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Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2016

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques propose de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui seront reprises dans le numéro suivant de « Décharge ». Un nouveau compagnon de route pour Texture, qui se réjouit de l’accueillir !



Alain Guillard : « Quête du nom »

Qui ne connaît pas Alain Guillard le découvrira dans ce livre de 200 pages tel qu’en lui-même. Qui connaît Alain Guillard reprendra le fil de ses poèmes, comme s’il venait de les quitter la veille. L’auteur insiste dès le titre sur la recherche d’identité, se posant la question de ses origines, et interrogeant cette multitude de souvenirs, d’instants fugaces et disséminés de sa vie passée, de son enfance. Filage et lissage du temps. Avec les deux figures des parents, de la grand-mère aussi, et du frère. Sa famille qui reste au centre de sa poésie. Sa famille désunie, puisqu’il y aura divorce. Étoile brisée. Et que l’image du père restera brouillée. Sa famille enfin enterrée. Extrait d’une lettre posthume au père : « Elle repose dans le même cimetière que toi, à un angle, et toi à un autre. Quand je viens me recueillir sur vos tombes, allant de l’un à l’autre il me faut traverser à l’oblique…. »

C’est donc une somme élégiaque, un thrène guillardien. Les différentes strates de la mémoire s’assemblent avec un même ton mélancolique, sans jamais constituer un tout cohérent et définitif. Les poèmes, les proses, les complaintes, les haïkus… s’enchaînent sans distinction, formes dépareillées, style semblable, déconcertante unité. Bien d’autres textes, et d’autres recueils ont été écrits sur le même sujet dans l’œuvre du poète. Peut-être un jour l’œuvre achevée formera-t-elle bloc enfin, même si la cohérence paraît impossible, à jamais fragmentée.
Chez Alain Guillard, ce qui domine dans un premier temps, c’est le regard, une façon de peindre à l’aquarelle, douceur et pureté, ce qu’il voit. « Je regarde achevé le jour déroulant ses laines / Des clartés illusoires / Je pense qu’être accroît la lumière… » C’est une poésie descriptive, suite de notes, avec l’art de parler des banlieues : « Le bruit des grues tout autour / Les soupirs des camions qui déchargent »… ou « Gravats terrains vagues d’Argenteuil »… À ces tableaux de paysages semi-urbains qui trouent la ville en arrière-plan, viennent s’adjoindre les portraits du monde ouvrier, avec une vraie conscience de classe, très peu fréquente chez les poètes actuels. Le père bière et gros rouge, chez Citroën : « être absorbé anonyme en ce gouffre ! La sensation de dépossession de soi que ce devait être ! »... et la mère, cigarette et café, qui faisait les ménages : « Les êtres sont si tordus parfois / Si loufe par la vie c’t’ordure / "Heureux qu’on en est qu’une !" »
Ce qui fascine dans son écriture, c’est la confluence entre la fiction qui constitue l’objet même de sa poésie et sa biographie toute crue qu’il ne maquille pas une seconde. Cette conjonction du réel et du vrai est unique. L’enfant « grandit dans l’espace du ressentiment », avec le jazz en fond, la (re)connaissance des oiseaux : « Pigeons pies mouettes / Mésanges merles mouettes »…plus tard une passion pour le tennis et le turf, à peine effleurée ici, plus tard un penchant pour le travestissement, juste ébauché. Alain Guillard remonte les fils un à un du temps passé, la trame est abîmée par l’oubli, la mémoire renoue quelques épissures sensibles. Toujours cette énigme de soi en filigrane qu’on essaie de recomposer, incapable qu’on sait d’y arriver, mais essayant à nouveau et encore. « On écoute souvent nos parents avec une certaine condescendance – quand ce n’est pas de la commisération – Mais s’ils avaient raison, Si la vie, c’était ce peu ? Si le bonheur ne s’approchait que dans l’acceptation de ce peu ? »

(L’Amourier. 16 €.1, montée du Portal – 06390 Coaraze)


Voir sur le site de l’éditeur


Paul Quéré : « Suite bigoudène effilochée »

Il s’agit de la réédition d’un recueil de Paul Quéré publié à la Poèterie en 1982 (augmentée de deux volets d’ « Avelioù », paru au même endroit en 1988). Cinq parties en tout. Les trois premières du recueil-titre résonnent avec les lieux d’une Bretagne retrouvée : Meil Boulan, Une journée à Tréguennec et Truñvel. On renoue aussitôt avec les deux écritures de Paul, disparu il y a 23 ans : la première réflexive, métaphysique, « celtaoïste », comme il la nommait lui-même dans son penchant pour les mots-valises : « Tout simplement : être ! // Le reste n’étant que fioritures  »… avec en corollaire la lucidité de noter : « Absurde volonté de laisser une trace »… Il parle par deux fois d’ « un corps rebelle, hostile depuis que je sais bien qu‘il me faut l’habiter pour rien ! » et quelques pages plus loin : « Je vis dans le corps que j’habite et qui m’est étranger depuis que je me résous à mourir pour rien.  » Avec la présence prégnante de la mort dans ces titres révélateurs : « Mes dames d’os », « Basse mort et ses œuvres », « Haute-mort »… Après les paragraphes et notes, les strophes en vers libres, et la seconde écriture du poète ouverte sur l’extérieur ou le présent : « Je souffre d’une Bretagne / qui me rend étranger / à moi-même  », et les images maritimes qui viennent : « Les poches pleines de galets / j’ai couru vers la mer »… Toujours chez Paul, cette propension à la thématique sexuelle, dans l’excès ou le scandaleux : « Je ne sais faire le signe / que de la seule croix / qui pend entre mes jambes »… Son recueil, après les définitions des « Mots enclos », se clôt avec « Lieux disants », qui, d’une certaine façon, complète et parachève le livre. Le lieu devient socle de l’homme, mais il n’existe que par la parole, qui, en l’évoquant, le fait exister. Une de ces revues s’appellera Écriterres. Rapport géographique entre l’homme et le lieu, naissance, origine, résidence. Paul Quéré revient à la fin de sa vie dans la région de son enfance et retisse les liens avec le temps et l’espace à travers sa poésie. « Tel est le lieu. Qui fait de son passant, ou de son habitant – qu’il habite lui-même – un autre lieu. / Où quelque chose a lieu. »

(Les Éditions Sauvages. 15 €. Louis Bertholom : 3 avenue de Kerdrézec, 29000 Quimper. Règlement à l’ordre de Les Editions Sauvages. Frais de port : 2,72 €. Avant-dire d’Ariane Mathieu. Illustrations de Paul Quéré.)



Luce Guilbaud : « Dans Mes Filets »

« Petites notes pêchées au jour le jour ». Tout est dit. Une phrase ou deux. Un vers ou deux. Qui balaient dans tous les sens, un peu comme la pensée va, de ci, de là. Au cours de promenades sur la dune ou de réflexions au bord de soi. Essuie-glace du présent. « Les mots peuvent-ils déchiffrer le noir ? » L’importance du lieu est évident : la mer, les marais, la campagne alentour. « L’avenir est si près / - tout au bord de la falaise où le pied glisse ». Les souvenirs qui reviennent avec la vie qui les empilent dans la mémoire. Luce Guilbaud est non seulement poète, mais artiste aussi bien. « Peindre, écrire permet d’entrer en contact avec notre substance intime de mieux nous connaître »…
Le recueil de pensées permet les intrusions dans le for intérieur comme dans l’espace ou la nature. « Les nénuphars n’ont qu’un œil / et tout le ciel pour racines ». On reste concret, lucide, voire ironique. « Il serait bon de mourir à point  ». De même que Luce travaille le mot « de côté », son illustrateur, et éditeur, Vincent Rougier « dérange l’image attendue en travaillant au dos d’un cuivre ancien… »

(Ficelles ed. 9 €. Abonnement 4 titres : 36 €. Les Forettes – 61380 Soligny-la-Trappe.)



Jacques-François Piquet : « Vers la mer »

C’est un livre élégiaque, et doux, et beau. Écrit avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Le sous-titre cerne bien le propos : Chant d’amour et d’adieu. Jacques-François Piquet raconte en onze chapitres, et autant de jours, ce voyage fluvial en bateau qui mènera sa femme Jacqueline vers la fin. Le fleuve ralentit le temps, la traversée des terres enchante par ses paysages changeants, ruraux aussi bien qu’urbains, ses salutations de ponts, ses ciels variés de peintres, ses soleils caressants.« Nous vivons sans heures, me dis-je, mais vivons-nous encore ? »
Lui est toujours présent, prévenant, attentif. Elle est de plus en plus fragile, affaiblie, fatiguée… « Je me sens déjà tellement loin de tout, dis-tu dans un souffle ». Les deux destins, après un long chemin parallèle, se croisent définitivement. Il y a de l’amour avant tout, de la tendresse, une complicité d’amants de longue date. De la douleur ici, mais cachée, rentrée et de la sollicitude, là, mais discrète et légère, malgré la crainte et le doute.
Et les questions qui viennent et se bousculent : « qu’avons-nous fait de notre vie, nous sommes-nous suffisamment aimés, que vais-je devenir ?  » Le voyage aboutit à la mer, comme une apothéose, Jacques-François réinvente la fatalité et revisite le mythe du passage à la mort en le sublimant magnifiquement. « Ni fable, ni témoignage, ni journal, ni hommage »… le livre entier est épuré et digne, et l’auteur ajoute un galet parfait à la littérature.

(Rhubarbe éd. 12 €. 10, rue des Cassoirs – 89000 Auxerre)

Lire aussi l’article de Marilyse Leroux, ici
et l’article de Lucien Wasselin



Philippe Blondeau & Viso Coatmorvan : « Mourantes natures »

C’est un recueil à deux auteurs : un poète et un illustrateur qui se renvoient la page ou la balle, l’image et le miroir, sans qu’on sache bien qui est l’une et qui est l’autre. Il y a dans l’inspiration et l’écriture de Philippe Blondeau un côté baroque qui séduit, pour ma part. Après « Autopsie des temps morts » (Le Bretteur), il s’agit de chanter dans une prose poétique nervurée et solide le premier pourrissement botanique. Ainsi la pomme : « elle tournait quand un accident la cueillit à l’arbre déréglé des constellations  » (in Astronomie de la pomme). Les titres font montre d’un même apparat. Ainsi (in Génétique du tubercule) : « …poussent rêveusement des idées de membres ». Ainsi dans cette vision fulgurante (in Tératologie de l’agrume) : « Un avenir grave nous y guette, rescapé de nos décombres même et toujours plus avancé que nous dans la mort qui nous transfigure ». Philippe Blondeau sait lire ces ultimes vieillissements, ces premiers signes mortifères tel un haruspice de l’au-delà. Il découvre dans la transformation de l’apparence, dans les nouveaux reliefs, pin ou orme, ail ou oignon, un ensemble de paysages à l’envers de ceux que nous connaissons dans la vie ordinaire. « Rien que la prophétie rageuse de quelque tagueur sur la paroi vétuste de l’infini – la mort. » On entre à l’intérieur des choses qui se retournent mollement sous un coup de baguette tragique. La nature réversible livre sa face sinistre et hallucinée que le poète reçoit avec le regard qui convient pour décrypter de façon non conventionnelle l’art du temps. Philippe Blondeau réinvente les vanités modernes.

(Corps Puce éd. 11 €. 27, rue d’Antibes – 80090 Amiens.)
Jacques Morin



lire aussi :

Les lectures de Jacmo 2015

Les lectures de Jacmo 2016



lundi 25 janvier 2016, par Jacques Morin

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Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Michel Bourçon : « Ce peu de soi »

Les diverses suites de poèmes ont été écrites entre 2011 et 2013. Restent en tête du lecteur en rémanence les tableaux impressionnants de Jean Rustin qui a fait l’objet du recueil précédent de Michel Bourçon, chez le même éditeur. « Est-ce être à sa place qu’être assis sur un banc, absenté ? » Or les premiers textes sont totalement désincarnés. Nulle image, nul tableau. Michel parle « d’entrer dans le neutre ». Reste une voix, omniprésente, une sorte de voix off, perchée, alors que le corps cherche à se fondre à n’importe quoi alentour et disparaître « le corps a la présence d’une table ». À force d’être éthéré, évanescent, le charnel, le corporel perd toute substance, toute matérialisation et cette vacuité nouvelle se mue en no man’s land contigu avec la mort voisine. « Dès le réveil, nous ouvrons les yeux sur notre mort, nous marchons dans notre disparition ».. À cette phrase fait écho cette autre : « Si nous fermons les yeux, nos morts viennent à nous ». Ainsi, les fantômes se croisent dans le vide ambiant, vestibule infini.
Ce qui demeure essentiel chez le poète, c’est au final, la vie, en fait, ce peu de vie que chacun possède et qui se résume à pas grand-chose, pour ne pas dire rien du tout. Toute la problématique de la poésie de Michel Bourçon se tient là, niché dans une interrogation continue, sans réponse admissible. Une conscience aiguë de son être, à savoir mal-être, si proche du non-être, avec pour commencer cette sensation froide, cette perception lucide de ne demeurer qu’une pensée dépourvue de véhicule, brocardé comme « carcasse que rebute la besogne de vivre et que ronge le sentiment de n’être rien ». Il n’y a pas de sortie, il n’y a pas de solution ni de remède. La nuit, parfois éteint le poste, « avec le sommeil ne se pose plus la question d’exister ». Aucun recours. N’étaient les lectures antérieures de l’auteur dont on renoue le fil aussitôt, il emploie un nous empathique dans lequel il embarque son vis-à-vis. Qu’il sait mettre à distance à l’occasion : « Comment se mettre à la place des autres, quand déjà nous avons tant de mal à nous mettre à la nôtre ? » Il faut se résoudre à l’absence, à l’oubli, à la perte. Tout est là, mais une fois que cette résolution est prise et actée, il est difficile de penser à autre chose, dans l’expectative consternée du silence terminal auquel on se voue. Et la voix serine, perpétuelle : « Le temps qui nous est imparti est un emmurement ».

(La Tête à l’envers ed. 16 €. Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)



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