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Des notes et des mots

Les coups de cœur
de Jacques Ibanès (2017)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



Gilles Lapouge :« L’encre du voyageur »

Gilles Lapouge est un grand journaliste. C’est aussi un romancier admirable, c’est-à-dire un menteur professionnel. Un chroniqueur émérite. Également un fabuliste espiègle, un nomade malicieux, un conteur de premier ordre. On n’en finit pas.
Ce qui fait l’unité de ce personnage polymorphe, c’est qu’il est avant tout un poète. Même s’il n’est pas catalogué dans ce sous-genre parmi l’espèce gensdelettres. S’il n’écrit pas (à ma connaissance) de la poésie à proprement parler, l’expression qu’il donne à toutes choses porte l’estampille d’un regard de poète.
Gilles Lapouge a tout lu, tout vu, tout parcouru non pas au triple galop comme un Morand pressé, mais plutôt à la manière tranquille d’un chasseur de papillons. Papillons de mots, goûteux aux papilles, musicaux aux oreilles et délectables aux sensibilités. Bref, il a du style. Et cela vient de loin. Dans son recueil de chroniques « L’encre du voyageur » il parle de sa petite enfance et passe aux aveux : « Si j’étais en forme, je confectionnais des objets qui n’existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l’étrier et ils partaient vivre leur vie ».
Comment a-t-il appareillé pour l’ailleurs ? « Un jour, ils m’ont mis dans les écrivains voyageurs. Je n’avais pas vu venir le coup mais j’ai conservé mon sang froid. J’ai réagi. J’ai cherché mes voyages ». C’est ainsi qu’on devient ce que l’on est.
Lui, qui était jadis un spécialiste exclusif du Brésil, s’est laissé influencer par notre Europe qui « ne songe qu’à appareiller, pour aller voir ce qui se trame au-delà des cols, des steppes et des eaux ». Le voilà donc parti à « la chasse aux lumières subtiles » qui l’entraînent loin, jusqu’au Japonais Tanizaki et son « Éloge de l’ombre  ». Il visite « les ciels écartelés de la Grèce », moissonne « une mer du Nord lourde, vitreuse, translucide et un peu vénéneuse » à Hambourg et des « écumes bleues » en Belgique.
Une fois lancé, rien ne l’arrête, il met le cap sur les îles où il prise « ce jeu de cache-cache, ce papillotement de soleil et de brumes, qui donnent aux îles des allures de mirage. Avec leurs dérobades, leurs nonchalances, leurs fuites et leurs retours, leurs malices, les îles ont des façons de Hollandais volant. Un atoll de Polynésie est un fantôme en plein soleil ».
Quand il file en orient, il acquiert la certitude que : « Jésus Christ n’est pas mort au Golgotha et le tombeau du Christ n’est pas à Jérusalem comme le pensent les chrétiens. Il est en Inde, au Cachemire, non loin du Tibet » et il nous en donne une preuve irréfutable…
Mais il n’y a pas que la Géographie. En Histoire aussi, il a des choses à dire. Il remet les évènements à leur place, avec lucidité : « La bataille de Bouvines, qui tua trois soldats à peine, a tiré son épingle du jeu…Celle de 14 s’incruste. Elle ne se rend pas. Elle flotte sur les années ». Quant aux acteurs de tous ces charivaris, ils sont pirates, flibustiers et découvreurs de mondes : James Agee, Bougainville, Segalen… « tous ces voyageurs fous, tous ces toqués des très grands larges ont donné un coup de main au Créateur ».
Les mots de Gilles Lapouge eux aussi refont le monde et mènent loin. Mais attention, même s’il s’amuse et nous amuse en assaisonnant ses chroniques avec le sel de la verve et de l’humour, n’allez pas croire à de la simple fantaisie. Son allure a l’élégance et la gravité d’un Mozart, car il sait, que « toutes les choses, toujours, se reproduisent et pourtant chaque seconde est sans antécédent et sans postérité. Le passé, le présent et le futur s’embrouillent. Ils jouent à colin-maillard. Toutes choses s’en vont. D’autres choses les remplacent et elles sont les mêmes. »

(Gilles Lapouge « L’encre du voyageur » Éditions Albin Michel 259 p. 19,30€)



Bernard Grasset : « Refrain »



Bernard Grasset fréquente assidument les peintres et les musiciens. Depuis trois décennies il nous en transmet « la longue aventure » qui consiste à mettre en résonance tableaux et œuvres musicales avec sa propre sensibilité de poète. L’entreprise est ambitieuse et exigeante. Il y faut de la précision et un commerce approfondi avec les œuvres.
Le choix des peintres est éclectique (de Fra Angelico à Chagall), tout comme celui des musiciens (de Palestrina à Dutilleux) et il s’étend sur sept siècles.
« S’il y avait un fil directeur dans l’aventure d’écriture à partir de ces peintres et de ces musiciens, il serait du côté des paysages intérieurs, des profondeurs humaines, des échos de l’insaisissable, et de la recherche, à travers un autre langage, d’un lointain qui murmure le sacre de l’aurore. » On ne peut mieux dire.
Bernard Grasset est particulièrement sensible au climat narratif que suscite en lui chacune des œuvres qu’il aime, où passe quelquefois un voyageur, ce wanderer romantique tel celui qui « traverse/ Le pays du soir » dans un tableau de Théodore Rousseau ou celui qui « s’éloigne / Dans l’écho des étoiles » dans une symphonie de Bruckner.
Les arts s’interpénètrent et se répondent en écho. L’auteur perçoit une « mélodie cristalline » chez Fra Angelico, décèle « un cri, un murmure » chez Le Pérugin, entend des hommes qui « parlent, écoutent » chez Van Goyen, tandis que du côté des musiciens « Une alouette s’envole/ à la lisière du secret » (Schubert), « La brise tremble/ Dans les feuillages » (Buxtehude) et un « automne rougeoyant » explose (Messiaen).
Qu’on ne se méprenne pas. Bernard Grasset n’est pas un tresseur de guirlandes. Il laisse parler en lui une « Intérieure présence / Hallier de plénitude » où se décline le plus souvent la grammaire du silence qu’habitent les saisons de l’enfance, les étoiles et les oiseaux.
L’auteur nous fait entrevoir les fameuses Correspondances baudelairiennes où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » avec une simplicité qui est le fruit d’une longue osmose, d’une intime connaissance de la beauté. Car « Vouloir la beauté/ Sur le clavier des jours » est son incantation, faite de respect et de ferveur.
Refrain est un beau recueil qui nous invite à confronter ces territoires du mystère des hautes œuvres avec notre propre sensibilité.

(Bernard Grasset  : « Refrain ». Jacques André éditeur 53p. 11€)



Angèle Casanova : « Là où l’humain se planque »



Le livre a le format d’une enveloppe. Et les deux textes qu’il contient déflagrent comme s’il s’agissait d’un courrier piégé. On ne sort pas indemne de ces deux tranches de vie haletantes et désespérées. Solitaires et enfermées. Tellement contemporaines.
Dans « Là où l’humain se planque », le personnage est au bout du rouleau dans son ghetto fonctionnel : « Il habite dans un immeuble étudié pour l’ensoleillement maximal. Chaque balcon, orienté. Plein sud. Isolé. Des autres appartements. Des voisins. Du bruit. De tout. » L’espace dont il dispose est minuscule. « Quand il a des velléités de rébellion, elle le remet à sa place. Celle de ses 20 pourcents. Pas grand, 20 pourcents. Même si la Mutuelle de Poitiers, en face de leur immeuble, explose de joie à l’idée de faire économiser 20 pourcents de leur facture d’assurance santé en regroupant leurs contrats antérieurs. » Le reste appartient à l’autre, celle qui dispose du 80 pourcents car elle a hérité et avec laquelle il est devenu insupportable de vivre. Alors, il se réfugie dans le placard à balais. « Un petit bureau où il s’attable des heures. Sérieux. Les yeux dans le mur. Attendant que. Attendant quoi. » En 13 pages haletantes, hallucinées, syncopées comme un chorus de Dizzi Gillespie à lire à voix haute, s’inscrit la geste dérisoire de l’un de ceux que l’on croise tous les jours, affalé dans nos rues. Angèle Casanova nous invite à ne pas détourner les yeux.
Le second texte, « À ouvrir dans trente ans » procède de la même vacuité. Kafkaïenne. Avec le même tempo pour dire. « Elle regarde le plafond, des heures, des jours, elle ne sait plus. Seule compte l’attente, et encore, au début. Même cela finit par disparaître. Dès lors, elle se contente de fixer le plafond. » Et sans une lueur d’espoir. Ne reste que le ricanement.
À ces deux textes est adjointe une troisième pépite, « L’auteur par l’auteur », qui explicite la démarche d’Angèle Casanova.
« Dire le monde tel qu’il est, même si ça fait mal. Plonger la tête sous l’eau jusqu’à se noyer. Se foutre des beignes pour ne pas oublier que le monde est tel qu’il est, que ce genre de truc, ça se passe tout le temps, ailleurs, loin, et encore, peut-être, derrière une porte sur votre palier. »
On aura compris que nous sommes ici en littérature de combat pour la survie. Loin, très loin de celle qui tient le haut du pavé médiatique.

(Angèle Casanova. Là où l’humain se planque. Tarmac éditions ISBN 99-10-9556-04-5 . 28p. 8€. Avec une belle illustration de couverture de Jacques Cauda en rapport.)



Paolo Zagaglia : « Une saison de myrtilles et d’airelles (Apollinaire à Stavelot) »



L’extravagante madame de Kostrowitzky aimait les jeux de l’amour et du hasard. Elle fréquentait les casinos et en 1899, partit tenter sa chance à Spa dans les Ardennes belges. Elle était accompagnée de son amant de l’époque, Jules Weil et de ses deux fils Albert et Wilhelm respectivement âgés de 17 et 19 ans.
Jules qui « éblouissait par sa mise recherchée » n’eût aucune peine à convaincre monsieur Constant, charcutier-restaurateur de la petite cité de Stavelot (à quelques kilomètres de Spa) de prendre les deux jeunes gens qualifiés de « barons russes » en pension et à crédit.
Albert était plutôt solitaire, et Wilhelm, qui se fit connaître plus tard sous le nom de Guillaume Apollinaire, était un charmeur. Il se mit à fréquenter assidument la société stavelotaise. Et en particulier la jeune Marie Dubois, une jolie brune qui faisait du théâtre et dont il devint amoureux.
Paolo Zagaglia, le réalisateur indépendant remarqué de « Regards », nous conte l’histoire de ce séjour qui dura le temps d’un été. Pour brosser le décor, des photographies d’époque nous font entrer de plain-pied dans une cité industrieuse qui vit au rythme de ses tanneries, de sa fabrique de tabac, de ses chapelleries, brasseries et autres commerces, dont de nombreux cafés. Michel Vanderschaeghe qui est « la mémoire de Stavelot » nous restitue avec verve le quotidien d’une ville toujours aussi vivante que de nombreux touristes se plaisent à arpenter sur les traces d’Apollinaire.
Et soudain, la magie opère : un docu-fiction en noir et blanc sur fond de musique de film muet nous restitue par bribes toute l’histoire à la façon d’un mimodrame ponctué par d’originales interventions du narrateur Paul Hermant : la présentation des deux jeunes « barons russes » auprès de l’aubergiste trop crédule, leur installation au second étage de l’auberge, la rencontre des villageois et celle de la lumineuse Marie Dubois dont les parents tenaient un « café-friture ». Elle sera une muse qui marquera à jamais Apollinaire : « Mareye était très douce étourdie et charmante / Moi je l’aimais d’Amour m’aimait-elle, qui sait ? ». Claude Debon, Patrice Lefebvre et Gérald Purnelle, spécialistes du poète soulignent combien le passage à Stavelot a laissé de nombreuses traces dans ses poèmes de jeunesse, ainsi que dans plusieurs contes dont la comédienne et chanteuse Fanchon Daemers nous donne quelques extraits.
L’affaire finira mal. Une dispute entre les jeunes gens mettra fin à leur idylle naissante. C’est le premier désenchantement de l’amour, sans doute fondateur de sa posture de « Mal-Aimé ». Et incapable de régler la note à l’aubergiste, madame Kostrowitsky enverra à ses fils juste de quoi payer le chemin de fer pour Paris. C’est ainsi que les deux frères partiront à la cloche de bois dans la nuit du 4 au 5 octobre. La presse locale s’en fera l’écho et malgré la plainte de l’aubergiste spolié, celui-ci ne pourra jamais récupérer son argent.
La cité wallone ne tint pas ombrage de cet acte de grivèlerie peu glorieux à la mémoire du poète, puisque Stavelot peut s’enorgueillir de posséder le seul musée au monde qui lui soit consacré. Et si l’aubergiste Constant en fut pour ses frais, la province tout entière tire aujourd’hui avantage de cette histoire. Depuis longtemps, les visiteurs sont nombreux, ainsi que les colloques, pour honorer le singulier séjour.
Le film de Paolo Zagaglia nous restitue avec beaucoup de justesse cet épisode mal connu de la vie du jeune Apollinaire dont l’insatiable curiosité l’incita à commencer l’étude du wallon et même à écrire un poème en cette langue.
Un second DVD riche de sept passionnants bonus, nous en apprend un peu plus sur Stavelot et sur les principaux personnages. Et il nous donne grande envie d’aller y voir sur place et de faire halte chez les successeurs de Constant (le bâtiment étant désormais à l’enseigne de « Ô Mal Aimé ») à qui le petit-fils de l’aubergiste floué, peu rancunier, a offert - belle histoire - deux acrostiches inédits que l’on peut voir dans la salle de restaurant.

(Paolo Zagaglia Une saison de myrtilles et d’airelles. Apollinaire à Stavelot »
2 DVD Irezumi Films à commander auprès de : paolozag@gmail.com 15€, port offert)



Maurice Darmon : « Au lieu de mourir. Le cinéma de Marguerite Duras V »



Depuis plusieurs années, Maurice Darmon qui est romancier, essayiste et traducteur a entrepris l’exploration du cinéma de Duras dont on sait qu’il ne fut pas un simple appendice à son œuvre, mais une autre importante facette de celle-ci. « Au lieu de mourir » est le 5ème volume qui traite de ses trois derniers films réalisés en 1981 et 1982.
Afin de les sérier au mieux, Maurice Darmon a puisé tout à la fois dans la trame biographique et dans l’intertextualité, tant les fictions de cet auteur puisent au terreau même de son existence. Mais il va beaucoup plus loin : en interrogeant avec minutie les images de ses films, il nous en donne une lecture qui dépasse la simple exposition d’une histoire pour entrer dans l’acte créateur lui-même, qui est le vrai sujet de toute œuvre d’art.
Dans la première œuvre étudiée, « Agatha et les lectures illimités », nous est d’abord narrée « l’intrusion » d’un jeune admirateur, Yann Andréa, qui, à la suite de correspondances laissées longtemps sans réponse arrive un jour à Trouville chez Duras, pour ne plus jamais la quitter. Laquelle intégrera (c’est le côté « phagocyteur » de l’artiste, de tout artiste) Yann Andréa dans son film, en vis-à-vis de l’actrice Bulle Augier. « Agatha et les lectures illimités  » conte une histoire d’inceste, mais ce n’est pas sur la trame anecdotique que va se pencher Maurice Darmon. En une enquête minutieuse, il dévide l’écheveau sur laquelle elle repose. À savoir ses écrits antérieurs (« Si Duras conservait beaucoup d’archives de son travail, c’est qu’elle savait qu’elle s’en resservirait un jour en le transformant jusqu’à la contradiction ») et de fécondantes lectures, en particulier celles de Freud et surtout de Musil. Avec de tels acquis, la lecture des images s’en trouve mieux éclairée et c’est avec pertinence que Maurice Darmon peut affirmer que « l’inceste est moins le sujet central d’Agatha et les lectures illimitées que les questions filmiques fondamentales posées par son traitement »
« L’homme atlantique » suit de près et il se situe dans le même décor. Sur un écran noir qui est porté comme un oriflamme, se détache la voix de Duras, puis la silhouette d’Andréa et la mer qui mugit doucement à la façon d’une basse continue pour dire, l’attente, l’absence, et fait peser de tout son poids ce que l’auteur appelait « le côté inaugural de chaque seconde » au bord du précipice entre vie et mort.
« Dialogo di Roma », son dernier opus, est un film de commande. Maurice Darmon souligne à juste titre l’importance du versant italien dans l’œuvre de Duras, celui d’où émergera l’Indochine. Et il nous remémore au pas de charge quelques balises de la grande époque du néoréalisme « ouvrant bientôt d’autres voies à la grande révolution culturelle italienne d’après-guerre ». Ce dialogue est décliné en italien et Maurice Darmon nous gratifie d’une traduction littérale qui doit peu différer du texte original perdu. Après un long travelling de foule dans la Rome urbaine nocturne qui aboutit au silence des stèles de la via Appia, nous est remémorée une histoire ancienne, toujours la même, dans laquelle une femme « meurt de l’illusion d’être à la fois prisonnière d’un homme et de l’aimer, mais elle en vit aussi. ».
Oui, le cinéma de Duras n’est pas un chemin de traverse, mais une de ses voies qui aboutit au centre. Avec rigueur et maestria, il nous est donné ici de pénétrer dans l’univers duracien où tout fait sens : images, sons et choix des acteurs. Ce cinéma-là n’est pas de divertissement, mais de nécessité.
Ajoutons que le choix judicieux des photographies permet de suivre le propos de Maurice Darmon dont l’ambition est « de faire de l’essai sur le cinéma une sorte de genre littéraire ». Il y parvient pleinement.
À noter aussi, de la part d’un admirateur de Maximilien Vox, une typographie particulièrement soignée dans cette édition impeccable.

(Maurice Darmon : « Au lieu de mourir. Le cinéma de Marguerite Duras V ». 202 éditions 132p. 13 €. Le livre peut être commandé directement auprès de l’éditeur sur son site : http://202editions.blogspot.fr/p/blog-page_2.html )



« Lignes de cœur », le recueil de l’Atelier Imaginaire



Le festival de l’Atelier Imaginaire qui honore la poésie chaque automne dans Lourdes et sa région, connaît son acmé avec la présentation d’un recueil original regroupant des témoignages d’écrivains.
Dans Lignes de cœur, dix-sept d’entre eux se sont prêtés à l’exercice suivant proposé par Guy Rouquet, le président-fondateur du festival : « raconter en une dizaine de pages leur expérience de lecteur, donner la liste des dix poèmes leur tenant le plus à cœur, assortir chaque texte retenu d’un commentaire personnel d’une à dix lignes ».
D’emblée, Marie-Claire Bancquart qui préface l’ouvrage définit avec solennité l’enjeu de l’acte poétique : « Oui, la poésie est grave ; elle exprime les façons de comprendre et de sentir d’une civilisation. La poésie magnifie ou déplore ; elle concerne notre condition d’hommes tout entière. » Elle nous éveille à nous-mêmes, nous ouvre au monde, nous arme au combat et pilote nos vies. La diversité des angles de vue rapportés ici est un panorama révélateur de la richesse et de la diversité qui anime quelques-uns de ses représentants parmi les plus prestigieux de la poésie d’aujourd’hui
Elle est tout à tour salvatrice pour Noël Balen : « En affrontant la poésie, on répare certaines blessures de l’enfance. On fait face à ce qui nous a manqués, à ce qui nous a terrifiés, et on accepte enfin de s’accepter. » et vitale pour Magda Carneci : « nourriture subtile sans laquelle notre être intérieur sécherait, s’éteindrait, se mourrait ».
Elle est nécessité pour Sylviane Dupuis « On est conduit, forcé à la poésie par une exigence intérieure inconnue » et condition de la joie pour Marie Etienne « On devient le poème, on lui trouve une maison. Le bonheur »
Présence à soi, et plus encore accès sur l’ailleurs : « la poésie est faite pour ouvrir des fenêtres, toutes les fenêtres » confie Abdelkader Djemaï. Ce que partage Jacques Tornay « On ouvre des livres et en revanche eux nous ouvrent des horizons. »
Langage universel, elle facilite « l’intégration de l’homme dans le monde » selon Linda Maria Baros et se trouve liée à « la question de la condition humaine, de la fragilité et de la grandeur de celle-ci  » pour Éric Brognet.
C’est pourquoi, le poète a pour mission d’être « comptable du pouvoir des vocables à se renouveler sans cesse » (Salah Stétié), car la poésie est « un acte de rébellion contre l’arasement de la langue » (Jean-Pierre Siméon), et un combat, «  un lieu de liberté totale » (André Schmitz).
Bref, les poèmes sont indissociables de la vie, « bornes sur ma route, balises de ma navigation, dans l’aventure de vivre » pour Frédéric-Jacques Temple ; « hymne renouvelé aux vibrations du vivre au moyen d’un langage déchargé de sa commune fonctionnalité. » pour Christian Moncelet ; « jardin secret, une sorte de paradis où ne sont invités que ceux qui l’aiment » pour Claude Mourthé ; « comme un art de vivre, une autre manière de respirer  » pour Guy Goffette.
Et tous peuvent reprendre à leur compte la profession de foi de Vénus Khoury-Ghata : « Je ne puis vivre sans écrire. »
.
J’en ai cité seize, il en manque un, le plus modeste de tous. C’est un cousin littéraire de Georges Perros. Il se nomme Ghislain Ripault et ses « menus propos », je les conserve précieusement, comme une poire pour la soif.

Lignes de cœur est à la hauteur des ambitions de cet « atelier imaginaire » où chacun fait part de ses conceptions, de ses pratiques et de ses modèles. Guy Rouquet le maître d’œuvre a réussi une fois encore à orchestrer « un guide pratique pour bien des personnes en mal de poésie, en particulier des jeunes gens dont une certaine société, cynique, affairiste et de plus en plus ‘ soumise aux servitudes matérielles’, broie les aspirations en ce domaine à la fin de l’adolescence. »

(« Lignes de cœur » L’Atelier Imaginaire / Le Castor Astral 240p. 15 €)
Jacques Ibanès



Lire aussi :

Jacques Ibanès : La voix et les chemins de la poésie

« L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre »

« Pour te nommer »

Victor Lebrun : « Dix ans avec Tolstoï »

« Territoires fugaces »

« Instants bretons »

« Je t’écris de Narbonne. 1900-1918 »

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2017)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2016)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)



samedi 7 janvier 2017, par Jacques Ibanès

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Lire aussi :

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



Michel Baglin : « Entre les lignes »



Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.



Sylvie Damagnez : « La grande fête »



C’est tout d’abord un ouvrage de ferveur écrit par la petite-fille d’un Poilu de la Somme, Jean Davagnez « qui partit, qui revint/ Et vécut en sursis le reste de sa vie » après sept années de galère dans l’armée.
C’est ensuite un recueil de nouvelles rythmées par des poèmes d’excellente venue. C’est enfin un livre dont la qualité littéraire des textes révèle une maturation lente et passionnée.
Belle antiphrase, le titre joyeux de « Grande Fête » qui fait songer au vers d’Apollinaire « Ah Dieu ! que la guerre est jolie » est immédiatement contredit par l’image de la couverture. Celle-ci expose quelques objets familiers de l’habitué des tranchées : casques, couverts, gamelles, douilles, grenades et autres ferblanteries vert-de-grisées par le temps. D’emblée, nous voilà conviés à l’horrible festin de la Grande Guerre.
La première nouvelle, « Victoire », clame-telle la fin des combats ? Non, ce vocable est le nom pimpant d’une cloche dont le glas annonce la déclaration de guerre « d’une voix qui sonnait l’hallali ». Au fil des textes, l’auteure nous transporte tantôt sur le front, tantôt à l’arrière, tantôt dans les marges, lieux annexes du conflit, comme cette église transformée en hôpital où des infirmières tentent d’apporter un peu d’humanité dans la souffrance quotidienne (« Le premier né »).
Dans ces éclats de vie qui oscillent entre émotion, humour et indignation, on découvre la solidarité entre combattants des deux bords (« Bon Noël, courrier »), la mobilisation généreuse de ceux de l’arrière qui n’étaient pas tous des profiteurs (« La popote-ambulance »), la solitude du permissionnaire (« L’au-revoir »), la connivence avec le cheval, autre martyr du conflit (« Les Quatre Fers »), l’espoir suscité par les marraines de guerre » (« Ma Reine »), la détresse des « sacrifiés », tel le personnage de « Verre d’eau » : « Son vrai nom c’est Auguste. Depuis qu’il est revenu de la guerre, il boit. On ne lui connaît pas de femme, pas de famille. Les autres l’ont surnommé Verre d’eau. Deux syllabes qui claquent comme le tocsin, comme la cloche des dockers, comme un coup de feu et son écho sous la pluie. Comme la terre qui retombe sur les casques. »
Pour nourrir ses fictions et nous les rendre aussi vivantes, Sylvie Damagnez a puisé aux meilleures sources. Outre les récits de son grand-père, elle a lu les nombreux écrits des auteurs combattants (Barbusse, Dorgelès, Hemingway, Jünger...), mais aussi les lettres et carnets des anonymes. Peintres et musiciens ont également favorisé son inspiration. « Quand j’ai compris ce qu’avait été réellement la première guerre mondiale, j’ai été bouleversée pour le reste de mes jours » explique Sylvie Damagnez dans sa postface.
Ainsi, avec ces nouvelles dont la chute « à la française » confère toujours une touche d’inattendu très réussie, « La Grande Fête » vient s’ajouter de belle manière au corpus considérable d’une guerre qui n’en finit pas de tarauder l’imaginaire collectif.

(Sylvie Damagnez La Grande Fête L’Atelier Insolite 164 p. 15 € ISBN 9 782746 698093. À noter que Sylvie Damagnez tient un blog fort intéressant voué à la connaissance des Hautes-Alpes, sa terre élective : sylviedamagnez.canalblog.com/ )



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