Retour à l’accueil > Auteurs > MORIN, Jacques > Les lectures de Jacmo 2017

Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2017

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques a proposé de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui sont reprises dans le numéro suivant de « Décharge ». Un compagnon de route que Texture se réjouit d’accueillir !



Laurent Albarracin : « Broussailles »



Laurent Albarracin offre un recueil parfaitement délié à propos de l’inextricable. « Broussailles sont de la mousse / du bruit et des bois ». Car tenter de cerner les broussailles, c’est vouloir éclairer la confusion, éclaircir l’embrouillement. Les mots viennent sous sa plume pour définir cet état de fait, tels que « fouillis » ou « embrouillamini » mais l’objectif n’est pas de constater « l’indémêlable », mais de le définir à nouveau et quelque part de le réhabiliter. « Que broussailles sont du papier / ayant incorporé des ciseaux… »
Deux possibilités sont relevées qui les destinent à la disparition : « broussailles sont / le brouillon végétal / d’un feu… » ou bien la « chèvre, selon une velléité masticatoire… » entre « l’incendie de l’incident » et le « toupet d’étoupe »… Mais c’est faire fi qu’elles ne reviennent, ne repoussent et ne s’imbriquent en elles-mêmes derechef. Afin de regagner illico territoire et statut de « brouillon perpétuel ». C’est donc courageux pour le moins de mettre la main dans un conglomérat d’épines et de ronces, pour en dégager sinon la beauté, du moins la nature hostile et sauvage sublimée dans sa résistance et sa colère.
On n’est pas loin de penser que les broussailles ténébreuses, urticantes et piquantes représenteraient les mots dans leur maquis d’origine avec lesquels l’esprit et la parole auraient à se mesurer, tant pis pour les égratignures du sens et les balafres des pensées ! Vouloir dire est à ce prix.

(Laurent Albarracin : « Broussailles ». Illustrations d’Aaron Clarke. 14 €. L’Herbe qui tremble. 25, rue Pradier – 75019 Paris.)



René Pons : « Carnet du désert »



René Pons est à la tête de nombreux ouvrages, une bonne trentaine, publiés chez Gallimard, Acte Sud, Cadex, le Bruit des autres, l’Amourier, etc… Voici son cinquième recueil chez Rhubarbe. Il est écrit un peu sous la forme d’un journal, non daté, avec des réflexions et de courts poèmes. Cependant, comme l’indique l’auteur lui-même, ce peut être aussi des éléments qu’il reprend et restaure.
En tout état de cause, l’âge avance en ce qui le concerne, le grand âge même, et le vieillissement devient l’enjeu du quotidien, jusqu’à transpirer dans son écriture, évidemment. Il arrive à court terme le moment de dresser un bilan lucide sur son existence et ne plus se leurrer sur un avenir rétréci. Et comme l’essentiel de sa vie concerne les livres, il n’est pas tendre avec son image : « Je me regarde en face et que vois-je ? Je vois un aigri. Je vois un homme jaloux du succès qu’il n’a pas eu. Je vois un homme qui derrière sa gentillesse cache une haine féroce des hommes […] Je vois un raté… » Il ne se fait pas de cadeau, même s’il nuance ces affirmations. Aurait-il voulu être un auteur à succès, alors qu’il fustige ses « vilenies » et le traite de « courtisan » ? Il est un peu au cœur d’une contradiction majuscule : ne pas être au niveau d’accueil d’un public de lecteurs important, sans tomber dans l’exposition obscène que cela engendre souvent.
Le principal pour René Pons demeure d’écrire, malgré tout au plein sens de l’expression. « Au bord de l’abîme, il continuait à polir ses phrases comme s’il avait l’éternité devant lui. » Sans plus se faire d’illusion sur leur répercussion attendue ou espérée. Reste une occupation, en dehors de l’écrire indispensable : flâner. Dans la ville, ou à la campagne ou encore… « à l’intérieur même de mes viscères, dans un labyrinthe puant sans lumière et sans ciel… » et d’affirmer par ailleurs : « Au fond, je ne suis plus qu’une sorte de chiffonnier mental… »
Le livre lui-même est composé de deux parties : « Carnet du désert » et « Fragments de solitude ». Les deux titres se répondent, aussi bien sur l’indication de la forme, le journal et ses éclats en pages ou paragraphes, que sur la situation personnelle implacable de l’auteur : extérieure d’abord, intérieure ensuite. « La voix matinale de la solitude et du silence est bien ma voix, la vraie, celle que ne viennent pas encore encrasser les crachats de la concession. » René Pons vit un paradoxe d’autant plus aigu que le temps imparti s’amenuise. Cette poursuite effrénée d’une écriture coûte que coûte, dernier plaisir arraché à l’angoisse, et le sentiment ce faisant d’une vanité complète et dérisoire. « Vieillard infantile », ainsi qu’il se qualifie, il garde une lucidité intacte le concernant et possède un ton terriblement ironique envers lui-même. Considérant avec humilité une vie longue et épaissie de souvenirs lointains ou rapprochés, il demeure en attente de la phrase égarée ou de l’émotion revenue qui lui redonnera la parole et remettra l’écriture en marche vers le bout de la page, du cahier ou du soir. « … puis le silence de nouveau / comme un mot / perdu sur le bout de la langue »

( René Pons : « Carnet du désert » 13 €. . Rhubarbe éd. 10, rue des Cassoirs – 89000 Auxerre )



Adeline Baldacchino : « 13 poèmes composés le matin (pour traverser l’hiver) »


Le titre du recueil fait bien sûr écho à celui publié en 2015 chez le même éditeur : « 33 poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière) ».

Lire ici



Camille Loivier : « Éparpillements »



Livre en trois cahiers où le temps se mesure par lieux différés. Perles d’un collier de vie. L’histoire se loge dans la sinuosité de déménagements successifs. Et l’être s’identifie tour à tour aux différents objets qui aimantent les sentiments et les souvenirs. « Je suis / la chaise au dossier comme une lyre » …. « Je suis la lampe dorée sur le piano noir ». Quelquefois il y a une relation physique avec la chose élue par la mémoire : « je suis l’ecchymose du coin de table ». Les maisons changent, chacune gardant sa personnalité. Chaque pièce aussi trouve son équivalent personnel et littéraire : « ma place est l’alcôve et le monologue intérieur ».
Camille Loivier, à force de décrire émotionnellement les endroits où elle a vécu, invente des fins déconcertantes : « je regarde dehors le monde est maison ». Ou bien, plus loin, à mettre en parallèle : « la femme est maison et l’homme est dehors ». Le lieu est imprégné par les proches qui l’ont peuplé, voire les ancêtres qui la hantent. Généalogie des sensations et des images. « Tu dors dans le creux de ta mère ». La famille est là qui questionne dans le reflet des miroirs et les horloges qui dialoguent en s’escrimant à aiguilles mouchetées. Au-delà du foyer, arbres et oiseaux prolongent le regard. Juste à l’extérieur, chênes et hirondelles balisent la mémoire. Les éparpillements tiennent à ces déplacements de matériel qui ont perdu leur utilité et leur intérêt, et surtout à tous les oublis qui opacifient la conscience, avec la perte sèche des siens et le dénouement lent des liens. Il faut recomposer l’univers entier avec une infinité de détails soudain désincarnés. Une solution demeure entre l’évasion vers des contrées étrangères ou la domestication de cauchemars prégnants. L’auteure transmue le signe entre l’homme et la nature « comment se forme la mémoire des lieux / par des traces / on devient paysage ».

(Camille Loivier : « Éparpillements » 18 euros. Editions Isabelle Sauvage. Coat Malguen- 29410 Plonéour-Ménez.)



Louis Dubost : « Droit devant »



« t’as que ça à faire / écrire » Ces vers initiaux Louis Dubost se les dit-il à lui-même ? Ou bien lui demande-t-on ? En tout cas, on retrouve chez l’ex-éditeur du Dé bleu cette manière philosophique d’interroger les choses, le temps, la vie et plus précisément la mort.
Le titre, positif et optimiste, s’éclaire dans le texte : « droit devant / sur la page encore aller » La poésie est une espèce de viatique pour l’âge ultime et il précise : « non la mort / ça ne me dit rien » L’autre mot principal sur lequel repose cet ensemble, le voici : « la langue du désir / ne travaille qu’au noir » et pour bien montrer l’enchaînement des jours et des nuits, ce tercet impeccable : « le désir reprend pied / là où hier soir / on l’avait déchaussé »
La nuit serait-elle un avant-goût de la mort ? « s’endormir c’est / à la mort dire oui » Et une façon de s’y habituer quotidiennement ? En tout état de cause, dans cette joute entre l’écriture et la fin, c’est la poésie qui l’emporte en dépit de tout (au moins provisoirement), ce que prouve ce magnifique recueil typographié au plomb par Jacques Renou, avec de belles linogravures vertes et rouges d’Yves Barré.

(20 € + 2,70 de port. Atelier de Groutel : Groutel – 72610 Champfleur. Après-lire de Roland Nadaus).



Jean-Christophe Belleveaux : « Pong  »



On est en direct de la tour de contrôle. Il y a une vidéo de surveillance branchée sur le mental du poète, qui enregistre in vivo sa pensée. L’hôpital psychiatrique est censé soigner la cervelle à coup de, je cite au cours du texte, « médicaments, comprimés, anxiolytiques, Séresta 50, neuroleptiques… », mais l’on assiste en même temps à la critique en règle de l’institution, son rejet, et la question centrale : qu’est-ce que je fais là ?
Le fait est que le moral n’est pas au beau fixe, serait même tendance nébuleux-crépusculaire. Une chose est sûre, la mort devient une préoccupation permanente, « lorsque j’habiterai le souvenir de quelques amis » avec ce souhait ultime et salvateur d’une « suffocation brève et définitive. » Jean-Christophe Belleveaux est pris dans la nasse, entre une inquiétude viscérale qui le travaille au corps et le lieu paradoxal, havre et géhenne, qui devrait le guérir. Il n’empêche que (ou bien est-ce dû à cette ambiguïté fondamentale ?) le poète décoche des images incroyables, comme sublimées par sa situation intenable : « sous la canopée de mes angoisses… » ou « ….goûter aux algues du Réel… », on notera la majuscule.
L’auteur pose la question d’entrée de jeu : « les petits totems des poèmes peuvent-ils consoler ? » Et la réponse se fait jour tout au long du recueil, puisque les mots sont là pour arracher l’essentiel. Il est question de consonnes, de voyelles et de syllabes, comme pour reconstruire la langue malgré les « écroulements ». Oui, il reste la poésie et sa clé de sauvegarde : l’humour ou la dérision, « je puis / sans margelle / sans marge et sans elle / toucher le fond… » ça va du jeu de mot au barbarisme bien employé. Et cette courtoisie de la désespérance demeure le signe que tout n’est pas foutu. Il reste cependant la relation avec le temps qui bloque aux entournures : « comment arrive-t-on à couturer la minute précédente avec la suivante ». Même si l’on sait qu’on est passé un peu de l’autre côté, pas très loin, du côté des lépreux de l’esprit avec crécelle et « grelots de la déraison ». On reste constamment sur la corde raide entre le désarroi poisseux et l’écriture qui s’escrime à faire reprendre espoir malgré tout. « Pong » c’est le rebond pour perdre le point et la manche, ou continuer la partie devant « le déhanchement des promesses… »

(Jean-Christophe Belleveaux : « Pong » La Tête à l’envers. 14 €. Ménetreuil – 58330 Crux-la-Ville.)



Christine Billard : « Pollen de la parole »



D’abord le titre, métaphore subtile de la poésie. Et cette parole, aussi bien orale, ou vocale, qu’écrite. Chez Christine Billard, les mots font vases communicants. Ils sont refoulés en dedans, et doivent s’exprimer, au sens étroit du terme, au dehors. Tous ses poèmes le disent, cette lutte entre la poésie et le silence, cette bascule, ce passage du trop plein vers le jour libérateur. « On voudrait / se désencombrer / de ce forage de la pensée / insidieux / continu »
Quelquefois, le poids des mots et leur force sont tellement denses, tellement retenus au ventre et à la gorge, qu’ils ne peuvent s’expulser que sous la forme explosive d’un cri. L’auteure explore l’origine de la violence, aussi bien par la voix que par la bouche. Mais cet amoncellement de mots n’est pas là par hasard. Regard-catalyseur, il est question de colère et de rage devant ce « monde en décomposition » entre guerre, horreur et abjections. Et Christine Billard de s’ausculter dans un poème superbe : « Le corps ébréché / exilée parmi les exilés […] expatriée parmi les expatriés »
La parole qu’elle proclame, qu’elle réclame, qu’elle déclame est aussi celle d’une femme qui a conscience de sa féminité et célèbre sa poésie : « Les mots sont ma seconde peau… » Peu à peu le recueil tourne de l’ire à l’amour et plusieurs pages apaisées chantent l’autre et les caresses et le désir : « je tangue sous ta voix / je vibre sous tes doigts / […] femme-souffle / enceinte de l’univers… »
Hélas, cruauté, fragilité et difficulté des rapports humains, les amours se révèlent sublimes autant qu’éphémères. Christine Billard parle alors, magnifique trouvaille, de « la septicémie du chagrin ». Et c’est le silence à nouveau qui semble l’emporter à la fin du livre dans ce face à face, ce corps à corps ininterrompu avec les mots. Ce n’est en vérité que la fin d’un cycle. Et l’on peut reprendre la lecture de ce recueil intense, évolutif, dramatique et virtuose depuis le début : « Claquer la parole contre le silence… »

(Christine Billard : « Pollen de la parole » 10 €. p.i.sage intérieur. 11, rue Molière – 21000 Dijon.)



Pierre Tilman : « Coffret »



Dans ce quadriptyque, (quatre recueils chez Gros textes qui se regroupent), Pierre Tilman articule différents segments qui le caractérisent. Et quand on a reconstitué le cercle symbolique que forment les couvertures, une chose est acquise et évidente : Pierre Tilman écrit une poésie vraiment à part.
Dans la forme d’abord, la répétition, l’itération, le ressassement s’imposent comme nécessaires à l’avancement de l’écriture, pour un déblocage permanent, mots qui se répètent, se refont, se poussent et se repoussent pour aboutir à de nouveaux éléments du lexique. Sur le fond ensuite, les axes convergents naissent à partir d’expressions du langage populaire, prises au pied de la lettre. Ainsi deux titres parallèles : « Il vit et il parle de sa vie » et « Tu la mets où la vie dans ta vie ».
Ou bien, l’auteur s’arrête sur une réflexion philosophique minimale et cruciale avec « Poème du temps qui passe ». Ou enfin il scrute, entre Ponge et nouveau roman, les mots fixant choses et objets « La chaise la table et le frigidaire ». Quel que soit le motif, sa plume tournera autour, dissèquera, entortillera, écartera, aplatira, révélera. Il forera le mot, siphonnera le sens. « Nous passons du temps / nous passons / le temps passe / on passe ». Il mène l’enquête à coups de reprises, de redites et de retours, il investit, tant et si bien qu’il confine à des aberrations : « le temps est une substance / mais une substance dont nous ne savons pas / de quelle substance elle est faite », des combles, des oxymores : « le temps est intemporel » ou bien l’absurde : « l’utilité de l’inutilité ». Parfois c’est une simple comparaison qui se montrera efficace : « les gens marchent avec leur vie / dans leurs bras / comme s’ils portaient des paquets »… Parfois c’est une liste infinie d’adjectifs dans « Tout le monde est »… (269 épithètes exactement !). Une façon quasi exhaustive de définir les choses en les ayant observées par tous les côtés possibles et imaginables, à la limite de l’épuisement de la lecture et de l’écriture. Là où le comique, même exsangue, peut naître. Pierre Tilman part de peu, de petits peux, et en réunissant quatre petits peux, fait un grand petit peu.

(Gros textes éd. Les 4 recueils : 16 €. Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes.)



Jean-Christophe Belleveaux : « L’emploi du temps »



D’abord il dit il. Il s’observe, à la fois objet et sujet. C’est un recueil sur l’existence. Treize moments de vie d’un individu. Qui s’interroge d’une manière directe et désabusée sur la réalité. Une sorte de leçon de vanité des choses. Il essaie de sentir les frontières, de tâter les bords. Tout est d’une inconsistance totale alentour. Les mots vide, béance, néant se bousculent au bout des lèvres. Il reste l’apparence, ce qu’on fait en ne rien faisant. « Il prend part […] il participe ».
Plus qu’un phénomène dépressionnaire, le poète exerce son droit de retrait, absolu. Il ne fait pas bonne figure pour donner le change, il ne comprend plus. Pas de résignation, nulle amertume. Il demeure à la surface, la pluie, les moutons et les poules…
Mais ce qui demeure l’énigme intangible par excellence, le temps, comment l’appréhender, qu’en faire, que faire ? La plus grande difficulté demeure pour le passer. Sans raison valable. Jusqu’à quand ? Du matin au crépuscule. « l’histoire se fait sans narration ni rien qui s’y passe » Du crépuscule au matin. Une trame vide qui se déroule en permanence. Tapis roulant des jours. Restent le langage, et les mots, parce que c’est avec eux que les choses se jouent dans la tête et qu’on peut les coucher sur le papier, en attendant, pour reprendre un peu pied dans les sables mouvants du quotidien.

(Le Phare du Cousseix. Le Cousseix n° 7 – 23500 Croze.)



Christian Vogels : « Iconostases »



Le livre grand format avec sa couverture de pur coton est impressionnant. C’est aussi le premier ouvrage du poète, animateur de la revue N47. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est atypique. Puisque son principe, son essence est que chaque poème ne puisse posséder un cheminement propre et déterminé que l’œil du lecteur suive sans plus se poser de question. Par habitude. Ici plusieurs pistes sont laissées au regard. Le poème se présente par colonnes (trois ou quatre) et par niveaux, ou strates, comme dans un tableau. Si bien qu’on peut le découvrir verticalement ou bien horizontalement ou bien encore en combinant colonage et lignage comme on le souhaite. Bref dans tous les sens ! L’œil chemine, s’égare, reprend comme dans une forêt, sans boussole. Mots croisés, mots fléchés. Le sens révélé est quasi infini. Ça rappelle bien sûr un peu Mille milliards de poèmes de Raymond Queneau.
En outre, aucune citation n’est possible. On essaie de repérer les éléments de fabrication par souci de compréhension. Il faut que ça reste général, voire générique. Seront souvent utilisés des mots comme « on » ou « ça ». Chaque vers ou segment isolé sera très court : un mot ou deux, rarement davantage. Qui puisse se connecter avec les îlots voisins. D’où l’importance du genre grammatical, avec l’accord et la recherche d’adjectifs neutres comme « tiède » ou « rouge ». Mots atomiques qui s’attirent ou se repoussent, font noyaux, magma, explosent. La réaction chimique monte au cerveau. On pense aussi à Pérec dans la multiplication des difficultés qui demande beaucoup d’habileté pour les dépasser.
Quels sont les thèmes dans ces conditions écartées ? L’émiettement des mots ne cache pas le retour de mémoire, désir, mort, disparu, nue, odeur, douleur. Les seuls noms propres qui apparaissent sont également indicatifs : Eurydice, Schiele, Marie, Sobibor, Têt, Léthé… Les images se touchent et se déforment à mesure. Elles ne sont jamais nettes, demeurent peu définies, voire floues selon le balayage oculaire. Elles s’aimantent et s’interpénètrent, s’éclairant ou s’éteignant les unes les autres. L’origine sacrée des iconostases disparaît pour un ensemble païen et ludique où le verbe rayonne. Christian Vogels expérimente une nouvelle écriture, à la fois audacieuse et inouïe.

(25 €. Jacques Brémond. B.P . 53 30210 Remoulins-sur-Gardon.)



Saïd Mohamed & Bob de Groof : « Le vin des crapauds »



En 1995, je publiais pour sa première édition « Le vin des crapauds » (Polder n° 81). Petit format avec un dessin de couverture signé Fatmir Limani de Kitoko Jungle Magazine. Seconde édition en 2017 chez Jean-Louis Massot : grand format avec 14 linogravures de Bob de Groof du même Kitoko Jungle. Fidélité aux textes et aux illustrateurs.
Si l’on compare les deux versions, on voit que Saïd a complètement remanié ses poèmes. Changement dans les vers, redécoupage des strophes, bouleversement dans l’ordre des pages, le début devient la fin… Pour autant, l’impact global reste le même. Une révolte pure contre la société, une dénonciation vindicative et vengeresse du système, un cri primal contre l’injustice et la haine. Les poèmes ont été écrits pendant la première guerre d’Irak, c’est dire qu’ils restent d’actualité. « Ce n’est pas un poème mais une agression… »
Saïd Mohamed sait jumeler des éléments disparates a priori, où abstrait et concret s’aimantent : « …mélange d’excréments et de sentiments […] De foi et de vomi, de moignons et de décadence… » Il peut aussi allier des mots voisins comme fous et gueux, fourbes et niais ou fantassins et bâtards… La trivialité très fréquente fait partie de la violence du discours. Son style reste semi-lyrique avec des emportements fougueux, mais toujours phrasés. Il est capable d’aligner le nom des bourses mondiales au même titre que faire appel à des références médiévales, cette contradiction apparente montrant bien l’état du monde et ses écarts vertigineux au sein d’un même siècle. Les imprécations, avec son lot d’exclamations et d’apostrophes sont monnaie courante : « Dieu, je n’ai jamais prononcé ton nom / Je t’ai maudit, chien de ta mère pour en aveugle / M’avoir conduit dans un monde que je renie. » De même, il règle ses comptes avec sa mère : « Pourquoi comme un chat ne m’as-tu pas / Au fond d’un sac jeté, et aussitôt noyé ? / Aujourd’hui, je ne te maudirais pas… » Il ne se fait pas de cadeau non plus dans ce vers, où l’antithèse est perceptible et l’asyndète éloquente : « Je ne suis pas ignoble, j’ai honte de vivre ».
« Le vin des crapauds » garde indemne sa charge virulente contre tout ce qui représente aux yeux du poète l’enfer sur terre. Les linogravures hallucinées de de Groof sont au diapason des poèmes apocalyptiques de Saïd Mohamed. Chiens et crocodiles aux yeux exorbités et autres monstres emportés dans une tempête noire, mitraillettes et crânes, grimaces et squelettes débordent le cadre. Ainsi, comme il est dit à la dernière ligne du livre : textes noirs et dessins cauchemars sont leur façon de dire : « Non à l’horreur ! » hier comme aujourd’hui.

(Saïd Mohamed & Bob de Groof : « Le vin des crapauds » 18 €. Les Carnets du Dessert de Lune. 18 €. 67, rue de Venise – 1050 Bruxelles. Belgique).

Lire aussi l’article de G. Cathalo



Dominique Maurizi : « Septième Rive »


Il y a un flux Dominique Maurizi, un flow disent les rappeurs. Avec des points saillants, à l’œil et à l’oreille : une ponctuation avec des " ?", des " !" et des "-", comme des gimmicks. Des répétitions discrètes et un tutoiement, entre « mon cœur » et « toi », où on ne sait d’abord si elle s’adresse à elle-même, à la personne aimée ou au lecteur… ou à tous ensemble d’une façon chorale.
C’est moins la voix qu’un souffle qui court en strophes ramassées, poèmes brefs, où les mots triés sont serrés sans trou, mais avec des ellipses, que l’écriture a laissé dans son cours, comme on ne voit pas ce qui est charrié sous le débit de l’encre. Les poèmes sont souvent nocturnes avec cette couleur diffuse de la nuit où l’on ne sait pas trop, ce qui se passe hors de la conscience et aussi ce qui se pense à l’intérieur.
« Je crois que je rêve. Le vent remonte les
baleines sur la montagne. »

La coupe du vers est insolite, on enjambe gauchement
« … - dans le dé
à coudre d’un rêve je me couche. »

Il y a un phrasé, des mots qui claquent, étendard de la page ; toujours ce sens du rythme, stylo baguette. Et de la formule, non préméditée, mais naturelle.
« Et je glisse sans fin,
dans le noir je coule, roule
pour oublier et mourir vite, très
vite dans la nuit. »

En outre, le sens du récit, avec des histoires imprécises, où les paroles comme embuées racontent des contes incomplets. L’amour et la mort vont de pair et la quête de la perte sous les frimas du silence. On fouille les sous-bois où la lumière pénètre mal derrière la fuite subtile de fantômes en haillons. C’est une poésie qui ne voit pas le jour, où la lune se maquille en harfang.
« Au loin,
au loin l’œil dans mon sommeil
innocente mon poème
en disgrâce… »

(Dominique Maurizi : « Septième Rive » La tête à l’envers. 15 €. 9, Petit Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)

lire aussi l’article de Patrick Le Divenah



Seyhmus Dagtekin : « À L’ouest Des Ombres  »



« Que chacun puisse voler de son propre feu  ». Tel serait en résumé le vœu de Seyhmus Dagtekin qui ouvre son recueil par un appel à l’utopie, grâce au biais majeur de la poésie. Une fois cette ambition projetée sur l’écran du ciel de l’avenir, une fois cet espoir lancé comme un envol d’oiseaux de tous les côtés, il produit l’argument principal, celui avec lequel il convaincra peut-être l’humanité : sa poésie, remède au malheur et à la haine.
L’auteur mêle un imaginaire fait de légendes séculaires et d’un bestiaire fantastique, plusieurs titres de parties en témoignent : L’oiseau Pénélope, Corbeau à la cime, Les crocodiles de S(add)am… Souvent il y a interférence entre les mythes et les hommes, entre les formes et les bêtes :

« Plus tu avances, moins tu as de plumes sur la langue
Plus tu voles, moins tu as de couleurs sur la queue… »

L’univers naît de cette imagerie restaurée, revisitée, et pour ce faire le poète utilise deux techniques voisines : l’enchaînement où les mots se génèrent les uns les autres selon leur sens voisin, ou leurs sonorités parentes ou bien tout bonnement la reprise du dernier mot du vers au vers suivant :

« Un rat ne peut que se mettre dans la peau d’un corbeau
Un corbeau ne peut que régurgiter l’absence de ses graines
Des graines… »

Et l’apposition, où les éléments juxtaposés forment passerelles sémantiques, équivalences métaphoriques :

« Il y avait de belles roses dans les jardins
tiges qui poussaient dans tes paumes
que tu remplissais de rêves
tout se faisait en un clin d’œil
songes devenaient trépas qui devenaient cauchemars… »

Cette superposition continue entre sens et objet est évidente dans ce vers magistral : « Nous deviendrons trou dans notre chute… »

Le mot à peine couché sur la feuille, la mutation a lieu. Enfin des aphorismes inédits peuvent fleurir au coin d’une strophe :

« Même si nous savons que nougatine
N’est pas mélange de vase et de noyés… »

Seyhmus Dagtekin sait varier à l’infini les formes prosodiques, de la prose à l’envolée lyrique, ce qui confère à sa poésie à la fois surprise et force, pour irradier juste avant les ombres.
« Le feu a été volé et mis dans nos bouches
Pour que le mot comporte un peu de braise, un peu de lumière… »

(Seyhmus Dagtekin : « À L’ouest Des Ombres » 10 €. Le Castor astral, 52, rue des grilles – 93500 Pantin.)
Jacques Morin



lire aussi :

Les lectures de Jacmo 2017

Les lectures de Jacmo 2016

Les lectures de Jacmo 2015




mardi 3 janvier 2017, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Louis Dubost : « Fin de saison »



Le poète est toujours face au ciel, à l’été, à la terre du jardin. Et dans la contemplation du temps céleste, estival ou potager, les mots s’organisent en petites strophes dans la tête où la réflexion sur le temps, sur le corps, sur l’être s’impose et les choses coïncident entre l’oiseau et la mémoire, entre la coquille d’escargot et la mort....



Michel Baglin : « Lettres d’un athée à un ami croyant »


A l’heure des attentats, ces lettres d’un athée portent la conviction que le dialogue entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas reste ouvert, à la condition de ne pas oublier qu’en démocratie, le respect est dû aux personnes, pas à leur foi, leurs idéologies, leurs représentations du monde, leurs utopies. Jacques Morin a lu cette "fiction épistolaire".
Lire ici



Claudine Bohi : « Éloge du brouillard »



On ne peut se sentir que conquis dès l’abord avec un tel titre ! D’autant que Claudine Bohi tient le pari à coups de sizains ciselés. On ne sait dans quel ordre aborder ce chant de l’insaisissable… D’abord la couleur : blanc, gris et noir se disputent l’aspect, bleu aussi, aucune en fait et c’est un premier indice pour désigner l’élément naturel dans la dissimulation des sens « le bruit du blanc / a recouvert le gris »
Ensuite la matière, si l’on peut dire, et c’est là que la poésie intervient, puisqu’en poussant les mots, la chose évanescente paradoxalement apparaîtra quand même. Lesquels choisir ? « des voiles dans la poussière du blanc // … » on en revient à la couleur mais l’auteure enchaîne avec un terme de marine justement : « …une ralingue de lumière » qui étonne d’abord avant que l’on comprenne qu’il convient parfaitement.
Finalement le brouillard, c’est une sorte de no man’s land entre le jour et la nuit, un compromis par excellence, mi aurore, mi crépuscule. « On ne voit rien que du silence // coton sur le bord de la nuit » Ce n’est pas uniquement un repère extérieur pour l’œil, c’est aussi un air commun au corps, il le touche, le pénètre et l’englobe. « blancheur inverse // retournée dans le gant des lèvres ».
Le souffle vient du vent autant que des poumons. Va et vient entre la brume et la respiration, sourd conciliabule entre haleine et brouillard. Cet échange de mots de passe et de secrets ne serait-elle pas la plus belle alliance entre l’homme et la nature ? « Dentelle sur la nuit / voile sur le mystère » Il reste en outre cette dimension onirique et spirituelle qui sacralise le rapport du poète au spectacle offert, aussi estompé soit-il. Et sous la plume habile de Claudine Bohi, viennent fréquemment les termes « lumière » et son contrepoint « vertige ». On ne peut enfin qu’approuver ce vers qui résume le parcours de l’être à l’espace plein, vers la juste confusion entre absence et présence : « cette communauté du geste avec le rêve ». Capter l’impalpable dans les filets de l’encre, telle est tout simplement dans ce recueil la performance de Claudine Bohi.

(Claudine Bohi : « Éloge du brouillard ». 15 €. Les Lieux-Dits. 2, rue du Rhin Napoléon – 67000 Strasbourg.)



Marilyse Leroux : « Ancrés »



Le titre collectif montre bien comment le corps est fiché à la fois dans la terre et dans la mer. Cette ancre ne plombe rien puisque le lieu reste indéfini et universel. Enfin l’encre, le jeu de mots est flagrant et facile, oint aussi bien.
Les poèmes sont courts, ramassés, lapidaires, à l’image du galet, référence et point de départ de toutes les triangulations vers le soleil, l’océan ou la nuit. Il y a le regard qui fait face, qui affronte et les espaces, et les marées, et les sommeils.
« La nuit nous transperce
comme un couteau. »

Et l’être qui interroge en permanence dans sa patience de vigie, dans sa solitude de phare :
« Renoncer ou attendre
comment ne pas confondre ? »

Tous les éléments sont posés sur la table : le sable, l’arbre, les vagues et les autres. Même si la conscience aiguë des choses vise à l’abstraction et au dépouillement, on perçoit la solidarité des êtres et des grains de sable dans la dune.
« Ni bouées ni balises
simplement nous-mêmes »

et plus loin :
« Nous qui n’existons les uns
que par les autres… »

L’écriture est dense, exigeante, investigatrice, exploratrice, elle permet de mettre en ligne l’immensité environnante, et de « quadriller l’espace », comme une caisse de résonance des ondes alentour, qu’elles viennent du fracas des flots, de la lueur des étoiles, des chuchotements du vent.
« Se dire que le silence
est le nu de la parole. »

On est dans la quête spirituelle de l’auteure face au temps. Le peu qu’elle saisit des frémissements inconnus de la nature, le précipité de ce qu’elle comprend des interrogations vitales, les marques de son appartenance au monde, telles qu’elle les perçoit entre « océan et néant ». La parole surgit au-delà des vibrations obscures
« Les fossiles pétrifiés
à l’intérieur des bouches »

(Rhubarbe éd. 10 €. 10, rue des Cassoirs – 89000 Auxerre. Gravures de Danielle Péan le Roux.)



Cédric Le Penven : « Joachim »



C’est un livre attachant que donne à nouveau Cédric Le Penven. On reconnaît à présent comme ses marques d’écriture plus que son phrasé, une attaque du vers et le timbre de la voix, à la fois ferme et précis, sous un regard dense, aigu et profond.
« Peser son poids d’homme ». Le poète tend à inscrire le biographique dans sa poésie, à la fois comme substance essentielle et aussi tentative de résolution des énigmes que porte la vie, et la sienne en premier lieu comme exemple immédiat. Ainsi dans ce volume, deux moments qui se chevauchent : d’abord « ce jour nu sur la table », (titre à la résonance metzienne), avant la naissance du fils, « Joachim », qui désigne l’ensemble et ensuite « la Gourgue », lieu mythique et résurgence de l’origine. Deux axes se croisent la paternité et l’enfance, donc. Avant, c’est la cruauté du père du poète et les sarcasmes autour de l’attente stérile. Colère, rancune et désespoir se mêlent : « tenir une bêche du bout du manche / traînée derrière soi comme une aile brisée » Et puis après les interrogations et les doutes, « comment naître à reculons », vient la naissance comme un miracle en plein jour : « …te voilà et rien ne nous avait préparé / à ton visage, à tes yeux qui parcourent le monde… »
Cette naissance recompose l’homme, il est autre d’un seul coup. Solidifié, il résonne différemment devant la vie à venir. Sa propre enfance revient en écho et rejaillit comme cette source au milieu de la garrigue du causse, symbole évident du flux de la vie naturelle et sauvage, et retour de la génération. « …les rais de lumière par la frondaison éclatés ne trouvent aucun vitrail… » Lieu mythique, premier. « Il est un abécédaire, une géographie intérieure. »
Cédric Le Penven sait s’inscrire dans l’histoire de la poésie, citant Apollinaire ici, et là Villon, mais il connaît aussi les sols, plantes sèches et insectes précisément par leur nom. «  Savoir que rien de tout cela ne t’appartient / rend la joie inépuisable » Près des murets de pierre qu’observe Cédric Le Penven, dans son humanité et cette tradition de la terre et du vent, on croise le regard de Giono. Le cours de la vie avance, poussant et bousculant les éléments devant soi, bousier royal. La poésie est là pour mettre ce qu’elle peut d’ordre dans ce chaos de sentiments et d’émotions.
« Ce que tu vois n’est pas ton visage, c’es ton enfance qui s’offre aux regards »

(Cédric Le Penven : « Joachim ». 19 €. Editions Unes. 13, Avenue Pauliani – 06000 Nice.)



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0