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Jean Orizet

« Les Forêts de l’impossible »

Une lecture de Bernard Mazo

Jean Orizet occupe une place des plus singulières dans notre champ littéraire. Parallèlement à son œuvre poétique importante, l’écrivain a construit une œuvre en prose considérable, distribuée au fil des années en six volumes sous le titre générique Histoire de l’entretemps et reprise aujourd’hui dans «  Les Forêts de l’impossible » (le cherche-midi / Mélis éditions). Ces textes relativement brefs sont marqués du sceau d’une profonde originalité, l’unicité des thèmes qui y sont abordés, l’acuité du regard porté par l’auteur sur notre univers aux arcanes mystérieux, lors de ses pérégrinations à travers les cinq continents.

A travers ces petites proses merveilleusement habitées par le poète, Orizet recense et réenchante les symboles énigmatiques que nous renvoient les sites visités, ces vestiges silencieux d’un cortège ininterrompu de créations artistiques et architecturales forgées par l’humanité tout entière ; ces représentations souvent mystérieuses d’un visible transcendé et traversant les siècles depuis que l’homme surgissant de la protohistoire s’est découvert mortel. Et puis, par-dessus tout, Orizet, bousculant notre appréciation du continuum espace-temps, met en perspective les convergences transculturelles qui relient secrètement dans le temps et dans l’espace la plupart des œuvres des civilisations disparues, leurs mythes et leurs archétypes.

Une forêt de signes

Car pour Jean Orizet, au regard d’entomologiste, doublé de celui d’un poète, l’univers – du macrocosme au microcosme - est plein de choses mystérieuses, criblé d’une forêt de signes qui multiplient notre questionnement ontologique.
A la lecture de ces proses inclassables – ni roman, ni autobiographie, essai, mais tout cela à la fois -, écrites par un impénitent globe-trotter qui a glané aux quatre coins du monde tous ces marqueurs culturels et ethnologiques pour nous les restituer dans les textes envoûtants de son livre, comment ne pas songer à ce que nous dit Shakespeare par la voix d’Hamlet : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvera jamais ta philosophie. » ?
Il y a du Malraux, celui de « La métamorphoses des dieux », chez Orizet. Peut-être d’ailleurs celui-ci a-t’il fait sienne cette interrogation du même Malraux : « Comment ne pas voir l’humanité traversée par son cortège de créations comme par la permanence de ses rêves ? Comment ne pas entrevoir la métamorphose qui joue avec les reflets de ce que les hommes ont vu sur le fleuve qu’ils n’ont jamais pu voir ? » En effet, chez notre prosateur, la « métamorphose » qui transcende tous les lieux et tous les livres évoqués dans « Les Forêts de l’impossible », est perçue à travers une sorte de déchirure opérée dans le tissus spatio-temporel, porte un nom qui lui est propre, celui de l’entretemps.

L’entretemps

Il n’est guère facile de résumer ce concept de l’entretemps, pierre angulaire de toute l’œuvre en prose d’Orizet et sur lequel il s’étend longuement dans son prologue. L’entretemps, c’est ce temps à la fois diachronique et synchronique miraculeusement suspendu, de l’ordre d’une improbable éternité, qui échappe à l’illusion de la durée et de l’espace qui la constitue.
Orizet en appelle donc à Proust, soulignant qu’ A la Recherche du temps perdu s’appuie sur l’idée que le passage du temps n’est qu’illusion et qu’à certains instants privilégiés l’homme peut accéder à « l’essence permanente et habituellement cachées des choses. »
Ainsi la quête de l’entretemps chez Orizet n’est rien d’autre que la mise en abyme des créations artistiques et littéraires qui jalonnent l’histoire de l’humanité et avec lesquelles il entretien des rapports privilégiés grâce auxquels il se voit «  affranchi de l’ordre du temps » Cette quête spirituelle, ne nous y trompons pas, est aussi la nôtre, dans une épiphanie partagée.

Bernard Mazo



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mercredi 18 mai 2011, par Bernard Mazo

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Jean Orizet

Jean Orizet est né le 5 mars 1937 à Saint-Henry, entre Marseille et l’Estaque. Il a reçu une éducation cosmopolite et voyagé dans le monde entier, mais il est aussi l’homme de plusieurs terroirs, la Provence, la Bourgogne (il a fait ses études primaires puis secondaires classiques à Mâcon), l’Île-de-France : le voyage, proche ou lointain, est pour lui une mesure d’hygiène, une ouverture à l’inconnu.
Après un voyage initiatique en Afrique du Nord à 12 ans, une bourse d’études lui permet en 1953 de séjourner un an dans une école américaine de la côte est. Il poursuit ses études au lycée français de Madrid puis à l’école d’Interprètes de l’université de Genève. En 1958 il s’inscrit à l’Institut d’études politiques de Paris, où il passera trois ans. Il voyagea aussi en Allemagne, au Danemark, en Yougoslavie, en Grèce, en Italie et en Irlande.
Il publie, en 1962, son premier recueil intitulé « Errance  ». En 1966, c’est « L’Horloge de vie » édité par Guy Chambelland.

Avec Michel et Jean Breton, il crée la revue Poésie 1 lancée en 1968 qui connaîtra le succès que l’on sait (les numéros sont tirés à 20 000 !). Il se consacre désormais aux livres et à la poésie, tout en effectuant des missions pour le compte de l’Alliance française et du Ministère des Affaires étrangères. En 1975, il fonde avec Philippe Héraclès les éditions du Cherche Midi, qu’il dirige jusqu’en 2005 (la maison d’édition est alors vendue au groupe Editis).

Ses poèmes sont le carnet d’un itinérant comblé, mais qui sait aussi voir nos misères, des famines aux prises d’otages, de la guerre au terrorisme. Pour lui, le rôle du poète est de témoigner, ici et maintenant.

Membre de l’académie Mallarmé et de l’Académie européenne de poésie, Jean Orizet a reçu les prix Marie Noël, Charles Vildrac, de la Société des gens de lettres, Max Jacob, Apollinaire, ainsi que le Grand Prix des poètes de la SACEM et le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
Il vit à Paris.
Ses poèmes sont traduits dans plus de vingt langues. Il est président d’honneur du PEN Club français.

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