Cécile Guivarch

Les voix du temps

Avec une quinzaine de recueils publiés, cette auteure née en 1976 a trouvé sa voix, singulière, grâce à ce don d’empathie qui permet de se couler dans le peau des autres et dans leurs histoires de vie pour leur rendre la parole.
Voici, regroupées, quelques critiques publiées sur Texture, des uns et des autres



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photo Michel Durigneux

« Renée, mon aïeule. Devrais-je lui dire que je l’aime ou est-ce autre chose ? Elle m’attire, m’empêche de dormir. Je la sens, chaque nuit, passer son souffle sur mon corps. Elle reste, plus ou moins longtemps, à me regarder, à m’effleurer, puis elle finit par pleurer. Ses plaintes, tantôt murmures, tantôt minces sanglots, s’immiscent entre mes lèvres. » Ainsi parle Cécile Guivarch de son ancêtre, Renée, dont elle ne sait presque rien et à laquelle pourtant elle rend la parole, celle bafouée, déniée, méprisée des pauvres et des oubliés.
Ce travail en quelque sorte de transmission n’est pas le fait d’un écrivain âgé mais d’une poétesse jeune qui s’emploie à incarner, dans ses proses et ses poèmes, le passé des hommes, des histoires de vies, qu’elle évoque les soldats de la Grande Guerre ou ses ancêtres. « Mes chantiers d’écriture en cours sont également de vastes fouilles sur la filiation et tous ces gens dans notre sang et qui nous habitent », explique-t-elle.

« Renée, en elle »

Le titre, au fond, dit l’essentiel : Renée est le prénom de cette aïeule lointaine dont Cécile Guivarch ne connait que le nom. Mais c’est aussi l’évocation d’une renaissance, celle d’une femme pauvre du début du XIXème siècle que l’auteur fait revivre en elle, s’efforçant d’imaginer ce que fut sa vie, à force d’empathie. A force aussi de recherches dans les registres, de remontées dans l’arbre généalogique.
De courts textes se succèdent sur une soixantaine de pages comme autant de poèmes en prose pour aller à la rencontre de celle qui l’habite et la hante du fait de l’absence de souvenirs, de traces, qu’elle aurait pu laisser. Pas même une tombe ! Car c’est aussi une époque qui est ressuscitée, ses conventions sociales, la condition féminine d’alors, la pauvreté, etc…

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« Renée, en elle », Editions Henry , 64 p, 10 €

Renée a été jeune, amoureuse, mariée. Elle a connu le dur travail des champs, les grossesses qui se succèdent, les fausses-couches et ces enfants morts en bas âge qui finissent par la rendre à moitié folle. On la croit voleuse de pommes et on la jette en prison, puis on lui enlève son dernier né. Elle finit par en mourir et cette fois c’est dans la fosse commune qu’on la jette, tandis que son époux, accablé de chagrin, se pend.
L’histoire, bien sûr, compte moins que la manière de la raconter. Cécile Guivarch le fait en poète, en creusant dans la chair de l’amour et de la souffrance, avec des évocations simples mais fortes, une volonté de faire rendre gorge au silence, qui est peut-être la plus terrible aliénation. Silence d’une société qui voue à l’oubli les réprouvés, méprise les existences de peu. Silence de la mort qui gomme et du temps qui étouffe peu à peu les mémoires. Silence enfin des racines, qui pourtant nous irriguent. Un beau travail, oui, de mise à jour, de liens renoués entre les générations, et qui donne à voir, à sentir, la solidarité des humains à travers les époques et les vertigineuses profondeurs du temps.

Michel Baglin



« S’il existe des fleurs »

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« S’il existe des fleurs », L’Arbre à paroles, 2015, 110p., 12€

« Tout tient dans les ruines » Le passé, filial ou collectif, inspire Cécile Guivarch. La voici, rendant hommage aux poilus de 14 et de toutes les guerres dans des poèmes brefs et intenses (entre tercets et huitains). Le titre trouve justification et profondeur plus loin dans la texture de ce recueil qui énonce sans didactisme ni complaisance, les faits bruts, les séquelles, les traces ineffaçables dans la terre d’une guerre effroyable. Des « cratères » à la « tombée » des troupes, la poète de quarante ans passe en revue les étapes de la chute funeste. La beauté et l’émotion lèvent de ce peu de mots tissés pour explorer l’essentiel et en donner même une vision ethnographique : boue, engloutissement, nuit totale, « battement de l’histoire »
Ces poèmes sont pleins de tombes, à tous les sens du terme : les voilà ces hommes dans leur ultime demeure, leur chute et la poète sait, ô combien, en quelques images sobres, leur offrir ce partage nu et durable, ces « tombeaux » (au sens classique) :
"à la bouche ouverte remonte ce goût
de fleurs séchées coquelicots

ici près des oiseaux
des regards se tournent vers le ciel

mais dans le dos une cicatrice ouverte
blessure de guerre et combats épient

Un livre de mémoire, dans le droit fil du beau et grave livre précédent, « Renée, en elle ».

Philippe Leuckx



« Vous êtes mes aïeux »

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« Vous êtes mes aïeux » Éditions Henry. Collection La main aux poètes

« Nos langues anciennes / nos langues chargées de langues »…
Avec « Vous êtes mes aïeux » , nous sommes évidemment dans la transmission, pas seulement d’une mémoire collective, mais aussi d’une parole. Perce une mélancolie compréhensible : « tous vos pieds qui s’amassent sous la terre / comme autant vos mains vos cœurs » et une curiosité singulière : « pensiez-vous à moi », comme si Cécile Guivarch avait besoin d’être légitimée par ses ascendants pour pouvoir inscrire ses lignes dans la lignée de tous ses aïeux. Elle les rend présents par le rappel des scènes de leur vie quotidienne, une existence modeste, paysanne ou ouvrière. « Ça revient par les odeurs ».
Il y a un intérêt plus marqué pour les femmes de la famille, leurs maternités, leurs enfants et le destin de ces enfants, comme dans « Le cri des mères » (La Porte, 2012). On retrouve ici le même « cri d’amour » d’une femme et mère qui revendique son appartenance à l’ensemble des femmes et mères qui l’ont précédée. Cécile Guivarch égrène des noms qui ancrent et encrent le sien dans une émouvante énumération : « vos noms s’éparpillent / de Jean en Jean / de Marie en Marie ». Un simple contrat de mariage, l’acte notarié de la vente d’une maison, une lettre deviennent poèmes, fragments d’un arbre généalogique vivant de toute sa sève.
« Que faire de nos rêves / avec vous sur nos épaules »  : sans aucun doute écrire, sinon « vos langues finiront par s’effacer / vos enfants n’ont cessé de vous taire ». Et le poète explore le grand livre des cimetières : « vos tombes à décoder », mais « vos secrets enterrés on ne les déterre qu’à demi ». Comme si derrière le prénom Cécile, qui signifierait « aveugle », s’affirmait le désir de voir avec davantage d’acuité, de savoir au-delà des non-dits, de discerner au-delà du passé et de l’avenir. Se faire voyante...

Chantal Dupuy-Dunier



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jeudi 10 septembre 2015

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Cécile Guivarch

Cécile GUIVARCH est une auteure franco-espagnole née en 1976 près de Rouen.
Elle vit à Nantes depuis 2003.
Elle anime le site de poésie contemporaine Terre à ciel. voir ici

Dans un entretien avec Matthieu Gosztola publié sur le site de Recours au poème, elle explique sa démarche et son écriture en évoquant : « tous ces moments que j’ai passés pendue aux lèvres de ma mère ou d’autres personnes, à écouter des récits de vie et surtout ce qui s’est dit. »
Et de poursuivre : « Ma poésie je la veux et je la sens proche de tout cela. Ces langues aussi de ma vie. Entre patois normand, espagnol et galicien. Des chocs entre ces langues. Alors la langue, l’oral, viennent se choquer dans mes poèmes qui sont aussi une façon de se vouloir au plus près de nos vies. Je ne veux pas que mes poèmes soient hermétiques ou précieux, je veux qu’ils soient vie ou histoires de vie et que chacun puisse les lire, se les approprier, entrer dedans. C’est pour cela que l’oralité prend sa place. L’oralité, chacun peut la comprendre. L’oralité c’est aussi un ancêtre de la poésie avec les troubadours… »
L’entretien



Bibliographie

Terre à ciels, les carnets du dessert de lune, 2006
Planche en bois, Contre-Allées, 2007
Coups portés ; Publie.net, 2009, réédition en 2012
La petite qu’ils disaient, Contre-Allées, 2011
Le cri des mères, La Porte, 2012
Du soleil dans les orteils ; La Porte, 2013.
Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour ; L’arbre à paroles, 2013
Vous êtes mes aïeux, Éditions Henry, 2013
Le bruit des abeilles, La Porte, 2014 (avec Valérie Canat de Chizy)
Regarde comme elle est belle, éditions du Petit flou, 2014
S’il existe des fleurs,éditions L’Arbre à Paroles, 2015
Renée, en elle, éditions Henry, 2015
Jamais tu reviens, traduit en italien par Silvia Härri



« Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour »

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"Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour" L’Arbre à paroles, 96 p., 7,50€

Un septième recueil de poèmes pour cette Nantaise de résidence, en hommage aux siens, à la langue des aïeux, l’espagnol, à leurs combats. Une langue, toute tissée d’ellipses et de silences – ne dit-elle pas « des poèmes où l’on sait le silence/ entre chaque vers » – pour dire nombre de blessures rentrées, pour évoquer ces heures violentes des départs, de la guerre civile, de ceux qu’on a perdus.
En quelques vers (les meilleurs poèmes tracent en densité les souvenirs), le poète sait nous faire partager les ressources de l’émotion filiale et la gravité des constats :

« elle cherche le sein
le peu de douceur

longtemps après

on revient
ça s’est arrêté
figé englué

on se questionne
rien ne bouge plus »


Cécile Guivarch rameute le passé des siens, non pour une vaine nostalgie, ni pour forer plus loin la mélancolie mais bien pour étayer son parcours :
« se sentir de ces gens/ venus de l’arbre/ du ciel et de la terre ». « Son père écrivait/ enfermé dans un moulin/ carnets couverts d’encre… »
Quand tout s’éloigne, il reste le poème, l’offrande au temps, sans nul doute.

Philippe Leuckx



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