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Elle est pas belle, l’époque ? (1)

Lignes de fuite



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La traction vapeur, un éloge de la lenteur

Je voulais faire connaître à ma fille, qui en ignorait presque tout, les plaisirs du train. Nous devions nous rendre de Toulouse à Clermont-Ferrand et je demandai à l’employé du guichet des billets pour un trajet par le Massif Central. Une hérésie pour lui ! « Vous n’y pensez pas ! Ce sont de petites lignes transversales. Vous y serez plus vite par les grandes lignes, en passant par Narbonne, Nîmes et Lyon ! »
Par où je voulais passer, il est vrai, nous allions, comme le déplorait le cheminot bien intentionné, « perdre du temps »… Mais était-ce si sûr ?
J’ai maintenu mon choix car je connaissais la voie unique qui, depuis Brive, et surtout Ussel, musarde dans le paysage, se glisse dans les vallées, longe les torrents, épouse les courbes de la montagne. J’ai oublié si nous avons mis une ou deux heures de plus que la « normale », mais ces heures furent pleines.
Nous étions à Pâques et il y avait encore de la neige sur les prairies, le spectacle était somptueux. La chance voulut que nous échoit, plutôt qu’un autorail, un train dont les voitures anciennes, à compartiments, permettaient encore d’ouvrir les vitres. Il n’y avait pas grand monde dans la rame et ce fut un bonheur de voyager à petite vitesse, le nez dans les effluves des estives. Des heures pleines, oui. De découvertes, d’émerveillement pour ma fille. Par l’itinéraire des grandes lignes, le trajet n’aurait été qu’attente : du temps mort. Le chemin buissonnier, lui, nous avait offert du temps de vie, et bien remplie !

J’y repense souvent lorsque je monte dans un TGV. Tout y est dédié à la vitesse. Rien n’est concédé à la flânerie. Alors que nous sommes assis les uns derrière les autres, le nez sur les nuques et alignés comme sardines en boîte, je me souviens d’un temps pas si lointain et de ces voitures où les voyageurs engageaient la conversation parce qu’ils se faisaient face, croisaient leurs jambes, créaient de l’intimité en tirant la porte du compartiment. Le trajet était plus long qu’aujourd’hui, mais il avait une autre saveur ! Un peu celle de l’aventure, sans doute. En tout cas, celle des vacances, déjà, car elles commençaient dès qu’on posait le pied sur le quai de la gare !
Aujourd’hui, dans mon TGV, je traverse la Beauce ou la Brie en aveugle, au fond d’une tranchée. Je ne voyage pas, on me transfère, à une vitesse qui interdit de rien voir vraiment. Ni les hommes ni les cours de fermes où j’aimais plonger mes regards. Ni les vaches.
Pas de grelots de passages à niveau non plus : sur ces lignes de fuite, on ne rencontre ni ne croise le monde, on s’en abstrait.

Michel Baglin



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Elle est pas belle, l’époque ? (2) : Hyperloop : qui pense aux vaches ?

Elle est pas belle, l’époque ? (1) : Lignes de fuite



lundi 29 janvier 2018, par Michel Baglin

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