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Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2015

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques propose de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui seront reprises dans le numéro suivant de « Décharge ». Un nouveau compagnon de route pour Texture, qui se réjouit de l’accueillir !



Cécile Oumhani : « Passeurs de rives »


Cécile Oumhani publie depuis vingt ans, c’est dire que sa pratique
d’écriture est bien affirmée. Ce nouveau livre mêle les deux dimen-
sions que chacun brasse une vie durant : l’histoire et la géographie, ou
plus exactement son histoire personnelle et les cheminements terrestres. L’auteur l’explique en prologue, son père meurt alors qu’elle va partir en Inde sur les traces de l’enfance de sa mère. Le recueil va se jouer au carrefour de ce deuil et de cette découverte .... « tu comptes / sans te lasser / les nuages / qui séparent ta fenêtre / de l’aube ». Il y a le passé et la douleur, ce que les souvenirs restituent de l’absence et, « assoiffée de traces et de signes », la quête au présent d’une reconstitution du récit maternel narré hier. « Tu frémis / d’arbres et de paysages / depuis toujours /en ce minuscule point d’aube / où s’échappe ta mémoire ». Chaque texte offre cette même recherche des ombres et des lumières mélangée. « Mitoyens du temps / quels rêves survivent / à la clarté de l’aube ? »
Cécile Oumhani fait montre surtout de patience, de douceur et d’intérêt, n’utilisant jamais les registres de la mélancolie, de la colère ou de la révolte. Sa poésie, superbement illustrée par les encres de Myoug-Nam Kim, coule avec sérénité de son imaginaire étendu où le mental se prolonge évidemment vers le naturel. Même si, parfois, il y a, d’une façon plus perceptible, de petits pincements au cœur : « je ne
sais pas / que la neige brûle / au bout de mes gants troués ».

(Cécile Oumhani : « Passeurs de rives ». La Tête à l’envers éd. 16 €. Ménetreuil- 58330 Crux la Ville. )


Jean-Christophe Belleveaux : « Fragments mal cadastrés »


C’est un recueil dont on ne sort pas indemne, parce que l’auteur ne joue pas, n’écrit pas pour faire joli sur la page. Il se frictionne la peau aux aspérités du réel. Le mot qui revient dans ses réflexions métaphysiques, c’est le mot « panique ». Panique d’être vivant, alors qu’il « connaît la vanité de toutes choses », et que la mort, pour le coup, serait logique, et la seule solution naturelle. Mais dans le poète, il y a l’homme, une somme d’homme générique, « l’homme est une pure abstraction / une construction du narrateur », et cet homme, polymorphe, aux multiples visages, c’est un peu lui aussi, à se coltiner la vie, il s’interroge : « la vie serait de la matière en mouvement ? » Et puis, il y a la poésie, qui permet un peu de lutter contre ce flux d’idées noires, d’absurdités résiduelles et d’aberrations quotidiennes. « L’homme brûle de dire ». Si ce n’est pour résister à cette masse dépressionnaire qui envahit le crâne sans espoir d’éclaircie, « le cerveau déréglé / qui distille la vase de la pensée ».
Et il y a certainement plus charnel et plus fort que l’écriture, à savoir la femme rédemptrice, celle à qui on a dit oui, et cette acceptation qui paraissait intolérable, inacceptable, impossible, devient l’évidence d’une certaine assomption de l’existence. On change de position : « je première et ultime personne / en orbite géostationnaire / au large de la panique… ». À « l’angle mort » du début s’oppose la « parallaxe » de la fin, ces « fragments mal cadastrés » s’emboîtent tant bien que mal, coins tordus, forcés, pour un puzzle à trous. Le poète, mine de rien, a connu une révolution dans son for intérieur, une sorte de mise à distance de son désespoir intime, par un sauvetage obscur et contradictoire, où il a du mal à démêler le bonheur de l’angoisse et le désarroi de la survie « dans la solitude de l’ici / absolu crétin / forgeant des couperets ». Contraint à être heureux dans un monde perdu où il faut se maintenir vivant, coûte que coûte.

(Jean-Christophe Belleveaux : « Fragments mal cadastrés ». Jacques Flament Éditions. 12 €.44, rue Principale – 08380 La Neuville-aux-Joûtes.)


Lire aussi l’article de Philippe Leuckx


François de Cornière :« Nageur du petit matin »


Après un long silence, François de Cornière est de retour avec un recueil très émouvant, « Nageur du petit matin » (Le Castor Astral) dont Décharge a publié de larges extraits. Lire l’article de Jacmo.



Alain Guillard : « La mouette le dira mieux que moi »


J’entre dans la poésie d’Alain Guillard, comme si je l’avais quittée la veille. Je retrouve instantanément cette même émotion sombre, cette mélancolie moderne et ce sentiment crispé où colère, révolte et tristesse se mélangent.
Ses poèmes, très divers et polymorphes, s’adaptent aussitôt à ce qu’il veut dire : une note, brève, trois vers, ou bien un paragraphe, une page… Les formes s’entrechoquent et s’éclairent. À la fugacité, l’allusion des mots ici, répond la circonstance décrite là, ou encore l’épisode narré. Il joue sur toute la gamme de la graphie : italiques, graisses, caractères ... La forme se plie au contenu, logiquement, et fait montre d’une variété continue. Il passe d’instantanés où il excelle, captation d’un moment, où tout se fige dans le descriptif d’une seconde : l’arbre, l’oiseau, l’enfant, le soleil ou la neige… et l’œil verrouille le texte.
A ces clichés saisis la plupart du temps au cœur de la banlieue parisienne, squares et immeubles, s’ajoutent les incursions dans le temps, avec les souvenirs des parents toujours présents, réminiscences prégnantes, alcool et tabac, du père « si peu mon père, si peu son fils » et de la mère qui s’égrènent au cours des années communes, jusqu’à la mort comprise. « Ma mère, à sa fenêtre, fumée amère qui se perd à ses doigts… » La vie passée revient par flashes, aigus et crus, qui n’éclairent qu’un instant l’épaisseur obscure de l’existence révolue. Images lointaines et brouillées des amours perdues. Le destin du frère, tragédie centrale. Les bribes visuelles du moment vécu dialoguent sans cesse, les deux histoires asymétriques d’une même personne qui avance dans la clarté confuse du sens et des jours. Le désordre est total, et la tentative de reconstruire sur des ruines éparses vouée d’avance à l’échec, lucidement, mais l’écriture est constamment là qui récupère et ravaude ce qu’elle peut.
Ses livres exposent les mille pièces brouillées de son puzzle intime. Il n’aurait jamais pu écrire le récit linéaire de sa vie, trop de fractures et d’éclats, l’écriture tente de restituer quelques morceaux. Ce qu’il ressasse, recompose, met en scène infiniment… « L’amertume du rien longuement ». Il y a comme deux plans dans son écriture : sous la forme poème/vers des instants fixes photographiés, presque en noir et blanc, et des pages de récit, en arrière-plan, qui structurent les fragments vécus, avec un œil dynamique, cinéma, couleurs, odeurs… « Je marche ciel d’automne soleil sirupeux divaguant / Et comme lui je pars m’effiloche au fil de l’eau grise / Vitres qui tremblent à peine ». Le passé revient précis et vacillant, à reconstituer chaque fois, et chaque fois à métamorphoser, alors que le mental immédiat offre une image stable et figé du temps présent.
Alain Guillard en outre restera le poète des oiseaux, François d’Assise verbal, pas moins de trois fois, ils apparaissent dans ses titres de recueils : Rapace (dans son premier recueil), merle et mouette aujourd’hui. On retrouve aussi les passions qui traversent ses livres : le turf et le tennis. Enfin le sexe, plutôt que l’amour, surgit parfois, avec ce côté clinique et leste qui ne s’embarrasse pas d’enjolivures, où le réel plaque au sol toute dérive sentimentale. « Je me branle sans plaisir / Consciencieusement / Soulager le fardeau ». On pourrait qualifier la poésie d’Alain Guillard d’existentialiste. Avec les morts des êtres chers qui se superposent, ne reste que la mémoire diffuse et pointue de celui qui les relie et leur redonne un instant souffle sous son encre hémophile. « Le temps de tout cela terminé. Le temps impalpable, sans tenue. // Le temps. »

(17 €. Jacques Brémond. Le Clos de la Cournilhe – 30210 Remoulins-sur-Gardon.)



Érik Poulet-Reney : « La femme de craie »


C’est un recueil écrit afin de célébrer la grande danseuse et chorégraphe américaine Carolyn Carlson. Érik Poulet (qui avait déjà écrit pour le théâtre un « Nijinski, l’ange de papier ») est animé comme elle par la même passion pour la danse et aussi le yoga. Chacun des vers de ses poèmes est empreint de ce désir de surpassement, d’élévation et de quête spirituelle. « Ventouse des mains sur l’ombre piégée » Le poème est souvent constitué de traits uniques et finis qui se situeraient à mi-distance entre l’aphorisme et la pure image. « Radiographie de l’âme ». La chorégraphe est chantée, portée aux nues, rêvée dans la création sublime qu’elle incarne. « Sa robe cousue aux nerfs / parachute la fièvre autour des murs ». Elle devient symbole de la légèreté, de la souplesse et de la grâce. « Fille de l’Univers adoptée par les vents ». Et sa sensualité irradie de son corps aussi bien que la concentration innerve son mental. « Exilée dans la foi ». Érik Poulet fonde en un seul personnage la projection du mouvement, l’explosion du corps et l’introversion spirituelle, le voyage intérieur. « Et vibre la corde / depuis la nuque jusqu’aux reins » d’un côté et de l’autre « Le taï-chi des émotions / en borderline ». La déesse, la muse, la danseuse étoile « se parfume aux vibrations » et son essence tellurique, sa matière organique et cosmique, c’est la craie. La marque blanche qui s’efface, la poudre évanescente, l’énigme irrésolue au centre du monde, le masque qui revêt le virginal aussi bien que le cadavérique… La femme de craie s’impose dans son tourbillon ascensionnel et sa condensation ascétique. Carolyn Carlson conclut justement la préface au recueil de son ami par ces mots : « Poèmes qui toujours plus nous consolent / devant l’impermanence ». (traduction de Jean-Pierre Siméon).

(Érik Poulet-Reney : « La femme de craie ». 10 €. Rhubarbe éd. 10, rue des Cassoirs -89000 Auxerre.)



Michel Bourçon : « Jean Rustin, la vie échouée »


C’est la rencontre entre Michel Bourçon, auteur de nombreux recueils de poèmes, et la peinture impressionnante de Jean Rustin, mort en décembre 2013. Dans le livre, quatorze œuvres sont reproduites magnifiquement (période 1991-2004). Et Michel Bourçon apporte ses sentiments, réflexions et pensées comme dans un essai poétique, sur ces représentations qui interpellent, sidèrent et émeuvent. « Chacune de ces toiles contient un monde, toujours le même… » La plupart des peintures montrent des personnages, assez ressemblants, comme d’une même famille, hommes, femmes, enfants, debout, faisant face, parfois assis, ou allongés, sur des lits ou par terre, dans la pénombre (titre de deux tableaux), dans des lieux clos, ou sombres, comme dans un asile, même la cour apparaît sans lumière. Il y a l’abandon et la fixité vide du regard de face. Michel Bourçon parle de modèles « absentés », c’est le mot juste. Interdits, s’ils sont vêtus, leurs habits se confondent avec le lugubre des murs ; aussi bien innocents qu’obscènes, s’ils sont nus, leur sexe s’exhibe avec évidence et ostentation. « Nous assistons au viol de nos yeux ». Stupéfaits, ce sont eux qui semblent nous regarder, figés dans notre stupéfaction. Ces êtres semblent au bout d’eux-mêmes, au bout de la vie. Comme « au terme de notre condition », ajoute l’auteur. Ces simples d’esprit figent l’image terminale de nos corps, lorsque nous aurons perdu la tête, la mémoire, le contrôle. « Je peins ce que tout le monde refuse de voir », écrivait Jean Rustin. L’humain misérable que nous couvons aussi, et que nous dénions souvent s’impose soudain devant nous. Michel Bourçon avertit le lecteur : « On ne peut entrer dans cette peinture, sans la peur de ne pouvoir en sortir. »

(Michel Bourçon : « Jean Rustin, la vie échouée ». 26 €. La Tête à l’envers.
Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)



Serge Pey : « L’Alphabet des trimards »


Vincent Rougier, l’éditeur, rappelle le sens du mot « trimard » : vagabond qui gravait à l’entrée des villes des signes qui voulaient dire : Ne reste pas là ou On donne à manger… Serge Pey les réinvente en gravures et surtout les développe en poèmes bien dans sa manière.
Ses images souples, rapides procèdent souvent de l’équivalence ou de l’inversion : « le soleil n’est qu’un buvard où s’impriment / des lettres à l’envers » ou bien « le raisin boit son propre vin ». Les vers sont la plupart du temps formés d’une phrase simple, vers qui se suivent dans une accumulation de plus en plus sidérante où l’analogie incluse fonctionne avec retour sur un élément, ou pas. « Le lait bouillit / dans la mamelle des vaches ». Chaque image est en soi surprenante, on pourrait parler de surréalisme visionnaire, ou d’imprécations magiques « Le corbeau dans son vol / ouvre le passage au vent ». Et chaque poème déploie une liste de réalités qui n’existaient pas jusques là, jusqu’à ce que Serge Pey, le sorcier, les écrivant les réalise aussitôt. Improbables auparavant, elles deviennent plus que possibles, évidentes. « Les aveugles font le commerce de la nuit / Ils vendent les pupilles / qu’ils n’ont pas usées ». Les faits sont bientôt donnés comme déterminés et pour mieux faire adhérer le lecteur à son monde, sinon enchanté, du moins métamorphosé, le poète l’inclut dans un « nous » indiscutable « Les os tressent des tendons entre les horloges / Nous écrasons les heures à coups de marteau ».
Tout se fait tête bêche et le renversement universel, cette révolution des mots dans les mots, finit par être naturel ; on ne cherche plus à reconstituer ce qui fut, mais bel et bien à lire encore et encore cette transformation à vue de nos assises quotidiennes. Tant le plaisir poétique repose sur cette manipulation verbale où nulle carte cachée ne se trouve en fait sous aucun des trois cônes du bonneteau. « A la fontaine l’eau devient / un ruissellement de couteaux / On essaie de laver le jour sans le déchirer. »

(Serge Pey : « L’Alphabet des trimards ». Ficelles 101 / Vincent Rougier éd. 9 €. Les Forettes – 61380 Soligny la Trappe.)



Amandine Marembert : «  Les cerises ne sont pas des lèvres »


Amandine Marembert est coutumière du fait : elle mélange subtilement jardinage et sensualité, charnel et botanique. Le titre tend à faire de l’antiphrase, contrairement à ce qu’il affiche, lèvres et cerises sont bel et bien de la même chair, de la même consistance, jus et sang correspondent et la couleur les réunit de fait. Fruit à bouche, et vice-versa. La métaphore est dépassée, l’image fonctionne dans les deux sens, aller-retour entre deux entités qui finissent par se confondre dans leur éloignement relatif ou leur rapprochement souple. Les équivalences marchent d’un thème à l’autre : « mon cœur gros des pivoines effeuillées »… et quel que soit le sens : « la figue-sexe »... (Ici, le trait d’union joue son office strict). Le corps est un verger… La femme capte par toutes ses parties érogènes fleurs et végétaux qu’elle plante, cultive et cueille. C’est bien désir le maître-mot, qui allume les sens et flambe les sensations : « l’odeur blanche orange du chèvrefeuille », ou bien le nom lui-même évoque autre chose encore, ainsi « œillets » : « le parfum rose des œillades », un peu en jeu de mots, discrète paronomase.
On est dans la couleur, les senteurs, les goûts et les touchers en même temps, à chaque instant, à chaque respiration. Le travail du potager se vit comme une forme appliquée de l’amour diffus et prolixe. La terre est ressentie telle une continuation de la peau sur une autre surface. En outre, la chair voluptueuse peut aller jusqu’à résonner à l’échelle cosmique : « Hématome bleu au cœur / dans la bourrache étoilée de quelle nuit… » Langueur et affolement se partagent les émotions de l’auteur qui incarne la création à l’état pur. Muse et déesse, la femme irradie le jardin où surgissent les tentations auxquelles tout de go succomber. L’érotisme est de mise dans cette culture de fleurs, de fruits et de poésie : « j’arrache le liseron pour délianer le désir qui m’enchaîne ». Amandine Marembert taille branches et mots, bouture roses et vers, greffe plants et verbe pour une écriture à la fois luxuriante et luxurieuse.

(Dessins de Diane de Bournazel. 16 €. Editions Al Manar. www.editmanar.com). Voir aussi la note de M.Baglin



Pierre Autin-Grenier : « Chroniques des faits »


Pierre Autin-Grenier impose d’entrée de jeu une certaine vision de la vérité. On ne discute pas des faits. Or tous les évènements qu’il rapporte s’en tiennent très peu à la réalité, une réalité banale, ordinaire et quotidienne, et s’apparenteraient plutôt à une réalité d’un autre ordre qu’on pourrait qualifier de fiction, mais l’auteur fait tout ce qu’il peut pour mélanger les deux familles, masquer l’une et grimer l’autre. Chaque texte se déroule sur une ou deux pages où tout est dit de ce qui doit être lu, d’une façon parfaite, taillée et poncée. Chez Autin-Grenier, les gens gênés, honteux ne regardent pas leurs chaussures, il écrit : « tous nouèrent leur regard aux lacets de leurs souliers ».
Ses récits s’inscrivent dans un temps indéfini ; plus d’une fois, l’atmosphère paraît liée à une période ancienne, voire moyenâgeuse, temps où la peur et le soupçon faisaient partie du fond de conscience et où fables et légendes jouaient à plein leur rôle de brouilleurs du réel. Tout se passe exclusivement dans un contexte rural, il est question de paysans et d’artisans, de mule, de carriole et de charrettes. On évoque en outre la période révolutionnaire pour son absolu et même le journal semble daté du début de l’imprimerie. Pour confirmer le flou historique, les personnages demeurent anonymes ou rarement identifiés comme moine, charlatans, ou marchande des quatre saisons. Il y a l’histoire et la langue, aucune ne précède l’autre, elles sont bel et bien liées, tant et si bien que c’est leur union, leur osmose qui fascinent.
Lecteur, on est pris par le conte et captivé par la manière de raconter, dans une perfection tangible du texte. On est souvent à la frontière du fantastique et de l’épique, que l’on perçoit d’autant plus fortement que le texte est ramassé et compact. Tout ce qui est narré doit être soumis à vérification : on croit, il semble, certainement, peut-être, sans doute, et le conditionnel passé est de mode… Cette incertitude accentue le vertige donné au temps, on saute à cloche-pied entre panique et folie. Pierre Autin-Grenier lance des fulgurances dans crânes et mémoires pour éblouir l’imaginaire, « coffre fermé à secret ». Et le récit reprend son cheminement vers l’aube et le lointain.
Enrichi d’illustrations de Georges Rubel, ce recueil a d’abord été publié en 1992 à l’Arbre, de Jean le Mauve. Il n’a pas pris une ride.

(Pierre Autin-Grenier : « Chronique des faits ». Les Carnets du dessert de lune : 67, rue de Venise - 1050 Bruxelles. Belgique.)



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mardi 26 août 2014, par Jacques Morin

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Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Cédric Le Penven : « Sur un poème de Thierry Metz »


Il s’agit à la fois d’un exercice d’admiration et d’une leçon de création. Le titre montre bien la fascination exercée par la parole de l’aîné sur l’écriture de Cédric Le Penven. Lequel prend donc comme point de départ, tiré du recueil « Dolmen » , un poème de Thierry Metz qu’il va décliner et décortiquer, segment par segment, chaque vers inspirant une page nouvelle, d’une façon quasi spontanée
« c’est souvent ainsi avec tes mots
limpides familiers »

On retrouve la même force des mots, la même conviction du sens. Thierry Metz lui-même, décédé en 1997, avait également écrit en son temps : « Sur un poème de Paul Celan. » Et Cédric Le Penven renouvelle l’ouvrage, instituant une tradition de filiation poétique. L’auteur du « Journal d’un manœuvre » devint la métaphore vivante de l’écriture considérée comme du bâti
« un effort comme musculaire
près du livre à construire
à sceller »

Il y a chez l’un et l’autre le même sens du verbe, fruité, charnu et dense. Partage de fibre et échange de mouvement. Une écriture à moudre. Des images cinglantes : « Le torse nu où ciseler une signature rouge vif »
Cependant le poème, fût-il de son auteur-phare ne se livre pas comme ça. Il résiste avec des termes opaques, des vers mystérieux. On n’est jamais certain d’avoir saisi l’essentiel. C’est tout l’intérêt de la poésie de garder une part d’ombre, inexplicable, lorsqu’on croit avoir deviné la perspective. Et confier ses hésitations relève de l’honnêteté littéraire. On se bat terme à terme. L’étude mène à une reconnaissance minutieuse d’un tracé d’encre. L’approche se révèle fusionnelle et incertaine. Néanmoins l’envie d’adhérer l’emporte
« on voudrait croire qu’en nos sillages
ceux qui emprunteront nos enfances
poseront leurs pas sur nos pas »

(Cédric Le Penven : « Sur un poème de Thierry Metz ». Jacques Brémond.
20 €. Le Clos de la Cournilhe – 30210 Remoulins-sur-Gardon.)



Paul Quéré : « Poèmes celtaoistes »


« Celtaoïsme », un mot-valise dont Paul Quéré était friand (comme « poésiêtre »), philosophie orientale fichée en Bretagne, sa terre de sang, de cœur et de pierre. « Celte par l’absence […] taoïste par / transparence ». Marie-Josée Christien propose un choix de poèmes dans l’œuvre du poète de son installation en 1979 près de la baie d’Audierne, lieu cosmogonique, à sa mort en 1993. « Être en harmonie avec l’espace vécu comme une célébration… » Ce recueil qui rappelle les vingt années de sa disparition montre bien l’adéquation entre un long travail d’introspection (« Mais je ne désespère pas / de douter un jour / de ce scepticisme même ») et ce rapport au paysage élu (« la mer apostrophe les galets de la grève »). On y découvre vers et proses, poèmes et toiles, Paul Quéré parle de « peinture obstétrique ». On a bien conscience de cette écriture sur la crête entre le monde et soi. Bruno Geneste en postface parle de « luminosité granitique ». Les vents et les légendes bretonnes soufflent sur cette poésie spirituelle et charnelle. On renoue pour les plus anciens avec plaisir dans la réappropriation de cette musique intellectuelle. Paul Quéré n’a pas connu le renom qu’il méritait de son vivant, comme souvent. Les divers hommages qui lui sont rendus, dont ce recueil en premier lieu, prouvent un gros effort de rattrapage à l’évidence ; la dette reste considérable. « La nuit se soûle avec / Tous les sonneurs d’étoiles »

(Paul Quéré : « Poèmes celtaoistes ». Editions Sauvages. 15 €.Ti ar Vro, Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix.)



Jacques Josse : « Liscorno »


Avant tout ce titre m’évoque l’adresse, dans les Côtes-du-Nord, devenues Côtes d’Armor, où j’ai envoyé des dizaines, voire quelques centaines d’envois, depuis une bonne trentaine d’années à l’auteur de ce livre. Et ce n’est pas anodin, puisque dans ce volume, Jacques Josse parle de son village, là où il est arrivé à cinq ans, et où tout a été construit de ce qui allait devenir le plus important pour lui : sa vie littéraire.
On retrouve à la fois la société sombre et mélancolique qu’il fréquente quotidiennement, dans les bars surchauffés et bruyants, véritables phares intérieurs pour individus à la dérive, marins, pêcheurs, chasseurs, paysans… avec cette propension pour le malheur qui vous plombe les destins et les horizons, terre et mer, et aussi les influences littéraires sur lesquelles se fonde son écriture depuis un demi-siècle. Il y eut d’abord Tristan Corbière, puis tout le XIXème siècle français, et belge, les « éclopés de l’âme » comme l’écrit joliment l’auteur. Puis la déferlante beat generation avec Kerouac et Ginsberg entre autres. Les romanciers d’aventure comme London, Stevenson, Conrad. Enfin les poètes d’aujourd’hui, Yves Martin, Armand Robin… J’oublie le Roumain Celan, Genet ou le Tchèque Hrabal. Enfin tous ceux qui ont compté dans les lectures d’enfant, d’adolescent et d’adulte de la vie de Jacques Josse. Ils sont, chacun leur tour, convoqués au village. Tous ces personnages et poètes qui ont peuplé et conquis son imaginaire. Ils viennent trinquer avec le vent, la pluie, la nuit et le désarroi des amis braillards ou mutiques au bord du comptoir.
Ce livre est un hommage à Liscorno et ses habitants d’hier et de maintenant. Il est d’autant plus personnel que Jacques Josse y évoque aussi les siens, et si ma mémoire est bonne, c’est la première fois que c’est le cas. Le grand-père, marin au long cours, qui a vécu nombre d’aventures lointaines, enterré dans le cimetière du village. Et le père surtout, qui a connu des drames familiaux, et qui, pour des problèmes de santé, ne put suivre le même chemin, très influent par ses lectures. Le village un peu perdu en Bretagne devient le centre de l’univers où un être ordinaire s’est ouvert progressivement à la poésie du monde entier.

(Jacques Josse : « Liscorno ». Apogée : 11, rue du Noyer – 35000 Rennes.)



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