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Chemins de lecture

Les critiques de Max Alhau

Avec plus d’une vingtaine de recueils de poésie édités, Max Alhau est d’abord un poète, qui interroge notre présence au monde (lire ici son portrait) ; mais il est également nouvelliste.

Comme critique, il a donné de nombreux comptes-rendus de lecture et chroniques à diverses revues, d’Europe à Autre Sud.
Texture est heureuse d’accueillir ses articles.



Christophe Carlier : « L’euphorie des places de marché »


Christophe Carlier qui, l’an dernier avec « L’assassin à la pomme verte » , avait obtenu le Prix du Premier roman, publie chez le même éditeur ce qui pourrait être vaudeville ou comédie mais qui est roman corrosif où son style teinté d’humour féroce met en valeur ses qualités de romancier et de critique de notre société.
Dans une petite entreprise, Buronex, s’affrontent deux personnages antithétiques mais complémentaires : Agathe Pichenard, une secrétaire peu ardente au travail, régnant à sa manière, s’absentant fréquemment et détestant cordialement son nouveau patron : Norbert Langlois, jeune ambitieux sans scrupules. A ce duo, il convient d’ajouter, Ludivine, une jeune stagiaire, zélée et malheureuse en amour et qui n’a d’yeux que pour son patron. Si l’entreprise va cahin-caha, une belle et fructueuse affaire se présente un jour à Norbert Langlois avec l’arrivée d’un Américain, Rudy Harrington, type de l’homme d’affaires qui ne s’en laisse pas conter, bon enfant toutefois. Même si l’hostilité entre Agathe Pichenard et Norbert Langlois ne cesse de croître : celui-ci au comble de l’exaspération ne songe qu’à la licencier et envisage même de recourir à un tueur à gages, avec l’arrivée de l’Américain et la promesse d’une signature de contrat mirifique une sorte d’entente cordiale s’instaure. La rusée Agathe Pichenard dont les goûts de luxe n’ont jamais été satisfaits jette vite son dévolu sur l’homme d’affaires et flaire en lui une proie possible et d’un bon rapport. Pourtant les tensions naissent vite et le dénommé Harrington modifie les clauses de son contrat au grand dam de Norbert Langlois qui voit ses ambitions mises à mal. Il faudra l’aide involontaire d’Agathe Pichenard qui pratique grossièrement l’art de la séduction. Après un diner d’affaires en compagnie de son patron, elle raccompagne l’Américain à son hôtel et quelque peu déçue par les faibles prouesses de son partenaire en profite pour subtiliser l’ancien contrat et mettre à la place le nouveau, beaucoup profitable à Buronex. Cet acte lui vaudra les compliments inattendus de Norbert Langlois avec des avantages matériels dont elle a toujours rêvé. En filigrane ce sont les rouages d’une petite entreprise avec ses mesquineries, ses rivalités qui sont mis en scène par Christophe Carlier, tout autant que ceux de notre société aux prises avec les marchés et la Bourse. La fin de ce roman consacrera le triomphe d’Agathe et la déconfiture de Norbert Langlois. Les portraits savoureux et cruels qu’ils brosse des uns et des autres, les intrigues et les mesquineries, sont d’une grande force stylistique même si, parfois, les clichés ne sont pas loin.
On lit ce roman avec un plaisir sans retenue parce que les grands traits de notre société y sont brossés et que l’auteur ne ménage pas sa verve pour tourner en dérision certaines pratiques, les rapports avec les autres et la cruauté ou le ridicule qui s’en dégagent.

(Christophe Carlier : « L’euphorie des places de marché ». Serge Safran éditeur).



Bernard Mazo : « Jean Sénac, poète et martyr »

Nul mieux que Bernard Mazo, poète et critique, ne pouvait évoquer par un ouvrage soigneusement documenté la vie et l’œuvre de ce poète flamboyant que fut Jean Sénac (1926-1973). Il aura fallu six années à Bernard Mazo pour mener à bien un travail dont il n’aura, hélas, pas vu le produit, car notre ami nous a quittés le 7 juillet 2012. Max Alhau nous en parle.
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Jean Sénac : « Pour une terre possible »

En même temps que la biographie de Bernard Mazo sur Jean Sénac paraît chez le même éditeur « Pour une terre possible ». Différents recueils publiés chez plusieurs éditeurs ou en revue, voire abandonnés, permettent de suivre avec ce livre l’itinéraire du poète dont les deux grands thèmes furent l’amour et l’Algérie.



Cécile Oumhani : « La nudité des pierres »

Avec « La nudité des pierres » , Cécile Oumhani entraîne le lecteur dans un voyage à la fois initiatique et symbolique, un voyage consacré à la quête d’un passé, d’un pays disparu. Mais celui qui se livre à une telle entreprise est-il certain, d’accéder au lieu quêté ? L’incertitude s’empare du voyageur : « Ton pas se rappelle, en un temps si lointain qu’il ne t’appartient plus tout à fait », écrit Cécile Oumhani. Au long de ces poèmes, de cette quête, reviennent les références à ce passé, cette impression d’une errance infinie. Dans une atmosphère à la fois légendaire, onirique se dessine le parcours de l’errant qu’est le poète. Le langage se charge alors d’un poids de sensations, de couleurs : « de passage en traversée / tu as partagé le sel avec les vagues / et gravé de nouveaux cercle / aux astrobales ».
Le regard du poète s’élargit jusqu’à l’infini, vers ces étendues où fusionnent la terre et le cosmos mais si l’errance se poursuit n’est-ce pas à une illusoire destinée que représente ce parcours dont l’issue se dérobe au fur et à mesure qu’il s’accomplit ? « Iras-tu assoiffé de transparence / rejoindre la nuit du miroir ? » Un miroir qui, peut-être, ne réfléchit qu’une image trompeuse, apparente. Se manifestent les failles, les difficultés d’un tel retour vers un temps en miettes. Pourtant il convient de poursuivre, de se laisser porter par ses propres pas, par la « béance de la mémoire » qui ne peut livrer que quelques aspects de ce passé : « nous allons voués / aux brefs étonnements / de simples fragments ».
Dans une atmosphère orientale, c’est un monde à la fois impalpable et pourtant bien réel qui est suggéré, une atmosphère que les rêves contribuent à entretenir : « nos rêves de couleur / accrochés comme des fruits / bruissent doucement / sous les feuillages ». Dans ce décor, malgré ces couleurs et la présence des éléments, la mort demeure aux aguets qui s’oppose à ce désir de conquête d’un temps révolu : « Pieds nus les pêcheurs ont quitté / leurs lits de pierres / accroupis sur le sol fané / pour cueillir la mort à pleines poignées ». Il y a, au cours de cette quête comme le souhait de voir reculer la mort ou comme l’écrit Cécile Oumhani : « honnir ces parfums de mort / et leurs relents d’étoffe ». Aussi n’est-ce pas plutôt à un désir plus tenace que l’errant aspire, lui qui demeure sensible à tous les appels de la terre, à ce qu’il contemple, le désir de « rejoindre la brèche / où se mêlent passé et présent ».
« La nudité des pierres » possède le chatoiement des pierres rares et le regard de l’auteur porté à la fois sur le passé et sur un temps immatériel saisit le monde dans sa diversité, sa richesse de palettes que Cécile Oumhani sait mettre en valeur, une valeur à la fois esthétique et humaine.

(Cécile Oumhani : « La nudité des pierres », Al Manar, 15 €.)



Jean Poncet : « Lumière du silence »

Jean Poncet est méditerranéen : il célèbre hautement la lumière, la mer, mais ses poèmes se chargent de réflexions sur l’homme et les mystères qui l’entourent.
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Gérard Pfister : « Le temps ouvre les yeux »

Après Le grand silence , Gérard Pfister publie un second oratorio : Le temps ouvre les yeux , vaste chant à l’écriture haletante, au vers minimaliste, mais qui conduit à une expansion du temps personnifié. Tout au long des neuf chants qui composent ce poème, Gérard Pfister entraîne le lecteur dans cette marche infinie qu’il entreprend et qui ressemble à une errance dépourvue de sens et de but : « il n’y a pas / de but / pas de choix / c’est autre / part / que cela / se passe / là / où il n’y a / que / l’ombre ». Au fil de cette marche, avec la présence du temps de plus en plus prégnant qui bouleverse le poète et auquel il ne peut échapper : « cela / tangue cela / vire / à tous bords », la vision de la réalité se dégrade alors que l’orchestre s’estompe et que le poète se sent la proie d’un rêve : « qui criait / qui / courait qui / mourait ». Mais si la marche se poursuit, le temps lui s’humanise : « il regarde / il sourit / et déjà / je ne suis / plus là ». C’est avec le quatrième chant que ce temps s’impose réellement par le jeu de l’orchestre, par la force des mots et que le paysage se dépouille : « ici la mousse / la cascade / ici la pierre / l’étang / le paysage / est vide ». Avec l’interrogation suscitée par ce même temps, le poète peut écrire : « j’apprends / à voir / j’apprends / à écouter / à m’oublier ». On assiste alors à une fusion des mots, à une appréhension de l’espace dans son infini tandis que les instruments occupent la scène : « les timbales / retentissent / les cuivres les bois / font leur entrée ». N’est-ce pas avec cet oubli de soi que le souvenir de l’autre prend toute sa valeur ? : les mots alors voisinent avec le tragique de l’absence de soi : « j’apprends / à m’oublier / mais / comment / oublier / ton regard. » La puissance du temps atteint son apogée tout autant que son pouvoir d’unité entre les paysages, les couleurs les mots, entre le ciel et la terre : « comme si / le ciel / lui-même / avait voulu poser / sur la terre / ce bleu / lointain ». Survient dans le final le retour à la réalité, à l’espoir.
La beauté de cet oratorio tient à la vision du monde de Gérard Pfister placée sous l’égide du temps qui gouverne les hommes. L’orchestration, la composition de ces neuf parties laissent place à une tragique méditation dans laquelle le rêve et la réalité sont mêlées et ce grâce à une écriture d’une intense et nécessaire sobriété.

(Gérard Pfister : « Le temps ouvre les yeux », Oratorio. Arfuyen – 12 € )



Georges Drano : « Tant que Terre »

Quels rapports entretenons-nous avec la Terre ? Quels sont les pouvoirs de la parole ? Ceux de la peinture ? A toutes ces questions existentielles Georges Drano s’efforce de répondre dans ces poèmes tant en vers qu’en prose.



Roland Reutenauer : « Passager de l’incompris »

Roland Reutenauer est un observateur attentif de la nature, du monde, un poète qui réfléchit sur les mots, leur limite, leur pouvoir. Avec « Passager de l’incompris » , il entraîne le lecteur à sa suite, dans une marche au cours de laquelle il s’arrête pour faire part de ses réflexions, de ses impressions. Cette marche est guidée par les saisons et leur prégnance, ainsi écrit-il : «  Dans l’odorante beauté des seringas / ce matin de mai la presque vieillesse / m’assène un coup entre deux côtes / pour me rappeler à:on attention / et me dire : toi qui possèdes encore / des yeux et des narines / efficaces / regarde et respire » Ce regard de l’observateur, du passant qui prend son temps pour s’attarder sur un arbre, des fleurs lui permet aussi de s’interroger sur la présence des mots, leur importance sur tout destin. Ils sont là avec leur pouvoir de remédier à la douleur, en toute discrétion, mais pourtant indispensables pour qui s’est engagé sur le chemin de l’écriture. C’est que Roland Reutenauer s’appuie sur eux afin balayer les obstacles : cette confiance dans les mots, il l’exprime avec force dans ces vers : « ce qu’ils ramènent / dans la ruche intime / adoucira les songes / un hiver de plus  »
Engranger les mots demeure une opération presque physique à laquelle le poète ne saurait se soustraire. Mais dans ce livre apparaît parfois une sagesse, un désir de s’en tenir à l’instant, à récuser l’avenir, à préférer l’ici à l’ailleurs. Dans de nombreux poèmes Roland Reutenauer s’interroge sur cette nécessité de s’attacher à l’instant : « vivons la majuscule de l’instant », écrit-il. Cette adhésion demeure aussi un gage de fidélité envers le passé, ce temps jamais dissocié du présent, toujours en vue : « il m’enjoint de me mettre à table […]/ me force à conjuguer mes verbes / au plus présent des lointains ». De même, le poète s’en remet parfois à la force des rêves qu’il entend préserver au même titre que la réalité : à propos de ces songes il déclare : « j’en ferai de petits tas / qui réchaufferont mes paumes / la bouche close et bien trop sage / pour réclamer davantage » Dans ce cheminement poétique, Roland Reutenauer exprime parfois ses doutes, ses craintes et il invite le lecteur à partager cette sagesse déjà exprimée : il est des questions auxquelles nul n’est apte à répondre : « Mourir à ce monde avant l’heure / faudra-t-il s’y exercer / je me le demande / au beau milieu d’une clairière / je m’enfonce dans un taillis sombre / et laisse en plan la question / sous des cumulus rougeoyants ».
Avec « Passager de l’incompris » , Roland Reutenauer parcourt des paysages dont il déchiffre le sens, qui l’entraînent à des réflexions dont les mots sont les guides fragiles et nécessaires : il s’agit bien d’une leçon de choses qui s’impose et dont chacun retiendra la portée.

( Rougerie – 12 € )



Alain Suied : « Sur le seuil invisible »

Du 15 septembre 2007 au 16 juillet 2008, quelques jours avant sa mort, Alain Suied a posté sur son blog, presque au jour le jour, des poèmes, des notes sur la poésie. Ce sont ces textes que publie Gérard Pfister et qui permettent de découvrir ou de redécouvrir un poète dont l’œuvre est fondée sur l’altérité, l’humanisme et la célébration de la poésie.
Dans un texte en prose, à propos de Poésie et crise de la poésie, Alain Suied écrit en conclusion : « La transmission à l’autre est la raison d’être et non la limite de la seule langue universelle : la Poésie ! ». De nombreuses réflexions affirment la confiance qu’Alain Suied entretient à propos de la poésie dont la parole constitue le seul moyen essentiel d’accéder à un idéal : « Le Poème dévoile / sans l’étreindre / l’évidence du mystère », écrit-il. C’est cette voie que, tout au long de sa vie, il s’est efforcé de suivre. Pour le poète qu’il est, Alain Suied se livre ici tout entier à une quête qui ne cesse de s’affirmer, quête de la vérité, dont le héros malheureux est Hölderlin : « Oui, Hölderlin, tu as tenu ta route / qu’ils ont nommé folie et qui est vérité », de l’espérance, incarnée par Abraham, mais aussi quête spirituelle qui est celle de la lumière. Toujours dans un poème intitulé « Abraham », il écrit : « Mais tu avances, tu le sais / vers l’autre versant de la lumière. » La parole d’Alain Suied est tout entière chargée d’un altruisme qui le porte vers l’infini au-delà de toute souffrance. Pourtant il ne faudrait pas voir dans ces poèmes que l’expression d’un dogmatisme. Chez Alain Suied, la générosité, l’appel à la vie résonnent que ce soit dans ses poèmes ou dans ses proses, et s’il définit la mission du poète c’est pour affirmer qu’elle est « dans la transmission du frisson d’exister, dans le refus de l’illusion et de l’idole, dans la conscience revivifiée du premier et du dernier sentiment du monde : ente non-savoir et évidence de l’Infini. » D’autres sentiments parcourent ces poèmes qui, à l’écart de toute réflexion métaphysique, se portent vers la simplicité tant dans l’écriture que dans le choix des sujets. Ainsi est célébrée à plusieurs reprises l’enfance en des termes soulignant l’allégresse : « Alors, enfants riez, / dans les éclats solaires de la joie / riez dans la familière évidence ! »
A la lecture de ces poèmes, la parole d’Alain Suied se charge d’une force rare : la poursuite d’un idéal par la parole que véhicule le poème, lieu de rencontre des humains et qui les guide vers le secret de l’être que notre temps semble décidé à refuser. Cette mission, le poète est chargé de l’accomplir au nom de tous.

( Arfuyen, 12 €)



Anjum Hasan : « Carnets de Bangalore »

Anjum Hasan brosse un tableau de sa ville : Bangalore, dans douze textes en prose qui ne peuvent être précisément qualifiés de poèmes en prose en raison même de leur aspect narratif. Avec une écriture familière, sans fioritures, l’auteure brosse une suite de tableaux colorés, vivants d’une ville et de ses habitants. A partir de courtes évocations, elle entraîne le lecteur à sa suite et surgissent des portraits, de menus événements qui donnent tout leur prix à ces textes. Ainsi on assiste à une conversation chez un coiffeur où est mis l’accent sur la variété des langues parlées, ou c’est le portrait d’un homme rivé à internet, indifférent à ce qui se passe sous ses yeux tandis que se dessine une critique de la modernité et de ses illusions.
Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture de ces textes apparaît un visage plus austère de la ville et de ses travers : l’anonymat qui règne dans nos sociétés, la toute-puissance de l’argent explicitement montrée quand Anjum Hasan conclut le sixième texte par cette phrase éloquente : « Une fille brandissant une boîte de gâteaux déclare soudain au téléphone : " Mais pourquoi est-ce que je te parle ?"’ Et la personne à l’autre bout du fil chuchote suffisamment haut pour que la ville entière puisse l’entendre :"Pour le fric" ». Aussi les définitions de la ville éclairent-elles les descriptions. Les contrastes entre passé et présent urbain n’en sont que plus saisissants avec, on s’en doute, une préférence pour celui-là : « Le passé peut aussi être une voile qu’on gonfle de souffre de ses poumons pour qu’elle nous emporte vers la liberté », écrit Anjum Hasan à la suite des propos d’hommes évoquant un passé auquel ils s’efforcent de se rallier. Pourtant des scènes coutumières existent encore et rien ne pourra balayer entièrement les traditions, les usages : le changement est souvent un mirage comme la ville en dépit des illusions qu’elle répand.
L’intérêt de ces textes tient dans leur pouvoir de suggestion : la vie indienne et urbaine est évoquée dans sa justesse, son élan, sa diversité. Peut-être est-ce là que se trouve la véritable poésie de ces « Carnets de Bangalore ».

(Anjum Hasan : « Carnets de Bangalore », traduit de l’anglais – Inde - par Jean Poncet, Collection Encres Blanches – Encres Vives ).



Michel Lamart : « Jouer au Mariole »

Voici un livre fort mince constitué de huit nouvelles, qui pourraient être des apologues, et dont le contenu donne à réfléchir parce qu’il y est question de l’homme et de ses rapports aux choses. Un étrange rapport puisque les héros de ces courts textes glissent lentement vers le monde de l’objet et finissent par quitter celui auquel ils appartiennent. C’est que les objets, si divers soient-ils, nous déterminent, nous façonnent et nous fascinent, parce qu’ils nous permettent d’échapper parfois à l’existence pesante qu’est le nôtre. Alors cette confrontation aux choses, dans l’acception la plus générale, n’est-elle pas un moyen de nous évader, d’espérer dans un changement de notre être ? Ainsi « Le montreur de marionnettes » si passionné par ces créatures légères, enfermé dans sa solitude et dans un univers où domine la beauté, décidé à se dépasser, finit par disparaître dans le feu qu’il allume volontairement, s’évanouissant avec ses créatures. Quant au héros de « La chose », il devient lui-même objet et fait ainsi « le deuil de soi. », rejoignant sa propre absence.
Parfois aussi, ce sont d’étranges sentiments qui se portent sur les objets : ainsi dans « La machine à laver », récit qui ne manque pas d’humour et dans lequel on suit la progression de l’amour qu’éprouve le narrateur pour sa machine à laver : une aventure que l’on peut transposer sans peine dans notre monde. Cette même étude de notre société trouve son point d’orgue avec « Le mode d’emploi » à la fois satire des modes d’emploi et aussi du dirigisme qui nous est imposé dans notre existence. Mais dans ces récits, un fonds de pessimisme se dégage qui va du désir de s’enfermer dans le silence, de ne plus céder à l’initiative des mots jusqu’à la volonté de s’effacer, comme il arrive au personnage de « Vacuum cleaner » qui finira, après la disparition des choses qui l’entourent, avalé par le tuyau de son aspirateur.
Ces brèves nouvelles ne relèvent pas uniquement du fantastique mais à la lumière de leur contenu elles transportent le lecteur dans un monde si proche du nôtre qu’il se confond avec celui-ci. L’humour de Michel Lamart, son goût pour la satire donnent encore plus de force à ces nouvelles tandis que les personnages se hissent dans un même élan au rang de héros qu’il convient de saluer comme les représentants d’un idéal en faillite.

(« Michel Lamart : « Jouer au Mariole » Châtelet-Voltaire éd. 8 €.)



Jacques Rancourt : « Paysages et personnages »

Divers thèmes sont abordés dans ce livre à l’écriture dense, brève, à l’expression originale. C’est que Jacques Rancourt sait tout d’abord observer le monde, prendre appui sur le réel pour exprimer sa pensée. Le lecteur est parfois transporté dans un monde que n’aurait pas désavoué Jean Tardieu, un monde à la légèreté aérienne : qu’on se réfère à « L’art et la manière » et sa conclusion : « quand viendra demain / quand l’art rejoindra la manière / chacun pourra compter sur deux / le quidam allégé rentrera dans l’histoire ». Pourtant c’est tout ce qui se rapporte à l’homme que prend en compte Jacques Rancourt, ainsi le passage du temps et les incertitudes qu’il engendre : « le temps regarde dehors / il joue à pile ou face la suite de votre histoire ». Dans ce cas n’est-il pas préférable de s’en remettre à l’instant, à sa durée infinie ? « le temps en silence / ramène l’éternité / au plus cœur de l’instant ». De là cette volonté de demeurer, voire de trouver refuge en soi et chez soi, attitude qui permet de prendre conscience du monde, de sa beauté : « vous seriez mieux chez vous / au chaud parmi les choses / les bleus du corps / luisant contre le bleu du ciel », écrit Jacques Rancourt.
Toutefois l’être lui-même n’est-il pas sujet empli de mystères à commencer par son esprit sur lequel s’interroge le poète ? : « allez savoir d’où vient l’esprit / ne sombre pas dernière figure / ne te raccroche à rien » et il en est de même de la vie, de l’être donné au monde : une question sans réponse que traduisent l’incertitude et le doute : « mais comment savoir vraiment / si la question a un sens et si oui une réponse / si notre cher entendement est lui-même en mesure / d’en juger quoi qu’il en soit ». Il ne faut pas non plus oublier la mort et les interrogations qu’elle suscite. Le ton se charge de gravité : « quand vous serez de cendre ou de moindre poussière / qu’enfin la paix vous sera de plomb / aurez-vous toujours vent du bourdonnement des âmes ? »
Ainsi Jacques Rancourt questionne le monde autant que l’humanité : il reste que le poète par son écriture singulière se porte au-devant de chacun, éclaire sa route qu’il ouvre grand devant lui et sur laquelle nous avançons en sa compagnie. ( Ėditions du Noroît ).



Roger Munier : « Vision »

Ce livre de Roger Munier, décédé en 2010, représente le testament de l’écrivain. Il est constitué de trois parties : « Vision » , publié dans le Cahier Roger Munier aux éditions du Temps qu’il fait en 2010, « Amen » et « Néant » , textes inédits.
Dans ces pages, Roger Munier se livre à des réflexions, des méditations tournées vers deux thèmes qui ne cessent de le hanter : le Néant et le Rien, d’où le recours au paradoxe, à la dialectique. Le Néant, chez Roger Munier, fait figure d’élément central dans sa pensée. Et même s’il constate que « le néant, on ne peut rien en dire, pas même le penser, et moins que Dieu. Signe qu’il est, de tout, la Chose la plus reculée, d’un recul suprême », il n’en continue pas moins sa quête spirituelle, sa réflexion profonde, laquelle s’attache au « rien » qui accompagne l’écrivain dans sa marche.
C’est ainsi que, tout au long de ces pages, la pensée de Roger Munier s’enrichit de ces « visions » sur ces deux sujets. Le paradoxe est souvent manié avec force pour dire son incertitude quant au pouvoir du néant : « Je n’attends que mon anéantissement. Sans rien attendre de mon anéantissement. » Mais bien souvent c’est à des tentatives pour cerner ce qu’est le néant que Roger Munier a recours. Nombreuses sont les définitions qu’il apporte sur le néant sans cesse confronté à l’être : « Le Néant ne nous demande rien que d’être aussi peu que possible et finalement de n’être pas. » De là également les rapports qu’il établit entre le néant et le Rien : « Le Rien ne nie que pour reprendre en soi. Non pour seulement détruire, biffer, éliminer, mais pour a-néantir. » D’où aussi ce sentiment d’un mouvement perpétuel conduisant au néant : « Tout meurt, s’abolit et renaît, pour de nouveau s’abolir, à tout instant. » Quant au Rien, il donne lieu à ce constat : « On est sans pouvoir sur le Rien. C’est lui qui a pouvoir sur nous, étant pouvoir, le Pouvoir. » Alors, dans cet élan vers ce qui nous demeure inconnu, Roger Munier se confie à cette autre forme de Néant qu’il n’a cessé de chercher : « J’évolue, ou cherche à évoluer, ne fût-ce que part instants, dans le Néant. Mais c’est le Néant de Dieu », comme si ces mots étaient l’ultime message de Roger Munier tourné vers un autre monde que la pensée peut parfois entrevoir. ( Arfuyen, 8,50 € )



Marcel Migozzi : « A la fenêtre sans rideaux »

Lorsque le temps s’est inscrit sur le corps et qu’il reste surtout à se souvenir, écrire sert parfois à faire étape, à se retourner sur son passé. Dans ce livre où alternent proses et vers, l’écriture de Marcel Migozzi se charge de mélancolie, d’un réalisme que suscite la présence de la mort. Aussi, dès la première partie, les proses qui la constituent conduisent-elles le poète à des réflexions sur la douleur, sur la vieillesse et cela à la suite de la disparition d’un proche : le ton est grave, souvent tragique et l’espoir exclu, seuls demeurent des souvenirs qui : « ont laissé des traces fraîches dans la chair / et même dans la neige / si ton ange étouffe / ses ailes restent sur la page ». Dès lors, dans un mouvement contraire, l’enfance devient cette image vers laquelle Marcel Migozzi se tourne avec émotion, une enfance, certes difficile durant la guerre, mais qui représente un monde magique auquel le poète s’adresse avec des mots fervents : « n’oublie / Pas que l’enfance / clé de vie possède / De tes jours secrets la combinaison ». Après l’enfance, l’amour qui prend place dans la mémoire est célébré dans ces poèmes avec force et des amants Marcel Migozzi dit : « ils respiraient en eux l’odeur de leur bouquet d’aventure sans fin ».
Malgré ces notes claires la mélancolie s’insinue, la mémoire se brouille, la vieillesse s’ancre dans le corps. L’écriture penche vers le tragique et Marcel Migozzi peut déclarer : « on reste avec son corps / Qui n’est plus présent / même dans adieu ». Dès lors ce n’est-ce pas sans émotion qu’est retracé ce parcours qui va d’un temps à un autre et qui oppose début et fin, enfance et vieillesse, cela avec sobriété, grâce à une écriture sans fioriture mais qui court droit à l’essentiel, une écriture qui dit la solitude et le passé mais ne s’appesantit jamais sur le regret. Il y a la vie et la mort qu’il faut regarder sans trembler. C’est dans cette leçon ou plutôt dans les tableaux ici brossés par un poète qui n’a rien oublié de ce que fut son passé, de ce qu’est le présent, que se situe tout l’intérêt de ce livre sans cesse hanté par les pouvoirs de la mémoire. ( Éditions de l’Atlantique – collection Phoibos ).



Jean-Vincent Verdonnet : « Furtive écoute »

Un bref recueil composé d’une cinquantaine de tercets, ainsi se présente « Furtive écoute » dans lequel Jean-Vincent Verdonnet accorde à chaque poème tout son poids de mots, lui qui est l’observateur fidèle du monde et des paysages qui le composent. Il rappelle avec force les liens qui nous attachent à ceux-ci : « L’homme appartient au paysage / qui l’a modelé corps et âme / L’oublier c’est déjà mourir. » De même que les animaux, les oiseaux sont aussi en liaison avec l’univers dans une intime correspondance : « Quelque part un ramier s’enroue / et le frisson de la futaie / dit l’appréhension du jour ».
Aussi le poète se tient-il toujours à son poste d’observation, est-il en connivence avec l’invisible et l’infini, avec cette part d’humanité que le monde détient et cela n’est pas sans influer sur notre être propre : « Les mains habiles des saisons / jour après jour ont modelé / ton paysage intérieur », rappelle Jean-Vincent Verdonnet. En parcourant ce recueil, en s’arrêtant à chaque étape qu’est le poème, on ne cesse de partager le sentiment d’un parfait accord entre les forces de la nature et l’homme. Parfois le passé refait surface et les souvenirs sont rappelés par le simple jeu des sens : « L’odeur des coings du plus jeune âge / n’a pas cessé de naviguer / sur les longs cours de la mémoire ».
Nulle marque du tragique dans ces poèmes malgré la prégnance du temps, mais souvent un espoir exprimé par le biais de la nature : « Sur l’allée aux couleurs d’octobre / un chêne éparpille ses glands / En chacun d’eux un arbre espère ». Les mots sont alors nécessaires pour ne pas donner raison à l’oubli et le poète le rappelle avec obstination : « A voix basse nommer les choses / pour les garder encore en vie / dans le froid de l’indifférence ». Ces mots portent témoignage envers la vie que la mort ne saurait atteindre et c’est encore en faveur de l’espérance que Jean-Vincent Verdonnet peut écrire : « L’espérance attend le matin / qui saurait rajeunir le monde / et lui donner une autre voix ».
Poète, observateur attentif des plus petits faits, ainsi est Jean-Vincent Verdonnet qui donne à lire dans le grand livre du monde ces poèmes comme autant d’instantanés que les mots pérennisent.

( L’Arbre à paroles, 5 € ).



Henri Meschonnic : « L’obscur travaille »,

Avec « L’obscur travaille » , sont publiés les derniers poèmes d’Henri Meschonnic, journal de bord tenu entre le 1er mars 2008 et le 26 février 2009. De brefs poèmes écrits bien souvent à l’hôpital et dans lesquels apparaît l’homme lumineux qu’était Henri Meschonnic. Dans ces poèmes reviennent des thèmes lancinants qui soulignent la pudeur de l’homme, disent le refus de la douleur, de la mort. Ce sont avant tout des élans vers l’autre et en particulier vers la femme aimée dont la présence demeure sans cesse et avec laquelle a lieu une véritable fusion : « quand je t’attends je m’attends / tant je suis traversé / par toi et toi / et nous traversons tous les autres / c’est ainsi que je te vois / que je me vois ». L’amour s’impose comme une valeur fondamentale, la constante de la vie que le poète ne cesse de célébrer.
Avec ce sentiment, la notion d’attente est rappelée à plusieurs reprises : attente de l’autre, de la lumière, de l’aimée, attente toujours exprimée avec une sobriété qui ne voile pas l’émotion ressentie dans ces brefs poèmes : « j’attends le temps / j’ai dû l’arrêter / rien ne bouge / sauf les feuilles des arbres / j’écoute je t’attends ». Pour que cette attente soit moins prégnante, Henri Meschonnic s’efforce de s’élancer vers l’infini, vers des paysages, vers le ciel : « j’ai besoin du ciel dans mes yeux / dans mes mains dans tout mon corps » écrit le poète qui s’associe aux autres pour les devenir.
De là ce souci de se porter vers tout ce qui sollicite son regard, d’être ces autres qui l’habitent : « toutes ces têtes / que je vois / tournent dans ma tête/ le ciel aussi / est dans ma tête ». Les références au ciel, aux arbres, aux éléments représentent ces points d’ancrage auxquels Henri Meschonnic demeure fidèle. L’expression, dans ce livre, est souvent fondée sur la dualité, passage de l’un au tout, réfutation de la solitude et éloge de ce qui est différent et complémentaire, en même temps que se manifeste le désir du poète de devenir ce qu’il contemple : « je ne sais pas si c’est l’oiseau / qui s’envole / ou si c’est l’arbre / je deviens l’arbre / je deviens l’oiseau » Et jusqu’au bout Henri Meschonnic chantera l’amour et la vie, réfutant la douleur, regardant vers l’infini et donnant aux mots leur poids d’humanité si lourd dans ces poèmes écrits au quotidien.
Avec « L’obscur travaille » , la voix d’Henri Meschonnic parvient jusqu’à nous, épurée, dense et lourde d’un sens que l’on ne peut méconnaître.

(éditions Arfuyen, 2012, 94 p., 9 euros.)



Caroline Boidé : « Les Impurs »


« Les Impurs » est le deuxième roman de Caroline Boidé, un roman qui marquera cette rentrée littéraire de janvier. Conçu sous le signe de la dualité « Les Impurs » , dont l’action se situe au début de la guerre d’Algérie, est le récit bouleversant de l’amour de David, un ébéniste juif, et de Malek une musulmane bibliothécaire et poète. Dès leur rencontre c’est le coup de foudre immédiat, l’aveu d’un amour brûlant de part et d’autre. La sensualité de l’écriture témoigne de cette passion ravageuse. Mais les interdits pèsent des deux côtés. Malek a déjà été répudiée par sa famille en raison de ses activités littéraires, quant à David, sa famille pratiquante s’oppose vivement à cette union. La douleur de Malek perce, tragique, et sa disparition brutale bouleverse la vie de David. En prenant connaissance du journal de Malek il se rend compte de ce que fut l’existence de la jeune femme, de la douleur qu’elle éprouva en comprenant que tout mariage avec l’homme qu’elle aimait lui était refusé. L’écriture traduit ces souffrances personnelles, de même qu’elle révèle plus tard la souffrance de David qui sombre dans une sorte de folie. Il faudra qu’il se résigne à épouser sans amour Léa, qu’il ait une fille, Esther, pour que sa vie reprenne sens. Mais, durant ces années, la guerre dévaste l’Algérie et la communauté fraternelle entre Juifs et Musulmans se trouve éprouvée.
Ce sont des accents presque camusiens qui s’élèvent alors pour célébrer cette terre désormais en proie à la violence, à la mort. Les pages du journal de David sous forme de quelques brèves notes traduisent bien le climat qui régnait à cette époque et cela sans aucun parti pris. Le départ pour la France, en 1962, signe l’abandon définitif de la terre natale et de l’invisible présence de Malek.
Rares sont les livres mettant en scène l’Algérie en guerre qui atteignent à une telle force, une telle émotion. Au-delà de ce conflit, c’est un message de paix, le témoignage d’un amour que la mort ne brise pas que Caroline Boidé offre dans ce roman où l’espoir côtoie la douleur la plus aiguë.

(Caroline Boidé. « Les Impurs » Serge Safran, éditeur. 160 pages. 15 € SBN : 979-10-90175-02-0)



Michel Lamart : « Moi qui suis la ville d’Istambul »,

L’ombre de Nâzim Hikmet plane toujours sur Istambul et Michel Lamart n’oublie pas le poète dans cette évocation de la ville turque. Pourtant il ne s’agit pas d’un hommage sous forme de poèmes, c’est surtout le regard d’un poète-voyageur qui nous est livré dans ce mince cahier. D’emblée la ville est offerte au lecteur dans une série de poèmes aussi concis qu’intenses, une ville suggérée dans sa diversité et Michel Lamart excelle dans la peinture de brefs tableaux urbains qui traduisent la vie d’Istambul : « Le port s’enfièvre / D’ailes tournoyantes / Et de rires fêlés / De criardes mouettes » ou qui s’attachent à évoquer les « petits métiers oubliés » ainsi les « Cireurs de chaussures / Aux mains coupables ». Dans son parcours, Michel Lamart désire traduire les couleurs, les odeurs de cette métropole, tout en s’attachant à observer la variété des foules et leur souhait de liberté : « Tchador / Burqa et mini jupe / Vont de conserve / La mode d’ici / N’obéit à aucune religion ».
Toutefois le voyageur ne saurait oublier la misère qui sévit et l’écriture se charge de compassion envers les réprouvés : « Enfants déguenillés / Errant / En chats sauvages » tandis que le commerce traditionnel ne perd pas ses droits : « Passage souterrain / Caverne d’Ali Baba / Souk où s’échangent / Sourires et pacotille / Tunnel où l’argent circule »
Tout au long des lieux traversés, l’œil de Michel Lamart s’attarde sur les habitants et il nous rappelle avec force la vitalité d’Istambul autant que la présence diaphane de Nâzim Hikmet : « Le mort de la place de Beyazit / Reprend en chœur le chant de liberté / Psalmodié par Nâzim Hikmet ». Aussi, élargissant sa vue, le poète en vient-il à imaginer l’avenir de la ville tiraillée entre deux civilisations : « Les voies du tram / Une / Pour l’Orient / L’autre / Pour l’Europe / Finiront bien / Par se conjuguer / Au futur ». Cette brève incursion dans une ville solidaire de son histoire, de sa culture permet à Michel Lamart de laisser libre cours à son regard et l’observateur qu’il est fait corps avec le poète dans cette célébration colorée et fervente.

(éditions Encres Vives, 249ème Lieu.)



Philippe Mathy : « Barque à Rome »

Dans Barque à Rome , le poète Philippe Mathy a rassemblé trois carnets relatifs à différents séjours tant en Algérie, qu’à Rome, dans le cadre de deux résidences d’auteur à l’Academia Belge en juillet 1999 et en juillet 2002. Dans les notes algériennes, Le sable et l’olivier , déjà publiées en 1984, voyons-là comme une suite de petites proses impressionnistes qui sont autant une célébration de la vie qu’une approche du désert et dans lesquelles la réflexions côtoie l’aphorisme. Différents sont les deux autres carnets romains. Dans ceux-ci Philippe Mathy, qui manie l’écriture avec art, transcrit à la fois ses impressions lors de ses promenades dans la Ville éternelle mais encore élargit sa vision par ses réflexions. Il y a d’admirables pages sur des visites de lieux historiques au cours desquelles il communique au lecteur l’émotion ressentie devant telle ou telle œuvre d’art, ainsi des mosaïques de l’église Santa Maria Maggiore, mais parfois Philippe Mathy se laisse aller à la simple évocation d’une promenade et c’est encore l’émotion qui le gagne.
Pourtant il ne peut se détourner de la littérature qui enrichit ses visites. Bien souvent, et surtout au cours du second séjour, des lectures sont là qui l’accompagnent : Yves Bonnefoy, Pascal Quignard et des poètes lyriques anciens comme Tibulle, Properce ou Ovide. Le regard de Philippe Mathy est toujours soutenu par des mots et ce qu’il transcrit dans ces carnets c’est avant tout le désir de saisir les choses autant que les êtres. Parfois il s’attarde sur une passante, ou sur un jardin et bien souvent des propos d’ordre métaphysique prolongent sa vision. Ces notes disent la fugacité du temps que suggèrent ces lieux chargés d’histoire mais transcrivent aussi la mélancolie éprouvée à la suite d’un retour sur des endroits déjà fréquentés. Philippe Mathy s’avance à écrire que « les bonheurs nés de l’inattendu se font plus rares. »
Il faut suivre l’auteur dans ses promenades pour découvrir avec un plaisir toujours constant ces proses issues de regards portés ça et là, de réflexions, de rencontres inattendues. Loin d’être le journal d’un voyageur, ces Carnets sont la traduction d’instants privilégiés qui jamais n’excluent l’émotion, le goût pour les découvertes humaines et esthétiques.

(« Barque à Rome ». L’herbe qui tremble éd. 186 pages, 15€)



Jean-Paul Giraux : « Aragon, Césaire, Guillevic et 21 invités du mercredi du poète »

Jean-Paul Giraux, auteur de romans, de nouvelles noires, est passionné de poésie et la défend avec fouge et talent. Critique dans plusieurs revues, dont Poésie Première et Poésie-sur-Seine, il présente aussi, chaque mois, depuis de nombreuses années des poètes lors du « mercredi du poète » à Paris.
Ce volume contient des entretiens et des études publiées dans différentes revues. Ce sont bien entendu les poètes qui sont ici les invités de Jean-Paul Giraux. Son choix est éclectique et il ne s’intéresse pas seulement à ceux qui ont ouvert la voie, comme Aragon auquel il consacre une trop brève étude, Aimé Césaire, à qui il rend hommage à l’occasion de sa disparition en 2008, ou Guillevic chez qui il étudie avec une belle profondeur le « monde terraqué », il se tourne aussi vers des poètes contemporains aux expressions différentes, à la voix singulière. C’est là que la finesse de Jean-Paul Giraux fait merveille car le moindre article donne lieu à une analyse pertinente de l’œuvre.
Il serait vain de citer tous les poètes rassemblés dans ce volume auxquels Jean-Paul Giraux consacre soit un entretien, soit une étude plus ou moins exhaustive. On peut simplement dire que son choix n’est fonction que de la qualité des textes. Et plus encore Jean-Paul Giraux s’attache aussi aux auteurs qui ont publié outre des recueils poétiques soit des études, soit des romans : tel est le cas de Marie-Claire Bancquart dont il analyse le livre : « Paris dans la littérature française après 1945 » ou de Monique W.-Labidoire, auteure d’autofiction : « 1942 une enfance et un peu plus... »
L’ancien enseignant qu’est Jean-Paul Giraux fait preuve d’une grande rigueur dans ces présentations, qu’elles soient sous forme d’entretien, notamment celui de Gabrielle Althen, ou d’articles et il met sa connaissance de la poésie contemporaine au service de ceux qui l’écrivent. On ne peut que lui en savoir gré.
( Anthologies de l’Arbre à paroles. 272 pages 18€. ISBN 978-2-87406-520-0.).



Gérard Pfister : « Le grand silence » oratorio ( Arfuyen )

Dans la note qui clôt ce livre, Gérard Pfister écrit : « La phrase est le seul personnage et le seul décor. Elle porte en elle-même tout l’espace et tout le drame. » Et c’est bien cette phrase unique mais d’une portée très significative qui s’impose dans ces neuf parties : trois fois trois arias.
Le thème est lui aussi unique : la présence des morts qui accompagnent le poète tout au long d’un long périple : « mes morts / sont derrière moi / mes morts / me portent / comme un long / profond / sillage ».
Au cours de cet oratorio orchestré par le silence, une voix s’élève qui dicte la marche. Une voix qui se mêle aux mots, fil conducteur de ce poème. Mais sans cesse dans ce long périple les morts ne quittent pas le poète : « ils sont la / mes témoins / toute une foule / de blanc vêtus / je suis / leur enfant ». Au cours de la marche silencieuse entreprise, rien ne semble bouger et le poète ne rien voir : dans un double mouvement le présent est donné et repris : « mes mains se serrent / sur le présent / toujours / il m’est repris / toujours / il m’est donné »
Le sang lui ne cesse d’envahir le paysage, de le teinter de sa couleur : « mon sang / tout ce sang répandu le sang / de mes pères », accentuant ainsi le mouvement dramatique. Quant au temps il ne passe plus et seuls les morts portent le poète vers quelle issue au cours d’un voyage fantomatique : « un train de nuit / filant seul / et tous sont endormis / il n’y a pas de voyageur ».
Car c’est bien cette incertitude sur laquelle repose le contenu de ce poème dramatique. Seuls les morts dans leur cortège permettent au poète d’entrer dans le grand silence mais de demeurer fidèle aux mots qui « ne savent faire / que rêver ». La voix épurée à l’extrême demeure présente afin de célébrer ces morts, le silence dans lequel toute chose affirme sa présence et la phrase, unique, se mêle elle aussi à ce silence auquel elle donne naissance, qu’elle fortifie tout au long de ce parcours.

(Collection Cahiers d’Arfuyen n°195, 150 pages, ISBN [/978-2-845-90163-6)

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Jeanine Baude : Emma Goldman : « Non à la soumission »

Qui était Emma Goldmann ( 1869-1940 ) ? C’est ce que le lecteur peut apprendre en lisant ce petit livre de Jeanine Baude. L’auteur à la suite d’un séjour à New York peu après l’attentat de 2001 rencontre par hasard une femme, Maria, arrière-petite-nièce d’Emma Goldmann. Durant leur conversation se dessinent peu à peu le visage et l’action d’Emma Goldmann. Par le biais de retours sur le passé de l’anarchiste, arrivée d’Europe en janvier 1886 comme immigrante à l’âge de 16 ans, ce sont les principaux traits de caractère, la prise de conscience d’un monde en proie à la misère que Jeanine Baude, à l’aide de dialogues, met en scène. Mais c’est aussi le climat de cette époque confronté à celui qui règne en 2001 à New York que Jeanine Baude évoque avec force et qui entraîne l’adhésion du lecteur.
Emma Goldmann par son action en faveur des déshérités, par sa participation aux luttes ouvrières fera figure, comme Rosa Luxembourg, Louise Michel, de résistante, de révoltée. A plusieurs reprises elle paiera son engagement aux côtés des plus pauvres par de la prison et par son exclusion des États-Unis vers la Russie en 1919.
Jeanine Baude sait rendre vivant le combat d’Emma Goldmann qui, de retour au pays natal, se dressera devant l’injustice, la tyrannie. Sur les pas de son héroïne, l’auteur sait faire revire les combat de cette femme et notamment celui mené en faveur des marins mutinés de Kronstdat en 1921. L’oscillation continuelle entre notre époque et celle d’Emma Goldmann permet des rapprochements qui ne sont pas inutiles et le visage, l’action de la militante n’en sortent que renforcés par la conviction de Jeanine Baude désireuse de rendre hommage à toutes celles et ceux qui se dressent contre les oppressions de tout genre, contre les inégalités quelles qu’elles soient.
Gageons que les jeunes lecteurs à qui cette collection est destinée et les autres découvriront une héroïne dont il convient de ne pas oublier l’action.

( Actes Sud Junior, 7,80 €.)



Rui Zink : « Le destin du touriste »

Le touriste est un curieux animal qui pour pimenter ses vacances ne recule pas devant le danger. Mais Servajit Duvla, qui se fait appeler Greg, même s’il ne refuse pas cet ingrédient, est différent. Ce qu’il désire c’est certes affronter le péril mais aussi se punir d’une lâcheté qui remonte à sa jeunesse. Il est venu dans ce pays sans nom, se trouve dans une zone minée par la guerre et accueilli par un habitant, Amadou, de son nom véritable José Amado, qui se propose, en tant que chauffeur de taxi et accompagnateur, de lui faire découvrir son pays ou plutôt une zone. Les périls ne sont pas moindres et Greg ignore que tout ce qu’il va affronter n’est que simulacre : enlèvements, accidents, meurtres tandis que de l’autre côté de la barrière c’est bien la guerre civile qui règne. Certes la zone est dévastée mais les touristes ne risquent pas grand chose à tel point qu’on se demande parfois où est la vérité ou est le simulacre.
C’est que le touriste est ici malmené par la plume corrosive de l’auteur qui manie habilement satire et caricature et que les pulsions les plus élémentaires trouvent leur compte dans ce pays. Quelques-uns de ses habitants soucieux de répondre aux demandes les plus sordides de celui qui met le pied sur cette terre n’hésitent pas à se prêter au jeu. Même si Greg est différent, même s’il est suicidaire il demeure comme ses semblables incapable de faire la différence entre le réel et l’artifice et c’est surtout ce dernier qui lui est offert. Quant à Amadou, il n’est que le figurant d’un vaste théâtre, un figurant qui s’acquitte bien de sa tâche alors même que la précarité est son lot quotidien et que l’horreur s’impose non loin..
Il faut lire ce livre, le premier de Rui Zink traduit en français, qui plus qu’un roman a des allures de pamphlet, pour s’interroger sur ce qu’est le tourisme pour certaines populations. Ce récit conduit le lecteur à réfléchir sur les désirs qui attisent ceux qui partent non à l’aventure mais en quête de sensations peu louables. Certains pays sont en mesure de les satisfaire car il y va de leur survie économique, laquelle ne profite qu’à quelques-uns. « Le destin du touriste » dans son actualité ne saurait passer inaperçu. On y trouvera les travers de notre civilisation en mal d’aventures.

(Traduit du portugais par Daniel Matias, Métailié, 18 €.)

Max Alhau



Lire aussi :

Max Alhau, le voyageur impénitent

Max Alhau : Une étude de Pierre Dhainaut

« Si loin qu’on aille »

« En bref et au jour le jour »

« Présence d’Alain Borne »

« Le temps au crible »

« Ailleurs et même plus loin »

« Aperçus – lieux – Traces »

« L’état de grâce »

Les critiques de Max Alhau 2014-2015

Les critiques de Max Alhau 2013

Choix de poèmes



lundi 29 juillet 2013, par Max Alhau

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Les articles de 2010

Encarnació Martorell i Gil : « Un regard innocent ». Durant la guerre civile, du 19 juillet 1936 au 7 janvier 1939, Encarnació Martorell i Gil a tenu un journal qui a été exhumé après avoir passé près de soixante-dix ans dans un placard de son appartement de Barcelone. C’est ce document d’une valeur humaine incomparable qui est donné à lire aujourd’hui, journal d’une fillette d’une grande maturité qui rend compte de la vie à Barcelone durant les années sombres d’une guerre fratricide. Max Alhau en parle.

Jacquette Reboul : « Énigme de l’oracle ». Dans son « Prélude aux nouvelles », Jacquette Reboul qui s’interroge sur le temps et sur la correspondance des récits avec ce même temps, déclare : « On ne peut écrire le temps. Mais, par l’écriture, on peut rendre perceptible le temps. » Cette perception du temps est manifeste dans les deux récits qui constituent ce cahier, « Énigme de l’oracle » et « Et si le désir se meurt », mais il s’agit d’un temps hors de toute durée, un temps qui sollicite au plus près la mémoire et que les souvenirs reforment. Lire.

Antoine Bello : « Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet ». Même si Antoine Bello n’est pas à proprement parler un auteur de « polar », « Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet » , son dernier ouvrage publié, est bien un roman policier placé sous le patronage d’Agatha Christie, dont la présence hante ce livre. Arrière-petit neveu de Marcel Aymé, Antoine Bello, né en 1970 à Boston, vit à New York et a publié cinq romans. Critique.

Francis Chenot et Rio Di Maria : « De deux choses lunes ». Il n’est pas courant que deux poètes joignent leurs voix dans un livre commun. Francis Chenot et Rio Di Maria ont réussi ce pari et ont réalisé « De deux choses lunes », recueil dans lequel, selon Max Alhau, se complètent les intentions de deux amis et chez qui on n’observe nulle dissonance. Lire le compte-rendu.

José Manuel Fajardo :« Mon nom est Jamaïca ». Journaliste et historien, l’écrivain espagnol José Manuel Fajardo est aujourd’hui établi à Paris. Il a publié plusieurs romans en France. Max Alhau a lu le dernier, « Mon nom est Jamaïca », publié chez Métailié. C’est en voulant pénétrer en territoire palestinien qu’il a été arrêté par la police israélienne et qu’il tient des propos incohérents, déclare s’appeler désormais Jamaïca et être juif. A partir de cet instant Dana, qui ne le quittera plus et le ramènera à Paris, essaie de comprendre ce qui a fait basculer d’un coup Santiago dans un autre univers. Lire ici.

Jean-Marie Blas de Roblès : « La Montagne de minuit » Jean-Marie Blas de Roblès, Prix Médicis 2008 avec son roman « Là où les tigres sont chez eux » (chez Zulma), vient de publier chez le même éditeur un nouveau roman, « La Montagne de minuit ». Au cœur de ce roman, un personnage hors du commun : Bastien, gardien d’un lycée jésuite et secrètement passionné par tout ce qui concerne le Tibet et le lamaïsme. Vérités et mensonges, fautes et rédemption s’enlacent et se provoquent dans ce roman qui interroge avec une désinvolture calculée les « machines à déraisonner » de l’Histoire contemporaine. Voir la lecture de Max Alhau ici.

Alberto Barrera Tyszka : « La Maladie » ou le difficile exercice de la vérité. Alberto Barrera Tyszka est né en 1960 à Caracas, il a publié romans, nouvelles et poèmes. Dans « La Maladie » , son premier roman traduit en français, c’est un problème d’actualité, hélas, qui est abordé. Par une écriture sobre, se refusant à l’expression du pathétique, mais qui touche encore davantage le lecteur, est évoqué le délicat problème de la révélation de la vérité en matière médicale ou de son envers, le mensonge. Max Alhau a aimé.

« Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde » de Gaetano Cappelli. Gaetano Cappelli est né en 1954 à Potenza. Il est l’auteur d’essais sur le rock et de plusieurs romans. Il a reçu de nombreux prix littéraires, parmi lesquels le Prix International John Fante. Son dernier roman « Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde » , vient de paraître chez Métailié. Son thème : Comment essayer de devenir riche et célèbre, sans y parvenir toutefois. Max Alhau l’a lu et en parle ici.

« L’œil postiche de la statue kongo » d’Anne-Christine Tinel : Une affaire de femmes. L’essentiel de ce roman consiste dans une succession d’intrigues, et une plongée dans les profondeurs de la psychologie des personnages. Anne-Christine Tinel laisse au lecteur le soin de juger de la culpabilité ou de l’innocence des uns et des autres, les personnages qu’elle brosse détenant chacun une part de mystère. Lire ici.

« Hollywood Palerme » de Piergiorgio Di Cara : L’inspecteur Pippo mène l’enquête. Métailié publie le troisième roman de Piergiorgio Di Cara consacré au personnage de Salvo Riccobono, flic anti-mafia sicilien. Piergiorgio Di Cara, né à Palerme, sait de quoi il parle car il est commissaire à la Brigade antimafia de cette ville. Max Alhau l’a lu.

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