Retour à l’accueil > Auteurs > IBANES Jacques > Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Des notes et des mots

Les coups de cœur
de Jacques Ibanès (2015)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



« Lignes de vie » : 18 écrivains disent leur rapport à la poésie

Nanti du prestigieux parrainage de Max-Pol Fouchet « passeur de rêves », Guy Rouquet mène depuis plus de trente années un rôle d’éclaireur de beauté en créant deux prix littéraires (prix Prométhée et prix Max-Pol Fouchet) qui durant trois décennies ont couronné nombre d’auteurs débutants qui sont devenus souvent par la suite, des écrivains confirmés. L’originalité de ces prix provenait du fait que trois jurys successifs (régional, national puis international) les décernaient après une dégustation, si j’ose dire, « à l’aveugle », sans connaître au préalable le nom des auteurs sélectionnés.
Depuis quatre années, ces prix ont fait place à des recueils collectifs dans lesquels des auteurs sont invités à parler de leur amour pour la littérature. La présentation de ces ouvrages a lieu lors du festival de l’Atelier Imaginaire, une quinzaine littéraire et artistique qui se déroule en octobre dans le piémont haut pyrénéen. Elle est l’une des manifestations qui, depuis plus de trois décennies, comptent dans la vie culturelle française et a la particularité d’éveiller les jeunes gens à la littérature, en invitant les plus prometteurs d’entre eux à côtoyer durant quelques jours écrivains et artistes.
Pourquoi lire et (éventuellement) écrire de la poésie ? Quels sont les poètes qui vous ont marqués et qui vous accompagnent dans votre vie ? Telles étaient les questions que Guy Rouquet a posées à dix-huit auteurs pour ce recueil judicieusement intitulé « Lignes de vie » , tant il est vrai que la poésie peut tracer la voie, donner à l’existence une direction. Un exercice auquel l’initiateur du projet lui-même participe, en dégageant dans son texte inaugural, Naissance d’un livre, la synthèse de ces écrits si divers, sans en ôter le miroitement kaléidoscopique qui fait l’intérêt de chacun de ces témoignages. Ainsi, le lecteur est-il invité à confronter sa propre approche de la poésie, à l’univers singulier de chacun des auteurs interrogés.
En énonçant que « La voix du poème n’est juste que si elle est accordée à une musique (silencieuse) qui la précède et l’accompagne », Jean-Pierre Lemaire met l’accent sur la solennité dont est entouré tout acte d’écriture, une voix personnelle en action à laquelle il conseille de « préférer les mots pauvres aux belles phrases ».
Tout à la fois « parole salvatrice » (Hubert Haddad), « opération à Cœur ouvert de l’émotion essentielle » (Werner Lambersy), « matrice de toute littérature » (Georges-Olivier Chateaureynaud), « préambule à toutes fictions » (Frédéric Tristan), la poésie se situe « dans la seule réalité qui vaille, celle de l’imaginaire, de l’émotion » (Jean Orizet).
Dans le sillage d’Amina Saïd pour qui « Ecrire de la poésie est indissociable de l’enfance », nul n’a oublié l’étincelle allumant le feu premier : Pour Jean Métellus, c’est Prévert « le grand poète qui a fait de la poésie pour tous ». Mallarmé pour Jean-Claude Bologne, Rimbaud pour Ariane Bois, Leopardi pour Jean Portante.
Et pour se révéler, la poésie emprunte maints détours : la chanson (Michel Baglin), la bibliothèque (Marie-Claire Banquart), le chagrin du père, apprenant la mort de Valéry (Joël Schmidt), la découverte de poèmes écrits par la mère (Jean-Luc Moreau) …
Face aux interrogations existentielles, la poésie se dresse « contre le vide, le désarroi devant l’incompréhensible univers  » (Claude Beausoleil), elle est « miroir tendu par-delà le brouillon, ou le brouillard, qu’est la vie quotidienne » (Alain Absire).
Oui, la poésie est bien pour chacun de ces créateurs, un rempart, un baume, une nécessité. “Elle est pour moi la vie même » énonce Sylvestre Clancier.
Dans le livret poétique idéal proposé par les écrivains, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Hugo, Aragon et Apollinaire obtiennent les suffrages du plus grand nombre. Et 113 autres poètes y ont leur place, faisant de ce livre précieux non pas un tombeau, mais un vivier où puiser, selon le mot de son initiateur, « une invitation au seul vrai voyage qui compte ».

(« Lignes de vie ». 284 p. 15 €. L’Atelier Imaginaire/Le Castor Astral)



Catherine Guillery : « Luxembourg »

C’est autour du « bassin circulaire du Luxembourg où tourne la Terre » que se déroule le voyage immobile. Dans un climat rohmérien. Le Rohmer des « Rendez-vous de Paris », celui des « Nuit de la pleine lune » ou encore du « Conte d’hiver », tout en délicatesse, ambiguïté, repentirs et non-dits.
Il y a donc le jardin du Luxembourg. Et outre son bassin, la buvette, les statues de Baudelaire et de Georges Sand, « les yeux de pierre d’Anne d’Autriche et de Blanche de Castille », le mur de L’Orangerie où « les feuilles des orangers sentent comme à Grenade »… Il y a aussi l’appel de la Toscane, de Fiesole où « les cyprès ont des allures de princes » et de mystérieuses réminiscences d’Afrique. Il y a surtout le va-et-vient entre Paris et la côte normande vers cette plage où l’on va se rendre pour aller rire « comme autrefois ». Voilà pour la géographie.
Pour le temps, il faut remonter à la racine de la douleur : cet enfant, un garçon, à qui l’on a refusé la vie en se faisant avorter. Et voilà qu’il n’y aura pas de seconde fois avec un autre amour qui se nomme Paul et qui a déjà, lui, un garçon : Leslie.
Entre-eux trois, l’existence se noue : « les week-ends à la mer, les promenades à l’étranger, et les voyages au Luxembourg », puis se dénoue.
Et quelques années plus tard, alors que la narratrice vit « seule comme une vieille fille » et qu’elle va assister à un concert au Kiosque de son cher Luxembourg, Leslie devenu lycéen apparaît devant elle. Ce pourrait être celui qui n’est pas né et qui a choisi une autre famille. La réincarnation peut-être… « A quel moment l’être prend-il naissance ? Choisit-il une famille ? ». Mais Leslie est déjà reparti.
Pour la narratrice, demeurent « deux chaises en fer que l’on tire devant un bassin, là où s’invente le monde, et se rejoignent les enfances. »
Catherine Guillery est poète. Elle écrit juste. Et pudiquement. Elle évoque la vie et ses brisures comme il y en a dans toutes les vies. C’est pour cela que l’on s’attache à ce récit et qu’on s’y reconnaît.

(Catherine Guillery : « Luxembourg ». Editions Le Serpolet. 46p. 10€)



Sei Shonagon : « Notes de chevet »

De Sei Shonagon, on ne sait à peu près rien. Ni sa date de naissance, ni celle de sa mort. On n’est pas certain non plus de l’identité de son père. Ni du nom de ses amants, si elle en eût (et on le pense). Elle vivait aux alentours de l’an mil, sous le règne d’Ichijo, 66ème empereur du Japon. Elle était dame de compagnie au service de l’impératrice Sadako. Un jour, l’impératrice lui donne une liasse de feuillets dont elle fera 162 rouleaux. C’est dans le dernier de ceux-ci qu’elle livre son propos : « Je me mis en devoir d’employer complètement cette inépuisable quantité de papier en y notant les faits étranges, les choses du passé, les autres, quelles qu’elles fussent. ».
C’est ainsi que les Notes de chevet devinrent l’œuvre majeure de la littérature médiévale japonaise… après avoir attendu six siècles avant d’être éditées.
Dans ses notes, Sei Shonagon parle de tout et de rien, littéralement de la pluie et du beau temps. Des fleurs, des oiseaux, des étangs, des puits, des maisons, des fêtes, des cascades et des rivières, des choses qui semblent éveiller la mélancolie, de celles qui sont pénibles ou contrariantes, de celles qui ne sont bonnes à rien, qui paraissent malpropres, embarrassantes ou sans valeur. Comme de celles qui sont ravissantes, enviables ou tumultueuses. Tels sont les titres de chacune des séquences dans lesquelles revivent miraculeusement les charmes discrets de la vie quotidienne du XIème siècle à la Cour.
Laquelle vit sous la coupe réglée d’une étiquette en tous points comparable à celle de Versailles, où abondent potins, fêtes et défilés d’apparat : « Quand l’Empereur revint du Temple de Yawata, il fit arrêter son palanquin avant de passer devant la tribune où se tenait l’Impératrice douairière, et il lui dépêcha un messager. Je fus étrangement ravie en voyant l’Empereur, dans toute sa gloire, rendre hommage à sa mère. Le spectacle était d’une beauté sans pareille. »
Ailleurs, ce sont les choses vues du quotidien auxquelles Sei Shonagon donne vie en quelques mots : « Des hommes de bonne mine ont joué tout le jour au trictrac, et sans doute n’en sont-ils pas encore fatigués, car on vient d’allumer une lampe basse, à la brillante lumière. ».
Mais c’est surtout par son art du rapprochement des faits les plus anodins qui peuvent être l’amorce de quelque histoire ou poème, que Sei Shonagon nous touche particulièrement, telles que les Choses qui font battre le cœur du rouleau 18 :
« Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum.
Même quand personne ne nous voit, on ne sent heureuse, au fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison. »

On le voit, les Notes de chevet qui ont mille ans d’âge, conservent la suavité d’une soirée d’automne, « quand le vent souffle dans les bambous, au bord de la rivière. »
A cette œuvre d’exception, les éditions Citadelles & Mazenod ont consacré une édition somptueuse, évidemment reliée à la japonaise, et enrichie de nombreuses illustrations d’Hokusaï. Celles-ci semblent être contemporaines des écrits de l’auteure, tant les deux créateurs se situent dans l’intemporalité des grands classiques.

(Sei Shonagon : « Notes de chevet ».Citadelles & Mazenod. traduction André Beaujard. 352p. 179 €. Une édition de poche est disponible chez Gallimard dans la collection Connaissance de l’Orient)



Michel Baglin : « Entre les lignes »

Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer mon récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui m’avait valu de nombreuses critiques favorables et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.



Martine Cadière  : « La dame qui fuit Saint-Tropez »

Qui pourrait croire que Colette a quitté nos contrées depuis six décennies ? « La mort ne m’intéresse pas » disait-elle, et de fait il semble que la Camarde n’en ait pas pris ombrage. Elle la laisse libre de continuer à publier d’année en année des recueils de correspondance, écrits journalistiques et autres rééditions d’une œuvre qui décidément ne vieillit pas. Et puis on reçoit régulièrement de ses nouvelles de la part de ses innombrables amis et exégètes qui nous racontent ses maisons, ses jardins, ses objets…
Tout récemment encore, se tenait à Saint-Tropez une belle exposition à la gloire de celle qui en fut une personnalité en vue malgré elle, bien avant la venue de la jet set. Sa fameuse résidence d’été, La Treille Muscate, est définitivement inscrite dans la mémoire de ses lecteurs parmi les hauts lieux de la littérature au même titre que la maison de tante Léonie à Combray ou le domaine de Malagar cher à Mauriac.
Et voici que cette maison connaît un plaisant avatar : celui d’être le décor d’un polar, par l’entremise de Martine Cadière, une romancière belge qui partage son temps entre Waterloo et le Périgord Noir et qui avait précédemment patrouillé sur les terres berrichonnes de George Sand ( « Sang pour Sand » , éd. Cheminement).
Dans le milieu trouble de l’immobilier de la Côte d’Azur où conflits d’intérêt, commissions occultes et placements à haut rendement sont de mise, vont se mouvoir une vingtaine de personnages sur une toile dont le centre se trouve être la villa Shalimar, anciennement dénommée La Treille Muscate. Elle sera le théâtre d’un crime que viendra démêler le Capitaine Mattéi, un pittoresque gendarme d’origine corse officiant habituellement à Marseille, qui vient prêter main forte à son collègue de Saint-Tropez. Car à l’instar d’un certain commissaire Maigret, il ne peut s’empêcher de démêler les énigmes, même lorsqu’il est en vacances...
Si l’action policière est contemporaine, une autre histoire nous est contée en contrepoint : celle de l’installation en 1925 à Saint-Tropez, de l’auteur des « Claudine » et du « Blé en herbe  » avec son compagnon rencontré quelques mois auparavant et qui deviendra son troisième mari et « meilleur ami » : Maurice Goudeket.
Autant l’intrigue immobilière est passionnante, autant la vie quotidienne de Colette à Saint-Tropez nous emporte. Les 44 chapitres de ce roman mené sur les chapeaux de roue sont tous estampillés d’une citation de Colette et 9 d’entre eux la mettent en scène et ressuscitent les jours heureux de l’écrivain avec justesse et brio. La vérité historique est (presque) toujours respectée et l’on voit défiler les silhouettes de Willy le premier mari honni, de Dunoyer de Segonzac, Paul Poiret, Joseph Kessel, Daniel Gélin, Ravel, sans oublier l’illustre Monsieur Rondini, créateur des fameuses sandales Tropéziennes dont Colette ne pouvait se passer.
Bref, le roman enlevé de Martine Cadière satisfera tout à la fois les amateurs de polar et les amoureux de Colette dont je suis et qui sont toujours heureux de la retrouver telle qu’en elle-même…
« Elle n’écoute déjà plus, elle a disparu derrière la végétation et, courbée vers le sol, elle a enfoui les mains dans la terre. Oh, mais que ce jardin est enivrant ! D’abord, des tomates et des courges, puis les rosiers, la vigne, la glycine, les chats. Ensuite, on verra. »

(Martine Cadière : « La dame qui fuit Saint-Tropez ». Editions Mols 224p. 20 €)



« Voix Vives de méditerranée en méditerranée ». Anthologie Sète 1915

Dans la ville de Sète, chaque été le temps d’une décade, la Méditerranée fait amitié avec ses voisins océans - Atlantique et Pacifique, le bien-nommé. Elle redevient la mare nostrum, celle de tous les poètes de bonne volonté. Ils affluent de Syrie, d’Égypte, du Liban et jusque du Québec, du Chili, de Colombie... En tout, 35 pays. Et 18 langues déclinées par leurs auteurs eux-mêmes en tous lieux de la ville : rues, jardins, placettes, parvis de chapelles, port, rivage et jusque sur la mer.
L’éditeur Bruno Doucey nous invite à revivre les journées du festival Voix vives de méditerranée en méditerranée, unique en son genre, en publiant une anthologie regroupant la centaine de poètes invités par Maïté Vallès-Bled, la directrice du festival qui confie : « Publier une anthologie du Festival, c’est réunir la transmission de la poésie par l’oralité des lectures et le livre. C’est mettre à la disposition de chacun la mémoire des textes entendus, celle des poètes rencontrés, découverts ou redécouverts, c’est conserver – puisque chaque poème est donné non seulement en français mais également dans sa langue originale – cette musique des langues qui est une des richesses d’une Méditerranée aux multiples facettes, aux multiples cultures, aux multiples alphabets. »
Cette anthologie bruit des rumeurs du monde, où la guerre côtoie la paix, le collectif l’intime et la joie le désespoir. Et où les mots pour les énoncer, même si on les croit usés jusqu’à la trame, retrouvent leur fraîcheur originelle : « J’étends ma prière sur toute la Palestine : / un bonjour de lumière ! / un bonjour de rose et de miel ! » (Eliaz Cohen).
Dans son beau livre « Méditerranée, tumultes de la houle » paru chez Actes Sud, le catalan Baltasar Porcel énumérait la litanie des massacres entre peuples cousins qui se perpétuent au fil des générations depuis Homère. Litanie dont les poètes d’aujourd’hui se font à leur tour les hérauts : « Les plus belles histoires / Sont celles où les êtres s’aiment dans le dénuement / Et les plus cruelles / Sont celles où les êtres se font la guerre dans l’opulence. » (Habiba Djahnine) ; « Aide bien que nous sachions qu’il n’y a pas de secours / Sauve bien que nous sachions qu’il n’y a pas de salut » (Radomir Uljarevic).
Mais le poète chante aussi le meilleur du monde : « Tu te noues au ciel / fleuri de liège, ami chêne / tu t’éparpilles dans le bleu / enraciné sans âge / tu souris de goélands, d’hirondelles, / du temps qui échappe au ballet / de tes branches et tu dures, bel arbre » (Annie Salager) et poursuit inlassablement ses interrogations personnelles : « Pendant combien de temps de ta vie penses-tu avoir été heureux ? / Si tu rassemblais tous les instants de bonheur clair, /si tu les cousais tous ensemble, qu’obtiendrais-tu » (Massimo Bocchiola).
Ainsi, bruissent dans la ville de Valéry « Tous les vers / de toutes les Méditerranées, / voix vivaces des peuples en peine, / voix vivantes / des émotions suspendues / au fil du bouche à oreille et du vent chaud (…) / Mais si le vertige, / les dieux nous l’ont offert / en nous donnant le premier vers, / chacun poursuit depuis. » (Michel Baglin).
Souhaitons bon vent, toujours, aux voix vives de la poésie.

(Voix Vives de méditerranée en méditerranée. Anthologie Sète 1915. Editions Bruo Doucey 284p. 20 €)



Inuits dans la jungle n° 6

« Une première pierre est un premier élan./ Chaque parole fait revivre le silence./ Tout évènement est un recommencement. »
Le grand poème de Martinus Nijhoff (1894-1953) intitulé Awater ouvre en 1934, la poésie néerlandaise à la modernité. Awater est le nom d’un employé de bureau qui pérégrine dans la ville à la façon du Bloom de Joyce et saisit, au rythme du pentamètre « ancré dans le néerlandais parlé » la singularité et l’exotisme de la rue, prélude à un départ pour l’aventure d’une poétique nouvelle.
Et dans la mouvance de Nijhoff vont désormais graviter des poètes libérés des pesanteurs esthétisantes de leurs aînés, tel Guillaume van der Graft qui songe à un autre Guillaume : « Dans l’auberge où Apollinaire / il y a soixante-dix ans / s’éclipsa au petit matin / c’était en automne, octobre, / ça sentait sans doute le feu / de bois, la tannerie / et le harnais dans les rues » ou Benno Barnard qui marche lui aussi très exactement sur les brisées du promeneur de « Zone »  : « A la fin tu flânes dans Paris affectant le bonheur / Sous les ponts un jour neuf miroite pour le las consommateur / Dociles les autobus attendent en troupeaux / Après la nuit d’été la tour Eiffel tremble avec les touristes matinaux. »
Willem van Toorn, Hans Tentije, Hester Knibbe, Robert Anker, Eva Gerlach, Huub Beurskens, Willem Jan Otten, chacun avec sa voix personnelle a en tête, soit la musique de Cendrars : « Les cartons à chapeaux. Plutôt que la malle-cabine, / le grand sac de marin. Ou après tout le holddall / suffisant pour le journal de voyage, le nécessaire de toilette et deux / rechanges. Un livre consolant pour salle d’attente et lit » (van Toorn) soit celle d’Apollinaire : « Il y a la route et il y a le / dissipé de la route. Il y a l’effroi / et l’attente de l’effroi. » (Gerlach).
Il faut souligner encore la belle diversité des thèmes et des timbres de ces poètes voisins et pourtant peu connus en France, que les éditeurs et les traducteurs nous permettent de découvrir dans cette mini-anthologie augmentée d’une préface éclairante de Benno Barnard.
Apollinaire est encore présent avec des extraits de « La fabuleuse existence de Guillaume Apollinaire » du poète suédois Gunnar Harding, ouvrage paru en 1990.
Puis cap sur l’Amérique latine avec Alberto Szunberg et Jorge Boccanera qui sait ce qu’exil et prison veulent dire : « Mon village / est délimité au nord par la Bolivie et le Paraguay / à l’est par le Brésil, l’océan Atlantique et l’Uruguay / à l’ouest par le Chili/ et Luisa / croupit dans une cellule de deux mètres sur un ».
La poésie grecque est représentée par Yiorgos Markopoulos et Dinos Siotis qui dans ses Instantanés nous raconte un quotidien qui, hélas, n’en finit pas de durer : « Tu espérais que ce n’est pas la vérité tout / ça mais tu le lis, tu le vois / tu l’entends ils te le disent : c’est la vérité »
(…)
« Toute la lumière, dit / le premier ministre alors qu’ / il coupe le compteur »
(…)
« Il y a des moments où / la seule chose qu’on puisse / faire c’est de ne pas espérer »

Et la boucle de cette riche et remarquable nouvelle livraison des Inuits dans la jungle se referme par un retour en France avec des textes de Laure Delaunay et Nicolas Rozier.

(Inuits dans la jungle n° 6. Préface de Bruno Bernard. 160 pages 12 €)



Christine Cabantous : « Fais un nœud à ton mouchoir »

Argentières est un hameau du Minervois dans le sud de la France. Pour y parvenir, il faut emprunter une piste de terre et de roche. Quand on est arrivé, on pourrait se croire dans le village de « Regain » ou dans un film de Reha Erdem. Durant un millénaire, une poignée d’habitants se sont accrochés au pays natal, puis ont fini par lâcher prise et trouver refuge en des lieux plus cléments. Demeurent à l’année aujourd’hui à Argentières trois ou quatre irréductibles, un mouton tout droit sorti des « Géorgiques » , deux lamas et une poignée de chats insoumis.
Christine Cabantous possède une maison de famille à Argentières et de nombreux souvenirs : « A 40 ans, je débusque encore l’enfant que j’étais dans ces lieux et ranime ses images ». Pour sauver la mémoire du village, elle a entrepris de collecter les paroles de ceux qui y ont vécu et de les rapporter dans leur phrasé vrai, mâtiné de rires et de patois occitan. Ces Voix, comme elle les nomme, racontent la chronique de la vie paysanne au fil des saisons à une époque où le cochon, les brebis et les animaux de la basse-cour étaient les principaux pourvoyeurs de la survie des familles.
Car vivre, c’était d’abord survivre avec le peu qu’on possédait : quelques terres ingrates, un cheval, deux ou trois ruches, des châtaigniers qu’on coupait « à la bonne lune pour faire des poutres » et pour le reste un peu de chasse et de braconnage.
Ces monologues savoureux et vrais qui racontent une époque allant des lendemains de la guerre de 14 jusqu’à la période « hippie », sont ponctués de longues et belles lettres que Christine Cabantous écrit à son amie d’enfance pour raviver d’autres souvenirs plus récents et du journal de son enquête auprès des ultimes habitants d’Argentières.
« Chaque souvenir est un nœud à un mouchoir que l’on a bien voulu défaire ou desserrer devant moi. J’ai passé des heures à écouter les enregistrements de témoignages, à lire et relire mes notes sur le papier, à rester fidèle aux paroles, à respecter la langue occitane dont j’ai découvert qu’elle est accrochée à notre parler, plus que ce que j’imaginais. »
Remercions l’auteure de ce travail passionné et aussi les Editions Du Mont particulièrement sensibles à la mémoire paysanne et à la culture occitane, de nous donner à entendre la parole des plus humbles dans la simplicité de leur quotidien.

(Christine Cabantous « Fais un nœud à ton mouchoir » Editions Du Mont 316 p. 21 €)


Lionel Bourg : « L’Irréductible »

Lionel Bourg est né dans une petite ville (Saint-Chamond) qui prit le nom éphémère de Vallée Rousseau durant la période révolutionnaire. Enfant, il jouait aux Indiens dans les Grands Bois. Un jour où « des nuages épais, tuméfiés, bleuis ou frangés d’une écume noirâtre couvraient l’horizon » et avaient fini par éclater en un orage romantique, il déclama « d’une voix que nul ne lui connaissait, rauque, ivre d’oiseaux peut-être, cette phrase qu’il avait lue dans le volume du Lagarde et Michard abandonné sur une chaise par sa sœur : " Vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne" ».
Cette phrase, ce qu’elle sous-tend et entraîna, signée d’un des premiers « Indignés » de l’Histoire, a valu à son auteur Jean-Jacques Rousseau l’opprobre de ses contemporains et des bien-pensants qui suivirent : Voltaire, Mme du Deffant, Proudhon même, Chateaubriand, Brunetière, Bourget et autres Maurras…
Rousseau, avant Rimbaud, rompt les amarres avec le beau-parler, la gent bien élevée, les salons, les puissants, la société des lettrés. « Rousseau ne se paie pas de mots. Ce qu’il dit, il s’y conforme. Le vit. » Le voilà pérégrin, de Genève à Arras en passant par Pont-Saint-Esprit, Ermenonville, vingt autre lieux encore. Que fait-il ? « Rousseau fuit. Vagabonde. Marche. Déménage. Il ne " voyage" pas. Ne se soucie de mission. D’apostolat. De sacerdoce. L’indignation, la révolte seules, confondues, l’arrachent à sa paresse… »
En 22 pages, pas plus - et elles valent bien des traités - Lionel Bourg brosse le portrait de Jean-Jacques en un mouvement étourdissant et qui emporte. Son texte est une partition musicale où au détour d’une phrase à la cadence proustienne succèdent des fulgurances d’un seul mot plantées dans la page comme autant de clous : balises, épousant le rythme haletant d’une existence singulière, frappée du sceau d’un tragique qui avait raison contre ceux de son temps.
« On l’a défiguré. Caricaturé. Son portrait, qui circule, gravé, retouché, reproduit à la hâte ne révèle de lui qu’un monstre, ou un fourbe. Il ne bénéficie plus que d’asiles précaires. Ne demande qu’un toit. Un morceau de terrain. Une cour. Une prison. Du pain sec. Un peu de vin. Pas même de quoi écrire. Or, il n’a plus que cela. Les mots. L’écriture. »
« On en aura jamais fini avec Jean-Jacques », annonce d’emblée l’incipit. A la lecture de ce bref essai, vrai morceau de littérature, il me prend deux envies : relire Rousseau, celui des « Confessions » et des « Rêveries du promeneur solitaire ». Et puis lire Lionel Bourg.

(Lionel Bourg : « L’Irréductible » La Passe du Vent 32 pages. 3€. et aussi du même auteur, à propos de Rousseau : « La croisée des errances, Rousseau entre fleuve et montagnes ». La fosse aux ours)



André Lombard : « Habemus Fiorio ! »

Voici l’évocation d’un peintre singulier disparu il y a peu dans sa centième année qui « jamais ne rêva de carrière internationale, d’expositions dans les galeries les plus prestigieuses, ni d’entrées au musée ». Un peintre intemporel, une sorte de primitif siennois, de Saint-François d’Assise (« Ce Serge, un françoisier de première » disait Joseph Delteil qui s’y connaissait) mâtiné quelque peu d’un Douanier Rousseau « avec qui il a en commun une fraîcheur foncièrement originale parce que non entravée par une quelconque formation, académique ou autre ».
Ce peintre d’origine piémontaise quitta sa Suisse natale, puis la Savoie en 1947, pour s’installer et finalement vivre un peu plus d’un demi-siècle, dans le haut-perché village de Montjustin à peu près en ruines à l’époque, sis dans le Luberon entre Apt et Manosque. Il avait nom Serge Fiorio.
Giono, qui n’était pas son cousin mais celui de son père Emile et qui l’aimait beaucoup, lui mit le pied à l’étrier en 1934 en lui demandant de peindre son portrait. Un portrait devenu vite célèbre et qui contient déjà, concentré en arrière-plan, le monde du peintre juste avant son big-bang. « Je pense qu’en me commandant son portrait, Giono savait pertinemment que c’était là le chemin le plus direct pour m’ouvrir toutes grandes, les fenêtres de ma propre liberté d’artiste » confiera-t-il.
La peinture de Serge Fiorio est intemporelle. Elle nous donne à voir les travaux et les jours ordinaires au fil des saisons, dans des paysages de collines partant à l’assaut du ciel, à moins que ce soit l’inverse. Et aussi des scènes de carnaval et de fêtes foraines. Quelquefois un voilier appareille sur un nuage ou bien tout un pan de vignoble s’échappe d’une futaille pendant que le vigneron fait sa sieste : c’est que, comme dans la vraie vie, on est toujours en pleine fantasmagorie si on y prend bien garde.
Et dans cet univers fermé à la laideur, dans un vibrant chromatisme aussi nécessaire et implacable qu’une partita de Bach, Serge Fiorio entonne la musique du monde et des gens : passage du vent dans les peupliers, craquement de la neige sous le sabot du cheval, flonflons de carnaval et, plus fort encore, si j’ose dire : le silence. C’est que nous touchons, dès le premier regard aux confins mêmes de la poésie et là, basta, c’est au spectateur de laisser jouer son imaginaire car comme le confiait Fiorio, « Chacun de mes tableaux raconte quelque chose ».
André Lombard, son exégète qui était aussi son ami, a déjà consacré deux beaux ouvrages à Serge Fiorio (1) et il a créé un blog grâce auquel chaque semaine, le peintre continue de nous donner de ses nouvelles (reproductions de tableaux, lettres, photos, témoignages…)
Dans « Habemus Fiorio » , il nous fait entrevoir le « prodigieux mystère qu’est cette intercession du rêve en faveur du réel » (selon l’heureuse formule de Gérard Allibert). Et pour approcher les arcanes de l’univers de Fiorio, il procède par itérations subtiles et pas de côté décrivant son environnement aimé et convoquant les illustres (Cocteau, Picasso, Clergue, Lanza del Vasto, Luc Dietrich, Henri Cartier-Bresson) et les proches (les poètes Lucienne Desnoues et Jean Mogin « dont le théâtre et la poésie étaient, de façon quotidienne, véritablement le pain et le vin de leur commune vie d’artiste ».
Procédant ainsi par petites touches, de façon capricante, se dégage peu à peu le portrait d’un homme qui a voué toute son existence à un art qui par là même, selon l’auteur, a quelque accointance avec le sacré. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, le livre d’André Lombard n’a rien de celui d’un dévot compassé ! Il déborde de vie et de rires. Il faut lire l’arrivée de Serge Fiorio à Montjustin, la scène de commedia dell’arte avec ses voisins poètes ou celle du passage du flamboyant Delteil pour mieux saisir tout à la fois le bonheur de vivre dans le Deep South français et celui d’admirer les toiles d’un grand peintre.
(1) Serge Fiorio préface de Pierre Magnan .(Ed Le Poivre d’âne) et « Pour saluer Fiorio » (précédé de « Rêver avec Serge Fiorio » par C.-H.Rocquet) La Carde éditeur.

(André Lombard : « Habemus Fiorio ! ». Avec 16 illustrations hors texte en quadrichromie La Carde éditeur 270 p. 23 €. adresse de l’auteur : nolombard@gmail.com adresse blog : sergefiorio.canalblog.com/ )


Abbas Kiarostami : « Des milliers d’arbres solitaires »

Abbas Kiarostami est surtout connu comme cinéaste (« Le goût de la cerise » fut couronné à Cannes). Il est également photographe, peintre et poète. Et comme il le dit lui-même « Ce n’est pas un choix, c’est une fatalité ».
Son œuvre poétique présentée ici dans son intégralité en édition bilingue est composée de poèmes brefs, denses. Proches des fulgurances d’un calligraphe. Plus de 800 miniatures (une par page) creusent l’alphabet du monde où défilent la lune et la neige, le vent et le vin, l’amour et la mort, les animaux et les plantes, l’interrogation et la réflexion où « dans le désert brûlant de ma solitude / ont poussé / des milliers d’arbres solitaires ».
Les poèmes sont distribués en trois vagues successives qui interfèrent très subtilement entre elles. Ainsi le titre de la première partie, Sept heures moins sept, trouve son explication (d’intemporalité, en fait), 500 poèmes plus loin, dans la seconde partie intitulée Avec le vent : « dans un sanctuaire / vieux de mille trois cents ans / l’horloge indique / sept heures moins sept ».
De poème en poème s’ébauchent des histoires éternelles séquencées en minuscules plans cinématographiques.
Il suffit de s’ouvrir, de porter une attention aiguë à ce qui nous entoure, d’être véritablement présent au monde pour en entrevoir toute les fantasmagories et les abîmes (ainsi, « je me suis enivré / d’une goutte de vin / que vous le croyiez ou non » porte en regard « j’ai étanché ma soif / d’une goutte de rosée / que vous le croyiez ou non »).
On suit les phases de l’automne, la course du vent, le travail de l’araignée qui relie le mûrier au cerisier, rutile au soleil, évite la coiffe d’une vielle nonne, finit dans le balai d’un domestique, avant de tout reprendre, car le travail prométhéen n’est pas l’apanage des hommes : « cette fois-ci / l’araignée / commence / à tisser sa toile / sur le tissu de soie ».
Avez-vous vu cet épouvantail au milieu du champ ? Le villageois l’ignore, les oiseaux s’en amusent, le vent le fait danser, il finit « sans manteau / dans la nuit froide de l’hiver ». Et durant le cycle des quatre saisons, il se passera mille évènements qui n’auront pas échappé à celui qui sait voir : le vol des libellules, l’écolier entrevu sac à dos en chemin, la neige qui « a aveuglé les mineurs / au sortir du puits », le sabot de cheval écrasant une fleur et « la récolte d’une année / chargée en un seul jour / sur le dos de la bête malingre / d’un paysan fatigué ».
Dans la dernière partie du recueil Un loup aux aguets, la vie suit toujours son cours. Les miniatures persanes « un poulain blanc / rouge jusqu’aux genoux / d’avoir gambadé / dans un champ de coquelicots » côtoient les paysages intérieur : « matin blanc / nuit noire / dans l’intervalle / une douleur grise » Et toujours, bien sûr, le loup est aux aguets. Sous ses yeux, « cent sources asséchées / cent moutons assoiffés / un berger très âgé ».
La poésie de Kiarostami dit le monde tel qu’il est : magnifique et terrifiant, incompréhensible et plein de sens, profane et sacré. Et si bon à vivre.

(Abbas Kiarostami Des milliers d’arbres solitaires Editions érès, Po & Psy . Traduit par Tayebeh Hashemi & Jean-Pierre Nasser et Niloufar Sadighi & Franck Merger. avec 4 collages de Mehdi Moutashar 844 p 20 €)




La Grande Colette jusqu’à plus soif



Colette et Lucien Brocard était faits pour se rencontrer. Colette aimait le vin. Selon la saison et l’humeur, elle l’aimait « sec et clair comme une gifle », « au parfum de violette » ou « à goût de réglisse ». Lucien Brocard, lui, était bibliophile et négociant en vins fins à l’entrepôt de Bercy.
Un libraire servit d’entremetteur et c’est ainsi que naquit en 1941 une relation amicale entre l’écrivaine, heureuse d’avoir affaire à un professionnel pour ses provisions de cave et le marchand. Elle lui écrivait sur le beau papier à lettres gaufré, dentelé et illustré qu’elle réservait à ses correspondants de marque et émaillait ses commandes des bruissements de sa vie quotidienne.
Les 65 lettres qu’elle écrivit à Lucien Brocard étaient conservées pieusement par la famille dans un joli coffret de cuir.
On a toujours été partageur chez les Brocard. Les petits enfants de Lucien n’ont pas voulu conserver ce trésor à leur seul usage et ils ont décidé de l’offrir à tous les amoureux de Colette, en créant une exposition qui retracerait, par l’intermédiaire de cette correspondance, la belle histoire de la relation de Colette avec le vin.
Le catalogue de l’exposition, conçu par Bertrand Brocard son petit-fils, est lui aussi un vrai trésor.
On y trouve la reproduction de panneaux richement illustrés, suivant pas à pas la belle histoire de cette amitié et ressuscitant l’activité d’un quartier parisien qui fut le plus grand marché de vins et spiritueux du monde jusqu’à la fin des années 50. Livres, fac-similés de lettres, coupures de journaux, extraits littéraires dévoilent peu à peu les affinités électives de l’écrivain : « La vigne et le vin sont de grands mystères. Seule, dans le règne végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la saveur de la terre. »
Hélène Perette, petite fille de Lucien Brocard raconte avec émotion l’histoire du fameux coffret à lettres dont elle est dépositaire, tandis que Marie-Laure Chamussy-Bouteille auteure de "Colette, un vin d’écrivain" (Académie Amorim), extrait de l’œuvre de Colette mille et une citations qui parlent du vin, des vendanges, de la cave et de l’art de boire, avec le génie que l’on sait. Pour parfaire le tout, quelques écrits rares sont présentés en fac-similé dans leur édition d’origine.
Souhaitons que ce beau catalogue donne envie aux médiathèques et aux caves de faire prendre l’air à l’exposition qui a déjà commencé son tour de France.
Et le projet de publier prochainement l’intégralité de la correspondance en fac-similé est à l’étude. Il sera bienvenu !

Dans le catalogue figure également un article de Bernard Lonjon. Libraire-écrivain passionné de chanson française et de littérature, il publie "Colette la passion du vin" que Bernard Pivot a salué malicieusement comme « un essai gouleyant et sucré. Une biographie d’appellation d’origine contrôlée, en quelque sorte ». Tout est dit, mais il ne s’agit nullement d’un traité universitaire. Plutôt le récit vif-argent de la vie d’une artiste qui a su élever le plaisir ses sens (et donc celui du boire) au rang des beaux-arts.
A trois ans déjà la jeune Colette fut gratifiée du « coup de soleil » d’une gorgée de muscat de Frontignan ! Un bon départ que l’éducation de Sido sut parfaire avec la fréquentation de vénérables bouteilles : « Certains vins défaillaient, pâlis et parfumés encore comme une rose morte ; ils reposaient sur une lie de tannin qui teignait la bouteille, mais la plupart gardaient leur ardeur distinguée, leur vertu roborative. Le bon temps. J’ai tari le plus fin de la cave paternelle godet à godet, délicatement… ».
A chacune des amours de Colette correspondent des lieux, donc des vins différents : le Jura du vin jaune avec Willy ; « le bienfait de ces illustres bouteilles » en tournées théâtrales dans toute la France avec la compagnie de Missy ; le vin de Corrèze « dur à la bouche comme un juron » avec Henry de Jouvenel ; celui de sa propriété de la Treille Muscate à Saint-Tropez avec Maurice Goudeket…
Mais le nectar le plus aimé de tous - et l’objet de tous ses soins littéraires - est sans conteste celui des terroirs qui avoisinent son pays natal : la Bourgogne et le Beaujolais.
L’amitié y sera pour beaucoup : celle pour Lucien Brocard comme on l’a vu, et celle pour Jean Guillermet, libraire et éditeur et son épouse Madeleine avec lesquels elle échangera une correspondance riche de plus d’une centaine de lettres dont Bernard Lonjon nous offre de larges extraits.
Ces relations se déclinent presque toujours sur un ton d’allégresse communicative, comme il sied à pareil sujet : « Vite, vite, ma Guillermette, le nom du brave type qui me cède cette mirifique, cette ravissante bonbonne au sang fruité !...le charmant vin est monté jusqu’à la table, et du premier choc j’en ai bu trois verres ! ». Colette souffre de sa jambe et de la grippe ? Oui da, mais elle ajoute : « N’en parlons plus. J’aime mieux me réjouir de cette couleur, de cette fraîcheur, de cette chaleur toutes trois encloses dans le même vin. ». L’amitié pour les Guillermet connaîtra son apothéose en 1947 avec un séjour d’une semaine au cœur du Beaujolais, à Limas, ce qui nous vaudra le texte Vendanges sur les pentes de Brouilly dont la version originale est reproduite dans le catalogue.
L’ivresse que procure la prose de Colette dans ces lettres familières jointe à l’empathie communicative de Bernard Lonjon, nous incitent à replonger dans l’œuvre d’une maîtresse-femme dont l’auteur nous croque un beau raccourci : « Libre, après avoir été libertine, avec trois mariages, deux divorces et des intermèdes lesbiens, féministe, honorée dans ses dernières années comme académicienne, elle a constamment incarné l’émancipation et l’avènement de la femme moderne. »
Ainsi nantis du catalogue de Lucien Brocard et du livre de Bernard Lonjon (l’un ne va pas sans l’autre), nous voilà parés pour de belles fêtes du vin et de la littérature. Lesquelles sont là aussi selon moi, indissociables !

(Bertrand Brocard : « Colette et le vin » (daoditu e.ditions 72 p. richement illustrées 14 €. Commande en ligne possible www.colette-et-le-vin.com . Bernard Lonjon : « Colette, la passion du vin » 180p. 17,95€ )

Jacques Ibanès



Guylaine Carrot : « L’abandon des sources »

Cela se passe du côté de Lapte, Queyrières, Cheyne, hameaux de Haute Loire dont les hommes se sont détournés depuis longtemps. Ce sont les terres d’enfance de Guylaine Carrot. « M’intéressant aux notions de mémoire, d’oubli, d’exil, de mutation, d’enracinement et de déracinement, j’ai eu envie d’aller dans les zones rurales sur les traces de mes origines en Haute Loire ».
Les photographies qu’elle a tirées de ces lieux d’abandon, sont à contre-courant des clichés à la mode. Rien de spectaculaire dans le choix des sujets eux-mêmes, aucune couleur hyper-saturée, nul plan acrobatique. Guylaine ne jette pas de poudre aux yeux. Elle dresse le portrait du lavoir, du mur de pierre, de la maison effondrée, du cimetière, de la voie ferrée abandonnée ou du champ de blé. Sans afféterie, dans leur solitude.
Pour l’accompagner sur ces chemins de la souvenance, elle a fait appel à de nombreux amis poètes qui accolent leur voix et leurs propres souvenirs à ses images.
La maison de Virginie, l’arrière-grand-mère de Guylaine n’est plus qu’une ruine dont les escaliers ne mènent nulle part. « C’est l’absence d’une femme / qui a découvert la toiture / guidé la pluie par le petit chemin du désespoir / rongé les murs de ma vie / entamé la solitude de mes nuits ».
Au dehors, les pierres rouillent. Les croix des cimetières émergent d’un océan végétal comme des mâts de navire à la dérive : « O parenté des ombres / quand l’herbe nous tutoie ». La voie ferrée a été peu à peu étranglée par une végétation qui étend son emprise : « Se peut-il, le souvenir du dernier train, / D’une roue simplement dont le retour crisserait / Plus fort qu’une sauterelle ». Et l’abreuvoir abandonné, où croupit désormais une eau verte dont la source s’est détournée, conserve le souvenir d’ « une vie faite de peaux calleuses / d’allers et venues du troupeau à l’haleine chaude »
La vie est ailleurs, désormais. Dans un champ de blé dont les épis sont caparaçonnés comme des insectes, dans le passage de nuages mystérieux le long du pont de chemin de fer, dans la branche inclinée sur l’eau croupissante aux « Doigts têtus, malhabiles / retenant à fleur d’eau / L’épais ballot de songes ».
C’est ainsi que des photographies de Guylaine Carrot et de sa cohorte de textes pudiques, l’âme d’un terroir entre en résonance avec celle de nos propres territoires intimes.

(Guylaine Carrot : « L’abandon des sources » 32 photographies couleur avec en regard les textes de 19 écrivains. acques André éditeur 72p. 25€)



Lire aussi :

Jacques Ibanès : La voix et les chemins de la poésie

« L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre »

« Pour te nommer »

Victor Lebrun : « Dix ans avec Tolstoï »

« Territoires fugaces »

« Instants bretons »

« Je t’écris de Narbonne. 1900-1918 »

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)



mercredi 14 janvier 2015, par Jacques Ibanès

Remonter en haut de la page



Lire aussi :

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Pierrette Dupoyet : « Jaurès assassiné deux fois » & « L’orchestre en sursis », « 30 ans au cœur du festival d’Avignon »


Ils sont quelques-uns à parcourir le monde en dehors du mondain : le duo Canticel, le pianiste nomade Marc Vella, le violoncelliste en cavale Pierre Michaud…
Pierrette Dupoyet est de la race de ceux-là qui prodiguent leur feu intérieur partout où on les demande : dans les palais, dans les prisons, dans les déserts ou sur les places des marchés.
Pierrette Dupoyet, c’est d’abord une comédienne dont la voix, utilisée savamment dans toutes ses ressources dramatiques du sotto voce au fortissimo, est au service de textes puissants. Sa présence est telle, qu’elle empoigne d’emblée le spectateur pour le lâcher au bout d’une heure, fourbu, ébahi et pas totalement indemne, d’avoir été entraîné dans une telle dérive des sentiments.
Ses textes sont des compositions musicales, façon symphonie. Chez elle, point de coupage de cheveux en quatre ni de broderies inutiles. Elle taille dans le vif, c’est dans son tempérament. Et ce n’est pas pour faire joli, mais pour servir sa vérité.
Pierrette aime camper les personnages grand format : Sand, Balzac, Rimbaud, Léonard de Vinci, Colette, Dreyfus, Yourcenar, Maupassant, Joséphine Baker...

Dans sa vie d’artiste il y a « le » festival (d’Avignon) en juillet et « l’entre-deux festivals », le reste de l’année.
Durant le festival d’Avignon qu’elle fréquente depuis 1978, elle donne trois spectacles par jour ! Sans sponsor, ni aide publique car Pierrette ne compte que sur elle-même. Et elle a appris depuis longtemps à parer les coups bas, afficher, sauter d’une salle à l’autre, conférencer, recevoir les journalistes, animer des réunions…
Son dernier ouvrage « 30 ans au cœur du festival d’Avignon » dévoile au jour le jour, un peu à la façon des « Choses vues » d’Hugo, son combat contre l’indifférence, la malhonnêteté, la mesquinerie, la jalousie. Pour la conquête du public.

Extraits :
« Je cherche en vain le théâtre de la Chouette, pour finalement découvrir que la salle que j’ai louée n’est pas un théâtre mais un restaurant, et que, de surcroît, je jouerai dans la cave ! »
« Le Sernam livre un rouleau de 300 mètres de tissu blanc pour confectionner le décor de mon spectacle « Les vieilles femmes et la mer »…ainsi que 6 malles remplies de publicité…Tout est donc là, au travail ! »
« Pas encore croisé le fou furieux qui brandit un crucifix et me lèche les pieds…apparemment, il n’est pas encore arrivé (ou peut-être a-t-il été interné ?) j’ai donc toujours les pieds sales… (hihi) »
« Aujourd’hui, à « Gelsomina », 80 spectateurs émus. Certains m’attendent à la sortie pour me témoigner leur reconnaissance. Ils se souviennent de La Strada et me disent avoir retrouvé, plusieurs décennies plus tard, la même émotion que dans le film de Federico Fellini. »
« 4h30 du matin : Pose des 30 dernières affiches pré-encollées par Jacques. A partir de maintenant, ça se complique un peu car il faut récupérer des cartons dans la rue, les découper, les encoller, les faire sécher, les trouer pour leur mettre de la ficelle et seulement à ce moment-là, les poser…fatigue supplémentaire. »
« Il demeure une douleur à la cheville que j’ai masquée tant bien que mal hier pendant le cocktail mais qui, après être restée presque 20 heures debout s’est réveillée…L’important est que le public ne se doute de rien. »

Et puis, il y a l’entre-deux festivals, c’est-à-dire tout le temps qui lui reste pour ses tournées qui la mènent de Francfort à Verdun, en passant par Beyrouth et N’Djamena…70 pays au compteur, qui dit mieux ?
L’autre soir, au théâtre de Pézenas elle incarnait madame Jaurès, dans un monologue sur son grand homme de mari oscillant de l’admiration à l’indignation avec les accents de la confidence, du pathétique, du comique, bref toute la palette de l’art du théâtre.
« Jaurès assassiné deux fois » retrace le parcours d’un tribun dont les discours sur l’éducation, la démocratie, la laïcité, la guerre sont toujours d’actualité. « Ah, cette lumière dans les yeux de ceux qui t’acclamaient ! Les femmes d’ouvriers te tendaient leurs enfants pour que tu les prennes dans tes bras, leurs maris t’offraient leurs mains pour que tu les salue, les reconnaisse…Chacun voulait te parler, t’approcher, être ton ami, être ton frère pour la vie, respirer le même air que toi, vibrer aux mêmes pensées, échafauder les mêmes espoirs. »

« L’Orchestre en sursis », autre création de Pierrette Dupoyet, retrace l’histoire de Fania Fénelon, rescapée d’Auschwitz, musicienne enrôlée dans un orchestre de femmes obligées à répéter dans le camp de concentration un concert pour le commandant en chef des armées :
« Oui, Himmler va venir ici. C’est un mélomane. Il nous fait un grand honneur en s’intéressant à notre orchestre. Il faut que nous nous surpassions pour lui. Il adore Schubert alors nous jouerons du Schubert pour lui faire plaisir ! »

(Pierrette Dupoyet : « Jaurès assassiné deux fois » & « L’orchestre en sursis ». 15 €. « 30 ans au cœur du festival d’Avignon », avec de nombreuses illustrations 30 € . Ces ouvrages sont à commander sur le site www.pierrette-dupoyet.com )



Heureux sans Dieu ni religion


Michel Piquemal : « Heureux sans Dieu ni religion » « Nous sommes sans nouvelles de Dieu », clamait Jean Mogin dans un poème qu’Hélène Martin a mis en musique. Et pourtant, l’actualité de ces deux derniers millénaires ne cesse de décliner les crimes que ses prétendues créatures commettent en son nom.
Car on s’étripe à qui mieux mieux depuis la nuit des temps. Moïse « multiplie les appels aux meurtres d’hommes, de femmes et d’enfants, au nom de la parole divine », saint Thomas d’Aquin demande que les hérétiques soient « retranchés du monde par la mort » et le Coran dispose de sept cents préceptes « justifiant et exigeant la mort ou le châtiment pour les ennemis d’Allah »…
« Le grand vent d’intolérance et d’intégrisme qui souffle actuellement sur nos sociétés doit nous alerter. Il est menaçant pour nos libertés individuelles comme pour la paix du monde. Aussi est-il urgent de réfléchir sur ce que les religions nous apportent mais aussi sur les dangers qu’elles nous font courir » , déclare Michel Piquemal dans un avant-propos percutant qui .fixe d’emblée le décor.
L’auteur n’ignore évidemment pas que les valeurs humanistes sont présentes dans les écrits fondateurs des religions monothéistes. L’ancien testament, les évangiles ou les sourates du Coran recèlent des trésors d’amour et de sagesse. Mais certains de ces textes ont une telle ambivalence, qu’ils autorisent leurs éléments les plus radicaux à inverser l’amour en haine et à justifier les pires exactions.
La profession de foi de Michel Piquemal est d’être « un athée heureux et joyeux d’être en vie ». S’il ne croit pas en Dieu, il a lu de près non seulement les écrits « sacrés », mais aussi Epicure, Montaigne, Pascal, Kant, Spinoza, Freud, Veil, Hawking, Comte-Sponville et maints autres penseurs et savants qui lui ont permis de se forger son propre credo, lequel a l’avantage de ne nuire à personne et d’être frappé du sceau de la tolérance. Qu’on en juge plutôt :

- croyance en la liberté religieuse « qui permet de vivre ensemble en paix, toutes religions confondues, dans un même pays »

- croyance en la spiritualité « sans transcendance divine »

- croyance en la joie de vivre « ici et maintenant »

- croyance en notre interdépendance avec la nature, « car nous faisons partie d’un tout qui s’appelle la vie »

- croyance « dans l’égalité entre les êtres humains »

- croyance à l’égalité entre hommes et femmes « alors que toutes les religions font peser sur la femme une insupportable misogynie »

- croyance à une morale de vie « fondée sur la seule nécessité du bien vivre ensemble »

- croyance au respect des lois « afin que puisse fonctionner une société »

- croyance en la raison, à l’enrichissement humain par la diversité des cultures, en la science, au droit à disposer de sa vie…
D’une lecture à la fois aisée et nourrie, cet essai a la clarté de l’évidence et pourrait bien devenir le bréviaire des êtres de bonne volonté !

Michel Baglin : « Dieu se moque des lèche-bottes ». Et pourtant…Dieu existe bel et bien : Michel Baglin (qui se situe dans la même famille de pensée) le met carrément en scène dans une farce théâtrale en 4 actes contre les bigots et tartuffes de toutes obédiences.
Sous le déguisement d’un sdf, le Créateur a décidé de procéder à un état des lieux de ses œuvres. Comme il aime les fortes têtes et les rebelles et déteste les lèche-bottes, le voilà dialoguant tour à tour avec un joli panel de créatures de chair et d’esprit : vieille femme, banquier, prostituée, religieuse, Roman, Astropithèque, Synthèse, sans oublier l’incontournable Pierrot, son bras droit.
Il est question de tout ce qui agite notre monde : la Bourse, la pub, le Big Bang, l’éternité, les ayatollahs, « tous ces gugusses qui veulent faire le bonheur des gens malgré eux, les barbus, les bigots, les bien-pensants de gauche comme de droite, les censeurs, les hygiénistes… »
La prostituée est la plus éloquente pour dresser un tableau assez juste de la marche du monde : « La planète qui gerbe et n’en peut plus, la mer qu’on gave de saloperies, le désert qui avance et l’air qui pue. Le climat qui déraille, les réfugiées qui fuient la faim, la sècheresse, les massacres et qui n’en finissent plus d’arriver nulle part, les mômes qu’on exploite, les femmes qu’on tabasse. On n’a que l’embarras du choix ! »
Dieu qui a le sens de l’humour, a aussi sa petite idée sur la religion : « On appelle ça l’esprit d’équipe : on rassemble des hommes, oui, mais contre. Contre un autre groupe, un autre camp, une autre tribu. ».
Et en plus il est clairvoyant : « Je me méfie de ceux qui croient m’avoir trouvé, pas de ceux qui me cherchent ». Avant de conclure avec une certaine justesse que dans ce monde qu’il a créé, « c’est le bordel ! »
Voilà une pièce gouleyante, à la liberté de ton et aux allures rabelaisiennes, la première de Michel Baglin. Il serait judicieux de la mettre en scène de toute urgence, tant elle est d’actualité…Et à offrir à chaque spectateur avec son ticket d’entrée, l’essai de Michel Piquemal, qui en est son exact pendant.

(Michel Piquemal : « Heureux sans Dieu ni religion ». Hugo & Cie 143p. 13,95€. Michel Baglin : « Dieu se moque des lèche-bottes ». Le bruit des autres 117p. 12€)


Sans nouvelles
Nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles,depuis,
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles d’ailleurs.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles,ici.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles,tout seuls.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles de rien.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles pour nous.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles des hommes.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles, vivants ;
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles des morts.
nous sommes sans nouvelles
sans nouvelles pour vivre.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles qui sauvent.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles d’espoir,
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles d’amour.
nous sommes sans nouvelles,
sans nouvelles de Dieu !


Jean Mogin (1921-1986)



Abdelkader Djemaï : « Histoires de cochons »

L’animal a mauvaise presse. En moins de deux cents pages, Abdelkader Djemaï dresse le riche tableau d’un mammifère qui est tour à tour loué en Chine, interdit par la Torah et le Coran au Moyen-Orient et instrumentalisé par l’extrême-droite en France. Jacques Ibanès l’a aimé.



Ange Ayora avec l’aide de Claire Deveze : « Mais pour dormir, vous faisiez comment ? »

Il est un autre rescapé de l’enfer. Il se nomme Ange Ayora. Fils d’Espagnol né en France, résistant à 17 ans, incarcéré à Montpellier, Carcassonne, Villeneuve-sur-Lot, Blois, Compiègne, puis déporté à Dachau, Hersbruck et à nouveau Dachau…
A son retour en France en 1945, Ange pesait 30 kg. Quand il entendit parler de thèses négationnistes dans les années 70, Ange décida de porter son témoignage dans les écoles et il poursuit sa tâche d’année en année jusqu’à approcher sa millième intervention. « Et je témoignerai jusqu’à la fin de mes jours, même avec des béquilles s’il le faut. C’est pour moi un devoir envers mes compagnons qui n’ont pas survécu. » Dans sa plaquette « Mais pour dormir, vous faisiez comment ? » écrite avec le concours de Claire Deveze, professeur d’histoire qui l’a reçu un jour dans sa classe, Ange retrace son parcours de prison en prison jusqu’aux camps d’extermination, tel qu’il le raconte aux élèves des collèges. « J’ai survécu car la mort n’a pas voulu de moi. ».
En septembre 44, dans le train de la mort, il fait partie des 28 rescapés sur 3000 déportés. Arrivés au camp, ils sont reçus par ces paroles : « Vous êtes ici dans un camp de concentration, vous serez bien traités mais vous n’en sortirez que par la cheminée. »
Et Ange Ayora d’ajouter « Notre langue, pourtant bien riche, n’a pas ces mots qui me permettraient d’exprimer ces situations tellement inhumaines. » A 92 ans, il poursuit son travail de mémoire auprès des jeunes générations. Celui-ci est un héros.

(Ange Ayora avec l’aide de Claire Deveze : Mais pour dormir, vous faisiez comment ? L’Harmattan 10 €)


Nadine Lefebure : « Plains-Chants. Pour un lever de terre »


De même que « dans le sable du désert s’annonce déjà la mer » de même - privilège du poète - dans la page blanche est inscrit l’univers. Pour chanter les noces de la vie, Nadine Lefebure rameute les océans, la cohorte des continents, le souffle des vents, tout le magma dont est façonné le monde. Un monde qu’elle connait bien pour l’avoir parcouru en tous sens au long de sa riche carrière. « En mal d’absence / des Amazonies à l’Antarctique / j’engrange / le blé des voyages au long cours ».
Et en arpentant l’espace, elle revêt mille masques « Nous serons le renne qui court les steppes / La panthère qui vient boire à midi / La clairière en forêt / La lande et l’arbre isolé / Le vide et le phare / La tour et le cratère ».
Les soixante-dix poèmes de « Plains chants », intense ferveur à la vie s’élèvent, déflagrent et se métamorphosent en une danse sacrale : « Fauve sera la danse / Fauve roulant ses hanches en bordure de brousse / Fauve la morsure et toutes griffes dehors / la chaleur du sang qui bat au flanc des falaises ».
Arrive le temps des métamorphoses, avec les jeux du yin et du yang : « Le cycle du corps à corps, tempe contre tempe, / la voix, la lenteur qui se livrent combat / la fougue, la fibre qui se retourne et triomphe / la volonté bouclière de la raison / le délire qui bat sa cadence / et met bas les armes ».
Chaque saison défile tout à tour : l’hiver où « les pôles roulent et chassent nos orients », le printemps « Et voici que s’ébranlent les cigognes, le vol du dégel / l’armée des ours en dérive sur les glaces, des forêts noires s’embrasent et dévorent les neiges », l’été « Août qui tranche et partage le midi », l’automne où « le tournesol et l’arc en ciel / font la lumière noire / et la blancheur de l’espoir ».
C’est bien sous le signe de Zarathoustra et de Dionysos qu’explosent les bacchanales et les mythes, « de Charybe en Sylla / de surprise en phénix ». Le plain-chant de Nadine Lefebure proféré dans une belle ivresse d’allitérations et d’assonances a des allures …symphoniques, de « poème païen ouvrant ses portes à la mystique du ciel », ainsi que l’exprime justement Luc Vidal son éditeur, dans sa préface.
Pour accompagner ces textes de haute volée, les peintures abstraites de Jean Neuberth présentées en pleine page, parachèvent à l’unisson cet hymne à l’exubérance de la vie.

(Nadine Lefebure : « Plains-Chants. Pour un lever de terre ». Editions du Petit Véhicule. 80p et 8 illustrations quadrichromie. 19€. Avec une rare et belle reliure à la japonaise)



A l’Index-espace d’écrits - n°27

« La poésie est devant nous ! En avance sur le monde, elle demeure un fanal, une lanterne sourde ; de celles qu’on ne peut éteindre quelles que soient les tempêtes. » Nantis d’une telle bannière, Jean-Claude Tardif et son équipe portent depuis quinze années avec la revue A L’index - espaces d’écrits - la parole poétique dans ce qu’elle a de plus divers dans ses thèmes et ses façons. Lire



Le site de Jacques Ibanès



-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0