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Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2016

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques propose de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui seront reprises dans le numéro suivant de « Décharge ». Un nouveau compagnon de route pour Texture, qui se réjouit de l’accueillir !



James Sacré : « Affaires d’écriture 2 »



Trois livres dans ce volume, collection « Reprises », chez Tarabuste. « La peinture du poème s’en va », James Sacré s’interroge sur le rapport entre poésie et peinture, et photographie. Avec la couleur au centre de la réflexion. Photos couleur ou noir & blanc « …en me désespérant d’y pouvoir mettre de la couleur dans ces mots… » Le problème se situe là. Quelle est la conversion possible entre les mots et les couleurs, la capacité des uns à « exprimer » les autres ? Tous les bleus, les rouges, tout cet éclat à dire les choses, inapte peut-être à la traduction ou la translation. « Mon poème, lecteur, que t’as vidé de ses mots transparents, la couleur t’en reste comment ? »
Second volet : « Écrire à côté », on quitte Essaouira pour Aix-en-Provence, à la recherche de planches dessinées égarées. Toujours les couleurs et les images « Oui je peux faire une photo. J’y verrai peut-être mieux / Quelque chose à propos des cactus, mieux qu’en ce poème. » Atmosphère de plusieurs restaurants, où la poésie restitue plus le ressenti que la critique culinaire. « Mais ce sera une salade de fruits exotiques, à cause des noms / Qui me font dans la tête des belles couleurs de rouge et de vert qui va mûrir. » Toujours cette relation entre les mots, les couleurs et les sentiments où les choses s’interpénètrent et s’échangent… « La nuit déjà là sans qu’on s’en aperçoive. Ces objets qui deviennent des mots. La nuit des mots, sans qu’on s’en aperçoive ».
Troisième partie au diapason : « Le poème n’y a vu que des mots ». On a quitté la photo et la toile pour le paysage en direct. « Si je sors de la maison, j’arrive dans le paysage ». Et toujours tenter de cerner les limites entre les différentes images : « Il y a des moments où le paysage, dans ton regard immobile, est un tableau… » Et questionner sans cesse par les mots les regards projetés entre motif et colorations. « La plus grande difficulté c’est d’essayer décrire comme le peintre a peint ».
James Sacré se confronte ensuite à différentes toiles, gravures, dessins ou photos, pour déterminer chaque fois la spécificité de l’image avec l’instrument translucide du langage, chassant les équivalents des images entre elles. « Est-ce qu’un paysage, ça n’est pas, vraiment, comme une toile sans cesse en devenir… » pour en venir au film vers la fin du volume. Chez le poète, il y a les yeux et les mots et cette interrogation continue dans la correspondance des uns et des autres et le regard comme projection et rencontre des mêmes. Demeure intact le dilemme : est-ce que la poésie peut montrer ou est-ce que la poésie doit dire ?

(Tarabuste éd. 12 €. Rue du Fort – 36170 Saint-Benoît-du-Sault.)



Colette Gibelin : « Mémoires sans visages »



C’est un beau cadeau que fait l’éditeur Luc Vidal à Colette Gibelin, en reprenant d’une part ses deux premiers recueils intégralement, publiés en 1967 et 68 chez Guy Chambelland, et d’autre part en donnant des extraits des œuvres ultérieures éparpillées chez une bonne dizaine d’éditeurs différents. « Exister, oh ! Qu’est-ce qu’exister / sinon chanter toujours ? »
Colette Gibelin d’entrée de jeu parle de son lyrisme, et c’est flagrant, le je reste au centre des poèmes dans une bonne première partie de son œuvre. Si elle s’affranchit rapidement des formes traditionnelles : vers rimés et alexandrins, elle change de point d’appui vers 2000 et prend plus de distance avec son rapport à l’écriture et au monde alentour. C’est moins fusionnel entre sujet et objet de sa poésie. Même si émotions, sensations et sentiments irriguent et irradient l’ordre naturel. « Je suis le sang des mandarines sous la lumière condamnée / Ai-je le temps d’un nouvel amandier ? » Les images bourgeonnent dans chaque poème, précieuses ou saisissantes : « J’ai des nageoires de soie […] J’ai tari toutes les flaques ».
Colette Gibelin offre une poésie à la fois évidente et douloureuse où la mort rôde inévitablement, et fait partie du contrat d’écriture. « Moi de miel et de feu, / Bourrasque nulle, / J’épure le désastre en figure de proue, / Proie sans larmes, / Déchirure d’iode et de liane, / Je plante mes îles, repères d’être ou poussent la lavande / et le vent du midi »
L’éditeur du Petit véhicule, Luc Vidal, clôt l’ensemble par une analyse sur la poésie de Colette Gibelin : « la poète du silence et du murmure des passions en allées » et l’anthologie s’achève avec de superbes reproductions couleurs de Françoise Rohmer.

(Colette Gibelin : « Mémoires sans visages » Le Petit véhicule. 20 €. 20, rue du Coudray – 44000 Nantes.)



Jean-Pierre Georges : «  Jamais mieux »

Depuis plusieurs années, Jean-Pierre Georges est passé du poème à la « note », après « Aucune rôle dans l’espèce », « Le moi chronique » et « L’éphémère dure toujours ». La note, c’est indifféremment quelques mots, une simple phrase, un paragraphe plus ou moins long, un court dialogue, une citation, véhiculant une réflexion, une pensée, un constat… Jean-Pierre Georges explore toutes les pistes.
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Thierry Le Pennec : « Prés poèmes et pommes »

Tout Thierry le Pennec est dans ce titre. Cueilleur-poète-cueilleur. Le sujet principal, c’est le travail : toute la chaîne de la pomme, de la culture (récolte, stockage, conditionnement) à la vente sur le marché. Boskoop, Reinette, Jonagold, Melrose, Suntan… les variétés sont déclinées avec gourmandise, surtout parce que pour un professionnel de la langue et du fruit aussi bien, l’exactitude s’impose. « …tout est lié comme les mots / d’un poème écrit… » Ainsi peut-on découvrir des termes au fil des pages comme pallox, provende, vergéral, préparat ou contaténations. Il y a l’activité dans laquelle beaucoup de temps est investi, « j’aurais connu dans mon humble vie / maintes pénuries / et jusqu’à la surabondance » et la proximité chaleureuse de la famille. Si tout cela paraît sérieux de prime abord, Thierry Le Pennec le prend en réalité avec beaucoup d’humour et de recul : « Je suis paysan d’opérette / et gratteur de papier les deux / vont-ils vraiment ensemble ? » On note ce phrasé, cette façon décalée de segmenter le vers sans ponctuation intermédiaire qui donne souvent du mou au sens. Les titres aussi ont le même effet de mise à distance avec références musicales ou picturales parfois et clins d’œil. Il y a chez l’auteur de « Nono » métaphore obligée entre la pomme bien lustrée et la planète, et que celle-là soit montrée bellement sur l’étal « comme soleils à saisir ». On sent tout le bonheur du paysan et du poète fondu sous une même humilité dans le geste auguste de « détacher un fruit / de son pédoncule  » et de participer le plus simplement qui soit à la marche du monde comme un symbole universel de l’homme tout simplement : « Agissant / dans le cosmos d’un champ / labouré de mille et un vents »

(Thierry Le Pennec : « Prés poèmes et pommes » Potentille éd.8 €. 8, allée Marcel Paul – 58640 Varennes-Vauzelles.)



Michel Bourçon : « Demeure de l’oubli »



Le titre est tiré d’un texte où il est question de brouillard, à rapprocher d’un autre avec cette expression parallèle en totale opposition : « la mémoire pour domicile ». Lire un recueil de Michel Bourçon, c’est entrer dans un ensemble de poèmes dûment datée, et où les choses, sans qu’elles se suivent vraiment, sont écrites dans un même esprit, en continu, d’où des reprises, ou des apparentements intéressants. Le corps, tout d’abord, est prison et pesanteur, trois fortes images en attestent : « Impossible de se soustraire à cette forteresse de viande et d’os…  » et plus loin : « ce véhicule de chair et d’os… ». Ou encore : « traîner le ballot de soi…  ». A l’intérieur, on peut parler d’auto-cannibalisme mental avec cette expression : « l’on se mâche sans jamais s’avaler… » à quoi répond cette autre : « Nous mâchons notre mémoire, des visages, des mots, nous digérons tante de choses vues…  ». Existe un contrepoint : « en levant la tête, nous voyons nos pensées changer de forme et les oiseaux jardiner le ciel ». Le ciel, en effet, devient facteur de libération, d’envol, plus d’un texte prennent à témoin nuage et oiseau pour une aspiration puissante à l’ascension, à la délivrance. « Ce désir de s’extirper là, de soi et, à tout le moins, de pousser le corps hors de ces murs qui se dressent… » Ce souci d’élévation est rien moins que profane sans aucun espoir de rédemption, mais c’est aussi une façon de renverser les choses, en changeant de point de vue comme dans cette page : « Le paysage nous regarde indéfiniment puis c’est la nuit qui prend le relais pour nous voir buter contre elle… ». Point de résignation ni de fatalisme, mais plutôt cette résistance à tenter de prendre de revers la tristesse et la mélancolie qui semblent le lot quotidien. Ne pas omettre cependant une donnée capitale : « Entre le monde et soi, s’interposent les mots » (première ligne du recueil). Et l’importance cruciale de la poésie, bien entendu. Cependant l’auteur achève le livre avec cette phrase définitive : « Déjà, le ciel s’en va et ainsi le paysage, la lumière, les choses, le moindre événement nous laissent avec le bel échec de l’écriture. » Michel Bourçon pourrait rester dans cette posture de l’accablement qui le réduirait en poudre instantanément, s’il n’avait au contraire cette faculté à s’interroger et à placer paradoxalement les choses à distance avec une lucidité ravageuse mâtinée d’une circonspection notoire, entre élans, velléités et résolutions toutes provisoires.

(Michel Bourçon : « Demeure de l’oubli » p.i.sage intérieur éd.. 10 €. 11, rue Molière – 21000 Dijon.)



Alain Guillard : « Quête du nom »


Qui ne connaît pas Alain Guillard le découvrira dans ce livre de 200 pages tel qu’en lui-même. Qui connaît Alain Guillard reprendra le fil de ses poèmes, comme s’il venait de les quitter la veille. L’auteur insiste dès le titre sur la recherche d’identité, se posant la question de ses origines, et interrogeant cette multitude de souvenirs, d’instants fugaces et disséminés de sa vie passée, de son enfance. Filage et lissage du temps. Avec les deux figures des parents, de la grand-mère aussi, et du frère. Sa famille qui reste au centre de sa poésie. Sa famille désunie, puisqu’il y aura divorce. Étoile brisée. Et que l’image du père restera brouillée. Sa famille enfin enterrée. Extrait d’une lettre posthume au père : « Elle repose dans le même cimetière que toi, à un angle, et toi à un autre. Quand je viens me recueillir sur vos tombes, allant de l’un à l’autre il me faut traverser à l’oblique…. »

C’est donc une somme élégiaque, un thrène guillardien. Les différentes strates de la mémoire s’assemblent avec un même ton mélancolique, sans jamais constituer un tout cohérent et définitif. Les poèmes, les proses, les complaintes, les haïkus… s’enchaînent sans distinction, formes dépareillées, style semblable, déconcertante unité. Bien d’autres textes, et d’autres recueils ont été écrits sur le même sujet dans l’œuvre du poète. Peut-être un jour l’œuvre achevée formera-t-elle bloc enfin, même si la cohérence paraît impossible, à jamais fragmentée.
Chez Alain Guillard, ce qui domine dans un premier temps, c’est le regard, une façon de peindre à l’aquarelle, douceur et pureté, ce qu’il voit. « Je regarde achevé le jour déroulant ses laines / Des clartés illusoires / Je pense qu’être accroît la lumière… » C’est une poésie descriptive, suite de notes, avec l’art de parler des banlieues : « Le bruit des grues tout autour / Les soupirs des camions qui déchargent »… ou « Gravats terrains vagues d’Argenteuil »… À ces tableaux de paysages semi-urbains qui trouent la ville en arrière-plan, viennent s’adjoindre les portraits du monde ouvrier, avec une vraie conscience de classe, très peu fréquente chez les poètes actuels. Le père bière et gros rouge, chez Citroën : « être absorbé anonyme en ce gouffre ! La sensation de dépossession de soi que ce devait être ! »... et la mère, cigarette et café, qui faisait les ménages : « Les êtres sont si tordus parfois / Si loufe par la vie c’t’ordure / "Heureux qu’on en est qu’une !" »
Ce qui fascine dans son écriture, c’est la confluence entre la fiction qui constitue l’objet même de sa poésie et sa biographie toute crue qu’il ne maquille pas une seconde. Cette conjonction du réel et du vrai est unique. L’enfant « grandit dans l’espace du ressentiment », avec le jazz en fond, la (re)connaissance des oiseaux : « Pigeons pies mouettes / Mésanges merles mouettes »…plus tard une passion pour le tennis et le turf, à peine effleurée ici, plus tard un penchant pour le travestissement, juste ébauché. Alain Guillard remonte les fils un à un du temps passé, la trame est abîmée par l’oubli, la mémoire renoue quelques épissures sensibles. Toujours cette énigme de soi en filigrane qu’on essaie de recomposer, incapable qu’on sait d’y arriver, mais essayant à nouveau et encore. « On écoute souvent nos parents avec une certaine condescendance – quand ce n’est pas de la commisération – Mais s’ils avaient raison, Si la vie, c’était ce peu ? Si le bonheur ne s’approchait que dans l’acceptation de ce peu ? »

(L’Amourier. 16 €.1, montée du Portal – 06390 Coaraze)


Voir sur le site de l’éditeur


Paul Quéré : « Suite bigoudène effilochée »


Il s’agit de la réédition d’un recueil de Paul Quéré publié à la Poèterie en 1982 (augmentée de deux volets d’ « Avelioù », paru au même endroit en 1988). Cinq parties en tout. Les trois premières du recueil-titre résonnent avec les lieux d’une Bretagne retrouvée : Meil Boulan, Une journée à Tréguennec et Truñvel. On renoue aussitôt avec les deux écritures de Paul, disparu il y a 23 ans : la première réflexive, métaphysique, « celtaoïste », comme il la nommait lui-même dans son penchant pour les mots-valises : « Tout simplement : être ! // Le reste n’étant que fioritures  »… avec en corollaire la lucidité de noter : « Absurde volonté de laisser une trace »… Il parle par deux fois d’ « un corps rebelle, hostile depuis que je sais bien qu‘il me faut l’habiter pour rien ! » et quelques pages plus loin : « Je vis dans le corps que j’habite et qui m’est étranger depuis que je me résous à mourir pour rien.  » Avec la présence prégnante de la mort dans ces titres révélateurs : « Mes dames d’os », « Basse mort et ses œuvres », « Haute-mort »… Après les paragraphes et notes, les strophes en vers libres, et la seconde écriture du poète ouverte sur l’extérieur ou le présent : « Je souffre d’une Bretagne / qui me rend étranger / à moi-même  », et les images maritimes qui viennent : « Les poches pleines de galets / j’ai couru vers la mer »… Toujours chez Paul, cette propension à la thématique sexuelle, dans l’excès ou le scandaleux : « Je ne sais faire le signe / que de la seule croix / qui pend entre mes jambes »… Son recueil, après les définitions des « Mots enclos », se clôt avec « Lieux disants », qui, d’une certaine façon, complète et parachève le livre. Le lieu devient socle de l’homme, mais il n’existe que par la parole, qui, en l’évoquant, le fait exister. Une de ces revues s’appellera Écriterres. Rapport géographique entre l’homme et le lieu, naissance, origine, résidence. Paul Quéré revient à la fin de sa vie dans la région de son enfance et retisse les liens avec le temps et l’espace à travers sa poésie. « Tel est le lieu. Qui fait de son passant, ou de son habitant – qu’il habite lui-même – un autre lieu. / Où quelque chose a lieu. »

(Les Éditions Sauvages. 15 €. Louis Bertholom : 3 avenue de Kerdrézec, 29000 Quimper. Règlement à l’ordre de Les Editions Sauvages. Frais de port : 2,72 €. Avant-dire d’Ariane Mathieu. Illustrations de Paul Quéré.)



Jacques-François Piquet : « Vers la mer »


C’est un livre élégiaque, et doux, et beau. Écrit avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Le sous-titre cerne bien le propos : Chant d’amour et d’adieu. Jacques-François Piquet raconte en onze chapitres, et autant de jours, ce voyage fluvial en bateau qui mènera sa femme Jacqueline vers la fin. Le fleuve ralentit le temps, la traversée des terres enchante par ses paysages changeants, ruraux aussi bien qu’urbains, ses salutations de ponts, ses ciels variés de peintres, ses soleils caressants.« Nous vivons sans heures, me dis-je, mais vivons-nous encore ? »
Lui est toujours présent, prévenant, attentif. Elle est de plus en plus fragile, affaiblie, fatiguée… « Je me sens déjà tellement loin de tout, dis-tu dans un souffle ». Les deux destins, après un long chemin parallèle, se croisent définitivement. Il y a de l’amour avant tout, de la tendresse, une complicité d’amants de longue date. De la douleur ici, mais cachée, rentrée et de la sollicitude, là, mais discrète et légère, malgré la crainte et le doute.
Et les questions qui viennent et se bousculent : « qu’avons-nous fait de notre vie, nous sommes-nous suffisamment aimés, que vais-je devenir ?  » Le voyage aboutit à la mer, comme une apothéose, Jacques-François réinvente la fatalité et revisite le mythe du passage à la mort en le sublimant magnifiquement. « Ni fable, ni témoignage, ni journal, ni hommage »… le livre entier est épuré et digne, et l’auteur ajoute un galet parfait à la littérature.

(Rhubarbe éd. 12 €. 10, rue des Cassoirs – 89000 Auxerre)

Lire aussi l’article de Marilyse Leroux, ici
et l’article de Lucien Wasselin

Jacques Morin



lire aussi :

Les lectures de Jacmo 2015

Les lectures de Jacmo 2016



lundi 25 janvier 2016, par Jacques Morin

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Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Philippe Blondeau & Viso Coatmorvan : « Mourantes natures »


C’est un recueil à deux auteurs : un poète et un illustrateur qui se renvoient la page ou la balle, l’image et le miroir, sans qu’on sache bien qui est l’une et qui est l’autre. Il y a dans l’inspiration et l’écriture de Philippe Blondeau un côté baroque qui séduit, pour ma part. Après « Autopsie des temps morts » (Le Bretteur), il s’agit de chanter dans une prose poétique nervurée et solide le premier pourrissement botanique. Ainsi la pomme : « elle tournait quand un accident la cueillit à l’arbre déréglé des constellations  » (in Astronomie de la pomme). Les titres font montre d’un même apparat. Ainsi (in Génétique du tubercule) : « …poussent rêveusement des idées de membres ». Ainsi dans cette vision fulgurante (in Tératologie de l’agrume) : « Un avenir grave nous y guette, rescapé de nos décombres même et toujours plus avancé que nous dans la mort qui nous transfigure ». Philippe Blondeau sait lire ces ultimes vieillissements, ces premiers signes mortifères tel un haruspice de l’au-delà. Il découvre dans la transformation de l’apparence, dans les nouveaux reliefs, pin ou orme, ail ou oignon, un ensemble de paysages à l’envers de ceux que nous connaissons dans la vie ordinaire. « Rien que la prophétie rageuse de quelque tagueur sur la paroi vétuste de l’infini – la mort. » On entre à l’intérieur des choses qui se retournent mollement sous un coup de baguette tragique. La nature réversible livre sa face sinistre et hallucinée que le poète reçoit avec le regard qui convient pour décrypter de façon non conventionnelle l’art du temps. Philippe Blondeau réinvente les vanités modernes.

(Corps Puce éd. 11 €. 27, rue d’Antibes – 80090 Amiens.)



Michel Bourçon : « Ce peu de soi »


Les diverses suites de poèmes ont été écrites entre 2011 et 2013. Restent en tête du lecteur en rémanence les tableaux impressionnants de Jean Rustin qui a fait l’objet du recueil précédent de Michel Bourçon, chez le même éditeur. « Est-ce être à sa place qu’être assis sur un banc, absenté ? » Or les premiers textes sont totalement désincarnés. Nulle image, nul tableau. Michel parle « d’entrer dans le neutre ». Reste une voix, omniprésente, une sorte de voix off, perchée, alors que le corps cherche à se fondre à n’importe quoi alentour et disparaître « le corps a la présence d’une table ». À force d’être éthéré, évanescent, le charnel, le corporel perd toute substance, toute matérialisation et cette vacuité nouvelle se mue en no man’s land contigu avec la mort voisine. « Dès le réveil, nous ouvrons les yeux sur notre mort, nous marchons dans notre disparition ».. À cette phrase fait écho cette autre : « Si nous fermons les yeux, nos morts viennent à nous ». Ainsi, les fantômes se croisent dans le vide ambiant, vestibule infini.
Ce qui demeure essentiel chez le poète, c’est au final, la vie, en fait, ce peu de vie que chacun possède et qui se résume à pas grand-chose, pour ne pas dire rien du tout. Toute la problématique de la poésie de Michel Bourçon se tient là, niché dans une interrogation continue, sans réponse admissible. Une conscience aiguë de son être, à savoir mal-être, si proche du non-être, avec pour commencer cette sensation froide, cette perception lucide de ne demeurer qu’une pensée dépourvue de véhicule, brocardé comme « carcasse que rebute la besogne de vivre et que ronge le sentiment de n’être rien ». Il n’y a pas de sortie, il n’y a pas de solution ni de remède. La nuit, parfois éteint le poste, « avec le sommeil ne se pose plus la question d’exister ». Aucun recours. N’étaient les lectures antérieures de l’auteur dont on renoue le fil aussitôt, il emploie un nous empathique dans lequel il embarque son vis-à-vis. Qu’il sait mettre à distance à l’occasion : « Comment se mettre à la place des autres, quand déjà nous avons tant de mal à nous mettre à la nôtre ? » Il faut se résoudre à l’absence, à l’oubli, à la perte. Tout est là, mais une fois que cette résolution est prise et actée, il est difficile de penser à autre chose, dans l’expectative consternée du silence terminal auquel on se voue. Et la voix serine, perpétuelle : « Le temps qui nous est imparti est un emmurement ».

(La Tête à l’envers ed. 16 €. Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)





Luce Guilbaud : « Dans Mes Filets »

« Petites notes pêchées au jour le jour ». Tout est dit. Une phrase ou deux. Un vers ou deux. Qui balaient dans tous les sens, un peu comme la pensée va, de ci, de là. Au cours de promenades sur la dune ou de réflexions au bord de soi. Essuie-glace du présent. « Les mots peuvent-ils déchiffrer le noir ? » L’importance du lieu est évident : la mer, les marais, la campagne alentour. « L’avenir est si près / - tout au bord de la falaise où le pied glisse ». Les souvenirs qui reviennent avec la vie qui les empilent dans la mémoire. Luce Guilbaud est non seulement poète, mais artiste aussi bien. « Peindre, écrire permet d’entrer en contact avec notre substance intime de mieux nous connaître »…
Le recueil de pensées permet les intrusions dans le for intérieur comme dans l’espace ou la nature. « Les nénuphars n’ont qu’un œil / et tout le ciel pour racines ». On reste concret, lucide, voire ironique. « Il serait bon de mourir à point  ». De même que Luce travaille le mot « de côté », son illustrateur, et éditeur, Vincent Rougier « dérange l’image attendue en travaillant au dos d’un cuivre ancien… »

(Ficelles ed. 9 €. Abonnement 4 titres : 36 €. Les Forettes – 61380 Soligny-la-Trappe.)



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