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Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2017

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques a proposé de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui sont reprises dans le numéro suivant de « Décharge ». Un compagnon de route que Texture se réjouit d’accueillir !



Jean-Christophe Belleveaux : « L’emploi du temps »



D’abord il dit il. Il s’observe, à la fois objet et sujet. C’est un recueil sur l’existence. Treize moments de vie d’un individu. Qui s’interroge d’une manière directe et désabusée sur la réalité. Une sorte de leçon de vanité des choses. Il essaie de sentir les frontières, de tâter les bords. Tout est d’une inconsistance totale alentour. Les mots vide, béance, néant se bousculent au bout des lèvres. Il reste l’apparence, ce qu’on fait en ne rien faisant. « Il prend part […] il participe ».
Plus qu’un phénomène dépressionnaire, le poète exerce son droit de retrait, absolu. Il ne fait pas bonne figure pour donner le change, il ne comprend plus. Pas de résignation, nulle amertume. Il demeure à la surface, la pluie, les moutons et les poules…
Mais ce qui demeure l’énigme intangible par excellence, le temps, comment l’appréhender, qu’en faire, que faire ? La plus grande difficulté demeure pour le passer. Sans raison valable. Jusqu’à quand ? Du matin au crépuscule. « l’histoire se fait sans narration ni rien qui s’y passe » Du crépuscule au matin. Une trame vide qui se déroule en permanence. Tapis roulant des jours. Restent le langage, et les mots, parce que c’est avec eux que les choses se jouent dans la tête et qu’on peut les coucher sur le papier, en attendant, pour reprendre un peu pied dans les sables mouvants du quotidien.

(Le Phare du Cousseix. Le Cousseix n° 7 – 23500 Croze.)



Christian Vogels : « Iconostases »



Le livre grand format avec sa couverture de pur coton est impressionnant. C’est aussi le premier ouvrage du poète, animateur de la revue N47. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est atypique. Puisque son principe, son essence est que chaque poème ne puisse posséder un cheminement propre et déterminé que l’œil du lecteur suive sans plus se poser de question. Par habitude. Ici plusieurs pistes sont laissées au regard. Le poème se présente par colonnes (trois ou quatre) et par niveaux, ou strates, comme dans un tableau. Si bien qu’on peut le découvrir verticalement ou bien horizontalement ou bien encore en combinant colonage et lignage comme on le souhaite. Bref dans tous les sens ! L’œil chemine, s’égare, reprend comme dans une forêt, sans boussole. Mots croisés, mots fléchés. Le sens révélé est quasi infini. Ça rappelle bien sûr un peu Mille milliards de poèmes de Raymond Queneau.
En outre, aucune citation n’est possible. On essaie de repérer les éléments de fabrication par souci de compréhension. Il faut que ça reste général, voire générique. Seront souvent utilisés des mots comme « on » ou « ça ». Chaque vers ou segment isolé sera très court : un mot ou deux, rarement davantage. Qui puisse se connecter avec les îlots voisins. D’où l’importance du genre grammatical, avec l’accord et la recherche d’adjectifs neutres comme « tiède » ou « rouge ». Mots atomiques qui s’attirent ou se repoussent, font noyaux, magma, explosent. La réaction chimique monte au cerveau. On pense aussi à Pérec dans la multiplication des difficultés qui demande beaucoup d’habileté pour les dépasser.
Quels sont les thèmes dans ces conditions écartées ? L’émiettement des mots ne cache pas le retour de mémoire, désir, mort, disparu, nue, odeur, douleur. Les seuls noms propres qui apparaissent sont également indicatifs : Eurydice, Schiele, Marie, Sobibor, Têt, Léthé… Les images se touchent et se déforment à mesure. Elles ne sont jamais nettes, demeurent peu définies, voire floues selon le balayage oculaire. Elles s’aimantent et s’interpénètrent, s’éclairant ou s’éteignant les unes les autres. L’origine sacrée des iconostases disparaît pour un ensemble païen et ludique où le verbe rayonne. Christian Vogels expérimente une nouvelle écriture, à la fois audacieuse et inouïe.

(25 €. Jacques Brémond. B.P . 53 30210 Remoulins-sur-Gardon.)



Saïd Mohamed & Bob de Groof : « Le vin des crapauds »



En 1995, je publiais pour sa première édition « Le vin des crapauds » (Polder n° 81). Petit format avec un dessin de couverture signé Fatmir Limani de Kitoko Jungle Magazine. Seconde édition en 2017 chez Jean-Louis Massot : grand format avec 14 linogravures de Bob de Groof du même Kitoko Jungle. Fidélité aux textes et aux illustrateurs.
Si l’on compare les deux versions, on voit que Saïd a complètement remanié ses poèmes. Changement dans les vers, redécoupage des strophes, bouleversement dans l’ordre des pages, le début devient la fin… Pour autant, l’impact global reste le même. Une révolte pure contre la société, une dénonciation vindicative et vengeresse du système, un cri primal contre l’injustice et la haine. Les poèmes ont été écrits pendant la première guerre d’Irak, c’est dire qu’ils restent d’actualité. « Ce n’est pas un poème mais une agression… »
Saïd Mohamed sait jumeler des éléments disparates a priori, où abstrait et concret s’aimantent : « …mélange d’excréments et de sentiments […] De foi et de vomi, de moignons et de décadence… » Il peut aussi allier des mots voisins comme fous et gueux, fourbes et niais ou fantassins et bâtards… La trivialité très fréquente fait partie de la violence du discours. Son style reste semi-lyrique avec des emportements fougueux, mais toujours phrasés. Il est capable d’aligner le nom des bourses mondiales au même titre que faire appel à des références médiévales, cette contradiction apparente montrant bien l’état du monde et ses écarts vertigineux au sein d’un même siècle. Les imprécations, avec son lot d’exclamations et d’apostrophes sont monnaie courante : « Dieu, je n’ai jamais prononcé ton nom / Je t’ai maudit, chien de ta mère pour en aveugle / M’avoir conduit dans un monde que je renie. » De même, il règle ses comptes avec sa mère : « Pourquoi comme un chat ne m’as-tu pas / Au fond d’un sac jeté, et aussitôt noyé ? / Aujourd’hui, je ne te maudirais pas… » Il ne se fait pas de cadeau non plus dans ce vers, où l’antithèse est perceptible et l’asyndète éloquente : « Je ne suis pas ignoble, j’ai honte de vivre ».
« Le vin des crapauds » garde indemne sa charge virulente contre tout ce qui représente aux yeux du poète l’enfer sur terre. Les linogravures hallucinées de de Groof sont au diapason des poèmes apocalyptiques de Saïd Mohamed. Chiens et crocodiles aux yeux exorbités et autres monstres emportés dans une tempête noire, mitraillettes et crânes, grimaces et squelettes débordent le cadre. Ainsi, comme il est dit à la dernière ligne du livre : textes noirs et dessins cauchemars sont leur façon de dire : « Non à l’horreur ! » hier comme aujourd’hui.

(Saïd Mohamed & Bob de Groof : « Le vin des crapauds » 18 €. Les Carnets du Dessert de Lune. 18 €. 67, rue de Venise – 1050 Bruxelles. Belgique).



Cédric Le Penven : « Joachim »



C’est un livre attachant que donne à nouveau Cédric Le Penven. On reconnaît à présent comme ses marques d’écriture plus que son phrasé, une attaque du vers et le timbre de la voix, à la fois ferme et précis, sous un regard dense, aigu et profond.
« Peser son poids d’homme ». Le poète tend à inscrire le biographique dans sa poésie, à la fois comme substance essentielle et aussi tentative de résolution des énigmes que porte la vie, et la sienne en premier lieu comme exemple immédiat. Ainsi dans ce volume, deux moments qui se chevauchent : d’abord « ce jour nu sur la table », (titre à la résonance metzienne), avant la naissance du fils, « Joachim », qui désigne l’ensemble et ensuite « la Gourgue », lieu mythique et résurgence de l’origine. Deux axes se croisent la paternité et l’enfance, donc. Avant, c’est la cruauté du père du poète et les sarcasmes autour de l’attente stérile. Colère, rancune et désespoir se mêlent : « tenir une bêche du bout du manche / traînée derrière soi comme une aile brisée » Et puis après les interrogations et les doutes, « comment naître à reculons », vient la naissance comme un miracle en plein jour : « …te voilà et rien ne nous avait préparé / à ton visage, à tes yeux qui parcourent le monde… »
Cette naissance recompose l’homme, il est autre d’un seul coup. Solidifié, il résonne différemment devant la vie à venir. Sa propre enfance revient en écho et rejaillit comme cette source au milieu de la garrigue du causse, symbole évident du flux de la vie naturelle et sauvage, et retour de la génération. « …les rais de lumière par la frondaison éclatés ne trouvent aucun vitrail… » Lieu mythique, premier. « Il est un abécédaire, une géographie intérieure. »
Cédric Le Penven sait s’inscrire dans l’histoire de la poésie, citant Apollinaire ici, et là Villon, mais il connaît aussi les sols, plantes sèches et insectes précisément par leur nom. «  Savoir que rien de tout cela ne t’appartient / rend la joie inépuisable » Près des murets de pierre qu’observe Cédric Le Penven, dans son humanité et cette tradition de la terre et du vent, on croise le regard de Giono. Le cours de la vie avance, poussant et bousculant les éléments devant soi, bousier royal. La poésie est là pour mettre ce qu’elle peut d’ordre dans ce chaos de sentiments et d’émotions.
« Ce que tu vois n’est pas ton visage, c’es ton enfance qui s’offre aux regards »

(Cédric Le Penven : « Joachim ». 19 €. Editions Unes. 13, Avenue Pauliani – 06000 Nice.)



Marilyse Leroux : « Ancrés »



Le titre collectif montre bien comment le corps est fiché à la fois dans la terre et dans la mer. Cette ancre ne plombe rien puisque le lieu reste indéfini et universel. Enfin l’encre, le jeu de mots est flagrant et facile, oint aussi bien.
Les poèmes sont courts, ramassés, lapidaires, à l’image du galet, référence et point de départ de toutes les triangulations vers le soleil, l’océan ou la nuit. Il y a le regard qui fait face, qui affronte et les espaces, et les marées, et les sommeils.
« La nuit nous transperce
comme un couteau. »

Et l’être qui interroge en permanence dans sa patience de vigie, dans sa solitude de phare :
« Renoncer ou attendre
comment ne pas confondre ? »

Tous les éléments sont posés sur la table : le sable, l’arbre, les vagues et les autres. Même si la conscience aiguë des choses vise à l’abstraction et au dépouillement, on perçoit la solidarité des êtres et des grains de sable dans la dune.
« Ni bouées ni balises
simplement nous-mêmes »

et plus loin :
« Nous qui n’existons les uns
que par les autres… »

L’écriture est dense, exigeante, investigatrice, exploratrice, elle permet de mettre en ligne l’immensité environnante, et de « quadriller l’espace », comme une caisse de résonance des ondes alentour, qu’elles viennent du fracas des flots, de la lueur des étoiles, des chuchotements du vent.
« Se dire que le silence
est le nu de la parole. »

On est dans la quête spirituelle de l’auteure face au temps. Le peu qu’elle saisit des frémissements inconnus de la nature, le précipité de ce qu’elle comprend des interrogations vitales, les marques de son appartenance au monde, telles qu’elle les perçoit entre « océan et néant ». La parole surgit au-delà des vibrations obscures
« Les fossiles pétrifiés
à l’intérieur des bouches »

(Rhubarbe éd. 10 €. 10, rue des Cassoirs – 89000 Auxerre. Gravures de Danielle Péan le Roux.)



Dominique Maurizi : « Septième Rive »


Il y a un flux Dominique Maurizi, un flow disent les rappeurs. Avec des points saillants, à l’œil et à l’oreille : une ponctuation avec des " ?", des " !" et des "-", comme des gimmicks. Des répétitions discrètes et un tutoiement, entre « mon cœur » et « toi », où on ne sait d’abord si elle s’adresse à elle-même, à la personne aimée ou au lecteur… ou à tous ensemble d’une façon chorale.
C’est moins la voix qu’un souffle qui court en strophes ramassées, poèmes brefs, où les mots triés sont serrés sans trou, mais avec des ellipses, que l’écriture a laissé dans son cours, comme on ne voit pas ce qui est charrié sous le débit de l’encre. Les poèmes sont souvent nocturnes avec cette couleur diffuse de la nuit où l’on ne sait pas trop, ce qui se passe hors de la conscience et aussi ce qui se pense à l’intérieur.
« Je crois que je rêve. Le vent remonte les
baleines sur la montagne. »

La coupe du vers est insolite, on enjambe gauchement
« … - dans le dé
à coudre d’un rêve je me couche. »

Il y a un phrasé, des mots qui claquent, étendard de la page ; toujours ce sens du rythme, stylo baguette. Et de la formule, non préméditée, mais naturelle.
« Et je glisse sans fin,
dans le noir je coule, roule
pour oublier et mourir vite, très
vite dans la nuit. »

En outre, le sens du récit, avec des histoires imprécises, où les paroles comme embuées racontent des contes incomplets. L’amour et la mort vont de pair et la quête de la perte sous les frimas du silence. On fouille les sous-bois où la lumière pénètre mal derrière la fuite subtile de fantômes en haillons. C’est une poésie qui ne voit pas le jour, où la lune se maquille en harfang.
« Au loin,
au loin l’œil dans mon sommeil
innocente mon poème
en disgrâce… »

(Dominique Maurizi : « Septième Rive » La tête à l’envers. 15 €. 9, Petit Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)

lire aussi l’article de Patrick Le Divenah



Seyhmus Dagtekin : « À L’ouest Des Ombres  »



« Que chacun puisse voler de son propre feu  ». Tel serait en résumé le vœu de Seyhmus Dagtekin qui ouvre son recueil par un appel à l’utopie, grâce au biais majeur de la poésie. Une fois cette ambition projetée sur l’écran du ciel de l’avenir, une fois cet espoir lancé comme un envol d’oiseaux de tous les côtés, il produit l’argument principal, celui avec lequel il convaincra peut-être l’humanité : sa poésie, remède au malheur et à la haine.
L’auteur mêle un imaginaire fait de légendes séculaires et d’un bestiaire fantastique, plusieurs titres de parties en témoignent : L’oiseau Pénélope, Corbeau à la cime, Les crocodiles de S(add)am… Souvent il y a interférence entre les mythes et les hommes, entre les formes et les bêtes :

« Plus tu avances, moins tu as de plumes sur la langue
Plus tu voles, moins tu as de couleurs sur la queue… »

L’univers naît de cette imagerie restaurée, revisitée, et pour ce faire le poète utilise deux techniques voisines : l’enchaînement où les mots se génèrent les uns les autres selon leur sens voisin, ou leurs sonorités parentes ou bien tout bonnement la reprise du dernier mot du vers au vers suivant :

« Un rat ne peut que se mettre dans la peau d’un corbeau
Un corbeau ne peut que régurgiter l’absence de ses graines
Des graines… »

Et l’apposition, où les éléments juxtaposés forment passerelles sémantiques, équivalences métaphoriques :

« Il y avait de belles roses dans les jardins
tiges qui poussaient dans tes paumes
que tu remplissais de rêves
tout se faisait en un clin d’œil
songes devenaient trépas qui devenaient cauchemars… »

Cette superposition continue entre sens et objet est évidente dans ce vers magistral : « Nous deviendrons trou dans notre chute… »

Le mot à peine couché sur la feuille, la mutation a lieu. Enfin des aphorismes inédits peuvent fleurir au coin d’une strophe :

« Même si nous savons que nougatine
N’est pas mélange de vase et de noyés… »

Seyhmus Dagtekin sait varier à l’infini les formes prosodiques, de la prose à l’envolée lyrique, ce qui confère à sa poésie à la fois surprise et force, pour irradier juste avant les ombres.
« Le feu a été volé et mis dans nos bouches
Pour que le mot comporte un peu de braise, un peu de lumière… »

(Seyhmus Dagtekin : « À L’ouest Des Ombres » 10 €. Le Castor astral, 52, rue des grilles – 93500 Pantin.)
Jacques Morin



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mardi 3 janvier 2017, par Michel Baglin

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Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Louis Dubost : « Fin de saison »



Le poète est toujours face au ciel, à l’été, à la terre du jardin. Et dans la contemplation du temps céleste, estival ou potager, les mots s’organisent en petites strophes dans la tête où la réflexion sur le temps, sur le corps, sur l’être s’impose et les choses coïncident entre l’oiseau et la mémoire, entre la coquille d’escargot et la mort....



Michel Baglin : « Lettres d’un athée à un ami croyant »


A l’heure des attentats, ces lettres d’un athée portent la conviction que le dialogue entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas reste ouvert, à la condition de ne pas oublier qu’en démocratie, le respect est dû aux personnes, pas à leur foi, leurs idéologies, leurs représentations du monde, leurs utopies. Jacques Morin a lu cette "fiction épistolaire".
Lire ici



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