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Jacques Morin

Les lectures de Jacmo 2018

Jacques Morin est poète et a publié une vingtaine de recueils depuis « Le hibou assiège la nuit » (1974), il est aussi l’auteur de fictions, d’essais et d’anthologie. Mais il est encore cet infatigable militant de la poésie qui signe Jacmo les centaines d’articles de critique qu’il écrit, ce revuiste incontournable, fondateur de plusieurs revues dont « Décharge », une des plus anciennes et des plus vivantes d’aujourd’hui.
Or Jacques a proposé de nous donner régulièrement en primeur des notes de lecture qui sont reprises dans le numéro suivant de « Décharge ».



Jacques-François Piquet : « L’épreuve du temps »



C’est un livre un peu particulier dans l’œuvre de Jacques-François Piquet. A vrai dire, l’auteur pourrait me rétorquer que tous ses livres le sont également. Mais celui-ci s’éloigne des genres qu’il a déjà arpentés comme le roman, la nouvelle ou le théâtre. Celui de journal lui conviendrait au plus près, puisque l’on suit jour après jour le quotidien de l’écrivain. Avec aussi les jalons des commentaires acerbes ou ironiques sur l’actualité qui émaillent son parcours personnel.
Il faut commencer par l’argument, assez proche de la lubie, il faut bien le dire : Jacques-François accroche tous ses livres déjà édités aux branches d’un tilleul face à chez lui. Il compose ainsi une sorte de mobile géant et guette l’évolution de chaque volume soumis dès lors au vent, la pluie, la chaleur, le froid… et les conditions radicales de l’extérieur, bien loin du confort du rayon de bibliothèque. Il insiste sur le fait qu’il veut voir ce que cela donnera quand ils seront certainement abîmés, détériorés, voire une fois tombés redevenus humus à leur tour. Chaque livre qui tourne avec la bise et se balance au bout de son fil garde pour l’auteur sa valeur historique, symbolique, qui correspond à son moment d’écriture, et aux souvenirs précis, amoureux entre autres.
Les différents épisodes de sa vie tournoient dans l’air, avec leur teneur littéraire et leur pesant d’espoir et de déception. « …Qu’écrit-on quand on écrit sinon des histoires pour tenter de comprendre la sienne ? » Il regarde le manège de ses mots alors que sa vie avance entre travail à l’hôpital psychiatrique et au centre de gériatrie. Pourquoi cette idée saugrenue ? Si ce n’est pour se confronter, soi-même et ses œuvres, à « l’épreuve du temps » et peut-être arrêter l’écriture. Ne confesse-t-il pas : « l’écriture m’a inventé presque de toutes pièces. » Alors petit à petit, feuilletant les pages, parcourant les jours, on retrouve chez l’auteur son goût d’écrire qui se communique à son lecteur, puisqu’on le suit pas à pas avec plaisir et bonheur et l’idée renaît aussi bien dans sa tête que dans la nôtre… « Le désir d’écrire m’est revenu en travaillant sur cette matière vivante. » Une sorte de catharsis a eu lieu sous nos yeux, mine de rien. Avec l’amour longtemps perdu de vue qui revient enfin au centre du jeu. Et les bouquins peuvent tournoyer encore longtemps…

(Jacques-François Piquet : « L’épreuve du temps » 14 €. Rhubarbe ed. 10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre.)



Serge Pey : « Occupation des cimetières »



Dans un premier temps, chez Serge Pey, tout se passe dans les yeux. Ça roule à l’intérieur. Rien qui ne brille ou ne laisse filtrer quelque éclair. Au contraire, une certaine opacité sous des paupières lourdes. Ce regard est unique, puisqu’il ne lit, ne renvoie et ne voit qu’un monde de poésie, en poésie, par poésie, chez poésie. Les choses se tiennent, s’enchainent, s’entraînent par effet magique. Les éléments se perpétuent, se développent d’un état à un autre, se métamorphosent de mot en mot. Tout est dans tout et l’écriture fait le reste. On peut parler de vision, d’invention, voire de divination, pour tenter d’expliquer ce phénomène de transformation volatile et continue.
Tant et si bien que quand des anges s’en mêlent, on n’est pas plus surpris que ça. Car c’est avant tout ce travail de lent décalage progressif qui retient et étonne. Les images éclatent comme grenades « les serpents font des garrots / aux bras des ruisseaux » explosent dans leur intégrité « Le sable ouvre ses bières devant la mer / et crache ses capsules » C’est à la fois brutal et évident, absurde et concret, simple et considérable, banal et sidérant. Serge Pey affirme chaque vers, et chaque strophe est une phrase déclarative qui assène une vérité absurde, invraisemblable et abstraite qui paradoxalement n’entend pas contestation. Souvent c’est une personnification impossible qui lance la chose : deux exemples entre maints autres sur une même page : « L’horizon est bourré d’amphétamines » et « L’orage assis sur son seau hygiénique »…
Il n’hésite pas à convoquer dans son univers insolite et multiple des personnages renommés, poètes en particulier, qui font partie de son ensemble personnel. « Don Quichotte / est un moulin / aux ailes de rasoir ». Parfois c’est l’image elle-même qui laisse pantois et béat : « un paquebot s’est pendu / au plafond / avec des mouches / au garde-à-vous ». S’il ne néglige pas le « je », le « nous » peut avoir sa prédilection, dans le sens où il emporte tout sur son passage, bull-doser verbal, et son lecteur en particulier. « Nous sommes des fakirs ! / Nous sommes des ouvre-boîtes ! / Nous sommes des ténias !... » Les sujets s’imposent comme Charlie ou le Bataclan et il n’est pas rare que ce soit aussi des célébrations de disparus lors d’enterrements, comme le titre général l’évoque en partie. Serge Pey enfin dans cette même ligne d’affirmations directes et péremptoires donnent toutes sortes de définition du poète et du poème….
Ensuite, c’est la voix, chuchotante ou tonitruante et les mots sont envoyés du ventre et de la gorge vers le ciel, vers le vent, vers la nuit… « Il neige / et l’horizon comme un couteau plié / offense les juments qui mettent bas / dans les nuages »

(Serge Pey : « Occupation des cimetières » 20 €. Jacques Brémond. 23 avenue René Cassin – Entrepôts Marquis – 30490 Montfrin-sur-Gardon.)



Philippe Leuckx : « Ce long sillage du cœur »



Le titre, extrait d’un poème de Supervielle correspond parfaitement à ce recueil de Philippe Leuckx. En effet le mot « cœur », à la fois simple, direct et symbolique, siège de l’émotion et de l’amour, est très présent sous sa plume. Une partie du livre s’intitule d’ailleurs : « Ce petit cœur d’œillet » mais il l’utilise encore, soit positivement souvent associé au mot « lumière », soit à l’inverse dans des images plus contrastées : « le cœur aux dents » ou encore « le cœur plein d’épingles ».
D’autres thèmes apparaissent le long des pages, ainsi par exemple au début : « Les murs ont la paresse de n’être que debout » et à la fin : « La nuit couvre les murs d’épaules fugaces », laissant apparaître une certaine sensualité à ces lignes de fracture.
La partie initiale se nomme avec finesse (je donne le vers complet) : « Chaque poème rend "pèlerin de soi" », et ces deux autres vers montrent bien le chemin intérieur qu’un poète fait en permanence : « On allait. Loin. / En nous ». L’auteur ventile son enfance, la campagne, les souvenirs de voyages, les êtres chers disparus … « L’âge fait de nous des êtres dépareillés » et s’il y a bien un peu de mélancolie et de nostalgie dans ce temps qui passe, le poème n’enfle jamais la charge lyrique, c’est ce ton un peu triste, mais digne qui est marquant, on cherche avant tout la note juste et belle sans accentuer le propos ni déraper sur l’archet.
Philippe Leuckx enfin joue sur toute la gamme d’écriture : des vers courts dans des strophes serrées, des vers longs dans des tercets ou bien encore des proses soignées et ordonnées, la plupart brèves, se bornant souvent à un seul paragraphe. Et le poème final, titre éponyme de la dernière partie, achève comme un point d’orgue le recueil à la fois grave et léger : « L’enfant blessé d’ombre / Se recoud au soleil »

Philippe Leuckx : « Ce long sillage du cœur » 15 €. éd. la tête à l’envers. Dominique Sierra : Ménetreuil – 58330 Crux la Ville. Gravure de Renaud Allirand.)



Claudine Bohi : « Mettre au monde »



« Passage du mot / passage de chair… », tels sont les deux vers initiaux. Et le titre, pour un poète et pour une femme qui plus est, n’est pas anodin. Le recueil ventile ses poèmes sous pas moins de huit parties où le corps et les mots tentent la métaphore absolue, la gémellité parfaite, à la limite de la contradiction pure : « la vie toute entière est ce paradoxe ». Deux choses prennent une place cruciale dans leur complémentarité voire leur opposition : le lieu d’abord, l’adverbe « là » revient comme une façon de situer ce qui est difficile à nommer, ensuite la matière, l’aspect, alors que ce dont il est question tient plutôt de « l’invisible » : « chaque mot habille / la transparence / qui est nôtre ».
Comme dans son récent recueil « Ce qui vient profus », le démonstratif indéfini « cela » essaie de définir et de montrer ce qui ne l’est pas. Le point de rassemblement serait au fond la langue qui deviendrait l’interface entre l’être et l’écriture. Un indice dans ce buisson d’énigmes est cependant donné avec la personnalisation de la Voix à laquelle Claudine Bohi, seul mot du recueil, accorde la majuscule « et la lèvre hésite la parole / écorce le souffle ». Si le noir et blanc reste présent dans la première partie du recueil « la nuit a crevé tout son noir / tu le verses / dans sa lumière », la suite, sans doute sous l’influence des magnifiques aquarelles d’Anne Slacik, ouvre la palette et la page à d’autres couleurs, et lorsqu’on lit le titre des peintures « Orchis », on prend ces deux autres vers comme une célébration : « ça rassemble les couteaux / leur bouquet de blessures », comme une manière aussi de solidifier un tout qui fonde le livre.

(Claudine Bohi : « Mettre au monde ». 14 €. L’Herbe qui tremble. 25 rue Pradier - 75019 Paris.)



Jean-Christophe Belleveaux : « Territoires approximatifs »



Jean-Christophe Belleveaux écrit une poésie qu’on pourrait qualifier de métaphysique « voici ma caboche qui frétille comme au centre d’un cimetière de camions ». Trois sentiments ou états se font la courte échelle à tour de rôle : la fatigue, la peur, l’usure. Et l’écriture doit se débrouiller avec ça. On empile les paragraphes avec une connaissance avérée des figures de style et de la prosodie, - les mots s’emboutissent davantage qu’ils ne se suivent -, apparemment avec un certain plaisir, mais aussitôt rejeté : « l’ennemi - le mot - déploie ses métastases »… et il ajoute : « je rechigne », auxquels font écho plus loin : « j’étouffe » ou « je renonce » ou encore : « le monde sait durer quand moi je renâcle ».
On est dans la contradiction, dans la dénégation. On écrit au centre d’une réalité refusée, travestie, mensongère. Qui ment ? Où ment-on ? Le quotidien est le premier jet qui inspire l’écriture avec les bas bruits de la maison, le chat, le chien du voisin qui aboie, les activités primaires et banales de la journée. Puis c’est le monde extérieur, au sens propre, avec tous les souvenirs de voyage qui viennent percuter la mémoire. Et jadis le métier d’instituteur aussi qui remonte avec le cri des enfants et les horaires quadrillés. Étages superposés dans « Fusée » qui ne décolle pas, ni ne décolère.
La deuxième partie « Territoires » tend à renforcer à la fois l’universalisation de la planète à l’échelle de l’auteur : « communion avec le visage du monde » où toutes les destinations touchées palpitent et clignotent sur le globe et le pari toujours raté de l’écriture avec « le merveilleux échec de la poésie » lorsque chaque tentative de dire vraiment un instant précis dont l’on sait tout ne débouche pas clairement sur la sensation éprouvée malgré les mots.
Avec « Prison » enfin, il y a comme une boucle qui se referme : « retour obligatoire à l’enfermement du corps, de la tête pensante »…Tout est leurre, on a eu beau s’enfuir aux autres bouts du monde, on reste coincé au moment de l’écriture et ici, dans sa peau, dans sa langue, à jamais déboussolé. « La ligne d’horizon n’est pas la moindre des escroqueries ». Tout est question de lieu. On n’est jamais là où l’on s’attend à être. C’est toujours le flou, le trouble qui l’emportent.

(Jean-Christophe Belleveaux : « Territoires approximatifs » 10 € Faï fioc éd. 15, rue Haute – 54200 Boucq.)



Sophie G. Lucas : « Assommons les poètes ! »



L’auteure l’indique en postface : il s’agit d’ « un cahier de notes », à la limite du blog, du journal et du feuilleton. On est à cheval sur des choses vécues surtout, et aussi d’autres inventées. L’écriture de Sophie G. Lucas garde toujours sa fibre sociale, mais cette fois, la focale se retourne sur elle-même, c’est sa condition de poète, « métier » inconfortable s’il en est, qui est au centre du livre. Que ce soit dans les ateliers d’écriture avec des publics très variés, que ce soit à Dunkerque ou Montréal, que ce soit avec Alice de Carroll ou le Jack Kerouac, chaque texte est l’occasion d’écrire, ce qui est premier, mais aussi d’écrire avec, puisque le cheminement est toujours accompagné d’un autre auteur, et d’une œuvre, citée et donnée en référence.
Il n’empêche que l’ensemble, composé de ces chroniques, articles, épisodes et autres récits convergent vers la même définition du poète ici et aujourd’hui. Dans sa vie de tous les jours et ses activités de subsistance, en dehors des sentiers habituels… Ainsi le recruteur de l’agence pour l’emploi lui dit dans son langage brut : « Vous n’êtes pas assez fixée dans la réalité », la définissant paradoxalement assez finement. Avec ce recueil de vie, Sophie G. Lucas assume pleinement sa condition de poète, forcément en marge de la société.

(10 €. La Contre-Allée. BP 51060 - 59011 Lille Cedex.)



Nicolas Vargas : « Au départ tout va »



Le recueil est ambitieux, il se veut à la fois pièce de théâtre, au fond mythologique, avec des personnages, histoire d’un procès avec des chapitres et poème cosmique, dans l’apparence. C’est la genèse du corps, réduit aux attributs du visage, l’œil, la bouche, l’oreille…. Et cette distinction déjà dans la naissance d’un univers est propre au saugrenu, au cocasse, et au surprenant. Au-delà du surréalisme, une inventivité débridée mais dans une forme policée entre théâtralité, narration et poésie. La fantaisie, si le terme n’était pas trop sirupeux ni émollient, s’accompagne d’un style à la hauteur, à décorner les grammairiens classiques. « Je ne me regarderai plus quand la glace s’existera » ou bien pour clore une partie : « Personne ne vous saura pourquoi ». Nouvelle histoire de l’œil : « On n’a pas tous le luxe de la paupière dans cette aventure. » Et explication de la création de la parole : « Une parole pour boucher un trou… », celui de la bouche en l’occurrence… Le Cosmos pendant ce temps-là attend tranquillement que ça se passe : « Il a décapoté sa voie lactée »… Nicolas Vargas, remarquable performer, donne un livre tout à fait original, drôle, singulier, absurde, remuant et plus profond qu’il n’y paraît. À lire et méditer.

(Nicolas Vargas : « Au départ tout va » 12 €. Lanskine. 39, rue Félix Thomas – 44000 Nantes.)



Guy Allix : « Au nom de la terre »



Guy Allix réussit dans ce recueil à « ensemencer les sens ». Une performance du fait que les mots résonnent autant dans leur acception première que dans leur valeur symbolique. Et le mot « terre » en particulier brandi comme une oriflamme capte sous la plume de Guy Allix ce qui accapare son double rôle génésique, à la fois germe de la vie, et enfouissement de la mort. Ainsi sont confondues les deux bornes de l’aventure humaine, mais aussi chez l’auteur, l’amour étant capital, la terre est encore siège de la sensualité et de la volupté. « Tu pénètres en avance d’une mort / Sourdement le mystère » On devine ce faisant le doute au bout de l’interrogation spirituelle. La terre devient le versant végétal de la femme et le sillon nourricier accueille la graine avant d’expulser la création, arbre ou homme. Le poète n’est là que pour constater avec ses armes rudimentaires : « Tu n’es qu’un arracheur de mots / Un cracheur de sang »
Il y a toujours du défi dans les vers de Guy Allix, une sorte de certitude émotive et vibrante qui n’empêche en rien son devoir personnel d’humilité et de réserve. Il n’est qu’un homme, qu’un écrivain, rien de plus. Il est humble comme la terre est humus, ce sont les mêmes racines, aussi bien lexicales qu’humaines. « Et tu te terres / Et tu te tais ». Il sait que le bout de la quête est le silence à la fois unanime et cosmique. Le recueil est composé telle une partition avec des feuilles ferventes et lyriques et des pieds de page en prose comme des soupirs. Verrières et soupiraux pour la lumière du cœur à inonder ou tamiser. La terre, à la fois cri, à la fois ventre, à la fois jour.
L’auteur de ce recueil a reçu à juste titre le Prix Paul-Quéré 2017-2018.

(Éditions Sauvages. 12 €. Bon de commande à télécharger sur le site : http://editionssauvages.monsite-orange.fr .)



Evelyne Morin : Anthologie



Evelyne Morin a publié une vingtaine de recueils chez Caractères, La Bartavelle, Jacques Brémond, Gros textes… (Elle est l’auteure également du Polder 119 : « N’arrêtez pas la terre ici » en 2003, repris ultérieurement au Nouvel Athanor). Son premier livre date de 1975, chez PJO. Qu’une anthologie dans la collection « Poètes trop effacés » lui soit consacrée est mérité, d’autant que sa poésie, à la relire rassemblée sur quarante ans conserve une étonnante unité. Il y a peut-être davantage d’affirmation dans le vers avec l’expérience mais la ligne de base n’a pas varié. Elle écrit dès le début en parallèle d’un travail continu sur le théâtre : « Figurant d’un spectacle où il n’y a pas d’acteurs. » Et très vite, elle insiste sur l’aspect contingent de l’existence : « Je m’enfuis sur les canaux gelés / de ce qui n’a jamais été » et un peu plus loin : « Je me défais en éclats de vie / en éclats de mort » On est toujours dans l’illusion, joue-t-on ? À quoi joue-t-on ? Quelle est la part de vérité, de mensonge ? « La vie est là / si fausse / qu’elle fait mal / comme si elle était vraie »
En outre sa poésie demeure très attachée aux sons ou aux images qui déteignent aussitôt sur son être sensible : « Une bétonneuse broie le silence d’un chantier / L’écœurement s’étire au long des rues […] Le linge se salit de sécher aux fenêtres éteintes » Elle l’analyse et le définit elle-même avec netteté, en raccourci : « La vie n’est que ces liens / de bruits d’odeurs d’images / qui tissent un nom / entre naissance et mort » Et elle en revient encore à la métaphore ou la parabole théâtrale : « Dans les coulisses / un acteur a cassé le miroir / où il a perdu son image »
Le désir s’arroge à un moment donné de son écriture une importance centrale que ce distique résume absolument : « Désir de ton désir / Tu éveilles les monstres obscurs de mon ventre » Et je rapproche deux autres extraits qui se répondent symétriquement : « Mes mains dessinent / ton nom sur ta peau » et « Tes mains / écrivent les lettres de ma vie sur ma peau ».
Sa poésie au fur et à mesure va délaisser la panoplie des personnages classiques et des rôles légendaires pour s’attarder sur l’histoire événementielle, les faits de mémoire, et toucher les traces qui témoignent des blessures profondes, n’oublions pas qu’Evelyne Morin est native de Tulle, ville martyre pendant l’occupation. Ainsi son tout dernier recueil « Le Bois des Corbeaux » évoque 14-18. Mais elle écrivait en 78, déjà sensible aux drames actuels : « Où s’en iront ces étranges navigateurs / rejetés sans cesse à la mer / au fond des solitudes sans fond » Et en ce sens, je m’inscrirais plus que sur le mysticisme que met en avant Jean-Luc Maxence dans sa présentation, sur l’engagement dont fait preuve avec obstination et constance Evelyne Morin, poète de la temporalité humaine.

(102 pages,15 €. Le Nouvel Athanor, 70, avenue d’Ivry – Boîte 270 – 75013 Paris.)



Jacques Josse : « Comptoir des ombres »



Le titre recouvre deux univers que Jacques Josse connaît bien dans son écriture. L’univers des bars, des bistrots, où les marins se rencontrent, se réchauffent et reconstruisent le monde, d’un côté et de l’autre celui des ombres, des fantômes, des disparus en mer et des morts qui peuplent ses fictions autant que les vivants ses histoires. À ce carrefour naissent nombre de pages plutôt brèves cette fois où la situation initiale sera détaillée et précise avant de basculer aussitôt dans un fantastique assez envoûtant dont il s’est fait une spécialité lorsque des forces d’épouvante viennent envahir la réalité.
C’est cette alliance contradictoire, cette superposition toxique qui confère la couleur propre aux récits de Jacques Josse. A ce croisement, il faut ajouter un lieu d’origine : le village breton de Liscorno d’où viennent toutes sortes de figures qui vont jalonner ses écrits. Et bien sûr l’atmosphère maritime qui de Lorient à tous les ports du monde rassemble une internationale des marins joviaux ou las entre course et escale. Ses personnages sont là cueillis dans les champs, dans les bars, au bord des quais, fichés dans la mémoire, prêts à être brossés ou drossés. « Des types aux visages creusés, ravagés, par l’âge, le ressac, les tortures du sel et les bévues de la bibine… » écrit-il dans une nouvelle… « Des naufragés, des perdants, des exclus, des cabossés de la vie… » confie-t-il en écho dans l’entretien final.
Les anonymes si près de héros deviennent parfois des héros proches des vivants ou des morts comme des poètes fréquentés, tels Alain Jégou, Yves Martin ou Alain Malherbe. Jacques Josse le dit aussi lui-même : son écriture penche plutôt du côté de la noirceur, de la grisaille. Pour tout cela, on le reconnaît chaque fois et chaque fois on se laisse prendre.

(Jacques Josse : « Comptoir des ombres » 17 €. Les Hauts-Fonds éd, 22, rue Kérivin – 29200 Brest. Superbes photographies de Michel Thamin.)
Jacques Morin



samedi 6 janvier 2018, par Jacques Morin

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Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



Entretien avec Jacques Morin

Sur le site La Pierre et le Sel, Pierre Kobel s’entretient avec Jacmo, fondateur et directeur de la revue Décharge. Voir ici.



Jean-François Mathé : « Prendre et perdre »



Jean-François Mathé, à partir des mêmes simples éléments de sa poétique : le soleil, la nuit, les oiseaux, les feuilles, l’eau, la chanson… sait composer de multiples poèmes qui apportent chaque fois beauté et gravité. « Prendre et perdre », avec presque les mêmes lettres, les deux verbes indiquent, dans leur acception absolue, cet équilibre fondamental entre la vie et la mort. Et la page de Jean-François Mathé est l’occasion de frotter ces deux rives du fleuve temps.

Lire ici



Jean-François Agostini : « Nuit inverse »



Le poème est compartimenté dans une colonne où les mots tapent d’un bord à l’autre. Le langage est heurté, télégraphique, sous tension. Il s’agit d’une scène de chasse. Nocturne. Où l’affût va durer. Les détails concrets se multiplient d’un côté : « le lada cahote cale », le maquis, l’hiver corse, l’orage « ça disjoncte // coupure des étoiles » et de l’autre cette longue veille est génératrice d’hallucinations, de rêves, de souvenirs, d’idées et de pensées « l’origine des oiseaux // genèse des solitudes »…
Cette confrontation entre l’homme et la nuit est riche de son attente où tous les sens hors la vue sont aux aguets. L’obscurité tendue est matière à poèmes. « des images se forment / les sons en mots s’arrangent » Il y a de fait communion avec le monde où le poète saisit par des petits signes venant aussi bien du corps, du silence que du ciel le mouvement de la planète et la configuration universelle. « et le soleil sombra / sous les cendres du soir ».
On passe la nuit avec Jean-François Agostini sur le « qui vive », expression adéquate pour son livre, où s’il n’y a pas de menace ni d’inquiétude à proprement parler, l’esprit reste constamment en alerte et connecté avec le cosmos… Et le fusil posé sur le capot. « élucider la nuit ». Telles seraient la gageure et l’ambition de ce recueil. Le dialogue s’établit avec la nuit qui n’a d’inverse que le titre. Elle complète et illumine la poésie de Jean-François Agostini.

(15 €. Jacques Brémond. 23, avenue René Cassin – Entrepôts Marquis – Route de Fournès – 30490 Montfrin.)



Didier Malherbe : « Escapade en Facilie »



Didier Malherbe est d’abord un grand saxophoniste (avec Gong et le groupe Hadouk). Il est en plus à ses heures perdues un sonnettiste, pour rester dans le domaine musical, comme Ingres et son violon, artiste complet. Il a écrit « L’anche des métamorphoses », où l’on voit bien le point d’ancrage entre ses deux activités et donne aujourd’hui « Escapade en Facilie », où tout repose sur ce mot décliné dans tous les sens possibles.
A noter d’abord sa maîtrise totale du sonnet qui est devenu sa mesure quel que soit le sujet. Il est expert dans tous les termes techniques de la versification et toutes les figures de style de la poésie. « Le premier des tercets, perron de la façade, / En marches d’escalier commence la cascade... » Il se permet parfois au-delà de la rigueur du sonnettiste quelque licence sur la longueur prolongeant parfois les quatorze vers sacro-saints d’une strophe supplémentaire… Enfin la thématique est auscultée, sondée et investie sous tous les angles…. « Le français médiéval disait facile ou fêle … » « Facile est-il une louange ou une injure ?... » « Difficile sujet que la facilité… »
Didier Malherbe multiple les exercices ludiques entre poèmes miroirs et tautogrammes … Tout est question de jeu. De jeux de mots, de jeux de sons et jeux de sens… Faciles ou virtuoses… « La Facilie a un jumeau : C’est le pays dit ˵de Cocagne˶ »,… » Didier Malherbe rappelle aussi son homonyme François et tous les poètes médiévaux et de la Renaissance. Il montre sa culture mine de rien, remonte à la mythologie, à la naissance de la poésie et exploite aisément les légendes du temps jadis. 120 sonnets qui ont pour points communs outre la facilité, la subtilité. Le sonnet représenté virtuellement par la toupie, comme en couverture, tel est son symbole, à la fois rond, fini, et n’achevant jamais sa révolution permanente sur un équilibre instable.

(Didier Malherbe : Escapade en Facilie Le Castor astral/ La Lucarne des écrivains. 14 €. 27, rue Jules Auffret – 93500 Pantin.)


Lire aussi l’article de L. Wasselin



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