Retour à l’accueil > Auteurs > IBANES Jacques > Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)

Des notes et des mots

Les coups de cœur
de Jacques Ibanès (2014)

Jacques Ibanès est poète, il est aussi musicien et chanteur et interprète les poètes lors des nombreux récitals qu’il donne ici et là. Il est encore marcheur et nous livre aussi des carnets de route. Mais ses chemins d’encre de lecteur (et d’auditeur) sont aussi multiples et flâneurs et il nous les fait partager ici.



A l’Index-espace d’écrits - n°27


« La poésie est devant nous ! En avance sur le monde, elle demeure un fanal, une lanterne sourde ; de celles qu’on ne peut éteindre quelles que soient les tempêtes. » Nantis d’une telle bannière, Jean-Claude Tardif et son équipe portent depuis quinze années avec la revue A L’index - espaces d’écrits - la parole poétique dans ce qu’elle a de plus divers dans ses thèmes et ses façons. Lire



Jean-Albert Guénégan : « Poétique de la terre à la mer » & « Wrac’h à la ronde »


Jean-Albert Guénégan publie un recueil, « Poétique de la terre à la mer » et un livre-objet bibliophilique enrichi d’estampes dues à Jean-Pierre Blaise sur l’île Wrac’h. Jacques Ibanès les a lus. Voir ici.



Albert T’Serstevens : « Itinéraires de la Grèce continentale »


Pour prononcer le nom de cet homme au t apostrophe, il faut un certain entraînement et pour trouver ses « Itinéraires de la Grèce continentale » , il sera nécessaire de consulter son bouquiniste préféré ou un site marchand en ligne.
Albert T’Serstevens passait pour être le meilleur ami de Cendrars. Et des deux compères, c’est sans nul doute le premier qui fut le plus grand bourlingueur.
Sa recette pour bien voyager ? Révolutionnaire et minimaliste : partir avec le moins de bagage possible et faire étape dans n’importe quel coin de campagne en dormant dans sa voiture aménagée en cuisine-chambre à coucher.
Pour raconter ses aventures, un carnet et un stylo et pour les images, un appareil photographique et… son épouse Amandine Doré, illustratrice de grand talent.
C’est ainsi que le couple arpenta durant trois bonnes décennies avec un enthousiasme communicatif, les pays méditerranéens (Italie, Espagne, Portugal, Yougoslavie, Maroc, Turquie, sans compter de nombreuses îles), poussa jusqu’au Mexique et fit même un séjour de trois années dans les Marquises.
La méthode t’Serstevens est toujours la même : de ses nombreux séjours dans chacun des pays qu’il a visités, il dresse ce qui lui paraît être un itinéraire idéal en tenant la recension de ses surprises et de ses désagréments. A charge pour le voyageur de faire ensuite son propre compte.
Pour visiter la Grèce, il n’a nul besoin de guides patentés puisqu’il tutoie depuis l’enfance Hérodote, Strabon, Xénophon et les autres. Et il aime bien confronter leurs textes aux réalités contemporaines.
Tout en n’omettant aucun des hauts lieux (Athènes, Delphes, Epidaure, Mycènes…) qu’il décrit avec une précision d’expert - un expert qui sait écrire - il connaît l’art d’éviter les hordes de touristes et celui de partir à l’aventure sur des routes facétieuses où on peut se trouver nez à nez avec un bloc de rocher effondré, un torrent, ou un troupeau de moutons en train de faire la sieste. Menus désagréments qu’il trouve « après tout assez divertissants, sans nul doute préférables à l’ennui de rouler pendant des heures, du même train monotone, sur le ciment bien éduqué d’une autostrade dernier modèle ».
On l’aura compris, t’Serstevens est de la race des voyageurs qui, tels le président des Brosses ou Alexandra Dumas donnent aux voyages un fumet d’aventures aux antipodes des voyages organisés.
Les notations personnelles ont souvent, des relents hélas très actuels : « Le monde est plein de proscrits de tout genre et de toute nationalité, car à aucune époque de l’histoire le racisme quelle qu’en soit la forme, n’a sévi avec autant de rigueur et d’acharnement. Il semble que les peuples, au lieu de fusionner comme pourrait le faire espérer l’évolution des idées, s’affrontent au contraire, avec les préjugés les plus obtus, non seulement de race, de couleur, de religion, d’est et d’ouest, mais même de frontières plus ou moins délimitées. De plus en plus la carte politique du monde se couvre de craquelures toujours plus étroites dont chacune est hostile à la voisine ». Le texte date de 1961.
Contrairement à Morand « l’homme pressé », t’Serstevens pense que « la jouissance de vivre est dans une lente délectation » et c’est en toute tranquillité qu’il nous invite à jouir des soirées athéniennes aux terrasses des cafés ou à visiter au pas de promenade ou sur le dos d’un âne les monastères des Météores et du mont Athos, profitant tout à la fois du soleil « mythologique » et des pluies qui font renaître « des printemps tardifs d’un vert tendre, dont se régalent les troupeaux ».
Oui, avec un tel guide qui manie avec un égal bonheur l’humour et l’émotion, on a envie de découvrir ou de redécouvrir un pays mythique dont la capitale est à la fois « la plus vieille du monde » et en même temps « plus jeune que les grandes cités des Etats-Unis ». Un pays dont notre civilisation est l’héritière directe et que T’Serstevens nous donne envie de parcourir en tous sens comme il l’a fait, jusqu’à ce bourg de l’extrême nord que personne ne visite, « Didymoteikon, juché sur une énorme roche verticale, enfermé là-haut dans d’épais remparts couleur de pain d’épice, une sorte d’acropole campagnarde, aux falaises creusées de demeures troglodytes dont on ne voit que les façades peintes en bleu-azur. On dirait des pans de ciel que les anges auraient lessivés et mis à sécher au soleil. »

(André T’Serstevens. « Itinéraires de la Grèce continentale ». 274 pages. Avec 17 dessins originaux par Amandine Doré et 82 photographies « à l’ancienne » en héliogravure.)



Patrice Perron : « Novembre »


Quelquefois, le poète a l’impression d’écrire à son insu. Serait-il le medium d’une parole qui le dépasse (selon la belle image de Cocteau) ? Ou bien est-ce qu’il a contenu en lui tant de réflexions et de sensations, qu’il arrive un moment où la bonde doive être lâchée ?
Un après-midi d’automne, un premier tercet a surgi spontanément de la plume de Patrice Perron : « En venant sur terre / Sans rien avoir programmé/ Qu’espérais-tu d’autre ? » Et de façon ininterrompue durant trois jours, est né de lui en un flux régulier, le poème « Novembre » composé de 182 autres stances. Des stances en forme de haïkus, selon le tempo régulier 5/7/5 qui permet en principe de les décliner chacune en un seul souffle.
Pourquoi novembre ? C’est qu’en novembre, il y a vacance du jour. Novembre en Breton, cela se dit Miz Du, « Mois Noir », une période où l’on sort peu. Une période favorable à l’introspection d’un poète. S’il est vivant, c’est-à-dire « s’il résiste », alors, fatalement, il s’interroge sur son existence : « En ouvrant les yeux / Sur le monde environnant / Qu’as-tu demandé ? » et sur le temps imparti à sa vie : « Au cours des saisons / Le fil de vie s’effiloche : / Qui fait l’épissure ? »
Le cycle des jours se mesure à une présence aiguisée au « film du monde », celui des évènements minuscules et pourtant signifiants : « L’if de mon village / A penché la tête vers / Ses propres racines. » ; celui des joies graves : « Il y a des fêtes / Pour l’amour et le partage / Même dans l’absence. » ou encore celui des blessures : « Le repli sur soi / Et la mort de l’être aimé / Étouffent ma joie. »
On l’aura compris, le monde de Patrice Perron, c’est le nôtre. Un monde où « L’homme a besoin / D’exercer une croyance / Pour dire qu’il vit. »
Les belles images de Martine Rouat Pineau qui accompagnent le recueil s’inscrivent dans l’empathie d’un ancrage revendiqué par l’auteur pour sa Bretagne natale : enfants « sous la capuche » en tenue de pluie, vol de mouettes sur la grève, phare émergeant de la vague, marin attentif, barques échouées…
Car Patrice Perron, au cours de ses déambulations volontiers philosophiques ne perd jamais de vue ni le ciel, ni la mer et son rivage où « Aux abords des côtes / Les marins en perdition / N’implorent personne. » ni la terre où « Parfois, sur la lande, / Le biniou et la bombarde / Se défient en notes. »
Les tercets de ce long poème ont la particularité de pouvoir être savourés séparément. Ils font néanmoins partie d’un ensemble dont chaque relecture dévoilera un peu plus la cohérence. Et on se prendra du coup à reconsidérer le mois le plus honni du calendrier et à l’aimer, car « Novembre est une fête / Pour dépister les symptômes / De l’hiver nouveau. »

(Patrice Perron : « Novembre ». Les Editions Sauvages. 55 p.12€)



Mathias Vincenot : « Le mot et la note »


Un peu à la manière du jazz et la java de la chanson de Claude Nougaro, ou du Je t’aime moi non plus de celle de Serge Gainsbourg, il existe entre les mots et les notes une relation ambigüe, un « cousinage compliqué », nous dit Matthias Vincenot.
Lire ici



Sapho : « Blanc »


Sur le blanc de la « page inquiète », sur le blanc du sable, de l’origine, du néant, du désert qui nous habite, sur « le vierge des papiers saints », Sapho trace ses signes, ses ferveurs, l’intime de ses émois.
« A l’instant où ce n’est pas dit
C’est encore trop de dit
Et je viens du Sud »

Le blanc a plus d’un tour dans son sac. Il suffit de fermer les yeux pour qu’apparaissent des caravanes de Touaregs près des remparts de Marrakech la rouge. Et sous « le ciel gris sur terre beige » miroitent bien d’autres couleurs : le vert, le violet, le mordoré, le noir. Des couleurs de violence.
Alors, sort de l’ombre « un cri de soleil », celui du Tarab dispensateur de mirages, apte « à faire de nous des voiliers ».
Le blanc jardin intérieur de Sapho possède un riche terreau. Il scintille de scansions, il retourne aux origines, bien avant Lascaux. Il nous entraîne du Japon à Saint-Pétersbourg. Et nous fait croiser Rilke et Lou, Sappho, Zénon, Derrida, Molière ou Hugo.
Dans le blanc poème de Sapho passent des météores de souvenirs, des fragrances rythmiques, une chanson de Christophe, la voix de Jeanne Moreau, des confidences mystérieuses, dont on ne devine que la surface, car « le sens est caché, dissimulé comme un corps sous les draps » selon l’heureuse formule de Bruno Doucey.
Il faut donc se laisser entraîner par cette lame de blanc, comme on laisserait dériver une barque sur la mer. On y croisera le temps et la mort qui rôde dans ses marges, car il nous faut garder en mémoire que le non-être, au moment de naître à l’exacte conjonction du blanc, « Il inscrit son arrivée / Et sa mort en même temps ».
Avant toute parole règne la barbarie, est-il énoncé au début du poème et répété à la fin. Dans cet éclaboussement de blanc d’où sourd un verbe de haute civilisation, Sapho murmure son appartenance à l’éternité :
« Je ne suis pas une vieille dame
Je suis une vieille personne
Je l’ai toujours été
Pour quoi je n’ai pas peur d’être vieille ».

(Sapho  : « Blanc » Editions Bruno Doucey. 61p. 12€)



Martine Chardoux & Jacques Darras : « Poésie irlandaise contemporaine »


« Y a-t-il écrivain plus ancré dans sa terre natale et ses légendes, et en même temps plus ouvert au monde que le poète irlandais ? » s’interroge Jacques Darras dans une magistrale préface à cette anthologie qui donne la parole à 21 poètes contemporains nés entre 1928 et 1974, dont les œuvres choisies ont toutes été publiées dans le présent siècle.
Est-ce dû à son positionnement insulaire d’extrême-ouest, à son histoire tourmentée, à son bilinguisme ? La poésie irlandaise contemporaine possède une tonalité qui lui est singulière. Quant à ses poètes, « Il n’y a pas à choisir entre eux. Ils ne s’excluent pas l’un l’autre mais se complètent harmonieusement ». Ils ont nom Thomas Kinsella, John Montague, Seamus Heaney, Michael Longley, Derek Mahon, Eiléan Ni Chuilleanain, John Deane, Eavan Boland, Paul Durcan, Bernard O’Donoghue, Ciaran Carson, Tom Paulin, Madbh McGuckian, Paul Muldoon, Harry Clifton, Denis O’Driscoll, Mary O’Malley, Paula Meehan, Vona Groarke, Sinéad Morrissey, Leontia Flynn. J’ai tenu à tous les citer. Ils couvrent trois générations. Ils sont nés aux quatre coins de l’île, dans les villes, au bord de la côte sauvage, au fond de quelque comté et même au-delà. Comme dans la polyphonie musicale, chacune de ces voix tient sa partition propre tout en concourant à l’unité de l’ensemble.
Ils nous racontent leur monde, c’est-à-dire notre monde, tel qu’il est. Ils nous font sentir le passage des saisons, la basse continue de l’océan, le roulis du vent, le chant de la pluie, le calme des orchidées. On suit avec eux le renard sortant « corps tendu d’un fourré de fougère » ou « le cercle irisé d’une truite agonisante ». On croise avec eux le marinier, l’infirmière, le garde-chasse, le valet de ferme, le frère mort, la mère atteinte de l’Alzheimer, Homère ou Proust. On entre dans leurs rêves, dans leurs envies qui sont pareils aux nôtres. Et ils savent faire front au désespoir, tout comme nous. C’est qu’ils ne demeurent pas uniquement confinés dans l’entre soi. Et s’ils célèbrent volontiers le port d’Achill Island ou le sommet de Ben Bulben, ils n’hésitent pas à appareiller pour Corfou, le Berry, ou l’Afghanistan en dignes héritiers de Yeats, Joyce et Hardy.
On l’aura compris, cette anthologie en édition bilingue dont les traductions savent respecter - autant que je puisse en juger - le phrasé de toutes ces voix, est un ouvrage essentiel non seulement pour la poésie irlandaise, mais pour la poésie tout court.
En voici un poème de Denis O’Driscoll (1954-2012), qui ne connaîtra pas l’an 2018.

Demain
I
Demain je commencerai à être heureux.
Le matin s’allumera comme un cigare de célébration.
Les rayons du soleil étalés sur le gazon
Feront étinceler la rosée comme une coupe de champagne en verre taillé.
Aujourd’hui verra la fin de la pire phase de mon existence.

Je mettrai derrière moi mes journées informes,
me protégerai du passé, comme une croûte dorée de sable
sépare de l’intérieur des terres la débandade de la mer.
C’est sur demain que je veux me retourner, pas aujourd’hui.
Demain débutera mon bonheur ; aujourd’hui est presque déjà hier.

II
Australie, quelle sagesse d’en avoir fini la première
Avec le jour, avant les autres.
Tu as déjà mangé le fruit de la connaissance, tandis que
Nous tergiversons encore sur notre choix du plat principal.
Comme tu dois te sentir libérée, dégagée de doutes :
La montée ou la baisse des actions à la clôture de la Bourse,
tout cela t’est connu avant même que nos spéculations commencent.
Australie, tu peux faire moisson statistique de tes accidents de la route
alors qu’il reste encore des heures à tuer sur les nôtres.
Quand nous sommes dans l’obscurité, toi la sage as déjà vu la lumière.

III
Prudemment, vaniteusement je me risque à écrire 2018.
Une date sans originalité ni couleur. 2018.
Une année sans taux d’intérêt ni valeur moyenne des températures.
Ses tubes ne sont pas encore composés, ses nouveau-nés
de l’année pas encore mis en chantier, ses traités de paix pas encore signés.

C’est beaucoup trop loin pour la prophétie, quand bien même
on s’y risquerait - une année comme ci comme ça,
sans doute, plus neutre dans le souvenir finissant avec
les traditionnelles soldes de fin de saison à prix massacrés :
dernière chance de sauvegarder quelque chose de son style.

(Martine Chardoux & Jacques Darras Poésie irlandaise contemporaine, anthologie bilingue Le Castor Astral, 341 p. 20€)



Guy Le Nair : « Le sourire du Druide »


Le saviez-vous ? Les druides sont encore parmi nous. Je croyais la lignée éteinte depuis l’avènement de l’ère chrétienne et voilà que lors d’un séjour d’écriture dans le Finistère nord, j’ai eu le plaisir d’en avoir deux à ma table.
Parmi eux, Guy Le Nair qui vient de faire paraître une étude intitulée « Le sourire du Druide » . Peut-être ce titre est-il un clin d’œil à l’essai de Lawrence Durrell « Le sourire du Tao » , à moins que l’auteur ait voulu signifier que son texte n’avait rien de rébarbatif.
Le monde celtique en général et celui des druides en particulier était pour le Méditerranéen que je suis, terra incognita. Je savais simplement qu’il existait pléthore d’ouvrages d’un ésotérisme fumeux et j’avais tendance à assimiler les cérémonies druidiques dont on m’avait rapporté l’existence, à un folklore désuet, voire inquiétant.
L’ouvrage de Guy Le Nair est tout d’abord un passionnant voyage au cœur de la pensée celtique dont les études des historiens et archéologues ont démontré qu’elle était née d’échanges fructueux avec l’idéologie indo-européenne « imprégnée de chamanisme et d’animisme, faisant interagir le Monde d’en haut, le Monde des vivants et le Monde d’en bas ».
On sait combien la philosophie grecque s’est nourrie à cette source et à sa suite la religion chrétienne, qui a su recycler en un habile syncrétisme, nombre d’éléments de son dogme (culte de Marie, mystère de la Trinité, saints locaux…)
La pensée celtique traditionnelle « offre un espace de liberté à celui qui s’y aventure. Contrairement aux religions « révélées », qui font référence à un dieu et à un point de départ pour la « Création » dans un écoulement linéaire du temps, la pensée celtique envisage le temps comme une spirale qui ne comporte ni commencement ni fin. La notion espace/temps relève d’une construction mentale. Dans le domaine de la spiritualité, l’affranchissement de la notion temps favorise la quête vers la libération. »
L’apogée de son rayonnement se situe entre le Ve siècle et le IIIe siècle avant l’ère chrétienne et comme elle était essentiellement orale, la plupart des sources écrites émanent des auteurs grecs et latins. Leurs témoignages quelquefois contradictoires, laissent à penser qu’ils n’étaient pas toujours exempts d’arrières pensées politiques…
Par ailleurs, Guy Le Nair bat en brèche bien des idées reçues : le druide n’était pas comme on le croit généralement un religieux (domaine réservé à la corporation des vates), mais un philosophe, un homme éclairé dont le statut était proche de celui des sages de la Thrace et de la Perse. Selon Benveniste, il « possédait la connaissance dans ce qu’elle a de plus puissant et de plus vivant », en corrélation avec la pensée bouddhique.
Pour l’action, « au sein de la société gauloise, la sagesse du druide s’exprimait plus particulièrement dans le domaine du règlement des conflits dans la société et dans celui de la spiritualité pour les croyances ». Outre ses fonctions de savant, juge, enseignant, voire guérisseur, il était philosophe et promoteur de valeurs sociétales (humanisme, droiture, respect) et ne pratiquait pas les cultes religieux.
Ce sont ces dernières valeurs dont est encore dépositaire le druide d’aujourd’hui. Il continue à accompagner auprès de ceux qui le souhaitent, les cérémonies essentielles de la vie (naissance, mariage, mort) en leur donnant un sens et une dignité qui semblent être aux antipodes des rituels consuméristes de notre monde occidental contemporain.

(Le sourire du Druide. Guy Le Nair. 219 p. 15euros TheBookEdition)



Yves Mazagre « Les Amants d’Ithaque »


Dans « Naissance de l’Odyssée » , Giono avait déjà vendu la mèche : Ulysse, l’homme aux mille ruses était un sacré menteur. C’est-à-dire un écrivain. Il n’avait vécu son retour aventureux de dix années vers Ithaque, que par le biais de récits sortis tout droit de son imagination. Car l’aventure ne vaut que par le verbe révélée : qu’est la geste arthurienne sans Chrétien de Troyes et que vaut Roland de Roncevaux sans sa Chanson ?
Yves Mazagre ne dit pas autre chose. Dans « Les amants d’Ithaque », Ulysse le déclare lui-même tout net : il raconte ses aventures « sous le pseudonyme d’Homère ». Il a convaincu son épouse « de l’impérieuse nécessité du mensonge et de la ruse pour survivre » Et il ajoute : « Qui me les dicte ? Qui me possède ? Je n’ose croire tellement cette langue s’incruste dans le tragique et la splendeur de la vie, et tant est palpitant son récit, que j’en sois le véritable auteur. »
En effet, l’inspiration est chose mystérieuse et tout créateur a parfois l’impression d’écrire sous la dictée. Cocteau disait que l’artiste était un médium.
En plus des deux héros eux-mêmes, Protée (la divinité marine) et Mentor (le précepteur de Télémaque), ont soufflé à Yves Mazagre ce qu’il advint aux époux royaux d’Ithaque une fois les prétendants éliminés.
« Voilà, nous disposons du reste de notre vie-laquelle disposera de nous. » C’est le moment où Pénélope « accède à cette heureuse période, phase-phrase exquise de sa vie féminine où, maîtresse enfin de son corps succulent, elle épouse le dessein de ses désirs ». Le moment où ils conviennent de visiter leur île et d’en connaître population, animaux et plantes : « Ithaque, désormais notre océan ! »
Les amants vont vivre enfin, c’est-à-dire s’aimer : « Vin capiteux de nos épidermes, de nos cinq sens, de nos pelvis : un divin plaisir insinue ses caresses dans nos membres, gagne notre corps tout entier, gravit jusqu’aux racines de nos cheveux, irrigue les pensées que sécrètent nos hémisphères cérébraux. ». Et aussi se disputer, car cela fait partie de la vie des couples. Devant leur… télévision, Ulysse le vagabond inflige à la casanière Pénélope les « feuilletons stupides de micro processeurs et de science-fiction » alors qu’elle aimerait tant se « repaître d’histoires sentimentales » !
On l’aura compris : dans cette histoire immémoriale, l’espace se dilate et le temps est pulvérisé. On y croise à maintes reprises les Roms honnis de tous, éternels errants qui eux sont privés d’île. Apparaissent aussi Newton (« habile fabuliste »), Descartes (« un fantaisiste »), et en filigrane Spinoza, par le biais d’une citation récurrente… Et dans une belle langue homérique, c’est-à-dire moderne, Yves Mazagre nous rappelle l’essentiel, à savoir qu’Ithaque est et demeure « République de la Poésie » et que « la vie sans la complicité de l’imagination est atroce et terrifiante ».
Ce dernier avatar d’Odysseus nécessite plusieurs lectures. De nouvelles pépites s’y révèlent à chaque fois, tant la matière est dense et la langue somptueuse. Enfin, des images de Roger Blaquière, Alain Breton, Pierre Dubrunquez et Richard Rak dans des styles très différents, soulignent à leur manière l’aspect polyphonique de ce roman-poème qui mériterait une adaptation scénique.

(Yves Mazagre « Les Amants d’Ithaque », roman-poème. Editions Librairie-Galerie Racine)



Sylvestre Clancier : « Dans l’incendie du temps »


Dans l’écart entre l’éphémère et l’éternité, le temps s’inscrit, nous échappe et nous taraude. L’interroger est la quête à laquelle s’attache depuis longtemps Sylvestre Clancier dans son œuvre.
Chaque vie, comme chaque journée, s’inscrit entre un départ de feu qui nous laisse éblouis et un tas de cendres devant lequel, enfin, l’on médite. Car il faut que bien du temps ait été consumé, pour en mesurer, mais à quelle aune ? le mystère :

« Tu es pris
enfermé
dans l’horloge du temps
Et tu n’as pas la grille
pour déchiffrer ce monde
qui demeure étranger »


Et nous interroger sur l’inflexion qu’on lui a donnée ou que l’on a suivie : « La voie que tu cherches / est-elle tienne ? »
Au soir de l’existence, le bilan, s’il est lucide, est peu ou prou le même pour chacun d’entre nous :

« La vie
ne t’a rien appris
tu restes seul
mélancolique
à l’extrême de toi-même ».

Alors, le travail du poète opère à remonter avec l’aide des mots, le chemin de l’enfance, ce feu premier auquel toujours l’on revient, « Ces trésors délaissés / du printemps de ta vie / que tu voulais solder »
Dans la célébration de l’invisible et de l’indicible, le temps présent peut être ré-enchanté à boire à nouveau à la source du pays natal, à retrouver le chant du merle, à remonter le fil des saisons : « saison des amours / saison des bleuets / saison des lampions / saison des labours » , alors que tout a changé.
De cet incendie du temps, qui « se consume et nous consume », Sylvestre Clancier tire son chant profond de haute méditation à la musique duquel nous autres, ses frères humains en solitude et solidaires du même deuil de l’enfance, ne pouvons qu’être touchés.
Ce précieux recueil parle de l’essentiel dans une langue intense. Chacune des relectures met à jour de nouvelles beautés que rehaussent, dans un accord parfait au sens musical du terme, les subtiles illustrations originales de Geneviève Gili.

(Sylvestre Clancier. « Dans l’incendie du temps ». Editions de l’Amandier)



Rémi Soulie : « Nietzsche ou la sagesse dionysiaque »


Dionysos est le grand ordonnateur des liesses et autres débordements collectifs. Avec son cortège de ménades, satyres et silènes, il mène en musique les sabbats de l’ivresse et préside à la folie parfois libératrice des hommes. Aussi, parler de sagesse dionysiaque peut paraître une scandaleuse provocation aux yeux d’une bien-pensance sous les fourches caudines de laquelle Nietzsche avait déjà refusé de se soumettre en son temps.
Si Rémi Soulié relève le défi de nous éclairer, c’est qu’il a lu avec acuité et pertinence son Nietzsche de fond en comble, comme on explore une terre vierge. Je veux dire, sans aucun a priori déformant (exégèses, morales, religions, idées reçues). C’est sans doute la meilleure méthode pour côtoyer les rives d’une sagesse primitive qui consiste d’abord à vouloir le monde plutôt qu’à l’accepter.
« Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante », tel est le credo de Zarathoustra que nul créateur, nul poète ne reniera, je crois.
Rémi Soulié nous fait pénétrer dans l’univers complexe du mythe de Dionysos à travers ses avatars et ses pérégrinations dans un monde où il ne cesse de mourir pour mieux renaître, car il est le dieu « des métamorphoses, de l’instinct, de l’inspiration, de la passion » dont le culte est « au cœur de la tragédie attique mais aussi du drame satyrique et de la comédie ».
La folie réconciliée avec la sagesse et « l’entente de la totalité cosmo-chaotique », sont les ressorts d’un dieu qui a l’Arcadie pour biotope, et qui se meut dans l’entourage des Titans et de Pan pour nous confier quelque chose d’important : « Le paradis commence ici, aujourd’hui ».
Dans son essai, Rémi Soulié dont c’est le neuvième ouvrage, nous avertit d’emblée : « la traversée ou l’ascension ne sera pas de tout repos. A son terme, nous ne gagnerons pas une terre promise mais la terre tout court… ». En 130 pages il réussit la gageure de préciser les concepts nietzschéens de volonté de puissance, d’éternel retour et de gai savoir, dans un voyage érudit où Homère croise Saint-Paul, Bossuet, Hölderlin, Giono, Joyce et quelques autres. Et de conclure sur une profession de foi chère à tous ceux qui chantent le monde et lui rendent grâce :
« Alors le sage dionysiaque dit « oui » au temps, à la joie, à la douleur, à la solitude, à la force, à la terre, à la mer, au ciel, aux étoiles, à la mort, au froid, à la chaleur, à la vie ; il n’a plus peur, il rit comme un enfant joueur dans l’innocence, l’intensité, la gratuité et l’éternité du monde. « Ne plus prier : bénir ! » ».

(Rémi Soulie : « Nietzsche ou la sagesse dionysiaque ». Editions du Seuil Points Sagesse. inédit)



Lucien Jacques : La guerre de 14-18 vue par Lucien Jacques


Lucien Jacques n’est pas très connu du grand public. Une association, forte de 200 membres, œuvre grâce à l’enthousiasme contagieux de son président Jacky Michel, à mieux le faire connaître.
Qui était Lucien Jacques ? Un homme qui avait décidé de vivre sa vie selon sa fantaisie. Il était né dans la Meuse en 1891, fils d’un cordonnier et d’une buraliste. Il échoua à son Certificat d’Études, ce qui ne l’empêcha pas de devenir l’ami des Poulaille, Guilloux, Vildrac et bien d’autres et un des traducteurs de « Moby Dick » . C’est qu’il avait tous les talents : danseur, dessinateur, peintre, graveur, poète, écrivain, éditeur…
En 1924, parcourant la revue littéraire marseillaise La Criée, il repère les textes d’un jeune inconnu. Il lui écrit et très vite naît l’amitié. Lucien Jacques qui connait le milieu éditorial présente chez Grasset un court roman intitulé « Colline » , de cet inconnu qui ne le demeurera pas longtemps. L’inventeur de Giono s’installera par la suite dans un village en ruines à quelques kilomètres de Manosque, Montjustin, où il vivra jusqu’à sa mort en 1961. Sa personnalité rayonnante y attirera un grand nombre d’artistes.
Lui qui était profondément antimilitariste vécut la Grande Guerre dans toute son horreur, d’abord dans la section de la Musique, puis comme brancardier.
C’est cette période que met en lumière l’opus qui marque les dix années d’existence de l’association, avec des lettres inédites, des reproductions d’encres, dessins, lavis, bois gravés, huiles (dont un extraordinaire fantassin de tranchée marchant une rose à la main), des poèmes écrits au front, ainsi qu’une chanson dont le dernier refrain est toujours d’actualité :

T’en fais pas, rigole,
Bon Papa !
T’en fais pas, rigole,
Tes p’tits gars,
A leur tour remettront ça
Pour l’minerai ou l’pétrole
T’en fais pas rigole.


En cette période commémorative, Gallimard annonce la réédition des « Carnets de moleskine » , le récit sans dentelles du vécu d’un humble poilu au jour le jour, dont ce bulletin est un indispensable contrepoint.

(Lucien Jacques. Bulletin de l’Association des amis de Lucien Jacques n°10. 10 rue Fontaine Vieille 04800 Gréoux-les-Bains)



Patrick Joquel : « Ephémères d’un passant »


Patrick Joquel allume des feux de joie en toutes saisons. Il aime la nuit noire, les matins de toutes les couleurs, les journées bleues dans le grésillement des cigales. Il fréquente avec le même émerveillement les hautes altitudes du Mercantour, les bords des mers ou les tourbières écossaises.
Il est du parti des brumes, du mistral et des amandiers. La neige ne le rebute pas plus que la pluie. Il est attentif au bouquetin, à l’hermine, à la multitude des oiseaux, à la ruse des cailloux, à l’orgasme orange des nuages.
Quand il marche -et il aime cela- c’est dans la présence aiguë de ce qui le traverse : le silence, l’ébahissement de vivre, la mémoire. Il engrange ainsi des « éphémères » sorte d’instantanés qu’il consigne dans le registre de ses joies. Sans pourtant rien ignorer de la rudesse des temps.
Simplement, rétif aux courbes des économistes qui prétendent quadriller le bonheur des humains, il préfère prendre la vie à bras-le-corps par tous ses sens et en célébrer les fastes gratuits qui sont à la portée de tous.
« Vivre me vertige » avoue Patrick Joquel. Et de nous entraîner dans son monde de mots qui est tout simplement « le » monde. Avec la rythmique syncopée de son pas qui nous entraîne dans les ombrées de nos propres interrogations :
« Comment fait-il ce monde pour être aussi neuf à chaque aube ? Souviens-toi comme il se tenait ridé au crépuscule… Usé. Bon à froisser. Bon à jeter. Les grillons sont-ils magiciens ? Quel est le degré de responsabilité des merles ? Sais-tu qui détient le secret du renouveau ? J’ai beau veiller. A l’affût du hibou grand-duc. Marcher à tâtons dans un dernier rêve. Le mystère demeure impénétrable. Tout m’échappe. »
Ce recueil a l’écrin qu’il mérite : celui des éditions de l’Atlantique. Son papier nacré plaît à l’œil et le doigt aime à en caresser le doux tramage. Les éditions de l’Atlantique dont je tiens à saluer le magnifique travail, ont publié durant « cinq ans de bonheur » 120 ouvrages de cette eau.

(Patrick Joquel « Ephémères d’un passant » Editions de l’Atlantique)



Jean-Pierre Boulic : « Je vous écris de mes lointains » suivi de « Carnet d’un poète »


« J’en appelle à l’encre du ciel, au sang des étoiles, au chant de l’alouette, aux couleurs de la criste-marine, à ce caillou blanc où mon nom est incrusté, ici, sur terre où tout n’existe que par le langage et l’expérience d’un cœur à cœur, là, avec quelque chose qui se donne à écouter, respirer, sentir, toucher. » Oui, les lointains de Jean-Pierre Boulic sont faits tout à la fois de l’intime proximité palpable de son terroir breton et du terreau de sa vie intérieure.
Le poète saisit ce qui est à portée du regard : les beautés du ciel et de la terre, sans pour autant mettre le masque sur les lieux désenchantés : vieux port où « la saumure suppure l’oubli », cadavre de bateau « livré à l’air du temps », docks où « le froid s’affaire au long d’un grand corps de fer »… L’espérance et « le pur émerveillement de vivre », Jean-Pierre Boulic a le don de nous en faire entrevoir les « moissons de mots et de couleurs », de l’infime du caillou aux splendeurs de l’orage.
Dans ces brefs textes en prose qui sont de pure poésie, il rend grâce aussi, car il a visiblement le sens de l’amitié, au compagnonnage d’Hélène Cadou, de Charles le Quintrec, enfant de Plescop ou Jean-Pierre Lemaire.
Et dans le « Carnet d’un poète » , Jean-Pierre Boulic poursuit sa réflexion, tentant de déchiffrer pas à pas le sens de la vie à l’aune de sa foi vécue.
Et avec la tutélaire présence de citations opportunes (Grosjean, Jean l’Evangéliste, Cheng et Char), qui sont autant de balises de ces textes inspirés, nous ne pouvons qu’adhérer au credo d’un auteur pour qui la poésie est « parole inutile mais vitale ».

(Jean-Pierre Boulic : « Je vous écris de mes lointains » suivi de « Carnet d’un poète » La part commune éd.)



Werner Lambersy & Jean-Louis Millet : « De brins et de bribes »


Juste à côté de la monumentale « Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes » de Denise le Dantec parue en 1984 chez Bertillat, je placerai désormais la minuscule plaquette « De brins et de bribes » (Le chant du cygne) signée par Jean-Louis Millet pour les illustrations et Werner Lambersy pour les poèmes.
Elles sont les modestes du chemin, les herbes folles et autres fleurs sauvages dont le seul nom est déjà musique, donc poésie : aristoloche, safran, molène, centaurée, trigonelle, balsamine…En amorce à son propos, l’auteur énonce avec gourmandise une centaine d’espèces communes pour la plupart, que l’on piétine sans prendre garde à leur beauté. Après quoi la célébration peut commencer :



Quand
le vent crie trop fort
elles lui tournent le dos

On marche
sur les morts, elles
au moins dansent pour eux

La nuit
elles ne dorment pas,
elles épongent le lait de lune

Les unes
montent sur les autres
tant elles voudraient voir l’océan

On lit d’une traite les 61 haïkus accompagnés page à page par la cohorte implacable des calligraphies de Jean-Louis Millet et l’on y reviendra souvent avec le même bonheur que celui de prendre un chemin familier.
En osmose parfaite, c’est-à-dire liées brins à brins à ces bribes botaniques de Werner Lambersy, les encres de Jean-Louis Millet ont de solides racines et savent tromper leur verticalité de roseaux noueux, hiéroglyphes de branches, filaments, bras de méduses… tous signaux ténus, tendus, subtils.

(poèmes de Werner Lambersy et encres de Jean-Louis Millet. Editions Le chant du cygne)



Lydia Padellec : « Et ce n’est pas la nuit »


Rompue à la technique des poèmes courts japonais, Lydia Padellec sait dire l’essentiel en peu de mots. Avec en exergue des références de Guillevic et de Sylvia Plath, elle donne ici deux poèmes placés sous le signe de l’absence, à venir ou passée.
Je ne me risquerai pas à dévoiler la trame secrète et profonde qui lie ces deux textes, pour laisser au lecteur le bonheur de cheminer avec la lenteur qui s’impose parmi menhirs, vagues, écumes, océan, désert, nuages, horizon, bateau, mouettes, embruns qui l’empliront peu à peu. Ceci pour l’apparence.
Car c’est le temps qui est maître du jeu : « Sous le voile du temps / que reste-t-il du souvenir / sinon un doigt sur la bouche ? »
Dans cette collection des Editions Henry joliment nommée La mai n aux poètes, riche de 40 numéros de petit format à la jaquette noire ornée d’une vignette, le recueil de Lydia Padellec peut se lire et se relire au ressac des mots sans en épuiser le suc et la densité.
« Je t’écris / pour panser la cicatrice / du vide »  : justesse d’un aveu qui est le postulat dans lequel s’inscrit toute démarche poétique.
Et la vignette originale d’Isabelle Clément fait un bel écho à cette voix.



Jacques Moulin : « A vol d’oiseaux »


Jacques Moulin est oiseleur. Sur la page blanche il a posé l’appeau de ses mots. Et ils affluent en nombre, les oiseaux familiers qui « espacent l’habitude » en peuplant les paysages célestes, « circulation des flux/ jusques en nos dedans ». Ils répondent tous à l’appel : goélands « Encore un goéland / Pour t’apporter la mer / Et ce grand souffle d’air/ Qui manque à nos élans », nonettes, buses, verdier, corbeaux, cormorans et corneilles, d’autres encore. Et leur nom est déjà musique.
Goûtons la sureté et la beauté fulgurante du trait : le martinet « L’aile en faucille pour foncer », l’hirondelle « Où va-t-elle / Arrondie / Et hardie / L’hirondelle », la pie « pipelette pour le taiseux »…
Le héron est honoré en neufs poèmes : « L’est où l’héron / Pas dans l’eau mais au pré/ herbe en eau près l’étang / ça patauge épatant ».
Aucun doute : Jacques Moulin sait cultiver en lui le meilleur de l’enfant pour saisir l’oiseau au vol.
Ann Loubert lui donne une réplique à la hauteur, si j’ose dire, avec des gravures dans lesquelles les maisons, les prés et les arbres ont visiblement envie de rejoindre la gent ailée. Et Vincent Corpet paraphe d’un trait magistral le dos d’un recueil où se lit de bout en bout, jusque dans la qualité du papier et la mise en page, la ferveur de la belle ouvrage.

(Dessins d’Ann Loubert. L’Atelier contemporain 2013)
Jacques Ibanès



Lire aussi :

Jacques Ibanès : La voix et les chemins de la poésie

« L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre »

« Pour te nommer »

Victor Lebrun : « Dix ans avec Tolstoï »

« Territoires fugaces »

« Instants bretons »

« Je t’écris de Narbonne. 1900-1918 »

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2015)

Les coups de cœur de Jacques Ibanès (2014)



mardi 2 septembre 2014, par Jacques Ibanès

Remonter en haut de la page



Lire aussi :

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici



Le site de Jacques Ibanès



« L’herbe folle », une revue de poésie numérique

L’herbe folle, on le sait, pousse à la diable dans une joyeuse diversité, le long des sentiers et au bord des routes. On la trouve en des lieux électifs, loin des paysages mis en coupe réglée.
C’est à ce nom d’« L’herbe folle » que répond désormais une nouvelle revue de poésie accessible en ligne, créée sous la houlette de Francis Delemer, Paul Dirmeikis et Jean-Albert Guénégan. Son mérite est de propager des textes exactement conformes à la dénomination de son titre : libres, primesautiers, émouvants, inattendus, vrais.
Le premier opus donne le ton de la qualité sous les signatures de Yolande Jouanno, Bruno Sourdin, De Givrins, Béatrix Balteg, Patrice Perron (dont le texte poignant est traduit en breton par Serge Le Bozec), Pascale Moré, Gaspard Verdure (unique crieur public costarmoricain !), Annaïg Keriven-Le Berre, Roselyne Frogé et de Jean Jacques Nuel dont le texte suivant nous rappelle une évidence première :

« Les intruses
La vieillesse avait rejoint notre cercle d’amis sans y être invitée ;
elle s’était installée, discrète, douce, et, progressivement, avait su se
faire accepter. On s’était habitués à sa présence, elle faisait maintenant partie de la famille. Un soir de fin d’automne, devant le feu
de cheminée, alors que nous parlions de nos projets d’avenir en buvant du Cognac, insouciants et heureux, elle nous prévint qu’elle
avait une amie très chère, presque une sœur, dont elle était inséparable – mais que cette dernière ne nous rejoindrait que plus tard. »

La mise en page inventive et les photographies de Didier Demigny qui les accompagnent dans ce premier numéro, augurent bien des futures brassées dont la parution sera irrégulière « au rythme de l’herbe qui pousse ». Comme on sait que ce type de végétation est à croissance rapide et foisonnante, on attend avec gourmandise la prochaine levée pour très bientôt !
Pour recevoir gratuitement la revue dans votre BAL en attendant la création d’un site, il suffit de la demander à : herbe.folle.bzh@gmail.com



Revue Thauma n°6 : Oiseaux

« Si tu t’asseyais sur un nuage, tu ne verrais pas les frontières des pays, ni les bornes des champs » conseillait Khalil Gibran. C’est précisément ce que fait l’oiseau, et la revue Thauma, pour honorer la gent ailée comme il se doit, a convoqué des oiseleurs de mots sans placer de barrières, ni dans l’espace, ni dans le temps.
C’est ainsi que Du Fu poète chinois du VIIIème siècle se trouve dans la proximité de Sylvia Plath, Umberto Saba ou Marina Tsvetaieva, pour ne citer que quelques-uns qui ont migré vers d’autres horizons. 70 autres, contemporains pour la plupart, ont été sélectionnés. Tous ont attendu que l’oiseau chante pour le saisir dans la volière de leur inspiration et j’affirme qu’aucun n’émet une seule fausse note…
Il ne m’est pas possible de citer les noms de tous les contributeurs, aussi je me contenterai, juste pour donner envie d’acquérir ce beau livre, de picorer vraiment à l’aveuglette quelques vers par ci par là qui nomment l’oiseau par son nom :

Juste un cri de hulotte,
qu’il se répercute
et la nuit entière
en restera l’écho
le cœur en fête.

Le passereau passe le souffle dans le syrinx de son chant comme message d’un ciel si proche et comme essor de passage

Un corbeau dans le champ
du gui dans les noyers
le clocher dénudé

Des étourneaux belle étournelle
Une poignée de cœurs brûlés
Criblant le grand ciel de l’été
D’une écriture on ne sait quelle.


Les peintures de Gerryam et les traits encrés d’Isabelle Raviolo dont il est dit fort justement qu’ils sont à la fois « une demande, une prière et l’un des rayons de la joie, une fulgurance. » ponctuent les textes de cette anthologie d’une fiévreuse allégresse.

« Oiseaux » Revue Thauma n°6 (La Compagnie des Argonautes)



Apollinaire 14 Revue d’études apollinariennes

Depuis la parution d’ Alcools , il y a juste un siècle, l’intérêt pour Guillaume Apollinaire ne s’est jamais démenti et Jean Burgos a raison de déclarer dans sa présentation de la quatorzième livraison de la revue semestrielle Apollinaire (éditions Calliopées) que le poète « n’en finit pas de nous parler encore, ici et maintenant, pour notre plus grand plaisir. »
Jean-Michel Maulpoix décoche une première salve, toute de poésie, pour saluer celui qui fit entrer les bruits de la ville par les fenêtres ouvertes et nous rappeler que c’est « aux frontières de l’avenir qu’il combat ».
Et les études approfondies d’Alexander Dickow sur le calligramme Arbre, de Jacqueline Gojard sur un poème de circonstance dédié à son ami Salmon, de Jacqueline Peltier sur Apollinaire et George Borrow et de Peter Dayan sur la musique d’Apollinaire corroborent toutes cette affirmation avec précision, érudition et talent.
En décembre 1915, le poète partit en permission rejoindre sa fiancée Madeleine Pagès à Oran. On ne savait à peu près rien de ce séjour après lequel la relation se relâcha. Le dossier présenté par Claude Debon vient éclairer ce point de la biographie du poète qui était jusque-là resté dans l’ombre, en donnant à lire les souvenirs de Madeleine en personne. Ces souvenirs, écrits une trentaine d’années après la permission, ont le charme de ceux de la même main qui servaient de préface à l’édition des Lettres à Madeleine (Gallimard) et la saveur du paradis perdu. A eux seuls, ils justifieraient l’acquisition de cette revue de haute tenue.

(Revue d’études apollinariennes. éditions Calliopées)



« Art-matin »  : sur Germain Nouveau

Non, Germain Nouveau n’est pas tout à fait un « auteur oublié » comme l’affirme le bandeau de couverture de la gazette poétique et sociale « art-matin ». A preuve, ce numéro 7 qui rassemble textes, enquêtes et photos et ravive l’actualité du poète.
Rappelons pour faire court, que Germain Nouveau, né en 1851 fut l’ami des Verlaine Rimbaud et autres Mallarmé et Richepin. « Vagabond mystique » souvent comparé à Benoît-Joseph Labre, il mourut de jeûne dans son village de Pourrières près d’Aix-en-Provence et ressuscita par la grâce de Breton qui vit en lui l’égal de Rimbaud.
Dans ce passionnant numéro d’ art-matin, Eric Blanco et Claudie Lenzi partent sur les traces du poète au Liban où il séjourna et écrivit quelques sonnets (ici traduits en arabe par S.Zouein), tandis que Lucien Suel prend à son tour son bâton de pèlerin pour un voyage nord-sud Artois-Provence.
Les contributions, toutes remarquables, de L.Giraudon, E.Agha-Malak, A.Boulad, V.Vassiliou, J.Blaine, J-J. Viton, F.Combes, J.Lovichi, P.Chuyen, J.P.de Wind et P.Vandegeerde prouvent à l’envi que Germain Nouveau, lointain précurseur en somme de la beat generation et « Fou de corps, fou d’esprit, fou d’âme » est encore bien vif.

( art-matin. éditions Plaine Page. Association PLAINE Page. Zone d’Intérêt Poétique. 185 Rue des Tanneurs. 83670 Barjols. France tél. : 33 (0)4 94 72 54 81 - fax : 33 (0)4 94 69 18 71. email : contact@plainepage.com Site : http://www.plainepage.com/accueil.htm )



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0