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Philippe-Marie Bernadou

Les lectures de Philippe-Marie

La mer, et surtout les îles, sont au cœur de la poésie de Philippe-Marie Bernadou, qui a également consacré un roman chez l’Arpenteur-Gallimard à un des lieux qu’il affectionne : « Cadaqués, aller simple »
Mais c’est auteur est aussi un grand lecteur. Il a rejoint l’équipe de Texture pour vous faire part de ses coups de cœur.



Luigi Di Ruscio : « Christs pulvérisés »



Attention, livre monstre ! Du fond de son exil norvégien, où il a travaillé quarante ans dans une usine, Luigi Di Ruscio (1930-2011) se souvient de l’Italie de sa jeunesse, quand il n’était pas facile d’être enfant de communistes alors que les fascistes faisaient régner leur ordre noir jusque dans les campagnes. Mais c’est l’irremplaçable liberté d’aller sans entrave dans la nature dont il tente de retrouver les sensations charnelles – et l’éveil de son imagination : « Je voyais des mirages, évidemment, mais si je vois des mirages aquatiques ça ne veut pas dire que l’eau n’existe pas. »
Autodidacte, il souffre dès ses premiers essais poétiques du mépris des « professeurs » qui lui reprochent l’emploi du dialecte et les fautes d’orthographe. Qu’à cela ne tienne, il revendique l’un et l’autre et en fait un style inimitable. « J’ai compris très tôt que les langages illustres, raffinés, soutenus sont ceux du mensonge, la vérité s’exprime par une verbalisation broyée, heurtée et chaotique, une verbalisation écorchée. »
Si son texte ressemble de prime abord à une logorrhée, celle-ci est en fait diablement travaillée. Di Ruscio, qui a énormément lu, nous fait passer et repasser dans une spirale verbale – parfois à l’intérieur d’une même phrase - par « le labyrinthe [de ses] identités superposées ». Alors le récit glisse vers le roman, au bras de la peu farouche Carlota et de son compagnon Moscatritata, vendeur exalté de christs pulvérisés (de peinture). A quoi se mêlent des réflexions récurrentes sur la psychiatrie (« Les fous seront délivrés mais resteront en danger tant que les psychiatres roderont en liberté »), la violence inhérente à l’être humain (attentat de la gare de Bologne, ex-Yougoslavie), et bien sûr la grande question de Dieu (« Même si Dieu en personne disait qu’il n’existait pas j’y croirais pareil »).
On l’aura compris, il y a chez Di Ruscio une jubilation à manipuler les mots qui ne s’interdit rien, ni le rire ravageur, ni la diatribe et l’injure, ni la pointe assassine (d’une poétesse : « …une prodige, celle-là même enfant elle était déjà conne ») et qui est, gagnée sur son enfance pauvre et sa vie d’ouvrier exilé au nord du nord, une prodigieuse aptitude à jouir du monde avec gloutonnerie et colère – dans un rugissement.
Ce qui lui donne cette force, c’est la poésie pratiquée envers et au-dessus de tout (Di Ruscio a publié en Italie une dizaine de recueils et quatre romans), la poésie indispensable pour les éclairs d’illuminations qu’elle nous donne entre deux phases de cécité « comme si quelqu’un n’arrêtait pas d’allumer et d’éteindre la lumière rien que pour nous faire chier ».
Merci aux éditions toulousaines Anacharsis de nous permettre de lire cet auteur (deux autres titres sont disponibles) et merci à Muriel Morelli de s’être colleté avec la traduction, ce qui était une gageure.

(Luigi Di Ruscio : « Christs pulvérisés » ; traduit de l’italien par Muriel Morelli, Anacharsis, 2017, 350 p.)



Pascale Toussaint : « Audrey H. »



Pascale Toussaint habite avec son mari, le romancier et nouvelliste Jacques Richard, la maison de Louis Scutenaire à Bruxelles - elle en a fait le sujet de son premier livre. Elle enseigne, défend et pratique la littérature.
Audrey H., l’héroïne de son nouveau roman, n’est pas Audrey Hepburn : elle n’en est que l’ombre – et de cela aussi elle souffre. De ce poids que lui a assigné sa mère en lui donnant le prénom de l’actrice qu’elle admirait.
Audrey a cinquante ans et se sent seule. Tout l’amour de Jean, son compagnon, n’apaise pas son désarroi de ne pas ressembler à ces femmes dont elle dévore les biographies : Sand, Colette, Duras, Hepburn encore et toujours… Et celle dont la vie reste à raconter : sa propre mère. Elle s’est promis de l’écrire, ce livre, pour lui dire qu’elle l’aime et qu’elle ne s’est jamais sentie assez aimée en retour. L’écrire tant qu’il est encore temps, tant que sa mère n’a pas totalement perdu la mémoire.
Mais une amie lui demande de rédiger un portrait de son père, pianiste célèbre. En enquêtant sur le musicien, en rencontrant ses filles, ses amis, sa femme de ménage surtout, Audrey, comme dans ses lectures, démêle l’écheveau des mille liens que tissent mères et filles. Et trouve à se réconcilier avec elle-même.
Composé de brèves scènes très dialoguées qui s’emboîtent pour reconstituer par petites touches l’histoire d’Audrey, ce livre m’a fait penser à un vitrail – puis à un scénario, comme si les cinéastes étaient nos nouveaux vitriers. Et voilà bien tout l’art de Pascale Toussaint : faire passer la lumière à travers ces pages pour éclairer le portrait d’Audrey et de sa mère (car c’est bien l’impossible « livre de ma mère » que nous tenons en main, au bout du compte). « Demain sera chaud et il y aura deux soleils comme les rares matins où il fait beau dans ce pays de pluie » : sur ce double soleil s’ouvre et se ferme le roman et Audrey n’est enfin plus le reflet de qui que ce soit, fusse une étoile. Elle brille de son propre éclat.
Du même auteur : « J’habite la maison de Louis Scutenaire » (Olivier Weyrich, 2013), « Un poème à vingt francs » (Zellige, 2015), « C’est trop beau ! trop ! Cinquante écrivains belges » (Samsa, 2015).

(Pascale Toussaint : « Audrey H. » Edition Samsa, 2017, 143 p.)
Philippe-Marie Bernadou (Lire)


samedi 10 février 2018, par Michel Baglin

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Philippe-Marie Bernadou

Né en 1956 à Pamiers, Philippe-Marie Bernadou est libraire à Montauban. Il a publié trois recueils de poèmes aux Éditions Rougerie et un chez Texture, ainsi qu’un roman à L’Arpenteur.


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