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Chemins de lectures

Les critiques de Max Alhau 2016-2017



Jacques Lovichi : « Mythologies de haute mer »



Depuis une dizaine d’années Jacques Lovichi a pris la décision de ne plus écrire de poésie. Dans ce livre qui rassemble un choix de textes publiés chez divers éditeurs, il écrit en guise de conclusion : « Pendant plus d’un demi-siècle, l’exercice de la poésie m’a donné exactement ce que j’en attendais : l’ivresse du verbe, des bonheurs d’artisan, le respect de quelques-uns, des fraternités de légende. Et la hargne des imbéciles. A quoi bon m’obstiner désormais ! » Il s’agit là d’une décision sans appel que les nombreux amis du poète regretteront. Avec « Mythologies de haute mer  », les lecteurs peuvent se rendre compte ce que fut l’itinéraire poétique et humain de Jacques Lovichi. Des constantes apparaissent au fil de ces lectures : le temps, la présence de la mort, le pouvoir des grands mythes et une écriture variée mais toujours épurée.
Dès « L’avant-dernière lettre d’Ephèse  » (1980-2005), poème en vers courts, on lit déjà le désir de faire halte en poésie, la marque de l’oubli auquel chacun de nous est promis, un constat fait de lucidité : « Transcendante autant que futile / mais illusoire / infiniment / l’écriture seule ne peut / désormais / nous tenir vivants. » D’où la colère qui saisit parfois le poète en face de la cruauté du monde et de ses habitants dont Jacques Lovichi, dans « Au-delà Non lieu », dans des proses d’une belle violence fait le procès tout en répétant, comme un refrain obstiné : « derrière, c’est toujours la mort. » Pourtant cette perspective ultime n’est pas sans contrebalancer ce désir que Jacques Lovichi exprime résolument dans « Vivre  » : « Et maintenant / il va falloir / vivre / Ce ne sera / ni très facile / ni très joyeux / mais / ce sera ». Toujours cette alternance entre la vie et la mort et ce par une écriture brisée dont l’effet est certain. Cette même écriture se fait plus ample dans les longs poèmes des « Mythologies de haute mer » où Jacques Lovichi en appelle aux mythes fondateurs dans lesquels apparaissent Ulysse de retour à Ithaque et dont les exploits sont ici retracés, Ulysse désormais empreint de sagesse, celle du poète écrivant ces exploits : « arriverai-je un jour au port de pleine terre / où je ne serai / rien / (ayant été Personne ! ) / où je ne serai rien / pilote solitaire / en paix avec les dieux. » Si Jacques Lovichi se réfère aussi à Thésée et à Egée, ainsi qu’à Jason, c’est aussi pour rappeler qu’en dépit de ces aventures souvent périlleuses la mort est toujours présente dans sa tragique sobriété : « ( pas à pas / se dépouille / l’homme ancien…) / voile blanche / voile blanche / voile / NOIRE. )
Dans Communauté des lieux, Jacques Lovichi fait le procès de la poésie et de certains auteurs : l’écriture, sous forme d’aphorismes, est encore présente pour témoigner et plus souvent pour dénoncer ou constater : « La poésie / ce que nous appelions LA poésie / est morte au milieu / du siècle dernier. Et nous avons participé au meurtre. »
Ce n’est pas sans émotion que l’on relit ces poèmes, témoignages d’un homme, d’un poète qui a préféré le silence après un demi-siècle passé à écrire, à défendre la poésie et dont nous avons été nombreux à reconnaître le talent et à partager l’amitié chaleureuse.

(Jacques Lovichi : « Mythologies de haute mer ». Collection Poésie XXI – Jacques-André Editeur, 14 € ).



Gérard Bayo : « Jours d’Excideuil »

Avec « Jours d’Excideuil », ce sont des tableaux issus de la réalité que Gérard Bayo livre au lecteur.

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Collectif : « Mon Quartier latin »



Qui voudrait connaître le Quartier latin, à Paris, n’aurait qu’à se référer à ce livre collectif dans lequel vingt-sept contributeurs disent ce qu’est ce quartier historique pour eux. Qui sont ces participants ? : des universitaires, des écrivains, des étudiants, des artistes, des journalistes.
Les contributions se présentent sous forme d’études ou de lettres adressées à ce lieu historique. La variété des propos domine autant que leur qualité. Claude Hagère évoque l’histoire du Quartier latin, sa naissance au XIIème siècle, un quartier de Paris voué à l’étude et à la population estudiantine, tandis que Bertrand de Feydeau s’intéresse au collège des Bernardins, à son histoire, à son rôle dans la vie culturelle de Paris.
Bien vite le Quartier latin allait devenir un lieu réputé pour ses établissements scolaires et universitaires. Aussi bon nombre de participants rappellent-ils leurs études dans des lycées prestigieux comme Louis-le-Grand, Saint-Louis, Henri IV, sans compter l’Ecole Normale Supérieur ou la Sorbonne. Ainsi, quand Marc Lambron, venu de Lyon, devient élève du lycée Henri IV en khâgne, il peut écrire : « Il me reste de ces saisons à Henri IV un parfum de jeunesse et de feuilles vertes. » Parler de ces établissements c’est aussi s’attacher à quelques figures de professeurs. Héléna Marienské, arrivée de Montagnac et affectée en hypokhâgne à Henri IV tombe sous le charme d’un professeur de philosophie : « De ce jour, je ne vécus que pour les cours de philo. Je m’apprêtais comme pour aller au bal. », A ce professeur elle ne pourra jamais remettre une copie sur table. De même la romancière Karin Hann rendra hommage à une professeure de la Sorbonne, Mme Ambrière qui l’aidera dans la rédaction de sa thèse sur Marcel Pagnol et qui mourra sans avoir pu lire une ligne du livre que Karin Hann avait consacré à l’auteur du « Château de ma mère ».
Dans cet ouvrage, c’est souvent la nostalgie qui s’empare de ceux qui ont fréquenté le Quartier latin, tel Alain Vircondelet qui évoque le cosmopolitisme du Quartier latin, sa vie intellectuelle avec la présence des éditeurs et des librairies, de même que Georges-Olivier Chateaureynaud qui fait part de ses rencontres : Hubert Haddad, Noury, Kechichian, Guillemineau et tant d’autres, tandis qu’il rappelle ce que fut mai 68 et les combats livrés. Quant à Patrick Wildloecher ce sont les événements de juin 1973 qu’il mentionne, autant que ses promenades dans les rues du Quartier et la rencontre de sa première femme. Dans ces pages, l’esprit de ce Quartier est mis en relief. La plupart des contributeurs ont fait corps avec ce Quartier, l’ont habité dans leur jeunesse, comme Brigitte Delpech ou Franck Conroy, ont découvert un autre monde qui les aura marqués et chez celui-ci s’exprime une douce tristesse : « J’ai l’impression de flotter dans un entre-deux, et ça me fait bizarre de me promener chez toi sans devoir aller où que ce soit », écrit-il.
A l’écart des considérations historiques, Péruvien venu à Paris, Porfirio Mamani Macedo, poète et universitaire, évoque sa détresse d’exilé, la fréquentation du Café de Cluny : « Un endroit tranquille et propice pour se sentir libre et seul pour écrire ». Il relate aussi dans ce qui pourrait être un conte la présence d’un pigeon auquel il s’adresse dans son désespoir : un autre pigeon survient accompagné d’un moineau : « Ils chantaient pour moi, pour chasser la tristesse de mon âme. »
Il faut lire l’ensemble de ces textes si divers dans leurs intentions, dans leur écriture pour avoir une connaissance de ce Quartier latin qui, malgré l’évolution de la société, continue d’agir sur ceux qui le fréquentent et ne laisse personne indifférent. A quoi tient son charme ? Il suffit de lire ces pages pour l’apprendre.

( Mon Quartier latin. éditions Garnier, 18 € )



Revue Les Hommes sans Epaules n°43



La dernière livraison des Hommes sans Epaules, comme les précédentes, comporte de nombreuses études, des poèmes, des notes de lecture. L’éditorial, signé par Yves Bonnefoy, récemment disparu, intitulé La poésie n’est pas un dire mais un déblaiement, une installation, définit avec force le but, les pouvoirs de la poésie : « Continuer d’espérer, vaille que vaille. Continuer de penser que l’arbre et le chemin sont si beaux dans la lumière du soir que ce ne peut être pour rien, et que nous avons toujours la tâche de les montrer, dans leur évidence. » Belle profession de foi de la part d’un de nos plus grands défenseurs de la poésie, d’un de nos meilleurs poètes.
La rubrique Les porteurs de feu est consacrée à Ounsi El Hage, poète arabe, présenté par Christophe Dauphin et tandis que Paul Farellier rend hommage à Jean-Paul Hameury, poète, essayiste, nouvelliste, décédé en 2009.
Dans les rubriques suivantes on peut lire, entre autres poèmes, ceux de Jean Pérol, d’Olga Vassileva, de Joachim Arthuys, de Louis Peccoud.
Paul Farellier consacre une étude, Le poème pour condition, qui est proche d’un essai, à l’un de nos poètes les plus représentatifs de sa génération : Lionel Ray. Cette étude chronologique permet de suivre l’itinéraire de Lionel Ray dès « Partout ici même » ( Gallimard, 1978 ) qui est « un livre inaugural » et Paul Farellier d’étudier la structure de cette écriture, la thématique en germe dans ce livre. Poète lyrique, Lionel Ray est hanté par l’absence, dans « Matière de nuit » ( Gallimard, 2004 ), par exemple, par le temps, dont la présence s’affirme dans « Syllabe de sable » (Gallimard, 1996 ), sans oublier la présence de l’amour, ce que Paul Farellier nomme les « iles amoureuses » ni celle qui lui fait écho : la mort, dans « Le Nom perdu » (Gallimard,1987 ). Cette étude d’une grande densité permet de mettre en lumière les différents aspects de la poésie de Lionel Ray, de le suivre dans son cheminement poétique qui est celui d’un homme en quête de vérité et de lucidité.
Dans la rubrique Une voix, une œuvre, Christophe Dauphin présente Taslima Nasreen, poète bengali dont la tête fut mise à prix dans son pays en raison de ses écrits, de son soutien apporté aux victimes de Charlie Hebdo. On peut lire quelques poèmes de cette femme militante dont l’œuvre comprend poèmes, romans, récits publiés en France chez différents éditeurs.
Il faut aussi mentionner, outre les nombreuses notes de lecture des Portraits éclairs, ceux de Christophe Dauphin et de Réginald Gaillard par Pierrick de Chermont et de Jean-Louis Bernard par Michel Passelergue. Pour terminer cette livraison propose de nombreux textes et poèmes de plusieurs auteurs dont Frédéric Tison, Paul Eluard, Michel Butor, Gérard Cléry, Nanos Valaoritis et bien d’autres.
Les Hommes sans Epaules constituent une source créatrice et poétique dont on ne saurait négliger l’importance et la diversité des propos, la qualité des différentes rubriques et celle des textes choisis.

(318 pages. 17.00 € Les hommes sans épaules. 8, rue Charles Moiroud - 95440 Ecouen – France. Courriel : les.hse@orange.fr)



Denise Borias : « Venise, notre reflet »



Dans ce livre, trop bref, il ne s’agit pas d’un nouvel essai sur Venise, mais plutôt des rapports qu’entretient Denise Borias, admiratrice fervente, connaisseuse de longue date de la Cité des Doges. L’écriture, celle du poète qu’elle est, traduit bien ce qu’elle éprouve au fil de ses déambulations.
Dans celles-ci, pas de rappels de l’Histoire mais plutôt la traduction d’émotions, de sentiments, une découverte sans cesse suscitée par l’admiration. Le lecteur suit la promeneuse et avec elle découvre ce qu’elle aperçoit. Ainsi son regard se porte sur ce que la plupart du temps on ne remarque pas : « Tel un pèlerinage en terre lointaine, les chemins de Saint Marc passent souvent par ces humbles ruelles, au gré de flèches à peine visibles, griffonnées à la craie sur les murs décrépis. »
Pourtant les lieux les plus illustres de Venise ne sont pas dédaignés par Denise Borias mais pour elle il n’est pas question de décrire mais d’éprouver, d’évoquer les impressions reçues. A propos de la basilique Saint-Marc, elle écrit : « Les colonnes de marbre aux douceurs de hanches semblent les mâts d’un navire chargé de joyaux qui s’enfoncent au cœur de la ville, déjà comblée de présents… »
Ces présents, Denise Borias les recueille au fil de ses errances, sur les places, dans les ruelles qui révèlent tant de surprises et où il fait bon se perdre. C’est ainsi que l’on suit l’auteur dans des rues vides de touristes, que l’on songe avec elle au grand canal et à ses palais « décor de lumière, d’eau et de pierre sculptée », un décor qui en appelle au secret. Attentive aux êtres qui peuplent Venise, faisant halte de temps à autre, Denise Borias cède à la nostalgie ressentie au campo Santa Margherita : « La place est grande pour courir et rêver… Quand elle est presque vide, le bruit des pas résonne, à la fois nets et feutrés, comme une musique dont l’écho est repris par les façades obscures. »
C’est la notion de bonheur, celui d’être dans un lieu privilégié, qui est suggérée au cours d’un parcours dans les rues de la Salute : « On tourne en rond, on est heureux sur le campo Barbaro (si doux malgré son nom !) » L’écriture contribue à transcrire les sensations éprouvés, un enthousiasme toujours présent. Visitant Murano, célèbre pour son travail du verre, Denise Borias laisse son imagination l’envahir : « les vases arqués comme des vagues, les calices ornés de spirales marines, les verres dont la finesse extrême reçoit si bien la lumière sans l’emprisonner, mais la renvoyer, embellie par les méandres de leurs formes, la grâce de leurs dessins. »
D’autres surprises attendent le lecteur à propos des fêtes dont celles qui ont lieu lors des régates de septembre : « Musique, scintillements, costumes splendides, la ville, le jour des Régates devient cette enluminure aux fulgurances de mémoire. » Ce sont ces fulgurances qui apparaissent dans ce livre, cette passion envers une ville qu’on ne cesse de se découvrir, qui nécessite d’autres visites, une ville à l’abri du temps, croit-on. Ce qui permet à Denise Borias, poète et « vénitienne » d’affirmer : « On revient à Venise comme au centre de soi, on y retourne comme à ses rêves profonds. »
A ce livre aussi on revient sous le coup de la beauté, du regard toujours émerveillé qui est celui de son auteur.

(Denise Borias : « Venise, notre reflet ». Editions du Cygne, 10 € )



Sylvestre Clancier : « La Source et le Royaume »



Après « Le Témoin incertain » ( L’Herbe qui tremble ), Sylvestre Clancier publie ces poèmes d’un profond intimisme, des poèmes qui côtoient la vie et la mort dans un même élan. D’une écriture limpide, « La Source et le Royaume » est de ces livres qui s’efforcent d’appréhender le temps en dehors de toute chronologie, de célébrer l’enfance jamais abandonnée. Ce qui fait tout le prix de ce livre c’est la force des sentiments exprimés, l’absence de toute crainte en face du destin, de la mort. Si l’enfance est présente, sans cesse rappelée comme une période heureuse - « Tu te souviens de la beauté du monde / de tes années d’enfance dans les bois, près des rivières » - elle se mêle aux paysages dont la mémoire restitue la présence.
L’attention du poète envers ceux qui l’entourent est constante et ce sont les mots qui permettent d’accéder à ces êtres maintenant disparus mais toujours présents : « Tes mots leur ouvrent la porte / les voici à présent dans le couloir obscur / où lentement ta mémoire les découvre ». Aussi la mort dont il est souvent question n’est-elle pas appréhendée avec peur mais plutôt comme un soulagement, un déni de solitude. En effet, tous ceux qui nous ont entourés, qui ne sont plus, Sylvestre Clancier est certain de ne pas les avoir perdus à jamais. L’écriture se charge d’émotion, de certitudes : « Bientôt tu auras retrouvé les absents / ils ne te manqueront plus / tu partageras leur savoir / tu auras oublié le deuil. »
Malgré tout, malgré l’espoir suscité par les mots porteurs de vie, Sylvestre Clancier ne peut cacher une certaine nostalgie envers ce qui n’est plus, de cette enfance qui ne cesse de resurgir : « Tu as la nostalgie du soleil d’hier / de ces rencontres d’oiseaux sauvages / sur les plages de ton enfance. » De même, la lucidité du poète n’est jamais prise en défaut : il est conscient que le rêve aura dirigé une partie de sa vie et il se reporte volontiers à ces temps heureux : « Les ciels arc-en-ciel gorgés / de pluie et de soleil / te transportaient de joie / et de félicité. ». Toutefois le regard que Sylvestre Clancier porte sur le monde à la fin de cette première partie est quelque peu désabusé et il peut écrire : « Ce monde envahi par le manque / la détresse et la faim / ravagé par la guerre / l’horreur la barbarie / a ravagé tes rêves / tes désirs, l’espérance . »
La seconde partie au titre éponyme est une suite de poèmes à l’écriture plus ample dans lesquels Sylvestre Clancier fait le constat d’une vie nimbée de rêves, dans laquelle l’enfance, l’amour s’imposent comme des temps essentiels, même si la douleur parfois est évoquée sans retenue : « Te voici maintenant plus seul que dans la nuit / où tu rêvais de conquérir le monde / Oui, te voici au plus profond du noir / Quand le brasier est mort et que le froid te guette / dans l’obscur de ta nuit qu’il te faut endurer. ».
Avec La Source et le Royaume, Sylvestre Clancier conduit le lecteur parmi les chemins de l’enfance, de la vie grâce aux mots qui sont les guides les plus assurés.

(Sylvestre Clancier : « La Source et le Royaume ». La Rumeur libre, 16 € )



Marcel Migozzi : « Des jours, en s’en allant »


Le titre donne le ton de ce livre : le temps saisi dans ses derniers retranchements est le fil conducteur des poèmes de Marcel Migozzi. La lucidité du poète en face de la vieillesse, de la mort n’est pas prise en défaut. Mais l’écriture ne se veut pas misérabiliste, au contraire, elle renforce la volonté du poète de ne rien regretter, de s’en tenir au présent et aussi au passé. La vieillesse demeure certes avec ses inéluctables ravages et Marcel Migozzi en saisit la réalité : « Les bougies d’Alzheimer fument. / L’âme tarie, le sperme en moins, / Le corps composé de débris / De la couronne d’autrefois, / Peut-on donner une leçon d’indifférence / A la douleur, vieille allumeuse ? »
Pourtant ce ne sont pas des regrets qu’exprime le poète en face de cette période de l’existence, bien au contraire, la mémoire se tourne vers des instants faits de joie, d’amour et les mots sont là pour dire ce que fut cette vie. Dès lors c’est une leçon de bonheur qui est contenue dans ces vers : « N’aimez pas laissez-moi/ Finir ma phrase. N’aimez pas infiniment trop peu, n’aimez / Qu’une fois éternellement. » Conseil de sagesse, conseil d’homme pour qui l’amour est une vertu essentielle.
Cet amour qui est avant tout marque du bonheur et qui, comme l’écrit Marcel Migozzi « laisse des traces /Même amères, tant mieux. » De même, quand la mémoire le permet, il y a toujours en chacun de nous, une part d’enfance qui a été préservée et qui resurgit moment voulu, en dernier ressort : « Mais au moment de la condamnation éternelle / Et quand viendra le temps des retrouvailles : / Enfance au bord du bac à sable non souillé / Par l’âge, amour au bord des sacrifices. »
En face de ces rappels d’une autre existence, de cette leçon de vie donnée par l’amour, il y a le passé qui pèse plus lourd que le présent stérile. Aussi Marcel Migozzi peut-il écrire : « Le passé t’offre une autre vie / Quand tu fermes les yeux, amen. » Car vient un temps où il faut affronter la mort avec la vieillesse et le poète a recours à un réalisme qui ne laisse aucun doute sur ce qui nous attend : « Tes jambes s’en iront dans la terre trouée / Définitivement. / Dernière promenade noire. » De nouveau , Marcel Migozzi en appelle à l’amour dont il dit « Dès sa deuxième syllabe A—mour / Prédit déjà mour—ir. » Et de conclure : « Notre âge il faudrait analyser sa chair / Savoir pourquoi elle aime tant / A s’épuiser d’aimer. »
Dans ce parcours existentiel, Marcel Migozzi dont le regard demeure aigu ne cesse d’entretenir avec la vie des rapports étroits autant qu’avec l’amour sans toutefois négliger de parler de la mort dont il ne veut pas écarter la présence. « Des jours, en s’en allant » est à la fois un chant d’amour et une approche de la vieillesse, de la mort attendue sans crainte, comme vaincu par d’autres forces plus puissantes, les mots, par exemple.

(Marcel Migozzi : « Des jours, en s’en allant » Éditions Petra, 12 € )



Michel Lamart : « 26 pierres posées au seuil du jour »


Parmi tous les mots du dictionnaire, Michel Lamart en a choisi 26, de A à Z qui permettent au lecteur de construire sa « propre demeure ». Le choix de ces mots est révélateur de l’attitude du poète envers le monde, de sa façon d’écrire aussi. De Amour à Zéro, ces noms communs, plus un nom propre celui de Kafka, invitent à une promenade en divers lieux. Michel Lamart se livre au plaisir de la réflexion, aux jeux avec le langage, ainsi pour Amour, il dit : « Monosyllabe prononcé à deux ( parfois ) : « Ah ! » « Meurs ! » Parfois ce sont des propos assez désabusés qui font mouche : pour le mot Départ, il avance : « Arriver ne serait rien s’il ne fallait partir. S’arracher. Quitter, fuir, se faire violence pour renoncer. Mais à à quoi ? A qui ? »
C’est ainsi que l’on suit la pensée de Michel Lamart et que ses mots frappent fort et juste ainsi à propos de Guerre : «  Tue au moins autant que l’alcool. » Parfois il se livre tout entier, à l’article Maison, il confie : « La maison loge en moi, au plus secret de mon être. Je suis plein d’elle, de sa douce paix intérieure.  » En suivant ce cheminement alphabétique, le lecteur est amené à réfléchir sur quelques questions philosophiques, ainsi les longues considérations au sujet du Néant qui s’achèvent par ces mots : « Comme si, à l’origine – mais il n’existe, bien sûr, aucune origine ! - il nous avait encouragé à être pour en devenir l’improbable preuve... » La lettre P ne pouvait être consacrée qu’au Poème : « Il n’est de poème que dé-composé. » On peut reconnaître sans doute la référence à Mallarmé. On lira avec intérêt et en souriant les propos sur le Rêve : « On ne confondra pas rêve et idéal pour cette raison que le mal, parfois, s’y mêle. L’homme descend bien du songe. » Ce qu’écrit Michel Lamart sur le Temps est riche d’intérêt, citons le début : «  Que faire du temps perdu ? Que devient-il lorsqu’il est passé ? Ecrire. Pour tenter de la retrouver. » Et laissons au lecteur le soin de découvrir la suite. Quant à la Vérité : « Elle saute aux yeux. Au point, parfois, de rendre aveugle qui la cherche.  » Jouant avec la lettre O de Zéro, Michel Lamart construit son article avec originalité, ainsi le début : « O-rigine Ou fin : façOn de désigner ce qui n’est pas. Un trOu dans la cOntinuité du vide. » La conclusion est destinée au lecteur : « Tu as maintenant, lecteur, en main assez de ces vingt-six briques pour bâtir ta propre demeure [ …] Cela fait, invite l’autre à, prendre langue. Ouvre-toi. Je te tiens la porte... »
On ne peut que remercier Michel Lamart pour cette invitation au voyage parmi les mots et les surprises qui attendent le lecteur.
(Michel Lamart : « 26 pierres posées au seuil du jour » La Porte )



Jeanine Salesse : « À la méridienne »


Si le peintre dispose de couleurs, le poète n’a que les mots pour traduire ce qu’il découvre . Ceux de Jeanine Salesse ne se contentent pas de décrire, ils mettent en rapport la nature et l’humain. Max Alhau évoque ainsi « À la méridienne », recueil récent. Lire ici.



Roger Gonnet : « La Voie haute »


Dans « La Voie haute » Roger Gonnet avec des poèmes tels des aphorismes montre combien l’œil exercé du peintre lui permet d’aborder le monde, de le décrire ou de l’écrire. Ce qui frappe dans ce recueil, c’est l’attention du poète envers la nature au sens le plus large du terme. Il saisit dans la moindre présence inanimée sa beauté, ainsi il écrit : « Les clartés disparues, les murs délavés, nous nous soumettons au ruissellement des terres./ Elles recouvrent et découvrent ce qui nous émerveille ! ».
Rien de ce qui est n’échappe au regard du poète et pour rendre plus forte sa vision et sa pensée, il donne aux mots toute leur puissance, son sens de la formulation est remarquable : « Trois fleurs / Pour un déjeuner d’herbe / Qui peut inventer le soleil sur la table ».
Pourtant ce n’est pas seulement l’art de la concision qui s’impose dans ces poèmes, c’est une démarche métaphysique à laquelle se livre Roger Gonnet. Le principal acteur de ce livre c’est le temps que le poète traque, interprète et qui constitue l’objet de sa quête. Avec sagesse le poète se résigne à en accepter la course : « Ne t’oppose pas à la marée du temps, à la grisaille d’un présent qui s’assombrit. ». Même si le temps est destructeur, même s’il charrie la mort, on ne peut que l’observer sans appréhension dans sa mouvance : « Il est le vent qui remue tout ». Il arrive même que le temps se fige ou plutôt que « nous nous immobilisons dans les glaces du temps. »
Mais parfois, en quête de passé, s’adressant au lecteur ou à lui-même, Roger Gonnet déclare : « Tu vas hiératique / et remontant le temps ». Dans sa quête de la beauté, avec l’attention qu’on lui connaît le poète ne cesse de s’attacher à ce qui l’entoure, à ce qu’il découvre : « Le soir meurt à petit feu / le jardin ne bouge plus ». Même si la mort est présente, l’attention de Roger Gonnet est toujours en éveil et l’espoir jamais bien loin, ce qu’il rappelle par ces symboles : « Oubliées les averses /Essuyées les larmes / On en appelle à l’odeur des lilas ».
Dans l’observation à laquelle il se livre, le poète n’oublie jamais que la nature à parfois un aspect humain et l’anthropomorphisme apparaît à plusieurs reprises : « La lisière mouvante, la frontière labile / La mer se couche et tire la langue. » Pour celui qui est peintre, les mots demeurent ce moyen dont il mesure la force et le manque pour exprimer la moindre sensation, le plus commun des sentiments : « A bout de souffle dans la noirceur de nos écrits brûlés, il faudrait inventer la clarté des mots qui nous traversent, la blancheur de la pierre au soleil ! »
« La Voie haute » est celle que suit Roger Gonnet en compagnie de son lecteur. Ce sont aussi ces découvertes poétiques, cette appréhension d’un monde dont nous ne connaissons pas tous les secrets mais qu’il convient de parcourir les yeux ouverts sur ce qu’il renferme et nous offre.

(Roger Gonnet : « La Voie haute » Sac à mots éd.)



Evelio Rosero : « Les armées »


La littérature ne peut être indifférente aux conflits qui se déroulent dans un pays. Depuis des années la Colombie est marquée par une guerre à laquelle sont mêlés les FARC, l’armée, et d’autres groupes paramilitaires. Evelio Rosero, dans ce roman, entraîne le lecteur dans un petit village, San José, jusqu’à ce jour épargné. Le narrateur, Ismael Pasos, un instituteur à la retraite, et sa femme Otilia, vivent paisiblement dans leur maison. La seule distraction d’Ismael est de contempler, du haut d’une échelle, sa voisine, la belle Geraldina, épouse d’Eusebio, le Brésilien, qui va et vient nue dans son jardin. Ici aussi le décor est on ne peut plus paisible : Géraldine, son fils Eusebito, et une fillette, Gracielita, qui lui sert de domestique, entretiennent avec leurs voisins de cordiales relations.
Pourtant à cette peinture sensuelle et idyllique va se substituer, peu à peu une évocation plus dramatique : l’arrivée dans le village de bandes armées dont on ne sait qui elles sont sinon qu’elles se destinent à imposer la violence, la mort. Sous les yeux d’Ismael, chroniqueur improvisé de ces faits terrifiants, se succèdent enlèvements, meurtres, dont celui de Claudino Alfaro, le guérisseur qui venait de soigner Ismael. Dès lors c’en est fini de la paix au sein de ce village préservé : le regard d’Ismael se charge de crainte, d’effroi. Les meurtres, les enlèvements se succèdent. Ainsi l’épouse d’Ismael, Otilia est enlevée et il n’aura de cesse que de vouloir la retrouver.
Les rapports entre Geraldina et l’instituteur ont changé : à la sensualité des premiers tableaux succède la peinture de la terreur : le mari de Geraldina, son fils Eusebito et la jeune servante, ont été enlevés : une rançon est demandée que Geraldina ne peut verser. L’atmosphère s’assombrit, les habitants ne songent qu’à quitter le village tandis que Ismael, éperdu, cherche partout Otilia dans le village où les bandes armées continuent de sévir, de tuer, de rançonner.
Face à ces exactions la plupart des habitants s’enfuient dont le curé de la paroisse, le père Albornoz,, mais Ismael, éperdu, hébété, refuse de quitter les lieux dans l’espoir qu’Otilia surgira un jour, délivrée. La tragédie ne cesse de s’alourdir et la mort avec les crimes de s’imposer : Ismael découvre dans le jardin le cadavre d’Eusebito, le fils de Geraldina. La maison de celle-ci a été envahie par les assaillants : Ismael, dont la raison commence à défaillir, aperçoit le corps de Geraldina, tuée et violée par ses agresseurs. Dernier témoin de ces violences le vieil homme sera arrêté par les assaillants et sans doute tué.
Evelio Rosero dans « Les armées » évoque avec force et réalisme ce qu’est la guerre civile qui ravage la Colombie depuis des lustres : dans cette peinture d’un village c’est toute l’horreur qui est dépeinte et face à laquelle la raison, l’entente, le courage sont des remèdes impuissants.

(Evelio Rosero : « Les armées . » Métailié., 9 €. traduit de l’espagnol, Colombie, par François Gaudry)
Max Alhau



Lire aussi :

Max Alhau, le voyageur impénitent

Max Alhau : Une étude de Pierre Dhainaut

« Si loin qu’on aille »

« En bref et au jour le jour »

« Présence d’Alain Borne »

« Le temps au crible »

« Ailleurs et même plus loin »

« Aperçus – lieux – Traces »

« L’état de grâce »

Les critiques de Max Alhau 2016

Les critiques de Max Alhau 2014-2015

Les critiques de Max Alhau 2013

Choix de poèmes



dimanche 17 janvier 2016, par Max Alhau

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Sa biographie

Max Alhau est né le 29 décembre 1936 à Paris.
A u cours de son service militaire, il rencontre Gérard Le Gouic).
Reprend des études de lettres à Paris puis à Toulouse, Licence, D.E.S. consacré à Alain Borne sous la direction de Michel Décaudin. C.A.P.E.S. de Lettres modernes.
Il enseigne dans la banlieue parisienne puis au C.N.E.D. de Rennes. En 1982, sous la direction de Michel Décaudin, thèse de doctorat : Gabriel Audisio, un écrivain méditerranéen.
Son temps se partage entre voyages, écriture, traductions de l’espagnol de quelques poètes et participation à plusieurs revues.


Sa bibliographie

Poésie :

Le Jour comme un ressac, Guy Chambelland, 1964,
Le Pays le plus haut, Guy Chambelland, 1966,
Le Temps circule, Subervie, 1968, Prix Voronca,
Itinéraire à trois pronoms, Guy Chambelland,
L’Espace initial, Guy Chambelland, 1975,
Trajectoire du vent, Brandes, 1979,
Passages, Rougerie, 1980,
Les Mêmes lieux, Rougerie, 1982,
L’Instant d’après, Brandes, 1986,
Ici peut-être, Rougerie, 1987,
L’Inaccompli, Sud, 1989,
D’un pays riverain, Rougerie, 1990,
Sous le sceau du silence, Rougerie, 1995, Prix Artaud,
Le Fleuve détourné, L’Arbre à paroles, 1995,
Le Bleu qui précède la nuit, L’Arbre à paroles, 1998,
Cette couleur qui impatiente les pierres, Voix d’encre, 1998,
Ocre, La Porte, 2001,
Interroger la terre, La Porte, 2002,
Á la nuit montante, Voix d’encre, 2002,
Nulle autre saison, L’Arbre à paroles, 2002,
Nommer la nuit, La Porte, 2003,
Horizons et autres lieux, Encres vives, 2004,
Proximité des lointains, L’Arbre à paroles, 2006, Prix Charles Vildrac de la S.G.D.L.
D’asile en exil, Voix d’encre, 2007, Prix Georges Perros.
Du bleu dans la mémoire, Voix d’encre, 2010.
Aperçus - Lieux - Traces, éditions Henry, 2012.
Le temps au crible, L’herbe qui tremble, 2014.

Nouvelles :

Le Chemin de fer de petite ceinture, Le Temps qu’il fait, 1986,
La Ville en crue, Amiot-Lenganey, 1991, Grand prix de la nouvelle de la S.G.D.L.
La Falconnière, Editinter, 2000,
Une ville soudain désertée, Editinter, 2004,
L’État de grâce, Le Petit Pavé, 2009.
Ailleurs et même plus loin, éditions du Revif, 2012

Prose :

Retour à Lisbonne, Tertium éditions, 2007.



Denise Borias : « Silence étoilé »

De brefs poèmes comme autant de tableaux pour célébrer le monde, une écriture fondée sur les éléments, surtout la terre et l’eau, ainsi se présente ce trop bref recueil lumineux et parsemé d’images. Ce qui guide Denise Borias dans son parcours c’est la dualité qu’elle observe dans le monde et qu’elle évoque avec force, ainsi les rapports de l’arbre et de l’eau : « Élan de sève / Tendu vers le ciel, / L’arbre en ses racines / Épouse / La candeur des sources. »
Dans la démarche poétique de Denise Borias les arbres sont ce guide qu’elle suit sans faillir, que ce soit le chêne, le frêne, ou le platane, ces arbres ont une part d’humanité que le poète ne saurait nier et qu’elle célèbre : « Vibrantes, / Les mains du platane / Retiennent l’automne et son or. / Elles tracent dans le ciel / Un chemin de lumière. / Peu importe / Le moment de rejoindre le sol. »
De même ce que souligne Denise Borias c’est son désir de ne faire qu’un avec le monde, la volonté de bannir l’unicité, la proximité pour se vouer à l’infini, ainsi « Poursuivant ses mirages / Le regard s’évade / Plus vif qu’une mouette / Assoiffée d’horizon. »
A lire ce livre – comme les précédents – on pressent que Denise Borias ne cesse de célébrer l’eau et surtout la mer, signe de l’infini, du mouvant, cette mer qu’elle retrouve à Venise, sa ville de prédilection qu’elle décrit dans ce livre à plusieurs reprises et dont elle vante l’aspect vivant : « Oiseau ou sirène, / La ville n’alourdit pas le sol instable / Qui lui a prêté asile. Libre d’osciller, elle capte la lumière / Et la rejette à l’eau, en mille reflets. »
On ne saurait s’en tenir au monde, à ses éléments, à la nature sans témoigner de la vie, de l’enfance qui gît dans la mémoire de chacun, une enfance elle aussi tournée vers l’avenir, vers la beauté du monde, une enfance que, l’âge venu, on quête désespérément : « Oublieras-tu l’envers du chemin, / Cette empreinte laissée par l’enfance / Et toujours recherchée, / Même une fois disparues / Les traces de ton parcours ? » Si la mémoire recherche ce qui semble avoir disparu, c’est sans doute pour laisser place à l’écriture qui se saisit de tout ce que nous cherchons. Le regard de Denise Borias embrasse l’horizon, l’infini, le passé et l’avenir : elle résume cette quête par ces trois vers évocateurs : « Nuages, hiéroglyphes mouvants / Votre ronde éveille les jours passés. / L’écriture est partout. »
Cette vision du monde par un regard sans cesse animé par le désir de découverte n’en est pas moins fondée sur la réalité de notre destin. Denise Borias parle sans peur de la mort, de notre disparition, de la fusion dans l’univers. Elle écrit sobrement : « Celui qui prendra dans sa main / Un peu de sable / Sera-t-il capable de distinguer / S’il provient de nos ossements, / Ou d’une simple pierre / Finement limée par le vent ? » On ne saurait trancher mais ce qui importe c’est le chemin parcouru, les paysages contemplés et qui nourrissent la vie des hommes.
Avec « Silence étoilé », Denise Borias livre au lecteur sa vision du monde, son goût pour la nature et la sagesse qui l’habite.

(Denise Borias : « Silence étoilé ». Éditions du Cygne, 10 € )



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