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Des notes et des mots

Les coups de cœur
de Jacques Ibanès (2016)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



Jean-Albert Guénégan : « Les poings, dans mes poches crevées »


Pour celui qui n’est pas un habitué des monts d’Arrée, nul doute que la dénomination Cragou Vergam sonnera de façon aussi exotique que celle d’Aden ou de Tadjourah. C’est de ce biotope de landes et de roches à fleur de peau aux portes de sa ville de Morlaix, que Jean-Albert Guénégan fait son miel tout au long des années. Comme avec son dernier recueil, « Les poings, dans mes poches crevées ».

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Patrick Dubost : « 13 Poèmes taillés dans la pierre »



Quand « on prend ses désirs pour des réalités », tout devient possible. C’est dans l’espace de la Chartreuse Notre-Dame-des-Prés de Neuville-sous-Montreuil dans le Pas-de-Calais, que Patrick Dubost a tracé dans la pierre treize poèmes méditatifs à la façon dont les sculpteurs romans adaptaient leurs décors aux éléments d’architecture.
Il a fallu se fondre dans le silence que viennent peupler de leurs paraphes stridents quelques cris d’oiseaux. Puis respecter les contours des angles des murs « chahutés / cassés ébréchés / dans les siècles et / les siècles pliés et repliés / sur eux-mêmes ». Enfin, s’effacer peu à peu jusqu’à devenir « le vent qui ne dit rien / sinon qu’il met un peu / de musique un peu / de désordre dans / la tranquillité ».
Alors se sont manifestées les interrogations existentielles, forcément liées à la mort : « mais / qui sommes-nous ? ». Le temps est immobile dans la traversée des siècles, « ce présent / qui n’en finit pas ». Et la solitude du poète dans l’abbaye est accompagnée d’humbles existences dans cet espace sacré : traces de mulots, présence d’une chouette « au regard scientifique », passage d’insectes à l’ombre des clochers. Ainsi, « on apprend à lire / dans les herbes folles ».
Dans cette pratique du lâcher prise que favorise un tel haut lieu investi par Patrick Dubost au cours d’une résidence d’écriture, la poétique a pu alors se libérer dans toute son ampleur, issue de la lumière ou peut-être la contenant :

« On
a fait
de
la lumière
le centre
de toute chose
de sorte que tout
incroyablement
bouge en immobilité
et que même les
questions fuient
mille fois plus vite que
leurs justes réponses on a
tout empaqueté de pierres
et d’enduit frais la parole encore
dans un panier d’osier comme si
la lumière lui appartenait comme si
la parole emprisonnée emprisonnait
la lumière puis on est sorti on s’est
couché sous l’arbre au centre du préau
jusqu’à la nuit tombée jusqu’à voir
descendre dans une main ouverte et sous un
dernier rayon une première météorite une
minute de silence un premier jour sans lendemain. »


Ce précieux opuscule est composé avec amour : beau papier de deux couleurs, estampille par foulage du chiffre 13 (un chiffre qui n’est évidemment pas anodin) sur la couverture, agencement typographique en forme de triangles.
De la belle ouvrage pour recevoir des textes qui, après avoir été lus et relus, résonnent longtemps en nous, tant dans la qualité du verbe que dans la richesse de ses harmoniques.

(Patrick Dubost. « 13 Poèmes taillés dans la pierre ». Éditions la Boucherie littéraire 38p 13 €)



Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre »



Dans le film « Smoke », Paul Auster a imaginé un personnage qui photographie chaque jour à la même heure, le carrefour qu’il a sous les yeux depuis la devanture de son bureau de tabac. Christophe Sanchez, lui, a décidé d’apprivoiser le lever du jour par le poème. Durant trois mois, du 5 novembre 2015 au 13 janvier 2016, il s’est astreint à décrire systématiquement en deux strophes de cinq vers ce qu’il voyait de sa fenêtre.
Par la photographie ou par le texte, l’enjeu de ces deux expériences originales est le même : saisir le temps dans sa spontanéité. Un temps dont le décompte est rappelé sans cesse : « La pendule balaie des miettes / D’heures tombées sur la table / A petits coups de tic et de tac / Qui rejoignent la rue à son / Silence perlé ».
Être ainsi dans l’attention au monde est une des meilleures façons de se rendre compte de son prodigieux foisonnement. À condition d’avoir les sens en éveil et sans trop mobiliser l’intellect, afin de mieux se laisser emplir par l’instant. Et il s’en passe, des choses, vues « Morning à la fenêtre » de Christophe Sanchez !
De sa fenêtre-hublot, le paysage est bien en place. Ainsi, le matin du 23 décembre, « La mer ronflante et grosse sort / De la nuit la plus longue / Par un matin doux comme / Un plaid ». Le ciel, quant à lui, « en dit long / Sur l’aurore saignante / De vin passé en bouche ». La gent ailée circule dans ce décor tout à la fois immobile et changeant. Méditerranée oblige, car l’auteur vit à Palavas-les-flots, goélands, mouettes, corbeaux, flamants roses, sternes, cormorans, geais et vanneaux investissent l’espace, voyageurs ou veilleurs : « Le goéland épie le souffle / De la rue de son lit de ciel / Perché sur le réverbère / Comme une sentinelle en / Faction ».
De poème en poème, le lecteur fait la connaissance des étangs, de la plage et de tout ce qui entoure l’univers familier de Christophe Sanchez, jusques et y compris les antennes de télévision sur les toits, le Père Noël pendu à un balcon et le camion de la voirie dont le « gyro crée sur la vitre / Sale un miroir d’éclairs /Gelé d’une nuit de cierge/ Où la mort a tapé au lieu / Du rêve ».
Vivant et magique : tel est le monde ainsi minutieusement évoqué par touches impressionnistes à chaque nouveau lever du jour. Du jasmin qui tend au ciel « Un long doigt d’honneur / A l’hiver » au mimosa qui « essuie / D’un coup de torchon/ L’ennui », le biotope matinal du poète est plein d’attachantes surprises qui sont à goûter dans la qualité d’un silence d’où émerge la musique des mots : « Le jour borde la mer / D’un drap clair à poser/ Ici pour clore la nuit / Où s’arrêtent les aubes / D’oubli »

(Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre ». Tarmac éditions 80 p. 11 €)

Lire aussi l’article de M. Leroux


Zéno Bianu : « Chet Baker (Déploration) »



C’est sur le tempo lent de la ballade jazzistique, qu’il convient de lire à voix haute de préférence, la longue Déploration que Zéno Bianu prête à Chet Baker.
Il y a bientôt trente ans que l’on découvrit un matin le corps désarticulé du grand trompettiste et chanteur, au pied du Prins Hendrik Hôtel à Amsterdam, ville où il était en tournée. Il avait fait une chute depuis sa chambre au 2e étage. Le voici dans sa chute au ralenti tout au long de 98 poèmes, à ressasser sa vie : « je ne sais plus où j’en suis/ cela fait des heures que je tombe/ des heures des mois des années/ je ne sais plus/ où j’en suis ».
Chet Baker a joué avec quelques-uns des plus grands jazzmen de son temps : Parker, Getz, Art Pepper, Bill Evans et bien d’autres. Sa voix prolongeait le jeu de son instrument avec un phrasé lyrique d’égale ampleur : « ma musique a toujours été un rituel / un rituel de montée vers le ciel ». Et il savait exprimer comme personne son monde « tendrement crépusculaire  ». En parfait connaisseur de l’artiste, Zéno Bianu restitue l’essence même de son expression : recherche de la pureté, mélancolie, vulnérabilité, lucidité, solitude, douleur, dépouillement : « j’ai fait entendre au plus juste/ avec une minutie sans faille/ ma blessure ouatée/ j’ai fait entendre ce que je porte/ d’ombre/ mais dans la fluidité/ toujours ».
La même flamme de ferveur créatrice a animé celui qui a troqué au fil des années le visage de beau gosse de sa jeunesse contre celui d’un indien parcheminé, balafré par les épreuves. Assurément, avec cette transformation spectaculaire, son jeu gagna tout à la fois en densité et en épure.
« je joue au bord du silence/ chaque note a sa pesanteur/ son apesanteur particulière/ je ne bavarde jamais/ je n’aime pas le brio/ le brio c’est toujours l’ego/ et ses vieilles lunes/ je préfère jouer vers l’autre/ tendre sereinement mon cœur / oui/ ma musique s’envole vers autrui / c’est un art de l’envol quoi d’autre/. »
Ce long monologue où l’on croise les figures de Kerouac, Pollock ou encore Coltrane est suivi d’un épilogue de six poèmes en forme de coda, dans lequel Zéno Bianu poursuit le voyage, dans les harmoniques de cette déploration « qu’es-tu/ devenu/ Chet/ sueur de sirène/ souvenir de mousson/ piégeur de lunes égarées ».
« De par son chant, Chet Baker est du côté des poètes » dit fort justement Yves Blain dans sa belle préface. On peut ajouter qu’avec cet opus inspiré, Zéno Bianu est du côté des musiciens. Et on est heureux d’être témoins de cet échange.

(Zéno Bianu : « Chet Baker (Déploration) ». Le Castor Astral 128p. 13 €. avec une préface d’Yves Buin et un portrait de Chet Baker par Marc Taraskoff.)



Yves Elléouët : « Livre des rois de Bretagne »



De Georges Cocaign dit Troadic, on ne sait pas s’il est un roi breton exhumé d’une île et «  saisi par la parole sacrée », un ancien colonial « retour des pays chauds », ou un simple colporteur. Ou les trois à la fois, car il ne cesse de se métamorphoser.
Il hante les bistrots et quand il est ivre, il se met à déparler un peu à la façon du vieux Janet, le personnage de « Colline » de Giono. La bonde ouverte, le monde déferle : « Il fait noir dans mon pays. Mes yeux ont été déchirés par des clous. Je n’entends plus que la mer. Je suis seul avec mes pouces enchaînés. Je suis seul avec mes yeux abolis. Oiseaux des rives. » Alors, surgissent des abysses, les premiers rois mythiques de Bretagne : Gradlon, Meliaw, Melar, Guimillau…
C’est en poète dépositaire d’un imaginaire collectif qu’il transcende, qu’Yves Elléouët recompose la geste des personnages légendaires. Ils viennent volontiers se mêler aux contemporains de Troadic. De préférence dans les cafés où on joue aux dominos et où on lit Ouest France, tout en buvant du champagne breton (rhum et limonade), un œil aux fenêtres, car il se trame toujours quelque manigance au dehors avec les éléments en perpétuelle transformation : « Tout est brume et grisaille. Le vent de mer, lui-même, est enfermé dans le poing du grenier des souffles. Les orages sont des tranches de pain rassis. Les cyclones, partis outre-mer, jouent aux quilles avec les arbres écailleux. Les tempêtes dorment, la tête sur de vieux sacs et la pluie repasse ses robes en regardant par la lucarne. »
La mort rode partout, aussi tenace que la pluie. Les défunts poursuivent leur transmutation là tout près, dans le cimetière qui jouxte le café-tabac-épicerie et peut-être qu’ils profitent des « heures indues de la nuit pour tenter de se faire entendre ».
Et puis le sexe, qui est la grande affaire, dans les conversations, les souvenirs, les regards, les dits et les non-dits, les virées. Il sature les existences et a bien sûr partie liée avec la mort. Éros et Thanatos, toujours : « Thérèse aime cette main qui, peu à peu la force. Elle s’ouvre avec un soupir quand un doigt pénètre entre les lèvres moites puis se fixe sur le clitoris qu’il masse d’un frottement à peine appuyé. Au-dehors, on entend les petits cris aigus d’un mulot surpris par une chouette. »
Durant sa brève existence (1932-1975), Yves Elléouët qui fut aussi marin-pêcheur, peintre et graveur a su exprimer en deux romans et quelques recueils de poèmes, l’intime d’une région avec son catalogue de pluies, de vents, d’îles, d’églises, et le naufrage des vies affalées dans les arrières salles de cafés et de celles qui se putréfient dans les cimetières.
« Livre des rois de Bretagne » est l’un de ses livres hallucinés que l’on peut lire et relire sans en épuiser la sève. « Falch’un », le second paru après sa mort, est de la même eau.
Et qu’on ne se méprenne pas : s’il se réfère aux légendes arthuriennes, il a surtout partie liée au destin des Atrides et aux oracles de Delphes, bref aux fondamentaux de l’imaginaire occidental. Avec des accents à la Joyce et à la Claude Simon. Rien moins.

(Yves Elléouët : « Livre des rois de Bretagne » Éditions Gallimard 278 p. 20€)



Danielle Helme : « Le Radin »



Au début du roman, on se croirait dans un film. Nous sommes au pied des Alpes et Aubert « le radin », raide dans son cercueil, tient le rôle-titre. Il a rameuté du monde dans l’église de la ville. En ouverture, panoramique vertical sur fond de musique de Richard Strauss pour commencer, puis plan rapproché et gros plans sur les deux seconds rôles : Véra, sa veuve qui « se promet de ne pas se créer la mine d’enterrement » et Anaïs sa fille qui n’a pas de souvenirs de son père.
Un peu plus tard, travelling dans le cimetière avant de multiples visées dans la brasserie d’une zone commerciale où petits rôles et figurants : avocat, conseiller financier, notaire, famille, amis, entourent les deux femmes.
Passé ce prologue, débute un flash-back qui narre la trajectoire en forme de descente aux enfers que va vivre Aubert, cadre dirigeant dans une entreprise implantée en Côte-d’Ivoire et contraint de rentrer précipitamment dans sa ville de Grenoble à la suite de désordres politiques, fruits des turpitudes internationales que l’on sait. Ce n’est pas un inconnu dans la région, ce radin-là : ses parents avaient pignon sur rue et il a hérité d’une jolie propriété. Seulement voilà, les temps sont durs et les entreprises ne font pas de sentiment. La sienne met en branle un processus inique bien rôdé dans le monde du management-licenciement afin d’ « effacer » Aubert.
Celui-ci sait rebondir et comme il a quelques biens et une remarquable faculté d’anticipation, il décide de les faire fructifier jusqu’à l’obsession. « Avare, depuis toujours, sur le modèle de ses parents, il est soudain devenu radin. L’envie d’amasser l’accapare : un travail de tous les instants, une monomanie qui est beaucoup plus qu’une marotte. Il serre les cordons de la bourse, regarde à la dépense, rogne sur tout, se méfie de tous. »
S’il parvient à se constituer un capital important et diversifié (investissements immobiliers pour la sécurité et achat de lingots d’or « qu’il caresse doucement, éprouvant une jouissance à les prendre à pleines mains »), le voilà en butte aux misères du temps. Car l’ennemi est partout. Les vendeurs de shit font la loi dans les zones semi-urbaines, contribuant à l’érosion des placements juteux. Les municipaux, eux, usent de stratagèmes machiavéliques pour « instrumentaliser les soutiens » dans un projet écologique qui se révèle être une combine destinée à valoriser une fructueuse opération immobilière sur un terrain ayant jadis appartenu rien moins qu’à la famille de Stendhal… Quant aux hommes de loi, ils se meuvent avec aisance dans les arcanes complexes d’une de ces scènes de la vie de province balzacienne en diable, où les vainqueurs du jour peuvent devenir les perdants du lendemain.
Aubert, bien que détestable radin, force l’admiration par son aptitude à ne jamais baisser les bras face à l’adversité. Mais à quel prix ? Car dans son entourage immédiat, sa femme et sa fille proclament elles aussi leur droit à l’existence.
L’univers très noir que décrit avec justesse Danielle Helme est zébré de quelques fugitives éclaircies : pique-nique amoureux entre époux dans le Vercors, escapades extra-conjugales en Ardèche pour la femme délaissée au profit de l’or, découverte de l’amour et résolution de conserver « l’esprit de ses seize ans » pour la fille… Elles donnent un peu d’air dans ce roman oppressant et ô combien lucide dont les dialogues font mouche et qui - performance remarquable - est entièrement écrit au présent de narration. Toutes choses qui font que Le Radin est un livre qu’on ne peut plus lâcher sitôt qu’on l’a ouvert.

(Danielle Helme : « Le Radin » Éditions de l’Amandier 369 p. 24 €)



Jean-Paul Le Bihan : « Océans »



Dans le fracas des roches, poussés par le vent et sculptés de soleils multiples, les océans de Jean-Paul Le Bihan s’évasent tout d’abord au fil des grèves de sa contrée native : « De l’ombre exquise / À la lumière froide/ Etirez-vous/ Saluez/ Le monde vous attend ».
Ils cernent les îles, celle d’Ouessant avec ses pointes de Pern ou d’Arlan où rôde Ulysse et des rêves d’Égypte et où veillent des colosses : « En cénacle ils s’endorment / Las de dévorer la pierre / Le jour a pétrifié / Le repos des géants / Dans le geste assoupi / De leur dernier efforts ».
Et puis, ils prennent leur essor pour se retrouver métamorphosés en « océans des steppes », là-bas dans l’Est lointain à remonter l’Histoire à son rebours « Louvoyer/ Sur la mer, la mer et le delta / Le Don mort/ Par les sables étouffés. / Haler au long des fleuves / Sur les immenses plaines. / Se heurter aux parois/ Aux abrupts fracassés/ Par la folie des hommes/ Tempêtes du Caucase ».
Jean-Paul Le Bihan, qui est archéologue, traque en poète la chronique des Scythes, en défriche les sédiments : « Terre endormie et violente / Riche à en tuer / Riche à accueillir/ Les princes et les marchands/ Les vins et les soieries/ Les ors et les fourrures/ Les âmes mélangées du monde/ De soldats et d’esclaves / De femmes achetées/ Par des hommes perdus. » et s’émeut aux misères des contemporains qui pleurent leurs fils dans des lieux hantés par Pouchkine et Cholokhov.
Il longe la Volga à bord d’un train mythique : « Quatre jours quatre nuits/ L’express Irkoutsk-Adler/ Du cœur de Sibérie au rivage colchide/ Stoppe et reprend son souffle. » où il côtoie partout la mort, jusqu’au Caucase et à l’Altaï où « Le chamelier sait bien/ Que le reflet du monde/ Est plus pur/ Que le monde lui-même ».
L’écriture est économe, précise, fulgurante, portée fréquemment par la prosodie de l’hexamètre qui est si apte à restituer la musique de la houle et du ressac.
Enfin, les frères en poésie qui inlassablement déplient leurs tréteaux pour exposer leurs ouvrages à l’occasion de quelque salon du livre se reconnaîtront dans le bel hommage qui leur est rendu :
« Il s’assoient
En toute humilité
Autour de la figure, hors de l’ove sacré.
J’entends leur chant étrange
Psalmodie de rêveurs transformés en savants.
Ils expliquent, et la terre, et le ciel, et tellures et solstices
En savent plus que moi
Car ils ne sont contraints par aucune raison.
(…)
Au matin, ils quittent le salon
Étals refermés, valises allégées
Je perçois aux replis de leurs yeux fatigués
Une sourde inquiétude.
Tout à l’heure, dans les reflets d’argent
De Men Korn
Tandis que la carcasse du vieil Enez-Eussa
Virera vers Molène
C’est bien au pied d’Arlan qu’ils trouveront la paix
Lorsqu’ils auront compris
Qu’ils remportent leurs livres, leurs écrits
Leurs enfants et leurs rêves, c’est-à-dire…
Repartent avec eux-mêmes
En eux-mêmes
L’île qu’ils ont engendrée. »

Avec « Océans », nul doute que le scientifique Jean-Paul Le Bihan soit également poète.

(Jean-Paul Le Bihan, « Océans » Editions Pétra 162p. 15€)



Isabelle Monnin : « Les gens dans l’enveloppe »



Il y avait 250 photos dans l’enveloppe que reçut Isabelle Monnin à la suite d’un achat sur internet. De simples et banales photos de famille où l’on voit, posant parmi quelques objets familiers, une petite fille, des personnes âgées, un chien, un chat. Quelques-unes de ces photos sont reproduites sur la couverture du livre et nous parlent immédiatement : nous avons les mêmes chez nous, ces photos qui « restent là, dans leurs petits cercueils de cartons, et on peut les oublier » comme le dit le beau texte d’Hervé Guibert en épigraphe du livre.
C’est le matériau de base qu’utilise Isabelle Monnin pour écrire le roman de trois solitudes : celles de Laurence, de Michelle et de Simone. Trois solitudes et trois générations. Laurence est la petite fille, Michelle sa mère partie en Argentine avec son amant et Simone la grand-mère qui attend sa fin prochaine. Entre ces trois-là que l’on suit sur une trajectoire de deux décennies, le destin va son cours ordinaire fait de menus plaisirs, de désirs, de deuils, de rancœurs, de malheurs, de secrets comme il y en a dans toutes les familles. Et chacune de se débattre dans son enfer personnel où flambent parfois de brefs moments d’exaltation qui, lorsqu’ils deviennent des souvenirs, ont goût d’amertume.
Celui de Michelle, la mère de Laurence, est fait du désir de vivre l’amour fou, quitte à tout laisser « Elle ne sait pas du tout où elle va. Elle cherche une phrase pour écrire Je pars. » Celui de Laurence tisse ses jours autour de l’absence intolérable de sa mère, que rien ne peut combler et qui la décide à partir un jour à sa recherche. Enfin, celui de Simone est un chant funèbre entrecoupé des lettres de sa petite fille écrites de Buenos Aires. « A la mort qui vient, elle offre mains ouvertes sa solitude grise et ses odeurs froides. Elle offre aussi ses bocaux à la cave, les haricots verts que personne ne prend plus, elle donne les pommes alignées sur le papier journal, son couteau noir et ses bouteilles de bouillon, elle cède sans un regard les tricots commencés pas terminés et ses photos mélangées. Elle lui offre tout, ses importants et ses regrets, le même jour hagard toujours recommencé. »
N’oublions pas le personnage masculin, Serge, qui est le mari abandonné par Michelle et le père si peu présent de Laurence. Exécuté en une page, c’est lui qui fourguera le lot de photos à un brocanteur.
Son roman achevé, Isabelle Monnin en entreprend un autre : celui de la recherche des vraies personnes dont elle possède les photos. Avec pour unique indice la silhouette du clocher d’une église, elle parvient à retrouver le village où elles ont été prises. Elle part alors à la rencontre de quelques témoins des « gens dans l’enveloppe », avant de les rencontrer enfin et de confronter leur « vraie vie » avec celle qu’elle leur avait inventée. On la suit pas à pas dans le journal de sa quête qui s’étend sur près de deux années. Et l’on peut mesurer l’écart entre l’œuvre imaginée et la réalité, avec des coïncidences parfois troublantes. Un album de photographies sert de passerelle entre le roman et l’enquête et, heureuse surprise supplémentaire, un disque de l’auteur-compositeur Alex Beaupin qui a écrit dix chansons originales à partir du roman est ajouté au livre.
Pour parachever l’imbrication entre le roman construit à partir des images de la vie et la vie elle-même (qui est, bien entendu, un roman…), les « vrais » gens sont sortis de l’enveloppe et l’on entend leurs voix, faisant de cet ensemble une œuvre singulière, fascinante, bouleversante.

(Isabelle Monnin : « Les gens dans l’enveloppe » avec un CD d’Alex Beaupin inclus. JC Lattès 382 p. 22 € )



Shizue Ogawa : « Une âme qui joue »

« Je vois des images dans mon cœur. Ma main droite les suit, servante dévouée. Aussi interrogez ma main droite sur mes poèmes. Elle vous répondra ce qui lui arrive pendant qu’elle écrit. Mes poèmes naissent de rien. Ils n’appartiennent à personne. Même moi, j’ignore de qui ils sont. »
Shizue Ogawa est poète jusqu’au bout des ongles. Qu’elle évoque la rose, la saison d’été ou les insectes sur la colline Mikami, la poésie emplit le lecteur d’une évidence dévastatrice.
Dans ses textes déambulent des personnages singuliers : inspecteur de vérification des grenouilles, forgeur de sabres, fondeur de cloches. Et pour fabriquer des arcs-en-ciel, c’est toute une équipe qui se met à l’œuvre :
« La fabrique d’arcs-en-ciel est en plein travail.
Les stylistes en dessinent la forme de leurs compas
les teinturiers ne prennent pas un seul jour de congé.
Le mélange des couleurs demande un grand entraînement.
Et maintenant, nous tous, faisons très attention.
Maintenons bien l’arc-en-ciel arrondi
et levons-le vers le ciel. »

Chez elle, tout est prétexte au poème, c’est-à-dire à la ferveur : boîte aux lettres, vagues, violon, flacon de parfum, pagode, ciseau, serviettes de tables, sans compter un riche bestiaire et une provision conséquente d’impressions et de souvenirs. Avec quelquefois de subtiles références au bouddhisme zen.

« Les boutons de nacre sur votre blouse / chantent pour vous / formant une rangée et se remémorant la plage. / Le bouton le plus proche de votre cou / chantera le bruit des vagues avec une grâce exquise. / Le bouton suivant vous apportera le chant des mouettes / qui poursuit la lumière du soleil couchant.// Votre blouse bleue / vous sied./ Je vais demander / aux boutons de nacre / de chanter à nouveau / en agitant leurs raies, / les boutons exhaleront une senteur d’eau de mer.// Sans savoir que / ce sont des chants de coquillages / sans connaître la couleur que j’aime / vous me regarderez en demandant : / « À quoi pensez-vous ? » / « Et je répondrai : / « Aimez-vous la mer ? »

Shizue Ogawa ne ressemble à personne. Il est urgent de la lire.

(Shizue Ogawa : « Une âme qui joue ». Ed. À Bouche Perdue, Bruxelles. 178 p. 15 €. Edition bilingue japonais-français. Traductions de l’anglais remarquables de Michèle Duclos et Jacqueline Starer )



Yolande Villemaire : « Nuit violette » et Claude Beausoleil : « Jack & Billlie »

Jean Cocteau disait volontiers que le poète était le messager d’une parole venue d’ailleurs. Nul doute que Yolande Villemaire dont les dessins ont quelque parenté avec ceux du réalisateur d’« Orphée », souscrive à cette affirmation. Il suffit de laisser déposer en soi la nuit violette, éprouver du vent « la justesse de sa signature vibratoire », écouter le « ressac incessant » du Temps, le pénétrer pour entrer « dans l’irréversible de l’espace » où demeurent les anges. Bref, traverser le miroir. Alors, « Tu es dans le ventre de la Mère du langage / poète/ dans le véhicule de lumière/ tu es un voyageur que le langage invente / c’est comme tu dis poète / c’est comme tu dis ».
Dans cet état second où les amarres sont lâchées, tel un bateau ivre, le poète découvre les contrées inouïes (« quel chaos de neurones ! »). Et s’il s’ouvre à l’ineffable et se laisser entraîner « au fond des choses », alors « Tu marcheras dans l’air poète/ ta crinière incendiera les ciels/ tu franchiras le mur du son ». Ce poème de feu, quand Yolande Villemaire le scande tout en frappant sur son tambour en peau de renne, alors, l’on sent passer l’esprit.

L’esprit pulse dans le poème de Claude Beausoleil, des distiques qui célèbrent la rencontre en 1946, de Jack (Kerouac) et Billie (Holiday) qui chantait Lover Man comme personne. Ces deux-là en connaissaient un bout en matière de dérives de toutes sortes et leurs routes devaient fatalement se croiser un soir dans un bar.
« Jack / ce que tu racontes à Billie/ dans la nuit d’Amérique/ c’est ta façon à toi/ de jazzer l’énergie »
D’énergie, le poème de Claude Beausoleil en est gorgé. Une énergie contenue, bluesy, à lire à voix haute pour se laisser envoûter :
« le blues vous rejoint / dans les miroirs du bar
tout tremble dans les ombres / où vous buvez fragiles ».

Avec ses répétitions comme autant de riffs lancinants, ses césures en forme de syncopes musicales, ses mots moulés à l’expérience des duretés de la vie, le poème nous empoigne dans l’intensité de la rencontre :
« le bonheur c’est l’instant/ tu le chantes Billie
et toi Jack tu l’écris / dans les mots du voyage »

Et longtemps résonnent en nous les harmoniques de cette heureuse coïncidence :
« est-ce toi Jack, toi Billie / sur une scène cette nuit / dans un bar / si tard / d’où le temps s’est enfui / simulant un jardin / onirique mouvant / reliant vos destins / un instant sublimés / dans l’étreinte d’un blues / au goût de poésie ».
(Yolande Villemaire : « Nuit violette », avec des dessins de l’auteure. 50 pages. 9€. Claude Beausoleil : « Jack & Billlie », avec des photographies de Denis Boutillot-Cauquil. 56 p. 9€)

Jacques Ibanès



Lire aussi :

Jacques Ibanès : La voix et les chemins de la poésie

« L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre »

« Pour te nommer »

Victor Lebrun : « Dix ans avec Tolstoï »

« Territoires fugaces »

« Instants bretons »

« Je t’écris de Narbonne. 1900-1918 »

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2017)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2016)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)



mardi 5 janvier 2016

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Lire aussi :

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Michel Baglin : « Entre les lignes »

Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.



Jacques Lebouteiller : « La chambre du temps »

Avec une voix chaleureuse et un brin mélancolique dans laquelle passe une ferveur que les années n’ont pas entamée ; avec de talentueux complices musiciens au service de ses chansons et non d’eux-mêmes ; avec l’amour de l’ouvrage bien tournée ; avec la douceur sans la mièvrerie ; avec un attachement aux valeurs qui l’ont toujours guidé, Jacques Lebouteiller vient de signer son douzième opus musical aux couleurs du temps.
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Marie Rouanet & Éric Teissèdre : « Mon rouge Rougier »

Marie Rouanet nous invite avec « Mon rouge Rougier  » à découvrir ses terres d’élection, où l’histoire, les souvenirs et les couleurs flamboyantes se mêlent en ces nouvelles Géorgiques aux photographies d’Éric Teissèdre.
Un coup de cœur de Jacques Ibanès. Lire ici.



Revue « Bacchanales » n°59 : 59 poètes au « travail »...

Avec son format singulier (29,5x 15), la revue Bacchanales explore depuis près d’un quart de siècle l’univers de la poésie contemporaine du monde entier, proposant tantôt des anthologies nationales (algérienne, russe, amérindienne, vietnamienne), tantôt des variations thématiques (oiseaux, mémoires d’eau, ivresse…). Cette fois, c’est au « travail » qu’elle s’attaque… Jacques Ibanès a aimé, lire son article ici



Lucienne Deschamps : « Poètes XXI »

Du chuchotement au cri, avec ou sans musique mais toujours dans la ferveur, Lucienne Deschamps a choisi depuis belle lurette de dire et de chanter les poètes. Une voie exigeante, sans concession à la facilité.

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Paul Lera : « Au bord du large »


« J’irai sur terre vent debout / des gerbes de cris dans les bras / et des odeurs couleurs de rires / et des saisons vives aux dents. »
Paul Lera a porté durant sa vie terrestre la parole poétique dans les villes et les îles, les écoles et les jardins, et même dans les ruines et au bord des lacs, bref partout où on voulait bien l’entendre. C’était « un passeur de poésie » dit de lui Paule d’Héria qui l’accompagna dans son vagabondage de baladin au pays des mots de Villon, d’Eluard, de Lamartine et de Michaux et qui signe en plus de la préface, la belle vignette de couverture.
« Au bord du large » rassemble un choix de poèmes écrits au long de cinquante années, sans souci de chronologie, car la vie, n’est-ce pas, se fiche royalement du calendrier. Ce qui compte, c’est d’aller quérir « L’or des rosiers (qui) tangue à la lune / Comme un grand mât parle aux étoiles » et d’être à l’affût des fantasmagories : « Comment sont les chevaux vapeur ?/ Vous boivent-ils dans les mains / De la rosée d’astres femelles ?/ Vous glissent-ils entre les doigts / Comme de la soie qui jase ? »
Nombre de ces poèmes écrits « sans rien qui pèse et qui pose » ont des allures et des rythmiques de chansons. Fééries, fées, fêtes foraines, « farfadets et lutins narquois  », sorcières, châteaux, sources, il n’y a nulle honte à les évoquer, c’est même cela le rôle du troubadour que de semer la fantaisie : « Faribole et graine de rêve / Redondance et mille frissons / Souple métal et marbre d’or / Mais oui, messieurs, mais oui…/ Si vestonnés, si cravatés / L’auriez-vous oublié…/ Le rêve ? »
Et les pieds de nez aux mots, n’est-ce pas le propre de la poésie que de les confronter, de les faire se frotter les uns aux autres ? « On m’appelle le F. Je suis F en effet dans ce mot, je fais effort pour être effacé, efflanqué, efficace, effarant, efféminé, éphémère... Mais en fait le plus fréquemment je suis Fe. Ainsi devrait-on m’appeler, je suis souffle fertile, souffleur de feu ou de frimas, j’enflamme, je fais dans le frisson, la fièvre. »
Mais ne nous méprenons pas : dans cette apparente légèreté qui revêt les atours de la fantaisie, je vois une forme de diversion : l’élégance d’un homme qui n’a pas assassiné l’enfance et qu’interroge la nostalgie « Reviendrez-vous le front gréé de boutons d’or / Enfants ébouriffés, éparpilleurs de nuit ?  » ; la blessure secrète « Tu as franchi jadis le noir bosquet maudit / Tu as cherché le jour au cœur de la nuit rouge / Mais tu t’es fracassé l’espoir aux roches vaines / Et je t’entends pleurer mon petit. Je t’entends ! » ; la conscience du temps qui se fait la belle « Je ne sais plus les heures mortes / Ma vie, ma vie, ma vie s’enfuit !  » ; l’expérience douloureuse de la guerre « Les hommes qu’on rencontre ici / Sont tous des somnambules. Ils sont en guerre depuis tellement longtemps. / Ils ont leur nom sur la poitrine avec un numéro.  », avec toujours (comment faire autrement ?) la présence de la mort en filigrane.
Et cette gravité trouve ses accents les plus émouvants dans l’heureuse expression de l’amour : «  Quand tu frapperas / Quand je t’ouvrirai / Quand nos yeux surpris / Se rencontreront / Oh ! Je voudrais que les lèvres ne disent / Aucun des mots usés des jours / Oh ! Je voudrais que les lèvres se taisent / Quand nos regards s’empoigneront. »
C’est le privilège de certains créateurs que d’être toujours présents parmi les vivants au-delà de leur vie terrestre. Mêlant l’allégresse du verbe à l’amertume, parfois, des jours, Paul Lera est de ceux-là.
Soulignons enfin qu’il ne pouvait trouver meilleur écrin qu’à L’Atelier du Grand Tétras, où l’on s’obstine - et il faut les en remercier - à la belle ouvrage artisanale.

(Paul Lera : « Au bord du large ». Editions L’Atelier du Grand Tétras 128p. 16€)



Haruki Murakami :« L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage »



Depuis l’ « Uysse » de Joyce et « L’homme sans qualités » de Robert Musil, la race des anti-héros a pris le pas sur les fiers-à-bras et autres rouleurs de mécanique de la littérature traditionnelle. C’est ainsi que les modestes, les déclassés, voire les ratés de la vie sont devenus des personnages qui nous intéressent…sans doute parce que nous leur ressemblons un peu.
Tsukuru Tazaki, le personnage principal du roman d’Haruki Murakami est « incolore », c’est-à-dire qu’il passe inaperçu, contrairement à ses brillants amis le Rouge, le Bleu, la Blanche et la Noire qui du jour au lendemain décident de se séparer de lui sans lui en donner le moindre motif.
« Il y a dans la vie des choses trop dures à expliquer, dans n’importe quelle langue, avait dit Olga. Elle avait certainement raison, songea Tsukuru en buvant son vin. Et pas seulement quand il s’agissait de les expliquer aux autres. Même pour soi-même, c’était vraiment trop difficile. Quand on se force à trouver des explications, il n’en sort que des mensonges. »
Tsukuru qui fait partie de la catégorie des dépressifs n’est pas ce que l’on peut appeler un homme d’action. Pourtant, encouragé par sa dernière petite amie, il va entamer une odyssée dans les arcanes de son passé, afin de comprendre les raisons de l’ostracisme qu’il a subi car « il n’est pas bon de laisser les choses dans le vague. On peut mettre un couvercle sur ses souvenirs, mais on ne peut pas changer l’histoire. »
Sa quête va le mener de son Japon natal jusqu’à la lointaine Finlande, avec en leitmotiv l’œuvre de Franz Liszt Le Mal du pays, issue de son cycle « Années de pèlerinage » que le pianiste russe Lazar Berman interprétait en poète et non en virtuose, ce qui était la meilleure façon de comprendre cette musique méditative et sentimentale. « La vie ressemble à une partition compliquée, se dit Tsukuru. Elle est remplie de doubles croches, de triples croches, de tas de signes bizarres et d’inscriptions ambigües. La déchiffrer correctement est une tâche presque impossible et on aura beau le faire avec le plus d’exactitude possible, puis la transposer dans les sons les plus justes possibles, rien ne garantit que la signification qu’elle recèle sera comprise exactement ou qu’elle sera estimée à sa vraie valeur. »
A la fois récit initiatique et réflexion existentielle, le roman d’Haruki Marakami ne peut laisser indifférent les blessés de la vie que nous devenons à peu près tous, à un moment de notre parcours terrestre.
« Le temps passé se changea soudain en une longue pique acérée qui lui transperça le cœur. L’intensité de la douleur restait immuable. Il retint son souffle et l’endura. »
Cette leçon de stoïcisme est pour Tsukuru la voie de la guérison : « Tsukuru Tazaki comprit, jusqu’au plus profond de son âme. Ce n’est pas seulement l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent. Il n’y a pas de quiétude sans cris de douleur, pas de pardon sans que du sang ne soit versé, pas d’acceptation qui n’ait connu de perte brûlante. Ces épreuves sont la base d’une harmonie véritable. »
Ainsi, dans le gris des jours, chacun peut se retrouver dans des personnages tels que « l’incolore » Tsukuru. Et c’est sans doute la raison du succès mondial des œuvres de Murakami…

(Haruki Murakami : « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage », traduit du japonais par Hélène Morita. Editions de Noyelles 368 pages 23 €. Existe également en collection de poche 10-18 )




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