Retour à l’accueil > Auteurs > COMPERE-DEMARCY Murielle > Les notes de lecture de MCDem

Murielle Compère-Demarcy

Les notes de lecture de MCDem

Poète et nouvelliste, Murielle Compère-Demarcy est aussi critique. Elle nous livre ici des notes sur ses lectures.



Michel Cosem : « Aile, la messagère »



D’emblée le titre envole l’Imaginaire : « Aile, la messagère » nous ouvre un champ poétique où la moisson des mots remuera, nous le pressentons, notre paysage émotionnel, approfondissant le regard des fenêtres, seuil toujours en attente et en alerte vers le voyage (via l’aile, par elle) Par le surgissement de lieux dont l’immobilité vibre par ses visiteurs passagers (« au bout une maison attend, attentive et trapue, qu’on lui dise qu’elle est belle, que les oiseaux comme les liserons s’en feront une amie, qu’il y aura des enfants, des pommes de pin qui roulent et que rien n’est fini, que tout est à recommencer »), par une traversée en train ou en avion, ou par une marche, le poète nous emmène dans ses traces levées devant nous comme si elles apparaissaient pour la première fois. N’est-ce pas la vertu insubstituable de la poésie que d’inaugurer pour nous, au-delà du temps et des espaces, le road-movie éternel où la réalité et l’imaginaire se rencontrent pour nous faire grandir en humanité, nous enrichir l’esprit et le cœur, accroître l’envergure de notre ferveur - douce ou impatiente-, nous donner de vivre vraiment...
Michel Cosem nous invite dans ce nouvel opus poétique à le suivre sur les chemins de la Provence, de la Bretagne, de la Région toulousaine, des Pyrénées, Les Corbières, l’Espagne, les Canaries, l’Egypte, les Iles de la mer Egée, la Champagne, Paris, … lieux de conception de ces poèmes écrits à l’occasion de rencontres avec des lecteurs en tant qu’écrivain, lors de fêtes du livre (Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, Montreuil, Avigon, Blaye, Tarbes, Toulon), parfois lieux de vie ou terres favorites… Ces voyages au pays de la poésie nous persuadent intimement, par la force sans preuve des mots, que le « lieu » même peut devenir poésie, tant que le monde survivra, tant qu’il y aura des poètes. La poésie est à la fois l’arc et la flèche et la mire sur le terrain de notre attention que nous retendons à chaque instant d’éveil, pour nous nourrir du vivant autour, de ce qu’il nous donne à interpréter et chanter (un « vol nerveux » de l’épervier passant « d’un bout à l’autre du canyon » ; en Dordogne ; pour jouer avec les ralentis, les accélérés, les raccourcis, les précipités, les élans apaisés de la cinétique dans le mouvement raccordé de notre corporéité, cœur et âme mise au risque de vivre pour respirer le monde. L’empreinte de ce dernier, tant que son authenticité (son aspect sauvage, naturel) est sauvegardé, est si prégnante que nous échangeons parfois avec ses éléments naturels. Ainsi pouvons-nous écouter parler à la brume, sur la colline, « le toit de lauzes bleues » et voir « fume(r) son cœur d’hiver »...

« (…) le noyer tout près protège la cour boueuse et le volet qui bat, la
feuille humide de la nuit, la coquille de noix, l’empreinte des poules
et le duvet des canards. Il goûte au vent passé au travers des chênes
nus et des labours couleur de châtaigne. Il parle à la rivière qui s’en va plumeuse vers ses rêves habituels d’océan. »


Personnification des éléments naturels, évocation imagée de leur présence, correspondances procèdent à la singularité du style du poète-romancier-essayiste Michel Cosem. Ainsi peut-on voir par la puissance de son poème, au Large de Paros sur la mer Egée, un coucher de soleil animé et dont le paysage transporte l’âme et rassemble ce / ceux qui habite(nt) un univers animiste : « Le soleil s’est couché au large de Paros. Il a ciselé un nuage ourlé de rouge puis rongé avec ses dents l’étrange brisant des flots, il a répandu les éclats de son forfait un peu partout dans le ciel. Il a mis sur l’île toute sombre la peau d’une bête têtue (…) Les vagues écrêtées se sont éparpillées en riant (...) ».
Ainsi peut-on VOIR par la puissance du Poème de Michel Cosem, comment respire le monde, ailleurs et en nos voyages intérieurs...

(Michel Cosem : « Aile, la messagère » éd. Unicité, coll. Imagination Critique ; 2018. 141 p. 15 €)



Jean-Louis Rambour : « Faire-part »



Si nous ne sommes pas tous égaux à la naissance, nous ne le sommes pas davantage devant la mort, cela nous tous le savons. La force de cet opus et l’efficacité du poète Jean-Louis Rambour reviennent ici à une mise en scène fantaisiste, du moins pas toujours sérieuse, des cérémonies funèbres célébrant le décès d’une personnalité, d’un quidam, d’un anonyme, - une récréation par les mots qui nous sauve de la gravité du moment tout en nous invitant à poser un regard lucide, authentique et humoristique sur cet événement tragique.
Si des personnalités font l’objet de quelques notices nécrologiques parmi les 44 proposées (Juliette Gréco, Robert Lamoureux, Margaret T., Maurice André, Jésus, Hugo Chavez et Stéphane Hessel), nous retrouvons surtout dans l’inventaire de l’auteur du « Mémo d’Amiens » la présence (disparue) de quidams ou de petites gens qui n’en n’ont pas moins marqué leur temps, chacune à leur manière. Davantage, les « anonymes » mettent en évidence par la notice nécrologique que Jean-Louis Rambour leur accorde, l’absurdité de la condition humaine, la vacuité du vacarme du monde, les leurres de notre société du spectacle et des apparences. Une profonde humanité, discrète et toute en pudeur, est avec élégance contenue dans ces avis mortuaires et le lecteur saisit entre certaines lignes, sourire averti aux lèvres, le clin d’œil de certains portraits qui nous regardent encore à travers et au-delà de leur masque mortuaire. Ainsi ce SDF mort à l’hôpital après avoir été roué de coups, non identifié si ce n’est par un tatouage écrivant sur son avant-bras Kocham çie (en polonais « je t’aime »), repris partiellement sur la déclaration de son décès comme un prête-nom : Kocham. Kocham comme… « Quidam », « Personne », si peu, existant pourtant et pesant son poids : celui de la vie d’un homme.
« 44 notices nécrologiques pour prendre le pouls du temps », signale la quatrième de couverture. Faire-part portant la signature d’Ecce Homo dans sa misère et sa splendeur.
Le tour de force de Jean-Louis Rambour est d’introduire les signes salutaires de la dérision dans ces circonstances : ainsi la notice nécrologique d’un Albert Camus homonyme de l’écrivain célèbre et dont la notice indique que sa vie fut tout aussi importante que celle du « Dernier Homme » ; ainsi la notice nécrologique pour Daniel Belfort, « mort d’hypothermie dans sa propre maison », de n’être jamais revenu à la communauté des Hommes après avoir subi la déportation à Sobibor ; ainsi cette femme âgée,Suzette Debrie, habituée obsessionnellement à rendre visite à ses morts dans « le parc de la résidence La Margeride » et autour de laquelle les pensionnaires se regroupent plutôt que d’aller écouter un concert afin de se recueillir devant sa nouvelle demeure (une « taupinière », « une butte en formation », de ces monticules de terre que Suzette baptisait du prénom d’une amie décédée), ainsi…
Que nous dit après tout - avant tout - le poète, Jean-Louis Rambour, si ce n’est que la disparition d’un homme, d’une femme, quel qu’il soit, quelle qu’elle soit, mériterait au-delà des conventions et des consensus sociétaux, la même attention, la même résonance, le même recueillement de mémoire pour tous, pour toutes, loin des effusions, du vacarme, du spectacle.
Quelques notices caustiques, aussi, remettent les pendules à l’heure du temps authentique : ainsi la notice nécrologique n°12 concernant une certaine Margaret T. . n°12, oui, car les notices nécrologiques sont numérotées, comme nos existences chiffrées, comptabilisées depuis l’état civil, une existence parmi tant d’autres.
Bien sûr l’humour est au-rendez-vous car il faut rire de la mort, aussi. Par exemple, les deux notices consacrées à Sandrine Chennevière, non nommée dans la première notice puisque les paramètres de son environnement face à la violence de sa mort effacent l’identité, la présence, la personnalité de la défunte, réduite à un membre retrouvée dans la seconde notice ; ainsi des faits divers happant dans leur spirale aveuglante le cœur d’une réalité concrète, étouffant par leur vacarme jusqu’à la mort du défunt célébré…
Par ce « Faire-part », J.-L. Rambour fait un beau pied de nez au « grand cinéma » ou à la « comédie » de la mort, lorsque celle-ci est mise en scène et perd, faute d’humanité réelle, la véracité noire et authentique de son irruption toujours brutale.
Lorsque le recueillement face à la disparition d’un être humain manque de sérieux, la marionnette Ecce homo apparaît, mais tombe sa mascarade, démasquée par le poète qui ne manquera pas de provoquer notre sourire face à la farce attentée parfois à nos vies par une mort aux faire-part grotesques, ici recomposés. Ce « Faire-part » jette surtout de l’encre authentique dans « la pâture du dernier soupir » pour rendre un hommage à des disparu(e)s inconnu(e)s que ses 44 notices nécrologiques font vivre ou ressuscitent le temps d’un livre : celui de notre mémoire.

(Jean-Louis Rambour : « Faire-part », éditions Gros Textes ; 2017
64 p. – 6 €)



Gilles Brancati : « Les enfants de Vallabrègues »



Comme dans le cheminement d’une enquête, des éléments d’information apparaissent sporadiquement tout au long de l’histoire sur « Les enfants de Vallabrègues », alimentant le suspens, tenant le lecteur en haleine. Reprenons les paroles de l’un des deux frères protagonistes, Antoine Sorgues, féru de lectures comme d’autres personnages du livre : à propos du contrat implicite entre auteur et lecteur, Antoine affirme que « si (l’auteur) savait que nous ferions un bout de chemin ensemble, il ne saura pas comment j’ai (en tant que lecteur) vécu ma promenade au fil de ses mots ». Profitons ici de livrer notre ressenti sur cette promenade captivante, enrichissante, agréablement menée du début à la fin, que constitue de roman de Gilles Brancati…
Le suspens des situations enchaîne les faits avec un aller et retour entre présent et passé des personnages, l’auteur nous distillant peu à peu des éléments de l’enquête qui accroissent l’attention et l’intérêt du lecteur.
Au deuxième chapitre, le même personnage Antoine Sorgues affirme : « (Les livres) nous obligent à porter notre regard sur une ligne d’horizon qui a l’avantage d’avancer au fur et à mesure de notre progression ». Ainsi se déroule le roman dans son récit linéaire, de veine à la fois psychologique et policière, entraînant le lecteur dans la spirale d’une quête de vérité exécutée sur un rythme soutenu pour mener à terme une enquête entrecoupée de flashback, d’action, de souvenances, de propos sur la vie-quête empreinte d’humanité et d’une finesse bienveillante à l’égard des personnages, ces archétypes miroirs de nos propres expériences.
Une certaine philosophie de la vie pointe dans certaines pages, par le biais de personnages touchants, du moins attachants. Ainsi ce regard de lucidité noire de l’anti-héros Sylvan Sorgues, condamné à vingt-cinq années de réclusion pour le meurtre d’Alice, ne manque pas de toucher le lecteur par la clairvoyance désespérée de son regard sur la société. On sent le regard complice d’un auteur comme bienveillant à l’égard de certains de ses personnages et l’empathie du lecteur s’ensuit, voire s’en trouve renforcée. Cet air de complicité qui souffle sur le livre, par la médiation de l’auteur et du lecteur, se double d’une respiration ensoleillée qui traverse certains passages déroulés dans la lumière colorée de la Provence, ce qui n’est pas pour déplaire au lecteur prêt d’entamer un voyage, aussi dramatiques que puissent en être les tenants et les aboutissants.
Les télescopages du présent et du passé emportent le récit dans ses effluves de souvenirs cimentés par une communauté d’hommes et de femmes partageant la même terre, les personnages y gagnant la consistance solide d’un mas provençal. Nous ne sommes pas dans un roman de Pagnol mais nous retrouvons avec « Les enfants de Vallabrègues » cette prégnance atmosphérique des paysages imprégnés de la présence séculaire d’hommes et de femmes « du pays » - hommes et femmes façonnés par le pays qu’ils ont eux-mêmes façonné, des paysans à la rusticité, l’âpreté des pierres et qui peuvent défendre comme des loups leurs petits et leur terre…
Nous suivons, en marchant sur les traces des enfants de Vallabrègues, le fil des « générations de maraîchers, d’artisans ou de maréchaux ferrants » ; croisons de ces personnalités qui colorent un "pays" : la Provence, telle cette Angèle Roumanille surnommée « mère Grenier » et dont le mas des Oliviers n’imaginerait pas se passer : « Comment imaginer le mas des Oliviers sans Angèle, pilier d’une bâtisse que chaque génération avait équipé des modernités de son époque, de l’électricité, du téléphone, de l’eau courante, de l’automobile, du chauffage central, des congélateurs et des outils mécaniques pour le travail des cultures ? » Des figures autochtones ou revenantes hantent les lieux (le mas des Oliviers et le mas des Augustins), entourées de « fantômes » solides comme les « murets des bancaous » et de plus jeunes générations, tentant de comprendre une vingtaine d’années après les faits, ce qui a fait basculer leur réalité dans l’indicible avec le meurtre d’Alice et l’inculpation puis l’incarcération de l’un des deux frères Sorgues, Sylvan ...
Et si les blessures dévastatrices de l’enfance malmenée par les carences affectives, ouvertes par les brèches fondamentales lorsqu’elles touchent aux rapports de la filiation, révélaient plus de quinze années plus tard une vérité que personne jusque-là n’avait soupçonnée, une vérité que personne n’aurait pu imaginer ?

(Gilles Brancati : « Les enfants de Vallabrègues », éditions CHUM ; février 2018
211 p – 17 €)



Bernard Fournier : « Lire les Rivières » précédé de « La rivière des Parfums »



Au commencement était une voix, ... - voix de la source, onde féminine, affluent et don d’amour, offrant leur chant à l’infini de la mer, pour « un appel, un vœu, un secret ».
« Une rivière dit tout à la mer ». Et « Toutes les rivières se ressemblent, toutes les eaux sont sœurs et tous les fleuves croient à la mer »
Ainsi débute le recueil du poète Bernard Fournier : en invoquant l’« œil aux aguets » (le nôtre) pour écouter le « parfum des rivières ». L’œil écoute descendre et battre les eaux entre les rives, comme battent les pulsations du cœur, les flancs d’une femme éprise d’une soif d’aimer et d’être aimée, l’espoir « à la jointure du ciel ».
La « rive » / les « rives » est/sont contenue(s) dans le mot/le lieu-dit de la « rivière »...Contenues comme les poèmes contiennent, entre les rives de la page et sur les berges de l’émotion,l’épanchement des mots dans l’envergure/le souffle retenus des feuilles ; comme la topographie des textes de Bernard Fournier figure l’épanchement dompté par le poème, l’ampleur lyrique modérée par les cadres/rives de l’espace poétique.
Au commencement s’énonçait une voix... mais quelle voix ? : « Une voix, / Ai-je entendu une voix ? / Un soupir seulement, une détresse peut-être, une solitude dite du bout des lèvres (…) Ai-je entendu le vent dans les branches, le glissement des eaux sur les berges / et les coques, les coups de rame, les moteurs,/ Faible voix intérieure conduisant avec obstination une fleur dans le fleuve ; (...) »
Puis le mouvement insuffla le rythme, dans ces toujours premières palpitations du monde, dans le lit accueillant de la terre, les bras d’une femme, dans « une grande ouverture de bras »...
Aucune dérive dans ces poèmes, aucune crue, dont la rivière aux reflets« vivants, vivaces » nourris aux sources vives du chant d’amour, coule son lit, « creuse et ne dort pas ». La voix de la rivière, « la petite voix intérieure » diffusent depuis les berges de la vie courante le chant des « promesses » (« J’entends la promesse venue de si loin dans l’espace et dans le temps », écrit le poète, « Et décide, sur un seul baiser, / De répondre à la vie ») et son cours ne rencontre pas l’écueil mais au contraire accueille « tous les mots du monde » dans le monde des mots, accueille en tremblant « la beauté du monde » pour lancer de son bord, sur « la rive aux yeux rieurs », « une prière, une louange, un merci au ciel, à la terre, à la mer (...) »
La poésie à la rescousse coule dans les veines de la solitude, aussi fluide, aussi profonde, que la source vive des rivières. Une « fleur de papier » rencontre tout au long de « La Rivière des Parfums » la barque des mots, où se (re-)poser le temps d’une traversée, même le laps d’un gué toujours régénérateur. Il suffirait parfois de s’imaginer remplacer le mot de « rivière » dans le texte par celui de « poésie », pour s’apercevoir que le sens n’en n’est pas altéré, preuve que rivière et poésie s’ouvrent les bras, s’embrassent, et s’embrasent de leur matrice élémentaire mêlée (l’eau et le feu) :
« Quelle ne fut pas la solitude de cette femme parmi la foule,
Pour qu’elle donne à la rivière un peu de son âme,
Pour qu’elle imagine un futur ?
(…)
Une fleur, fût-elle de papier, peut répondre au ciel de ses yeux,
(…)
Une fleur, grande ouverte au soleil peut tirer à soi l’haleine de la rivière pournaviguer avec elle ; »

Le point-virgule signant chaque texte de « La Rivière des Parfums » ressemble à l’un des pétales de cette « fleur de papier » formant corolle vers le ciel à la « jointure » duquel fleurit l’espoir.
La femme, la rivière et la poésie forment le lit de cet opus relié par le fil d’une écriture au cours limpide, avec une versification libre respectueuse d’un certain classicisme. Une écriture au cours fluide comme celui d’une rivière magnétisée par la poésie. Comme la vie au cours fragile, le flux des mots s’écoule dans une patiente ferveur et l’écoute attentive du monde. Écoute sensible puisque l’œil est aux aguets. Écoute mémorielle, puisque les alluvions forment des strates d’écriture de traversées humaines, d’existences gravées sur l’écorce terrestre pariétale ; puisque de mémoires il ne restera véritablement que le chant des mots dans la rivière des rêves poétiques (cf. « L’eau et les rêves » de Gaston Bachelard).
La rivière comme « promesse », « eau de jouvence », (res-)source, ouvre la voie à Ulysse, figure mythique à la proue d’une destinée voyageuse exécutant de hauts faits le temps d’une existence, héros du flux et de l’avancée défiant les vagues secouant les eaux manquant de sombrer et refaisant surface, aux antipodes d’une Ophélie dormant en son « linceul ».
« Lire les Rivières » revient à s’embarquer (la première partie s’intitule « En barque »). À prendre le pouls et les mouvements de la mer au rythme de va-et-vient et de ressacs, d’a-coups, d’écueils, de « remous », de remontées.
« Je rêve d’une barque : trois coups de rame, et vogue le navire,/ Je rêve d’une barque comme planche de salut vers des contrées lointaines / Je rêve d’une barque à forcer le courant comme un cheval rétif. »V
« Je rêve avant de m’embarquer », écrit le poète Bernard Fournier.V
Dans la barque de son corps jeté dans l’océan du monde, le rêveur navigue dans « l’équilibre et la sérénité », il « tangue », son cœur accroché sur les bords d’une carène qu’il colmate lui-même pour maintenir le cap de son existence, « Je navigue à mon aise / Dans les barques du soleil,/ Je prends chaque branche / Comme l’oriflamme du royaume des bois / Et fouette allègrement les vagues de mon rêve »V
L’on passe ainsi sa vie « en pointillés sur les cartes »... Une fois embarqué, « le nautonier » pousse sa "Traversée inaugurale" (titre de la deuxième partie) et « Il connaît le danger / Il connaît le passage / Il connaît la manœuvre ; »
« Lire les Rivières » est un boat-movie poétique. Nous avançons au milieu des flots progressivement après avoir été sur la rive, après avoir embarqué, et, au mitan de la navigation nous sommes entre l’abîme de la terre vertigineuse, resplendissante de tant de beautés, et l’abîme où de « fabuleuses traversées » font « chavirer le temps dans (le) silence ».
Le retour sur la rive ferme délivre les remous, les tremblements de l’émotion face à « la beauté du monde ». Délivrance orchestrée par la grâce et l’écriture poétique du "livre-rames" qui recommence le voyage d’Ulysse, pour tisser la toile de l’univers compris dans les mots, le récit des mots. Ulysse/L’’Homme tisse son histoire dans le flux temporel et sur les flots, comme le récit de sa traversée se tisse, toile de tisserand tendue dans le cours du temps, sur le châssis des mots.
Les textes du poète Bernard Fournier sont ces « Galets », et ses poèmes ces rivières, que roulent le monde et les mots...

( Bernard Fournier : « Lire les Rivières » précédé de « La rivière des Parfums ». Editions Aspect ; 2017. Illustration de couverture : "Une rivière dit tout à la mer" d’Agnès Delatte)



Michel Cosem : « La folle avoine et la falaise »



Michel Cosem nous invite par ses mots auprès du Lot, l’ayant observé assez pour en lire les paysages, en écrire les couleurs saisonnières, le silence, la solitude, les présences autochtones, passagères, ou disparues qui circulent encore par les rues pittoresques de villages ou sites parfois devenus touristiques (Rocamadour, Figeac, …).
L’immersion exige, comme à la lecture d’un poème, l’attention de notre regard, de notre écoute, un recueillement actif.

« Le ciel est bleu hirondelle sans autre souci que de respirer l’instant. Il faut
être là, à ce rendez-vous, dès le lever du jour pour savoir ce que deviendront
ces graines, ces vrilles, ces pétales et ces jeunes filles venues d’ailleurs. »

Ces poèmes, écrits entre 2013 et 2016, déclinent les saisons du Grand Sud de l’Occitanie. « La folle avoine » de nos existences fragiles, herbes folles vouées aux aléas du temps et de l’expérience qui rencontrent et bousculent son embarcation, vibre face à « la falaise », immuable…

« La folle avoine est jeune au milieu des objets rouillés
Que de doigts que de savoirs sur ces surfaces rugueuses »

« L’air à odeur de chêne et de buis remue les enseignes historiques,
les légendes religieuses et que du fond du canyon monte le chant
d’un rossignol, la falaise d’en face guette et l’on n’aperçoit qu’un
front hirsute, captivé par tant de beauté et d’insolite équilibre ».

L’incursion de présences féeriques ou fantasmagoriques au cœur d’un réel observé avec patience et bienveillance, accroît notre ressenti d’un univers insolite et familier qu’il nous suffirait de regarder et d’écouter pour en saisir la profondeur. « Dans la forêt de Leyme / lutins et farfadets / ont des robes rousses et dansent avec les rayons du soleil » ; « La brume emplit la vallée et colle ses fantasmagories aux falaises. » ; « un courant d’air passe simple respiration de la rivière tout en bas, à moins que ce ne soit un revenant ». La bienveillance du poète le situe dans l’interligne solidaire des autres êtres et choses circulant dans le décor, effaçant son individualité pour se fondre dans un partage exprimé à fleur des mots d’un même espace, d’un même instant, d’une même allure dans la partition du monde. Si bien que les individualités internèrent, s’enrichissent mutuellement, se tiennent debout vigilantes les unes envers les autres. Nous passons dans un même poème parfois d’une individualité à l’autre par la soudure de simples pronoms personnels sans renommer davantage l’existence qu’ils désignent, comme si nous étions simultanément dans le regard du poète, en symbiose avec ses visions, dans le partage d’une même célébration synchrone ; comme si nous étions nous-mêmes avec lui ces existences remis au jour par le poème :

« Les roses trémières montent la garde dans les ruelles
intimes du village de pierre. Droites, immobiles, elles se
frottent contre les murs et au pas des portes tout en
surveillant les habitants leurs amis. Elles se hissent à la
fenêtre pour connaître les petits secrets. Passe un chat
blanc et noir enfermé dans son rêve de souris, passe une
fillette aux joues claires et un papillon du matin. On les
caresse du regard mais l’on ne sait rien d’elles et nul ne sait
si elles font alliance avec le regain. »

Le poète nous invite au voyage immobile d’un merveilleux quotidien, l’aventure est au rendez-vous au bout de la rue, au bout du poème (« On ajoute des mots aux phrases non dites et l’on crée l’aventure malgré la transparence. On dit du mal d’elle malgré les caresses, les attirances, et l’on hume au-delà l’odeur des sèves réelles »). Ainsi se parlent (toujours) le ciel et la terre* dans l’œuvre de l’éditeur-conteur-anthologiste-romancier-poète Michel Cosem, l’univers tenu en son intégralité par chacun de ses brins d’herbe, chaque parcelle vivante. Le poème touche ses cordes sensibles par la grâce et la puissance de ses figures (comparaisons, images, personnifications, métonymies, tournures elliptiques, …) dans ce remarquable opus publié aux éditions Encres Vives, dans la collection Lieu (350ème lieu : Le Lot) « La folle avoine et la falaise », et si une âme-animale peut modifier le cours du monde (« un chevreuil est sorti de la forêt boire aux premières gouttes et a remis le monde à sa place »), d’une manière analogue nous voyons l’univers autrement par le pouvoir efficient de la parole poétique.

* « Ainsi se parlent le ciel et la terre », Michel Cosem, éditions L’Harmattan ; préface de Jean Joubert ; 2013
(Michel COSEM : « La folle avoine et la falaise », Michel COSEM, éditions Encres Vives, Coll. Lieu ; 08/2017 , 16 pages– 6,10 € )

© Murielle Compère-Demarcy



dimanche 1er avril 2018

Remonter en haut de la page



Murielle Compère-Demarcy



Murielle Compère-Demarcy est une poétesse,nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d’articles critiques, Elle est née dans l’Oise en 1968 et y réside.
Elle travaille son écriture en expérimentant les deux territoires, l’un terrain de poésie populaire, l’autre d’une poésie plus littéraire.

Bibliographie

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014
L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014
Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015
La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°78 Chiendents, 2015
Trash fragilité (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015
‣Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015
Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016
Signaux d’existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l’Or du Temps ; 2016
‣Co-écriture du Chiendents n°109 Il n’y a pas d’écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016
Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016
Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018
Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017
Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017
‣ … dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018


Jean-Louis Rambour : « Tombeau de Christopher Falzone »



Dans Tombeau de Christopher Falzone, Jean-Louis Rambour écrit un « Tombeau » en l’honneur d’un jeune artiste, « jeune homme salamandre » honoré dans le même élan que « tous ceux qui, dès leur adolescence, se prennent pour des salamandres invulnérables et confondent réalité et légende. »

Lire ici



Jean-Louis Rambour :
« En son temps »,

L’ « Avertissement » nous renseigne sur la démarche : c’est le photographe ici (en l’occurrence Yvon Kervinio) qui a sollicité l’écrivain-poète (en l’occurrence Jean-Louis Rambour) pour écrire sur des paysages et des gens immortalisés à une époque, en un lieu, dans des clichés photographiques. Le résultat est ce superbe livre des éditions l’aventure carto avec, en regard des prises de vue, des textes tenus à hauteur de l’ humanité « des gens » qu’il célèbre.

Lire



Matthias Vincenot : « J’ai vingt ans »



La poésie de Matthias Vincenot s’exécute comme une chanson nous insufflant l’air qui manque, une nostalgie douce comme le refrain d’une mélodie que l’on fredonne encore, avec du sang neuf dans les circuits « dans les anfractuosités de la mémoire » parfois ombrageuses, dans le flux de nos artères, de nos escapades et par toutes les veines du poème.
Lire ici



Danièle Corre : « La nuit ne se tait pas »



La nuit, comme repoussoir et pare-feu du monde dont les hordes nous assaillent. « Malgré le silence des rues / La nuit ne se tait pas, / l’alerte cogne / de tous ses gongs / aux parois du sang. // Le rectangle d’une fenêtre / accroche une autre veille / à la façade de l’immeuble / d’en face. // Nous sommes deux / à repousser les hordes / du monde en feu, à haleter / sans savoir, à user / follement nos forces… », écrit la poète Danièle Corre, auteur de ce recueil à l’écriture frémissante, comme la nuit tremble et vibre dans le silence recueilli de nos insomnies ou de nos veilles ardentes.
La nuit, dont il arrive que les arbres de l’Obscur ne le cèdent pas à notre part attendue de sommeil, et qui se dresse, droite, pour nous donner à entendre « des voix qui rappellent // l’ancien interdit / de lire pour mieux dormir, / alors que déjà, un peuple de fiction / sautait sur mes draps. »
L’appel de la nuit retentit dans cet opus, ses orgues profondes remuant « le sable des marées » dans le sel et le sang qui se respirent sur les laisses et qui clapotent aux oreilles du veilleur. La poésie de Danièle Corre déroule les pages de la nuit en se fondant dans les murmures cosmiques de ses touches de demi-silence, de ses points d’orgue, de ses couleurs magnétiques, sans en déranger le cours. « N’être que le galet blond / miroitant d’eau claire / que la mer a / oublié » …
La poète, comme chaque veilleur peut en vivre l’expérience, se trouve dans la géode de cette nuit talismanique à l’abri des brutalités du jour, des violences que nous subissons et qui n’a de cesse de nous alerter ou de nous meurtrir.
La nuit, bien qu’il arrive qu’elle s’assigne à demeure contre notre gré, bien qu’elle signe parfois son irruption d’un rapt de sommeil que notre fatigue souhaiterait, n’en est pas pour autant intrusive, mais se révèle bien davantage réflexive, (res-)source de miroitements fertiles. Kaléidoscopique, en fractales sur l’esquisse de nos parcours fragmentaires, la nuit qui « ne se tait pas » n’entre pas ici par effraction dans nos demeures, comme elle ne s’introduit pas en inhospitalière chez la poète. Au contraire. Consentie, la nuit nous accueille et accueille la poète, comme la poète et nous, acceptons de la recevoir. Nous la percevons - par la grâce d’« une écriture lumineuse, exempte de tout artifice » (Charles Dobzynski, à propos de la poésie de Danièle Corre) - à même la mouvance de ses assauts, en tendant notre écoute. Faisant corps avec elle, y laissant poindre les jardins du cœur, loin du « monde » qui, « comme la roue de la fortune », « a tourné court », « loin / du ressassement / des regrets », « loin de la menace / des couteaux ». Sans mélancolie, mais dans l’espoir nostalgique, « obstiné » et fervent d’une clarté à venir, meilleure. Dans la résolution aimante/heureuse d’un appel, jadis, indéchiffrable : « De chacun de nos lointains, / âpres, obstinés, / nous avons traversé des brouillards,/ des terres en charpie / dont nous avons enterré / les cris,// sans croire à cette brusque clarté / offerte en ce jour / où tu parais,/ bras ouverts / sur le monde qui ruisselle / de sources et de promesses,// plus fort que dans le pays d’enfance / où je suspendais aux branches / des tissus de couleurs / en indéchiffrable appel,/ dans une plaine blonde,/ berceuse de douceur. »
Cette osmose avec la nuit a ses correspondances dans l’exercice du quotidien, garde ses résonances dans les frétillements et tempos du jour. Ainsi cet éloge de la lenteur exprimé par la poète renvoie-t-il au vœu d’une vie plus sereine en ses déploiements, d’une vie ordinaire à l’écoute du temps de vivre. Le vœu de haltes pacifiques sur des « terres en charpie ». L’appel à davantage de simplicité à l’encontre des démesures ou des exigences trop fortes, des « êtres de pacotille », de « la parure des mots vains »
« Même près / des portes battantes,/ tu peux t’asseoir / pour que glisse en toi / l’heure paisible. »
La poésie de Danièle Corre fait partie de celles qu’on lit, et que l’on relit. Accueillante, altruiste, nous l’accueillons, nous la lisons, et l’écouterons encore, comme « La nuit (qui) ne se tait pas ».

(Danièle Corre : « La nuit ne se tait pas ». Éditions Tensing ; 2013. 87 p. - 9€ )


-2018 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0