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Jean-Albert Guénégan

« Les poings, dans mes poches crevées »



Pour celui qui n’est pas un habitué des monts d’Arrée, nul doute que la dénomination Cragou Vergam sonnera de façon aussi exotique que celle d’Aden ou de Tadjourah. C’est de ce biotope de landes et de roches à fleur de peau aux portes de sa ville de Morlaix, que Jean-Albert Guénégan fait son miel tout au long des années. Là, il traque les paysages célestes, collecte les vents, s’invente un vocabulaire à s’étoiler, se mélancoliser, s’ennuager, s’ailer de solitude le long des chemins. Avec en mémoire, la parole des poètes. Car Verlaine, Guillevic, Goethe, Gourmont, Keats, Machado l’accompagnent et s’invitent volontiers l’espace de deux ou trois vers dans ses propres textes.

« Je ne me lie à rien, à moi la minute présente », confie-t-il. La minute présente est d’une incroyable richesse si on y prend garde et à condition de savoir lâcher prise : « L’ivre silence émané de l’âme / me suit à la trace / rien ne soupire / me voici en survie / et sans identité ». Une façon de s’ouvrir à ses « Illuminations » personnelles. « Nomade de moi-même / dans le rien égaré / à guetter le tout. Je marche et passe / le hasard de l’Arrée sous les pieds. ». Et le hasard offre l’arc-en-ciel « costumé de ses initiales », le vent « sabre au clair », le ciel qui « plane en silence », le cloître où « on plie l’hiver dans les armoires ». Ce Cragou « crossé de sentiers » entraîne toujours plus loin : « Des terres absentes / au coma de l’ennui / je déserte vers l’ailleurs / enjeu d’autres lieux / à peine imaginables. »

Ainsi, au long des quatre saisons, avec ce bout de Bretagne sous les semelles, « entre le bâillement des fougères / et l’œil du courlis » le poète parcourt des paysages aimés dont la fantasmagorie lui fait retrouver peu à peu les sentiers dérobés jusqu’au « pays enclos » de l’enfance.

A l’instar du personnage de La ballade des cimetières de Brassens qui avait « des tombeaux en abondance, des sépultures à discrétion », Jean-Albert Guénégan cultive le souvenir des écrivains aimés en évoquant ses rencontres et en allant leur rendre visite dans les lieux de leur dernière demeure. À Morlaix, il dépose une rose pour René Guyomard dont il trace un portrait émouvant. À Maël Carhaix, il salue Glenmor qui a « rendu aux menhirs leur fierté séculaire ». À Nantes, il retrouve René-Guy Cadou le poète « de tous les temps, de tous les âges et de toutes les saisons » et sa compagne Hélène qui repose désormais à ses côtés et qui « s’égarait, esquissant un pas en avant comme pour s’alléger du passé » la première fois qu’il la rencontra. À Botmeur, « l’ami Erril Laugier sous son Stetson et dans l’épicentre amoureux des ciels, s’arrête, hume l’air et s’applique à jeter l’hameçon » tout près de la tombe de Fanch Abgrall. À Edern, il a envie de se prendre pour Hallier : «  Sous le chapiteau, j’internationalise l’idiotie, apprivoise l’ivresse joyeuse du clown que j’aurais voulu être ».
Qu’il évoque la baie de Morlaix quand un « matin d’août en robe de chambre se déshabille d’un reste de nuit », le port de Plouescat, le canal de l’Aulne au moment où « le peu de vie prend la tangente », Roscoff dans le vent qui s’encolère, la forêt d’Huelgoat, Belle île ou l’île Wrac’h, Jean-Albert Guénégan écrit d’une encre où la ferveur, réelle, ne se hausse jamais du col et où l’humour pointe. C’est qu’en se baguenaudant dans les territoires aimés, il arpente surtout les contrées de la poésie avec un bonheur d’expression et une richesse d’images qui donnent envie de garder tout près de soi ce précieux recueil pour le reprendre et s’emplir à chaque nouvelle lecture de fastueux silences, d’amertume parfois et de beauté.

Jacques Ibanès



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mercredi 16 novembre 2016, par Jacques Ibanès

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Jean-Albert Guénégan
« Les poings, dans mes poches crevées ».


Vignette de couverture Michel Remaud Editinter 142p. 15€


Jean Albert Guénégan

Jean Albert Guénégan est né à Morlaix en 1954. Venu tard à la poésie suite au décès de sa mère, il a publié une vingtaine de recueils de poésie, de livres d’artiste et des récits autobiographiques. Il « essaie de faire la poésie au plus haut de lui-même » et intervient dans les établissements scolaires, médiathèques et maisons de retraite.



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