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Georges Simenon

Les romans de la passion

Simenon est un romancier qui a su traduire la passion amoureuse et le vertige qu’elle provoque chez les êtres en de nombreux romans.



Le plus fort, et à mes yeux le plus troublants, des romans de la passion signés Simenon est probablement « Trois chambres à Manhattan  », écrit en 1946 et directement inspiré de sa rencontre avec sa deuxième femme, Denyse. Il y raconte le vagabondage – ou la dérive – d’un homme, François, et d’une femme, Kay, qui se sont rencontrés par hasard dans un bar, la nuit, à New York. Ils se consolent de leurs déboires réciproques en faisant l’amour dans une chambre, puis continuent à errer dans les rues, en noctambules. Scènes de jalousie et d’amour se succèdent durant trois jours, et dans trois chambres, entre deux êtres perdus, qui doutent d’eux-mêmes et de l’amour…

Autre roman, tout aussi puissant, « Le Train  » (lire ) évoque moins cette fois des êtres égarés qui cherchent dans l’amour une issue que des individus ordinaires que l’amour surprend, submerge, arrache à la médiocrité de leur vie. Un livre superbe.

« La porte »


Sans être un des grands romans d’amour de Simenon, « La Porte  » (écrit en 1961) n’en a pas moins pour sujet l’histoire toute simple d’un couple amoureux et apparemment heureux, histoire seulement un peu compliquée par l’infirmité de Bernard Foy, qui a perdu ses deux mains en sautant sur une mine pendant la guerre. Ce qui n’empêche pas sa jolie épouse, Nelly, de se montrer attentive et affectueuse. Leurs dialogues et leurs gestes tendres composent d’ailleurs un tableau conjugal assez touchant.
Comme souvent chez Simenon, le scénario est maigre, mais l’exploration de la vie intérieure des personnages très riche. N’est-il pas l’un des derniers grands représentants du roman psychologique ? J’ai pensé en lisant ce roman à Benjamin Constant et à son « Adolphe », même si le héros n’est pas ici obnubilé par la question de savoir s’il aime, mais plutôt pourquoi et comment sa femme parvient encore à l’aimer alors qu’il ne lui fait pas la vie heureuse et légère qu’elle aurait méritée…
Et puis il y a son infirmité… Lui dit n’en pas vraiment souffrir et l’assumer, elle s’en accommode parfaitement et sans ostentation ni pitié. Mais à l’exception des quelques courses qu’il effectue dans le quartier, Bernard est confiné dans l’appartement où il peint des abat-jours, et il se sent sinon diminué, du moins un peu coupé de la vie. De cette vie que sa femme connaît dans le grand magasin de passementerie où elle travaille, et qu’il regarde chaque matin prendre son bus avec allant. Il est surtout jaloux du voisin du dessous, Pierre, qu’il ne connait pas mais qui est, comme lui, infirme (la polio lui a enlevé l’usage de ses jambes) et qui est le frère d’une collègue de Nelly. Celle-ci la charge presque quotidiennement de commissions ou de messages pour son frère et Nelly doit s’arrêter, brièvement, à la porte du dessous, qui finit par obséder Bernard quand il passe devant.
Il avoue sa jalousie maladive à sa femme, et celle-ci essaie de le rassurer. Leurs échanges sont francs et leur affection réciproque autant que sincère ; mais la jalousie est pareille à l’addiction de l’alcoolique (thème récurent chez l’auteur du « Fond de la bouteille ») et dérègle les relations entre les êtres. Est-ce le fait qu’il soit rongé par le doute et accable de questions son épouse qui finit par la pousser dans les bras du voisin du dessous, ou un simple hasard, ou encore une perversion plus secrète ? Toujours est-il qu’il la découvre un jour, en passant devant la porte entrebâillée, collée contre lui. Il s’enfuit alors dans les rues, où il marche longtemps, abasourdi par cette rupture de confiance et de contrat. Nelly ne l’a pas mieux supportée et dans il rentre, elle s’est ouvert les veines. Il absorbe alors des comprimés et s’allonge près d’elle…

« La chambre bleue »


Autre romans de la passion écrit par Simenon, « La chambre bleue » parle, lui, d’un amour à sens unique. Pour Tony, marié à une femme et père d’une fille qu’il aime autant l’une que l’autre, Andrée est une maîtresse qui certes le comble sur le plan érotique, mais pour laquelle il n’est pas près de sacrifier sa famille, même si leurs rencontres dans la chambre bleue d’un hôtel sont ferventes et difficiles à refuser.
En revanche, Andrée est une amoureuse passionnée, qui convoitait Tony depuis l’enfance, et qui veut absolument vivre avec lui, quitte à supprimer son mari d’abord, puis la femme de Tony. C’est ainsi qu’elle l’entraîne dans sa chute et qu’ils finiront tous les deux condamnés aux travaux forcés pour ce double meurtre dont il est innocent alors que toutes les apparences sont contre lui.
Le roman s’appuie sur une construction mêlant adroitement le passé (celui de l’amour dans la chambre bleue, puis des empoisonnements) et le présent (celui de l’instruction puis du procès). Les crimes se dévoilant très progressivement, au cours du dialogue de Tony avec le juge. On ne sait de quoi au juste il est accusé, et quelles sont les victimes, que dans la dernière partie du roman.
Simenon, qui disait avoir besoin d’une nouvelle partenaire sexuelle chaque jour, a souvent été pudique dans ses descriptions de l’amour physique – époque oblige ! Mais il adopte au début des années soixante un ton plus direct, voire cru, pour évoquer l’érotisme qui s’empare de certains de ses personnages. Ainsi, la scène où il décrit l’abandon d’Andrée, nue sur le lit, la vulve offerte au regard de son amant, constitue-elle une sorte de leitmotiv qui traduit avec force un vertige existentiel… On est en 1964…

Michel Baglin



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samedi 12 août 2017, par Michel Baglin

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