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Roger Vailland

« Les Mauvais Coups »

Dans le second roman de Roger Vailland, parmis tous les thèmes chers à l’auteur, celui de l’amour-passion qui interdit la souveraineté...



Second roman de Vailland, Les Mauvais Coups a été publié en 1948.
Son héros, Milan, a un nom de prédateur, comme l’aura bien plus tard celui de La Fête, Duc. Il incarne un des visages de Vailland lui-même, celui du libertin, comme le Marat de Drôle de jeu, même s’il n’a pas atteint encore l’image idéale de lui-même, en acquérant sa fameuse « souveraineté ».

Milan et son épouse Roberte sont retirés dans un village de la Bresse où le héros, décorateur a décidé de faire retraite pour y vivre les quatre saisons. Ils chassent, pêchent, boivent et font la connaissance d’Hélène, une jeune institutrice dont la simplicité et la franchise séduisent Milan. Rencontres, discussions, scènes au casino où le couple « flambe », dans une ferme où ils participent à un vêlage difficile, ou sur le chemin du village qu’ils empruntent régulièrement, permettent à l’auteur de préciser son approche critique de l’amour-passion, qui enchaine les amants l’un à l’autre et leur retire leur dignité en même temps que leur liberté. « Ne plus s’appartenir, ne plus se posséder est la pire de humiliations », répète-il. Et encore : « Deux amants qui s’aiment de passion ne peuvent que se détester comme l’ivrogne déteste le vin, le drogué, la drogue… »

Le thème est cher à Vailland. Il le traite ici en songeant à sa première femme, B, jalouse, avec laquelle il a rompu quelques années plus tôt (et qu’il évoquait dans Drôle de jeu). Sans doute reprend-il maints traits autobiographiques lorsqu’il raconte leur vie tumultueuse d’entre les deux guerres, quand sexe, drogues, alcool occupaient leurs nuits. C’est un exorcisme, qu’il évoque dans ses Écrits intimes : « J’ai rompu avec Roberte et pour achever de m’en délivrer, il a encore fallu écrire Les Mauvais Coups et puis qu’elle meure. »

Roberte, femme libre, qui multiplie les amants comme Milan les maîtresses, n’a cependant pas acquis son indépendance puisqu’elle n’a pas de travail (elle est fille de la bourgeoisie), à la différence d’Hélène, dont elle pressent que Milan va tenter la conquête. Elle l’avait pourtant séduit par son style dégagé, et son acceptation du libertinage, mais l’égalité nécessaire entre partenaires fait défaut à leur relation. Elle est par ailleurs jalouse et prédatrice, il en a parfois peur (elle l’inhibe et se confond avec sa mère dans ses cauchemars). Milan-Vailland, libertin qui aime les femmes, vaut un autre type de relation amoureuse et énonce ici sa profession de foi : « Je ne me suis jamais soucié des amants ni des maris de mes amies, il m’eût semblé leur faire injure en supposant que quelqu’un avait des droits sur elles ; un humain n’appartient qu’à lui-même. »

Le couple que forme Roberte avec Milan est orageux, pourtant l’amour s’est éteint et le désir, avec l’habitude. L’un et l’autre le savent mais se jouent encore la comédie de la passion, pour se tromper soi-même. Ils boivent beaucoup, se disputent et se battent, et cette lente dérive conduit finalement Roberte au suicide.

Le roman s’achève sur le détachement cynique d’un Milan retournant à la ville, à son travail et à sa liberté retrouvée, ayant enfin pris sa distance. Mais il a renoncé à séduire Hélène.

Michel Baglin


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mardi 16 février 2016, par Michel Baglin

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Roger Vailland

Roger Vailland est né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise) et mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) où il vivait. Son œuvre comprend romans, essais, théâtre, scénarios pour le cinéma, journaux de voyages, un journal intime et de nombreux articles.
Il fut d’abord journaliste à Paris-Midi, et participa au groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat (les « Phrères simplistes »), auquel André Breton s’intéressa un temps.
Libertin, s’adonnant volontiers aux paradis artificiels, il fréquente les milieux littéraires mais ne publie que des articles. Après une cure de désintoxication, en 1942, il s’engage dans la Résistance et en tire le roman « Drôle de jeu  » qui paraît en 1945.
Il s’engage alors aux côtés des communistes et, installé dans l’Ain, écrit des romans engagés- « Bon pied bon œil » (1950), « Beau Masque » (1954), « 325 000 francs », etc. - ) et des essais (« Le Regard Froid », « Laclos par lui-même », etc.). « La Loi » lui vaut le prix Goncourt en 1957.
Après 1956 et les révélations du XXe congrès du parti communiste de l’URSS, terriblement déçu au point de songer au suicide, il se désengage, mais poursuit son œuvre (« La Fête », « La Truite »). Il travaille aussi comme scénariste auprès de Vadim et de René Clément.
Il meurt à cinquante-sept ans, le 12 mai 1965, d’un cancer du poumon.


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