célèbre le centenaire de la mort du poète.
Il est à noter par ailleurs que Philippe Bonnet a repris depuis 2010 le flambeau des Soirées de Paris, une revue initiée par Apollinaire et ses amis, que l’on trouve désormais en ligne : www.lessoireesdeparis.com/

(Philippe Bonnet Apollinaire. Portrait d’un poète entre Deux-Rives 102 p. 18€ Les Éditions Bleu & Jaune Imprimé avec une belle encrée bleue)

(1) concernant cet épisode, Philippe Bonnet estime qu’il eut un effet de « douche froide » qui entraîna la séparation des promis. C’est une conjecture que je ne partage pas. La découverte récente d’une lettre écrite à son frère deux mois après son séjour oranais dans laquelle il lui annonce son prochain mariage, ainsi que la relecture attentive de sa correspondance avec Madeleine me font penser que c’est plutôt l’éclat d’obus qu’il reçût en 1916, une vraie bombe à retardement, qui marqua la fin de l’idylle.



Ysabelle Lacamp : « Ombre parmi les ombres »



Il se nomme Leo Radek. C’est le dernier enfant survivant du camp de Terezín, cette petite ville de garnison située en Bohème, que le Reich avait présentée comme une sorte de havre mis généreusement à la disposition des juifs de la région pour leur permettre d’attendre tranquillement la fin de la guerre. En fait, Teresín est un des plus abominables camps de concentration, une « Babel du désespoir » où sont regroupés en simple transit avant d’être exécutés ou déportés ailleurs, juifs et prisonniers politiques.
L’enfant croise justement l’un d’eux, journaliste et poète, un nommé Robert Desnos arrêté par la Gestapo en 1944, interné à Compiègne puis dirigé vers des lieux dont la litanie sonne sinistrement dans la mémoire collective : Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg, Flöha et pour finir, donc, Teresín.
Pied de nez du destin, clin d’œil ironique ou « hasard objectif », quand Desnos arrive à son ultime destination, le camp va être libéré par les troupes russes. Mais le poète est au bout du rouleau.
« Il claque des dents à présent, réduit à jouer au squelette de la leçon de choses dont il s’amusait à tirer sur la mâchoire amovible au collège Turgot. » Et voilà que dans la présence amie de ce gosse, Leo Radek, qui parle le français, surgissent les souvenirs de l’enfance parisienne du poète dans le quartier des Halles, la découverte des premiers émois et des premières perversités humaines.
Puis apparaît Yvonne, « la fille de l’Océan, sa blondeur de dune jouant les Antigone sur la scène du Zoute ». Yvonne qui lui raconte le trauma d’un viol collectif perpétré durant la Grande Guerre et qu’il pourvoit de son mieux en opium et morphine pour adoucir son mal, « alors qu’il n’a pas un radis ». Yvonne à qui est adressé le Poème à la Mystérieuse  : « J’ai tant rêvé de toi,/ tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus, peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes… »
Et l’autre amour, Youki, « aussi brune, exubérante, solaire, qu’Yvonne était blonde secrète et sombre », Youki la femme libre pour laquelle Desnos subvient aux dépenses incessantes. En la compagnie de Youki, c’est toute la machinerie de sa vie, heureuse, difficile, combative qui défile : la fréquentation des surréalistes, les engagements d’un « rebelle sans parti » recevant émigrés antifascistes, Juifs, exilés espagnols. Et les amitiés innombrables avec les écrivains, les comédiens et les artistes époustouflés par ses dons de conteur, son écriture multiforme et par son énergie.
Ysabelle Lacamp suit pas à pas ce frère en poésie dont « l’état ne cesse d’empirer » malgré les soins affectueux de Josef Stuna, un étudiant en médecine qui vient d’arriver au camp, qui admire le poète et l’assistera jusqu’au bout.
Le récit nous a empoignés dès les premières phrases et ne nous lâchera plus tant la puissance d’évocation est forte. L’auteure, en étroite empathie avec un tel homme de bonne volonté dont le « devoir d’humain est de résister. Par tous les moyens, ne serait-ce que pour mieux l’honorer », nous immerge avec sa propre vision poétique, dans l’enfer des dernières journées de Robert Desnos. Un enfer traversé par de nombreuses fulgurances de haute teneur, qui font toute la différence entre un simple récit biographique et un livre d’écrivain. Celle-ci, par exemple : « Sans doute fallait-il en découdre avec la langue, la déboutonner, la triturer, la violer. La retourner comme un gant et en déchirer ludiquement l’hymen pour en goûter l’eau pure. Et plus tard, écrire des choses aussi simples que Il y a toi,/ Un air de piano, un éclat de voix / Une porte qui claque. Une horloge. Passer de la forme au fond en quelque sorte. » À éclairer de cette façon lumineuse l’art poétique de Robert Desnos, Ysabelle Lacamp se hisse à la hauteur de son sujet.

(Ysabelle Lacamp : « Ombre parmi les ombres ». 186 p. 16 €. Éditions Bruno Doucey)



Ernest Hemingway : « Nouvelles complètes »



Hemingway a revêtu bien des tenues de camouflage et sa réputation de chasseur-pêcheur au gros, buveur de cocktails, coureur de jupons, va-t-en-guerre impénitent, aficionado ou boxeur, il a lui-même contribué à l’asseoir. Histoire de donner le change avec élégance, afin de masquer son mal de vivre. La publication de ses nouvelles associées à la correspondance qu’il entretenait avec ses éditeurs et ses amis, dressent au final un tout autre portrait de l’homme qu’il était.
Et d’abord de l’écrivain. Un écrivain appliqué à sa tâche, pas très sûr de lui et formé à l’école du journalisme. Grâce à laquelle il acquerra un style direct, simple et efficace qui n’a pas pris une ride. Quant à sa « petite musique », il la tire du fond de lui-même et cela ne s’apprend pas.
Dans son œuvre de nouvelliste, il ne cessera de revenir à une enfance dont il ne s’est jamais remis : c’est le cycle de Nick Adams dont cette édition nous gratifie de l’intégralité des pièces. En relatant les épisodes de sa formation et en rendant hommage au père, avec lequel il entretient une relation d’attraction-répulsion, Hemingway ne triche jamais. Et la concision, son idéal de style, fait mouche à tout coup : « Ensuite, il s’était assis dans le bûcher avec un fusil chargé et armé ; la porte était ouverte et il regardait son père qui liait le journal, assis sur le porche de la maison.’’ Je peux lui faire sauter la cervelle. Je peux le tuer. ‘’ »
La matière de ces nouvelles, dont certaines ont la dimension de courts romans, est toujours puisée à la vie même de l’auteur. La guerre y tient une place considérable : Grande Guerre, guerre d’Espagne, Seconde guerre mondiale. Elle met toujours en scène des perdants ou des leurrés menés par les évènements. Quant aux survivants, ils constatent les évènements avec fatalisme. « Et vers le haut de la pente en direction de la grande ferme, il y avait les victimes de l’attaque comme autant de bottes de foin dispersées sur la verte colline. Le tank, noir et calciné, brûlait au milieu des arbres. - C’est horrible dit la fille. C’est la première fois que je vois ça. C’est vraiment horrible. - Ça l’a toujours été. - Ça ne vous fait pas horreur ? - J’en ai horreur et j’en ai toujours eu horreur. Mais quand il faut le faire, vous avez intérêt à savoir comment. C’était une attaque frontale. Ce sont des assassinats. »
Dans tous ces textes, le spectacle de la guerre, les divertissements de la chasse et de la corrida alimentent les pulsions meurtrières d’un homme hanté par la mort et qui mettra un point final à son existence en devenant tout à la fois, dans un geste ultime, chasseur et gibier.
Reste l’oubli dans les fêtes et l’alcool, autres remèdes à l’ennui. Et l’amour, ultime refuge face au malaise existentiel. Là encore, ces nouvelles vont à l’encontre de l’image de « macho » dont on avait affublé ce sentimental. « L’amour, comme vous dites, n’est pas la fornication, (…) lorsque nous couchions ensemble il suffisait que nos pieds s’effleurent et c’était comme si nous faisions l’amour », confie l’auteur de « Portrait de l’idéaliste amoureux » à son ami Bernard Berenson.
Et dans « L’étrange contrée », l’un des plus beaux textes de l’ensemble, le narrateur se confond une fois encore avec l’auteur : « C’est sacrément bien de l’avoir là, endormie dans la voiture, pensa-t-il. C’est une bonne compagnie même quand elle est endormie. Tu es un drôle de veinard, mon salaud, pensa-t-il. Tu as beaucoup plus de chance que tu ne le mérites. »
Ainsi, loin de l’image du fêtard véhiculée à satiété par les chroniqueurs, la lecture de ces « Nouvelles complètes » présentées dans leur ordre chronologique, nous restitue l’image complexe d’un auteur dont les personnages que l’on croit occupés à des actions brutales, vaines ou futiles, se livrent en fait à des introspections vertigineuses et des interrogations que nous pouvons partager.
Et qui plus est, elles nous donnent une magistrale leçon d’écriture.

(Ernest Hemingway Nouvelles complètes éditions Gallimard Quarto 1232 p. 32€)



Éric Chassefière « Ce regard qui nous vient du monde » & « Sous l’eau des muriers »



Éric Chassefière collectionne les silences quand il est « seul dans la profondeur nue/ des langues du jardin » ou qu’il se promène l’hiver « sur un chemin mille fois parcouru ». Et c’est fou comme ils sont éloquents, les silences. Aussi peuplés qu’un ciel d’étoiles. Ils ouvrent sur la clameur des mouettes, sur le bourdonnement des vieux pommiers ou la nuée des grêlons, permettent de se réjouir de « la vague du vent creusant la terre » et sont le tremplin de « la voix aux cordes de sève/ quand le poème naît ».
Le poète, toujours au plus près du présent, patrouille « sous de grands arbres murmurant de pluie », voit flamber « la soie d’un papillon », perçoit la voix d’un coq qui scande « à intervalles brefs/ la multitude des dialogues silencieux » et qui le ramène au coq rouillé de son enfance qui « lui depuis longtemps ne tourne plus/ ne (…) montre plus le chemin /de la pleine nuit du rosier ».
C’est ainsi, « immergé dans ce qui est là », qu’il nous ouvre les chemins de sa poésie et nous donne en partage la beauté du monde, attentif au vent « toujours sur le départ », à la lumière qui « lit la partition de pierres », au feu qui « donne vie à la souche grise / qui des heures durant s’y est consumée », aux arbres « murmurant de pluie »…
Dans sa quête à « circonscrire l’instant » le poète capte avec ferveur l’ombre des arbres qu’il enlace, saisit « la luciole de l’écureuil », dialogue avec le corbeau qui rampe « dans les catacombes du soir », salue les champs qui « s’étirent comme des lacs/ sous la vague paresseuse du vent », ou encore se laisse porter par un concerto de Mozart ou un poème de Suarès...
Bref, avec Éric Chassefière, tout est sensualité, délicatesse et attention à ce qui est autour de lui. Il creuse toujours plus avant, pour notre bonheur, « dans la substance des mots » qui est tout à la fois retrouvaille des sensations de l’enfance et bonheur d’exister « dans la nostalgie joyeuse / de ces instants où tout naît ».
Et dans la plaquette « Sous l’eau des mûriers » publié par La Porte, qui procède de la même inspiration, Éric Chassefière nous livre la clef de son art poétique :

« il faut pour entendre le poème
écouter au profond des mots
respirer celui qu’on a oublié d’être
l’enfant que porta cette terre
et qui aujourd’hui rêve en nous »

(Éric Chassefière « Ce regard qui nous vient du monde » Éd.Rafaël de Surtis
72 p. 15 € & « Sous l’eau des muriers », Éditions La Porte n.p. 3,80€)
Jacques Ibanès



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mercredi 17 janvier 2018, par Jacques Ibanès

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La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Michel Baglin & Yvon Kervinio : « Visages de villages »



Le photographe Yvon Kervinio et le poète Michel Baglin se sont associés pour cet album où textes et images se répondent. Trente photos et trente poèmes.
D’emblée, on est saisis par la vérité des photographies : « Visages de villages » porte parfaitement son titre. Il s’agit bien de bouilles, de figures, de trognes saisies en pleine lumière au vif de l’instant et non des portraits léchés qui épousent toujours des postures quelque peu guindées sous les lampes des studios.



Jean-Albert Guénégan « Elle a frappé à ma porte. Une pensée pour Charles Le Quintrec »



La poésie était étrangère à Jean-Albert Guénégan. Et puis, voilà qu’il y a une trentaine d’années, à la suite d’un choc affectif, elle s’est invitée dans son existence : « Elle a frappé à ma porte incognito, sans être attendue, s’est faufilée dans mon quotidien sans que je le veuille. Elle a changé, orienté ma manière d’être ».
En maîtresse impérieuse elle enhardit le poète en herbe à publier ses premiers poèmes à ses frais, puis à les faire connaître. Et c’est là qu’interviennent les passeurs.
Le premier est mort depuis longtemps. Il était, comme Jean-Albert, natif de Morlaix, mais c’est à Roscoff que l’éternité le change. Il a nom Tristan Corbière et son nid d’aigle de Roscoff , « trou à flibustiers », attire toujours les amoureux de la poésie. Quand il est invité à participer à un salon du livre en ce haut-lieu, le jeune Guénégan y court comme à un rendez-vous d’amour : « Jeune auteur empreint de timidité, je me rendis dans cette si belle cité de caractère y déposer de mon âme. Sous un soleil agréable, les vents négociaient avec les dieux se baignaient sous le fouet de l’écume, se coiffaient de prophéties et s’enroulaient dans les crécelles des voiles roscovites. »
L’amitié était au rendez-vous, car un second passeur, vivant celui-là, et connu, Charles Le Quintrec, lui achète son recueil : « D’une main tremblante et pas encore habituée aux dédicaces, je signai le recueil… Jamais, je n’aurais imaginé qu’un jour, cet écrivain aussi reconnu puisse m’acheter un livre. »
Ainsi débute une relation de mentor à élève dont Jean-Albert Guénégan narre les épisodes avec émotion, à commencer par une première invitation à déjeuner, un jeudi, « jour de congé qui me libérait de mon fade quotidien professionnel », où Le Quintrec lui confie combien la poésie a à voir avec le sacré : « La poésie, c’est parler au plus haut de soi-même. J’ai foi en elle de même qu’en religion. ». S‘ensuivront des échanges de correspondance et de nombreuses visites où le jeune poète reçoit chaque fois « un déluge de conseils », tantôt bougons, tantôt professoraux mais toujours bienveillants : « Écoute ce que je te dis. Est-ce que tu lis les poètes ? Prends de bons maîtres. Au bout de ta lecture, tu verras clair en toi et tout te sera donné par surcroît. »
Dans ce livre de ferveur, Jean-Albert Guénégan confie comment il a « appris la poésie et abordé le monde des lettres » par la grâce d’une amitié vraie dont il déroule les nombreux épisodes avec reconnaissance : « Charles Le Quintrec m’a mis le pied à l’étrier de la poésie, poussé sur la route de l’écriture qui s’ouvrait à moi. ». Son évocation se lit d’une traite. L’on croise de nombreux familiers célèbres, tels que Guillevic, Xavier Grall ou René-Guy Cadou, et aussi tous ceux qui, en organisant des salons, des rencontres, lectures, conférences et spectacles font de la poésie un moteur qui anime nos vies.

(Jean-Albert Guénéguan « Elle a frappé à ma porte. Une pensée pour Charles Le Quintrec » éditions éditinter 60 p. 8€ )



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