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Gérard Bocholier

« Les nuages de l’âme »

Double lecture de Michel Baglin et Lucien Wasselin

Gérard Bocholier, poète, critique, directeur de la revue Arpa, publie des pages de son journal (1996-2016) aux éditions Pétra sous le titre « Les nuages de l’âme ». Et c’est en effet 20 années de « météorologie intérieure » qui sont traversées par ses pages où les paysages comme les saisons trouvent leurs résonances dans les états variés de l’âme et réciproquement.





Même s’il croit au ciel, et revendique volontiers ici sa foi en moult occasions, Gérard Bocholier garde les pieds sur terre et ancre ses notations, comme ses images, dans la réalité quotidienne. Il y puise d’ailleurs aussi les éléments de sa poésie et affirme : « Beaucoup de poètes veulent échapper au réel, qui leur pèse. Mais il se venge et rend leurs poèmes sans consistance, vides de chair et de sens. Une seule voie : étreindre le réel pour en faire jaillir la lumière qu’il contient toujours. » Voilà qui me plaît !

« Un journal est un adieu sans cesse recommencé. On ne peut se résigner à se taire, à tout considéré comme perdu », écrit-il encore, ce qui me semble relever de la confiance en la parole et en l’écriture. Il est bien sûr beaucoup question ici du monde – celui où de plus en plus « on étouffe », où l’on ne sait plus transmettre et où les livres perdent de leur pouvoir quand ils ne servent pas à « étouffer l’essentiel » - et aussi de « la fin d’un certain monde » qu’on laisse derrière soi. « Faut-il se garder de la nostalgie ? Oui, sans doute, si elle aveugle et paralyse. Mais sans la recherche du temps perdu et sa métamorphose, l’Art n’existerait pas », précise l’auteur. Et l’art est bien aux yeux de Gérard Bocholier la résistance ultime aux dérives médiocres d’une époque de moins en moins spirituelle, de plus en plus marchande. Ce qui nous ramène à la poésie. « L’odeur des livres de mon enfance est une des premières expériences de poésie qui m’ait été donné de faire », confie-t-il. A la peinture aussi, et à la musique, présente en de très nombreuses pages.

Le diariste ne s’étend pas, préfère la brièveté, parfois incisive, aux développements. Son journal est « une poudre d’instants  » où reviennent néanmoins les évocations des poètes qu’il aime et admire, Pierre Reverdy, Anne Perrier, Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Lemaire, Gustave Roux, etc. Ainsi se joue la « petite musique du journal intime » qui dit beaucoup de soi et des autres, et des réponses que chacun cherche face à la souffrance comme à « la grande beauté (qui) est presque insoutenable »

Michel Baglin



Notes de lecture de Lucien Wasselin

1.- Les Carnets, les Journaux intimes (même si je ne suis pas dupe de leur côté bien souvent convenu) m’ont toujours intéressé. Ils permettent de mieux comprendre les œuvres, leur genèse…

2 .- Alternance de citations et de commentaires. J’ai particulièrement apprécié ces lignes : « La vie a pourvu à tout, jusqu’à ce dépouillement de la fin qui permet le vrai face-à-face avec soi-même » (p 15). Peut-être parce que s’appliquant à la lecture que fait Gérard Bocholier des « Nouveaux mémoires intérieurs » de Mauriac, je me dis qu’elle peut s’appliquer à un athée qui n’est pas un cochon se vautrant dans la publicité…

3 .- « Le premier air, chanté par un jeune garçon, est en effet d’une pureté de foudre. Aucun être ne pourrait résister à cet appel vers Dieu » (p 18). Oui, mais voilà, je n’ai pas conservé le souvenir de cette 32ème Cantate de Bach. Alors, l’appel vers Dieu ! Je préfère ma vieille formule : « Ce qui te dépasse est en toi » ; on peut être mystique et sans dieu. Alors que tout me sépare de Bocholier, curieusement ce tout m’en rapproche : il faudrait sans doute que je m’interroge sur ce tout… Et nos différences.

4.- Julien Green (que cite G Bocholier) écrit à la page 28, parlant de Coleridge : « … c’était le don du poète, je dirais que c’est le don des vrais poètes » (note du 30 IX 2000). Mais qu’est-ce qu’un VRAI poète ? Où se trouve la frontière entre les faux et les vrais ? D’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre, n’est-elle pas changeante ? De même, que penser de cette affirmation de Gérard Bocholier : le jardin serait « une réalité presque mystique » (p 31). À quoi je peux répondre que le jardin est une réalité naturelle. Quid alors de l’opposition naturelle/mystique ?

5.- Gérard Bocholier remarque à la date du 21 juillet 2001 que « Jaccottet écrit une fois le nom du Christ [dans Et, néanmoins], mais il ne semble rien attendre de Lui. Cela m’a fait un peu de peine. » Le Christ, s’il a existé, fut un homme comme les autres alors que sa parole (prétendue) est parvenue jusqu’à nous. Sans doute déformée, revue et corrigée. Mais je m’interroge : la majuscule à Lui est-elle justifiée ? Et je ne dis rien de cette peine.

6.- Mais Gérard Bocholier semble apprécier Guillevic, le poète matérialiste par excellence (cf Jean Rousselot), parfait exemple du mystique sans dieu. Et si tout (ou presque…) me rapprochait de Gérard Bocholier ?

7.- Sur le désastre que connaît la culture, on ne peut qu’être d’accord avec Bocholier. Mais parlons-nous, lui et moi, de la même culture ? Je lui sais gré cependant d’avoir évité les propos lénifiants des politiciens au pouvoir qui prennent les décisions qu’il faut pour qu’il en soit ainsi.

8.- Je ne joue jamais aux jeux de hasard, c’est dire que je ne parie jamais. Alors, quand Gérard Bocholier écrit que « L’amour de Dieu est le suprême pari… » !

9.- Page 150, Gérard Bocholier relève ce qu’écrivait Geogres Bataille qui souhaitait trouver une réponse à « cette attente de miracle qui est dans l’Art ou dans la passion, l’aspiration la plus profonde de la vie ». Mais c’est pour, en même temps, trouver par ses poèmes de quoi répondre à Bataille. On devine la différence entre Gérard Bocholier et Georges Bataille : entre la religion d’un côté et l’Art de l’autre. Entre la perfection (divine) et l’imperfection (qui nous fait sans cesse nous chercher avec le risque de proférer des approximations)… Je choisis l’approximation du poème.

10.- Je n’énumérerai pas les livres (surtout de poètes) signalés par Gérard Bocholier, mais je me reconnais dans certains d’entre eux, dans nombre d’entre eux (sauf les ouvrages religieux). Mais je suis comme lui, je n’ai pas lu (hélas) tous les livres . Je pense alors à ce vers de Brise marine : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » J’envie Mallarmé…

11 .- Il y aurait encore bien à relever dans ce qu’écrit Bocholier : le goût de la musique (que je connais mal), les livres qu’il reçoit… Sentir la paille, l’argile et la fumure : telle me semble être la poésie.

final (en forme de questions) en vrac :

Pourquoi ai-je, par cette note de lecture, adopté une présentation identique à celle du journal que je n’écrirai jamais ? pourquoi suis-je proche, au-delà de tout ce qui nous sépare, de Gérard Bocholier ? et si Gérard Bocholier ne pouvait rien saisir de l’angoisse qui envahit l’athée ? et si la forme même du journal expliquait la diversité de ces questions ? et si c’était la matérialité et la finitude de l’homme qui le pousseraient à croire ? suis-je si éloigné de ces mots : « Ne pas se servir du monde pour sa propre vie, mais servir, dans toute sa vie, la vie du monde » ? ne lit-on pas dans ce Journal l’exact opposé à la littérature jetable ? n’est-ce pas folie que d’écrire de la poésie (mais nous continuons) ? l’essentiel ne serait-il pas le mystère de la vie ? ou n’en est-il que l’évidence ?
Il est temps que j’arrête, sans bruit…

Lucien Wasselin.



Lire aussi :

« Abîmes cachés »

« Psaumes du bel amour »

« Les nuages de l’âme »



mercredi 15 mars 2017, par Michel Baglin

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Gérard Bocholier
« Les nuages de l’âme »


Éditions Pétra,
274 pages, 19 €.
(En librairie ou sur le site www.editionspetra.fr
ou Pétra. 12 Rue de la Réunion, 75020 Paris).



Gérard Bocholier

Né à Clermont-Ferrand, en 1947, Gérard Bocholier y a longtemps enseigné la littérature française, en classe de lettres supérieures.
Originaire d’une famille de vignerons de la Limagne et franc-comtois par sa famille maternelle, il a passé son enfance et son adolescence dans le village auvergnat de Monton, évoqué dans les recueils « Le village et les ombres » (1998), et « Le Village emporté » ( à paraître, 2013).
En khâgne, il découvre Pierre Reverdy, qui détermine en grande partie sa vocation, et à qui il consacrera un essai, « Pierre Reverdy, le phare obscur ». En 1971, Marcel Arland, alors directeur de la Nouvelle Revue Française, lui remet le prix Paul Valéry, réservé aux poèmes manuscrits des étudiants. En 1976, il participe à la fondation de la revue de poésie Arpa, avec d’autres poètes auvergnats et bourbonnais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis.
D’autres rencontres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean, puis de Jacques Réda, qui l’accueillent à la N.R.F., où il deviendra chroniqueur régulier de poésie à partir des années 90, et celle d’Anne Perrier, poète de Suisse romande.

Son activité de critique de poésie est intense : collaborations à de nombreuses revues, notamment à la N.R.F., à la Revue de Belles Lettres (Genève), au Nouveau Recueil et à Arpa dont il assure la direction dès 1984. Certains de ses articles sont réunis dans le volume « Les ombrages fabuleux » (2003). Il est membre du comité de parrainage de la revue Poetry international, To Topos, fondée aux USA en Orégon. Il préface également des recueils de poésie, en particulier l’édition française des œuvres complètes d’Anne Perrier (1996) et celle de Béatrice Douvre (1998).

Une vingtaine de livres de poèmes sont à cette heure publiés, dont huit chez Rougerie, un de ses premiers éditeurs. Le poète a reçu le prix Voronca, en 1978, le prix Louis Guillaume du poème en prose en 1987, celui de Jacques Normand de la S.G.D.L. en 1991, le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, et, en 1994, le prix Paul Verlaine de la Maison de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.

Depuis 2009, il se consacre essentiellement à l’écriture de psaumes. Un premier volume, « Psaumes du bel amour », a paru en 2010 aux éditions Ad Solem, préfacé par Jean-Pierre Lemaire . Un deuxième volume paraît à l’automne 2012 chez le même éditeur, sous le titre « Psaumes de l’espérance », préfacé par Philippe Jaccottet.
En novembre 2012, paraît chez Arfuyen « Belles saisons obscures ».



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