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Des notes et des mots

Les coups de cœur
de Jacques Ibanès (2017)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



Maurice Darmon : « Au lieu de mourir. Le cinéma de Marguerite Duras V »



Depuis plusieurs années, Maurice Darmon qui est romancier, essayiste et traducteur a entrepris l’exploration du cinéma de Duras dont on sait qu’il ne fut pas un simple appendice à son œuvre, mais une autre importante facette de celle-ci. « Au lieu de mourir » est le 5ème volume qui traite de ses trois derniers films réalisés en 1981 et 1982.
Afin de les sérier au mieux, Maurice Darmon a puisé tout à la fois dans la trame biographique et dans l’intertextualité, tant les fictions de cet auteur puisent au terreau même de son existence. Mais il va beaucoup plus loin : en interrogeant avec minutie les images de ses films, il nous en donne une lecture qui dépasse la simple exposition d’une histoire pour entrer dans l’acte créateur lui-même, qui est le vrai sujet de toute œuvre d’art.
Dans la première œuvre étudiée, « Agatha et les lectures illimités », nous est d’abord narrée « l’intrusion » d’un jeune admirateur, Yann Andréa, qui, à la suite de correspondances laissées longtemps sans réponse arrive un jour à Trouville chez Duras, pour ne plus jamais la quitter. Laquelle intégrera (c’est le côté « phagocyteur » de l’artiste, de tout artiste) Yann Andréa dans son film, en vis-à-vis de l’actrice Bulle Augier. « Agatha et les lectures illimités  » conte une histoire d’inceste, mais ce n’est pas sur la trame anecdotique que va se pencher Maurice Darmon. En une enquête minutieuse, il dévide l’écheveau sur laquelle elle repose. À savoir ses écrits antérieurs (« Si Duras conservait beaucoup d’archives de son travail, c’est qu’elle savait qu’elle s’en resservirait un jour en le transformant jusqu’à la contradiction ») et de fécondantes lectures, en particulier celles de Freud et surtout de Musil. Avec de tels acquis, la lecture des images s’en trouve mieux éclairée et c’est avec pertinence que Maurice Darmon peut affirmer que « l’inceste est moins le sujet central d’Agatha et les lectures illimitées que les questions filmiques fondamentales posées par son traitement »
« L’homme atlantique » suit de près et il se situe dans le même décor. Sur un écran noir qui est porté comme un oriflamme, se détache la voix de Duras, puis la silhouette d’Andréa et la mer qui mugit doucement à la façon d’une basse continue pour dire, l’attente, l’absence, et fait peser de tout son poids ce que l’auteur appelait « le côté inaugural de chaque seconde » au bord du précipice entre vie et mort.
« Dialogo di Roma », son dernier opus, est un film de commande. Maurice Darmon souligne à juste titre l’importance du versant italien dans l’œuvre de Duras, celui d’où émergera l’Indochine. Et il nous remémore au pas de charge quelques balises de la grande époque du néoréalisme « ouvrant bientôt d’autres voies à la grande révolution culturelle italienne d’après-guerre ». Ce dialogue est décliné en italien et Maurice Darmon nous gratifie d’une traduction littérale qui doit peu différer du texte original perdu. Après un long travelling de foule dans la Rome urbaine nocturne qui aboutit au silence des stèles de la via Appia, nous est remémorée une histoire ancienne, toujours la même, dans laquelle une femme « meurt de l’illusion d’être à la fois prisonnière d’un homme et de l’aimer, mais elle en vit aussi. ».
Oui, le cinéma de Duras n’est pas un chemin de traverse, mais une de ses voies qui aboutit au centre. Avec rigueur et maestria, il nous est donné ici de pénétrer dans l’univers duracien où tout fait sens : images, sons et choix des acteurs. Ce cinéma-là n’est pas de divertissement, mais de nécessité.
Ajoutons que le choix judicieux des photographies permet de suivre le propos de Maurice Darmon dont l’ambition est « de faire de l’essai sur le cinéma une sorte de genre littéraire ». Il y parvient pleinement.
À noter aussi, de la part d’un admirateur de Maximilien Vox, une typographie particulièrement soignée dans cette édition impeccable.

(Maurice Darmon : « Au lieu de mourir. Le cinéma de Marguerite Duras V ». 202 éditions 132p. 13 €. Le livre peut être commandé directement auprès de l’éditeur sur son site : http://202editions.blogspot.fr/p/blog-page_2.html )



« Lignes de cœur », le recueil de l’Atelier Imaginaire



Le festival de l’Atelier Imaginaire qui honore la poésie chaque automne dans Lourdes et sa région, connaît son acmé avec la présentation d’un recueil original regroupant des témoignages d’écrivains.
Dans Lignes de cœur, dix-sept d’entre eux se sont prêtés à l’exercice suivant proposé par Guy Rouquet, le président-fondateur du festival : « raconter en une dizaine de pages leur expérience de lecteur, donner la liste des dix poèmes leur tenant le plus à cœur, assortir chaque texte retenu d’un commentaire personnel d’une à dix lignes ».
D’emblée, Marie-Claire Bancquart qui préface l’ouvrage définit avec solennité l’enjeu de l’acte poétique : « Oui, la poésie est grave ; elle exprime les façons de comprendre et de sentir d’une civilisation. La poésie magnifie ou déplore ; elle concerne notre condition d’hommes tout entière. » Elle nous éveille à nous-mêmes, nous ouvre au monde, nous arme au combat et pilote nos vies. La diversité des angles de vue rapportés ici est un panorama révélateur de la richesse et de la diversité qui anime quelques-uns de ses représentants parmi les plus prestigieux de la poésie d’aujourd’hui
Elle est tout à tour salvatrice pour Noël Balen : « En affrontant la poésie, on répare certaines blessures de l’enfance. On fait face à ce qui nous a manqués, à ce qui nous a terrifiés, et on accepte enfin de s’accepter. » et vitale pour Magda Carneci : « nourriture subtile sans laquelle notre être intérieur sécherait, s’éteindrait, se mourrait ».
Elle est nécessité pour Sylviane Dupuis « On est conduit, forcé à la poésie par une exigence intérieure inconnue » et condition de la joie pour Marie Etienne « On devient le poème, on lui trouve une maison. Le bonheur »
Présence à soi, et plus encore accès sur l’ailleurs : « la poésie est faite pour ouvrir des fenêtres, toutes les fenêtres » confie Abdelkader Djemaï. Ce que partage Jacques Tornay « On ouvre des livres et en revanche eux nous ouvrent des horizons. »
Langage universel, elle facilite « l’intégration de l’homme dans le monde » selon Linda Maria Baros et se trouve liée à « la question de la condition humaine, de la fragilité et de la grandeur de celle-ci  » pour Éric Brognet.
C’est pourquoi, le poète a pour mission d’être « comptable du pouvoir des vocables à se renouveler sans cesse » (Salah Stétié), car la poésie est « un acte de rébellion contre l’arasement de la langue » (Jean-Pierre Siméon), et un combat, «  un lieu de liberté totale » (André Schmitz).
Bref, les poèmes sont indissociables de la vie, « bornes sur ma route, balises de ma navigation, dans l’aventure de vivre » pour Frédéric-Jacques Temple ; « hymne renouvelé aux vibrations du vivre au moyen d’un langage déchargé de sa commune fonctionnalité. » pour Christian Moncelet ; « jardin secret, une sorte de paradis où ne sont invités que ceux qui l’aiment » pour Claude Mourthé ; « comme un art de vivre, une autre manière de respirer  » pour Guy Goffette.
Et tous peuvent reprendre à leur compte la profession de foi de Vénus Khoury-Ghata : « Je ne puis vivre sans écrire. »
.
J’en ai cité seize, il en manque un, le plus modeste de tous. C’est un cousin littéraire de Georges Perros. Il se nomme Ghislain Ripault et ses « menus propos », je les conserve précieusement, comme une poire pour la soif.

Lignes de cœur est à la hauteur des ambitions de cet « atelier imaginaire » où chacun fait part de ses conceptions, de ses pratiques et de ses modèles. Guy Rouquet le maître d’œuvre a réussi une fois encore à orchestrer « un guide pratique pour bien des personnes en mal de poésie, en particulier des jeunes gens dont une certaine société, cynique, affairiste et de plus en plus ‘ soumise aux servitudes matérielles’, broie les aspirations en ce domaine à la fin de l’adolescence. »

(« Lignes de cœur » L’Atelier Imaginaire / Le Castor Astral 240p. 15 €)
Jacques Ibanès



Lire aussi :

Jacques Ibanès : La voix et les chemins de la poésie

« L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre »

« Pour te nommer »

Victor Lebrun : « Dix ans avec Tolstoï »

« Territoires fugaces »

« Instants bretons »

« Je t’écris de Narbonne. 1900-1918 »

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2017)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2016)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)



samedi 7 janvier 2017, par Jacques Ibanès

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Lire aussi :

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Michel Baglin : « Entre les lignes »



Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.



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