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Vénus Khoury-Ghata

« Les mots étaient des loups »

Poèmes choisis

Vénus Khoury Ghata, poète, romancière, traductrice, critique littéraire, née au Liban, vivant en France depuis quarante ans, méritait bien son entrée dans la fameuse collection de poche Poésie/Gallimard. Détentrice de plusieurs prix importants, Vénus Khoury-Ghata est une signature féminine incontournable parmi les grands noms de la littérature francophone contemporaine. L’anthologie poétique « Les mots étaient des loups » présente des poèmes extraits de ses œuvres majeures : « Quelle est la nuit parmi les nuits », « Les Obscurcis », « Où vont les arbres » et « Le Livre des suppliques ».



Un combat entre deux langues

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Poésie/Gallimard, février 2016, 275 pages

Le titre choisi pour relier ces poèmes, « Les mots étaient des loups », un vers extrait de « Compassion des pierres », montre assez le combat mené par la poète pour concilier ses deux langues, l’arabe et le français, deux langues qu’il a fallu insérer l’une dans l’autre. « Comment pleurer dans une langue qui n’est plus la sienne ? » Comment apprivoiser des mots qui font peur, seront-ils assez fidèles ? La lune est plus belle quand on la voit de loin, la distance imposée par la langue de l’exil, le français, a été salvatrice. Ainsi, malgré la honte, la culpabilité, le sentiment de trahison, le français est devenu la langue à vivre, l’arabe la langue à traduire.

« D’où viennent les mots ? », quel chant « alluma la première bougie » ?, ce questionnement sorti des terreurs de l’enfance parcourt la poésie de Vénus Khoury-Ghata. Qu’elles soient lointaines ou proches, les voix fantômes sortent de ses pages, l’écriture s’apparentant à une survie dans un monde où les morts se mêlent du sort des vivants et réciproquement. Entre réalité, fantasmagorie, hallucination, cette poésie narrative placée sous le signe de l’élégie, du lamento, de la nostalgie se retourne vers ses racines, vers l’entre-deux de la langue avec son poids de morts, ceux de la guerre civile qui détruisit le Liban, et ceux de sa famille : la mère, épuisée de fatigue, le frère poète, jeune Rimbaud au destin sacrifié à la place de qui elle écrit. Avec Vénus Khoury-Ghata, Orphée s’est fait femme. Parmi ces fantômes, la figure maternelle est la plus obsédante. Le recueil s’ouvre d’ailleurs sur le long poème autobiographique Orties : ces mauvaises herbes, qui « montaient à l’assaut des fenêtres » et obscurcissaient tout dans la maison d’enfance, la ressuscitent de son tombeau. C’est cette mère, « analphabète bilingue », qui permet à sa fille de prendre la plume, qui surveille ses signes sur le papier, d’où l’écriture vécue tantôt comme une activité domestique entre « marmite écuelle louche bassine », tantôt comme un jardinage où il s’agit, « le râteau à la main / le crayon dans l’autre » de sarcler, de désherber, d’élaguer, de replanter.

Une poésie orphique

Les morts se mêlent d’un recueil à l’autre, notamment dans le « Livre des Suppliques » où revient la culpabilité de ne pas avoir su assez aimer l’être disparu (lire à ce sujet le roman « La femme qui ne savait pas garder les hommes »), d’avoir préféré écrire plutôt que vivre. La poésie de Vénus Khoury-Ghata, qui prend force d’oracle et de légende, se veut dialogue avec les morts nourris au ferment de nos vies. Les mots sont capables de tout, seuls ils peuvent sauver car ils ouvrent sur l’innocence et la liberté, on peut les manier comme on veut, ils apaisent, remplissent la vie et ressuscitent. La poésie ne divise pas car elle a le pouvoir unique de brasser les mondes et les âges, de les recomposer, de recoller lampes et miroirs qui saignent.
La poésie somptueuse de Vénus Khoury-Ghata transcende le clivage de ses deux langues, les deux s’aimantant sur sa page. À l’arabe, la langue de la mère, elle emprunte la magie baroque, l’imaginaire, l’ampleur, le galop du souffle, la générosité, la très grande liberté des images (on pense là au merveilleux Georges Schehadé), toute la saveur de l’orient. Du français, la langue cartésienne imposée par le père, elle tire la rigueur, une certaine austérité formelle qui fait office de garde-fou salutaire, un lyrisme contenu sans sentimentalisme, sans théâtralité, qui retient l’émotion au bord des mots.
Cette poésie orphique a le don de métamorphose. La beauté éclate dans chaque vers, nous laissant confondus, enchantés au sens propre du terme tant chaque mot est habité. La mort peut enfin s’accepter.

Marilyse Leroux



Lire aussi :

Vénus Khoury-Ghata : De déchirures et de vie (portrait)

« Les mots étaient des loups »

« Où vont les arbres ? »

« Une maison au bord des larmes »



jeudi 12 mai 2016, par Marilyse Leroux

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Vénus Khoury-Ghata

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Vénus Khoury-Ghata (photo Guy Bernot)

Vénus Khoury-Ghata, née à Pshery, village du Nord du Liban, vit à Paris depuis les années 1970 et son mariage avec le médecin et chercheur français Jean Ghata (décédé en 1981).
Son enfance libanaise a été marquée par la langue française (son père était interprète auprès du Haut Commissariat français du temps du Mandat), et par le destin de son frère (ils étaient quatre enfants), poète atteint de maladie mentale, livré à la drogue, et que le père a fait interner.
Elle est poète, nouvelliste, romancière, et a signé une quarantaine d’ouvrages, qui lui ont valu de multiples distinctions, prix Apollinaire, prix Mallarmé, prix de l’Académie française, etc. Elle vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.



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